Brest : la gentrification se pare de vert

Suite aux élections municipales de 2020, l'alliance renégociée entre le Parti socialiste et Europe Écologie-Les Verts devait permettre d'accorder une place plus importante à l'environnement dans les politiques municipales et métropolitaines brestoises. Résultat : on assiste plutôt à un vague verdissement des projets urbains. Mais des collectifs défendent d'autres manières d'inventer la ville.

Dessin de Marine Summercity

Ce jeudi 1er juillet, une trentaine de personnes sont réunies dans la salle du Patronage laïque Guérin, dans le quartier de Saint-Martin, au centre-ville de Brest. La poignée de riverains à l'initiative de la soirée vient d'apprendre qu'un nouveau projet immobilier devrait radicalement changer le visage d'un pan du quartier. Bouygues Immobilier prévoit de bâtir une onéreuse « résidence senior » à la place de l'actuel Ehpad (Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes). La majeure partie des 2 300 m2 de son jardin est amenée à disparaître. Pour les participants à la réunion, le projet est inquiétant à double titre : un espace vert doit être bétonné dans une ville déjà très minérale, tout en reléguant les anciens les plus modestes vers la périphérie. Ils demandent également que le jardin devienne un « bien commun ».

Le fringant directeur de l'agence Bouygues Immobilier qui porte le projet a fait le déplacement pour défendre son gagne-pain. S'il admet que sa boîte a « beaucoup de progrès à faire » en termes d'impacts environnementaux, il se dit prêt à concéder une parcelle de terrain pour un jardin partagé. Peine perdue : la réunion aboutit à la création d'un collectif, dernier né de la contestation des projets urbains dans la métropole brestoise.

Verdissement municipal

Une ancienne conseillère municipale, militante EELV (Europe Écologie-Les Verts), est également présente à la réunion. Elle se contente de pinailler au sujet des matériaux de construction. Son parti a pourtant gagné en poids ces dernières années en portant un discours de rupture écologique avec les mandats précédents. Alliés de longue date au PS (Parti socialiste), les Verts ont en effet tenté de voler de leurs propres ailes lors des élections municipales du printemps 2020. Après une campagne plutôt rugueuse, ils arrivent finalement en troisième position au premier tour. François Cuillandre, maire socialiste et président de la Métropole, conserve son siège. EELV retourne dans le giron de la majorité, non sans avoir obtenu quelques postes clés. L'implantation des écologistes se confirme lors des élections départementales suivantes, en juin dernier. Cette fois, un binôme EELV - Nouvelle Donne arrache le canton Brest-Centre au PS. Mais cette position nouvellement acquise par les Verts n'annonce pas pour autant de changements majeurs dans les politiques locales, notamment en matière d'urbanisme.

Densification, gentrification, artificialisation

Jouant le jeu libéral de la concurrence entre les territoires, les édiles brestois s'échinent depuis plusieurs mandats à transformer l'image, la morphologie et la sociologie d'une ville restée ouvrière. Non sans obtenir quelques résultats : le prix du mètre carré augmente de 6 % par an [1], tandis qu'entre 2020 et 2021, les loyers ont bondi de près de 8 % [2]. Et les projets immobiliers pharaoniques se multiplient. Les élus les présentent comme nécessaires pour densifier le tissu urbain. Mais l'objectif est également de modifier la composition sociale des quartiers visés.

Un exemple parmi d'autres, le haut de la rue Jean-Jaurès, artère centrale et commerçante de la ville, aujourd'hui asséchée par les zones commerciales périphériques. Le sentiment de déclin ressenti par certains riverains constitue une opportunité pour raser plusieurs immeubles anciens. Des logements neufs doivent, selon la municipalité, encourager le retour « de familles ». Alors que le secteur nourrit un sentiment d'insécurité dont la presse et la droite locale se régalent, sa restructuration doit donc permettre d'éloigner une population jugée indésirable [3].

Non loin de là, l'emblématique salle de sport Marcel-Cerdan doit laisser place à un nouvel ensemble immobilier. Annoncé comme un modèle de « mixité sociale » et « d'excellence » écologique, le projet est appuyé par un discours de lutte contre l'étalement urbain [4]. Pour autant, pas de quoi annoncer une politique volontariste visant à freiner le processus. Quartiers pavillonnaires et zones commerciales continuent de grignoter la campagne alentour, dans une région qui détient la troisième place en termes de taux d'artificialisation des sols [5]. C'est ainsi qu'au cours du mandat précédent, la ferme bio de Traon Bihan, implantée sur la commune de Brest, a été amputée d'une partie de ses terres au profit d'un quartier certifié développement durable.

Alors qu'un ersatz de ville envahit la campagne, les citadins pourront bientôt profiter du spectacle de l'agriculture du futur. Plusieurs projets de « fermes urbaines » sont en cours. Dans le cadre de la restructuration de la cité de Kerbernier, une barre démolie devra laisser place à une « serre bioclimatique et verticale [6] ». L'urbanisme brutal se veut désormais écofuturiste.

La majorité entend également développer les « mobilités douces », mais certainement pas pour rompre avec la civilisation de la bagnole. Il s'agit plutôt de façonner la ville aux goûts supposés des classes sup'. C'est ainsi qu'une partie des rues autour de la turbulente place Guérin, bastion populaire et militant du quartier de Saint-Martin, ont été piétonnisées. Pour Yohann Nédélec, adjoint au centre-ville, le but est de « permettre aux familles de s'approprier l'espace et d'en faire un lieu plus convivial [7] ». Sous-titre : précaires et zonards sont priés d'aller voir ailleurs. Plutôt que de mettre en œuvre de véritables politiques en faveur de l'environnement, il s'agit donc de changer l'image de la ville dans un souci d' » attractivité territoriale ».

Contester la ville telle qu'elle se fait

Heureusement, le collectif opposé à la résidence Bouygues est loin d'être isolé. Lutte pour une salle de quartier place Guérin ou contre la construction d'immeubles à proximité du Jardin botanique de Brest, les collectifs se multiplient ces dernières années pour contester l'aménagement tel qu'il se mène.

Lors de la réunion du 1er juillet, un « amoureux de la rade de Brest », qui lutte contre la privatisation d'une friche sur la commune voisine du Relecq-Kerhuon, est venu partager son expérience. Le site, à deux pas du rivage, doit accueillir un ensemble d'immeubles et de commerces cossus. Ses opposants dénoncent un projet qui « revient à réserver à quelques privilégiés un bien commun qui appartient à ce jour à Brest Métropole Aménagement [8]. Il faut stopper le bétonnage du littoral. Préserver nos bords de mer et un cadre de vie agréable, accessible à tous, et non pas réservé à quelques privilégiés [9]. »

Un autre participant à la soirée a évoqué la mobilisation pour la sauvegarde de la vallée du Restic, menacée par un projet de contournement routier. Cette lutte historique débute fin 2008, avec le lancement d'une enquête publique portant sur un contournement routier de Brest par le nord-ouest. Selon l'option retenue, 13 hectares de bois et de prairies et un ruisseau doivent être engloutis sous le bitume. Après une dizaine d'années de mobilisation du collectif de défense de la vallée, Brest Métropole doit faire machine arrière suite à une décision du Conseil d'État [10]. Il en aurait fallu plus : exit la « mobilité douce », la Métropole relance aujourd'hui le projet [11].

Loin du « renouveau sur le fond et dans les méthodes [12] » promis par EELV lors de sa campagne, les Verts semblent ici davantage adeptes d'une écologie anecdotique contribuant au verdissement de la gentrification en cours. Mais les collectifs d'habitants veillent. Ce 1er juillet, la réunion au Patronage laïque Guérin s'achève sur un espoir : lutter ensemble pour un véritable droit à la ville, dans lequel la diversité du vivant aurait toute sa place. Comme le résume un graffiti aperçu dans le centre : « Moins de bourgeois, plus de bourgeons ! »

Damien Le Bruchec

[2] Ouest-France (02/06/2021).

[3] Le Télégramme (15/05/2020).

[4] La Société vivante fête la friche, Éditions de Renart, 2020.

[6] Le Télégramme (23/04/2021).

[7] Le Télégramme (22/04/2021).

[8] BMA, composé de deux entreprises publiques locales, en charge des grands projets d'aménagement urbains sur Brest Métropole.

[9] Ouest-France, (26/03/2021).

[10] Ouest-France (22/10/2018)

[11] Le Télégramme (26/04/2021)

[12] Ouest-France (01/10/2019).

Sonia Mabrouk, militante

Mercredi 1er septembre 2021, Sandrine Rousseau, candidate à la primaire d'Europe Écologie Les Verts et militante féministe, était l'invitée de Sonia Mabrouk sur Europe 1. Et comme de coutume, Sonia Mabrouk a été fidèle à la ligne éditoriale d'Europe 1 : fort avec les faibles, faible avec les forts.

Quelques mois seulement après l'interrogatoire en règle de la Défenseure des droits Claire Hédon, Sonia Mabrouk a récidivé. La militante, qui officie à la fois sur CNews dans l'émission « Midi News » et Europe 1 (dont Vincent Bolloré vient de prendre le contrôle), a passé Sandrine Rousseau sur le gril (1er sept.). La candidate écologiste a été sommée de réagir à toutes les obsessions qui agitent les plateaux télé (et Sonia Mabrouk en particulier) : la sécurité dans les quartiers populaires (« Est-ce qu'on est encore en France ? »), l'Islam, le port du voile, la lutte anti-terroriste… Les questions posées à Sandrine Rousseau ne servent pas tant à faire la lumière sur ses idées et ses combats qu'à les disqualifier. Pour ce faire, Sonia Mabrouk n'hésite pas à tordre les propos de son invitée, à grands coups de sophismes. En traitant les invités de gauche comme des adversaires politiques, Sonia Mabrouk fait de l'interview politique d'Europe 1 une tribune pour avancer ses propres idées : un logiciel politique d'extrême droite dont elle ne fait pas mystère, elle qui publiait il y a quelque mois un livre subtilement intitulé Insoumission française. Décoloniaux, écologistes radicaux, islamo-compatibles : les véritables menaces, qui lui valut d'ailleurs une tournée médiatique dans les règles de l'art.


Journaliste ou adversaire politique ?


Face aux interlocuteurs de gauche, tout est donc prétexte à la joute politique, dans laquelle Sonia Mabrouk prend une part plus qu'active. Au cours de l'interview avec Sandrine Rousseau, la crise en Afghanistan, où les Talibans ont repris le pouvoir, est ainsi uniquement traitée d'un point de vue français, sous l'angle « sécuritaire » : les « dangers de l'immigration ». Sonia Mabrouk somme son invitée de réagir à des propos qu'elle a tenus quelques jours plus tôt sur l'accueil des réfugiés [1]. Et surtout, à ce qu'en ont fait les médias depuis qu'ils ont été prononcés : un « vif tollé » soit… une « polémique ».

« Est ce que vous reconnaissez quand même une grave faute avec de tels propos pour une candidate à la primaire mais aussi à la présidentielle que vous êtes ? », la questionne Sonia Mabrouk. Sandrine Rousseau cède en mentionnant « une maladresse de langage et un raccourci », ajoutant qu'elle faisait face, dans cette émission, à « une extrême droite qui était déchainée, xénophobe… ». Sonia Mabrouk la coupe : « Ahhhh ! Je me suis demandé combien vous alliez tenir [sic] avant de citer l'extrême droite ! »

La candidate d'Europe Écologie Les Verts tente de définir l'extrême droite, mais est une nouvelle fois interrompue :

- Sonia Mabrouk : Madame Rousseau, si tout ce que vous dites, tout ce qui vous contredit est d'extrême droite ça fait beaucoup de monde en France hein ! Vous dites « extrême droite » pour disqualifier toute opposition.

- Sandrine Rousseau : [...] Je dis extrême droite quand on a des discours xénophobes et haineux oui. Et c'est profondément l'ADN de l'extrême droite.

- Sonia Mabrouk : Parce que vous avez la passion des étiquettes pour tenter d'anesthésier le débat. Mais qui est l'extrême droite aujourd'hui ? Puisque si c'est à la droite de l'extrême gauche ça fait beaucoup de monde en France…

C'est qu'en méthode de disqualification et d' « anesthésie du débat », Sonia Mabrouk s'y connaît.

Journaliste ou adversaire politique ? L'intervieweuse s'y perd elle-même. Si bien qu'elle interrompt sur ces mots l'argumentation de son invitée : « Alors on poursuit ce débat sur l'Afghanistan. On poursuit sur l'Afghanistan. Selon vous, Sandrine Rousseau, pour bien comprendre votre vision, est-ce que le taliban modéré ou inclusif existe ? »

L'auditeur sera surtout très au fait de la « vision » de Sonia Mabrouk, tant le « débat » sur l'Afghanistan glisse rapidement vers une autre de ses obsessions : le port de la burqa en France : « Vous défendez donc la liberté de porter le voile ou de porter un burkini en France, mais si vous étiez née à Khartoum, à Kaboul, ou à Ryad, nul doute que vous auriez défendu avec le même courage, que l'on entend ici, le droit de porter une mini-jupe ou d'aller sein nu à la plage en Arabie saoudite ? »

Ainsi l'entretien est-il construit de manière à toujours ramener l'invitée vers les thèmes chers à Sonia Mabrouk, et calqués sur l'agenda politique de l'extrême droite. Morgue comprise… et ce jusqu'à la fin. Sandrine Rousseau conclut-elle par « une petite pensée [pour] la rédaction [d'Europe 1] qui a beaucoup souffert cet été et [pour les] journalistes qui sont partis » ? Réaction agacée (et servile) de Mabrouk : « Oui bien sûr, et comme vous êtes la grande liberté des opprimés [sic], merci de l'avoir dit ce matin sur Europe 1. »

Cette interview-réquisitoire met particulièrement bien en évidence la capacité de celui/celle qui pose les « questions » de cadenasser le « débat » : des idées et du programme politique que défend la candidate écologiste au sein de son parti, on ne saura rien.


Les interviews à géométrie variable de Sonia Mabrouk


Cas d'école, l'interrogatoire de Sandrine Rousseau est pourtant loin d'être isolé. Europe 1, la radio du groupe Lagardère qui vient de passer sous la coupe de Vincent Bolloré, nous a habitués de longue date à des interviews politiques dont la ligne est claire : « faible avec les puissants, fort avec les faibles ». Nos multiples articles épinglant les pratiques de Jean-Pierre Elkabbach, quand il y sévissait encore, suffisent par exemple à la démonstration.

À force d'entretiens, l'intervieweuse Sonia Mabrouk a montré qu'elle avait bien intégré les missions de sa fiche de poste. Quand Jean-Michel Blanquer (4 sept. 2020) ou Bernard Arnault (26 nov. 2019) sont interrogés, ils ne subissent pas le même traitement qu'Adrien Quatennens (15 sept. 2020), Fabien Roussel (10 déc. 2019), Sandrine Rousseau (1er sept. 2021) ou encore Claire Hédon (12 fév. 2021).

Lors de son passage sur Europe 1, le député La France insoumise Adrien Quatennens a subi, durant 13 minutes, pas moins de 50 interruptions de la part de Mabrouk, rendant de fait ses démonstrations quasi impossibles et hachées. Quand Bernard Arnault est invité, il n'est « interrompu » (relancé, en réalité) que 19 fois en 11 minutes. De son côté, l'élu communiste Fabien Roussel a été coupé 36 fois en 8 minutes et trente secondes. Le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer, pour sa part, peut aisément dérouler ses éléments de langage durant 13 minutes reléguant les interventions de l'animatrice au second plan : sur ses 27 interventions, elle coupe seulement deux fois la parole au ministre, le reste n'étant que questions-relances.

Voilà pour le quantitatif.

De manière plus concrète, à l'instar de Sandrine Rousseau, Quatennens et Roussel – pour ne prendre que ces deux exemples – ont été mis sur le gril. Suivant la ligne directrice de son réquisitoire, Mabrouk coupe ses interlocuteurs pour étayer une thèse. Par exemple, quand elle reçoit Quatennens, son objectif est de démontrer que la FI déteste la police. Illustration :

- Votre parti a tenu hier un colloque sur la sécurité. Est-ce qu'un bon flic est un flic désarmé ?

- Vous faites donc peser une présomption de culpabilité sur les policiers.

- Juste une question sur les faits. Peut-on être élu de la République comme vous et prendre part à la même manifestation que l'une des figures du mouvement des gilets jaunes, Jérôme Rodrigues, qui a qualifié les policiers de nazis ?

- Je note que vous ne vous désolidarisez pas de cette phrase.

Et quand Adrien Quatennens suggère que « pour lutter contre la petite délinquance, il nous faut le retour de la police de proximité, pacifier les relations... », Sonia Mabrouk se moque : « Quelle idée innovante M. Quatennens. » Pour servir sa thèse et instiller le doute, l'animatrice n'hésite pas à semer le trouble et tronquer des citations. Résumant les propos de Quatennens, elle poursuit : « Pour lutter contre la délinquance, il faut être armé. Donc vous revenez complètement sur la phrase de Jean-Luc Mélenchon qui estimait il y a quelques semaines, quelques mois qu'il faut "une police aussi désarmée que possible pour qu'elle inspire le respect" ».

Or la déclaration de Jean-Luc Mélenchon est tout autre. Dans un extrait pris sur BFM-TV le 13 juin 2020, le leader de la FI explique : « On a le droit de rêver d'une société sans police. Comme on pourrait rêver d'une société où le loup et l'agneau iraient boire ensemble à la rivière. Donc, ce n'est pas un rêve interdit, c'est un beau rêve. Mais, nous savons tous que ça ne peut être qu'un rêve. Donc, il doit y avoir une police à peu près partout. Mais ça doit être une police pensée, organisée, disciplinée, obéissante à l'État républicain, et ne se constituant pas comme une sorte de forteresse à part. Une police aussi désarmée que possible, pour qu'elle inspire le respect des citoyens, ça doit être ça leur objectif. Leur objectif, ça ne doit pas être de faire peur mais d'être respectés. »

Que l'on soit d'accord ou pas avec ces propos, on peut dire que Sonia Mabrouk illustre par la sélection de la phrase qu'elle opère et son usage, ce qu'Adrien Quatennens venait de dire quelques instants plus tôt sur le même sujet des violences policières : « On ne va pas résumer à la serpe mon propos. »

Le reste de l'entretien est du même bois. Parole coupée, procès d'intention, questions à charge… L'élu insoumis était plus là pour se justifier que pour répondre à des questions.


Complaisance à l'égard des puissants


Même salle, ambiance différente quand s'y assoit un grand patron ou un membre du gouvernement. Le 26 novembre 2019, Sonia Mabrouk déroule le tapis rouge à Bernard Arnault, patron de LVMH. Matthieu Belliard, qui a depuis quitté la station [2], salue d'entrée cet « invité exceptionnel : sa parole est rare, Bernard Arnault, le PDG de LVMH, le n°1 mondial du luxe. LVMH qui réalise une opération hors norme avec le rachat de la célèbre marque américaine Tiffany pour quatorze milliards sept cents millions d'euros. »

Belle entrée en matière pour une interview sans concession. Morceaux choisis :

Sonia Mabrouk : Il y a l'amour, il y a le rêve, et puis il y a la stratégie j'y reviens. C'est la soixante-septième acquisition, c'est la soixante-septième maison que vous avez achetée. À partir de quel moment, Bernard Arnault, on se dit : « c'est bon, la maison, le groupe LVMH est constitué, je ne souhaite pas aller plus loin. » Ou alors, ça ne s'arrête jamais ?

Bernard Arnault répond être fier de construire son groupe autour du savoir-faire français et affirme créer « à peu près treize à quatorze mille emplois par an, voilà. »

Sonia Mabrouk : Vous parlez du savoir-faire à la française, c'est aussi l'image de la France Bernard Arnault qui est incarnée par ce secteur ; et parfois, cette image est mise à mal ces derniers temps, tout simplement par un contexte tout d'abord mondial et un contexte social français brûlant, éruptif. Est-ce que c'est un motif d'inquiétude pour vous ?

Bernard Arnault vante la notoriété des marques de luxe française. Et Sonia Mabrouk renchérit :

Et grâce à cela, grâce à cette notoriété affirmée, établie, ça n'écorne pas notre image en ce moment ? Par exemple, évidemment, vous voyagez énormément. Qu'est-ce qu'on vous dit de votre pays quand on voit les images qui ont pu défiler en boucle sur les chaînes étrangères, est-ce que pour vous aussi, c'est un pincement au cœur, j'allais dire comme tous les citoyens ?

À la fin de l'entretien, Sonia Mabrouk lance le cirage du président de la République : « Même si, Bernard Arnault, on est, selon Emmanuel Macron, trop négatifs, trop pessimistes, on ne voit pas tous les indicateurs qui passent au vert, et le verre à moitié plein. » Cirage que Bernard Arnault, qui l'a soutenu et le soutient toujours, reprend à son compte : « Oui, oui. Et depuis l'arrivée du président Macron à la présidence de la République, l'image de la France s'est quand même, je dirai, sensiblement améliorée, son attractivité s'est beaucoup améliorée, notamment pour les investissements étrangers. Et ça compte beaucoup. »

Sonia Mabrouk ne compte pas laisser Bernard Arnault s'en sortir aussi facilement. Plus incisive que jamais, elle relance :

Bernard Arnault, est-ce que pour s'entendre avec un businessman, il faut soi-même être un grand patron et parler d'égal à égal quelque part ?

Sans surprise, Bernard Arnault n'est jamais interrompu, Sonia Mabrouk accompagnant tout au contraire l'intéressé dans la construction de sa magnificence. On pourrait ainsi multiplier les exemples à l'infini, au péril de notre santé mentale. À y regarder de plus près, on se dit que Sonia Mabrouk applique à la lettre la conception du journalisme qu'elle avait affichée dans un entretien accordé à 20 Minutes le 25 août 2017 : « Le journalisme tel que je l'aime est engagé dans les grands débats. Pas politiquement bien sûr, il n'est pas question d'avoir la carte d'un parti, mais sur les grands principes. […] Le journaliste de demain doit être engagé sur les grandes questions. Il est impossible de ne pas prendre position. On a un rôle de pionnier et pas seulement d'animateur. » Un rôle de serviteur, vouant allégeance à la bourgeoisie.


***


Que Sonia Mabrouk, tôlière de l'émission « Midi News » sur CNews et intervieweuse politique sur Europe 1, fasse office de chien de garde, qui pourrait s'en étonner encore ? Que des élus de gauche continuent à répondre à ses invitations mérite d'être sérieusement interrogé. Qu'espèrent-ils face à un cadre aussi verrouillé ? Les interviews de Sandrine Rousseau et d'Adrien Quatennens démontrent bien que, quelles que soient leurs réponses et leurs argumentations (qu'ils ne peuvent jamais développer), Sonia Mabrouk excédera systématiquement son rôle et avancera ses idées. Pire : de telles interviews lui facilitent la tâche. Accepter de se plier au « jeu » des fausses questions/réponses, totalement cadenassé et biaisé par Sonia Mabrouk, c'est en définitive la considérer comme une journaliste, et non comme l'adversaire politique qu'elle est.


Sophie Eustache, Denis Pérais et Mathias Reymond


[1] « Si vraiment il y a des personnes dangereuses, des potentiels terroristes, ce n'est pas parce qu'ils restent en Afghanistan qu'ils sont moins dangereux. Quelque part, les avoir en France, ça nous permet aussi de les surveiller », avait déclaré Sandrine Rousseau le 24 août 2021 sur le plateau de l'émission « Live Toussaint » de BFM-TV.

[2] Il a rejoint à la rentrée de septembre 2021 l'émission de France 5 « C à vous ».

Ventes d'armes, une honte française

Cette semaine, nous parlerons de « Ventes d'armes, une honte française » - le titre du livre écrit par Aymeric Elluin et Sébastien Fontenelle est en effet très explicite ! Depuis des décennies, les gouvernements français qui se succèdent préfèrent penser aux profits que les ventes d'armes rapportent à la France plutôt qu'aux conséquences de ces ventes, c'est-à-dire à l'usage qui en est fait. Les intérêts français prennent ainsi le pas sur le respect des droits humains puisqu'une grande partie de ces armes vont à des pays peu connus pour leur tolérance et leur ouverture. Avec Sébastien Fontenelle, nous regarderons de près les États et les armes concernés par ce commerce, les arguments - ou excuses - trouvés par la France pour poursuivre cette activité, les mécanismes économiques et politiques qui sont à l'oeuvre autour de ce sujet particulièrement opaque.

One ear later : Retour sur l'emission sur la musique comme arme de lutte à la musique comme arme de torture

Depuis l'autre coté de la Manche, Marion dans sa chronique rétroactive revient sur l'émission sur 11 septembre 1973, 11 septembre 2001, la musique comme arme de lutte à la musique comme arme de torture avec les Quilapayún et la chercheuse Juliette Volcler.

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Aides à domicile en grève : des invisibles dans la lumière

Aides à domicile
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Selon la CGT, elles sont près de 700 000 dans le secteur du soin, de l’accompagnement ou du maintien à domicile des personnes en perte d’autonomie. D’ici 2030, les aides à domicile pourraient être 300 000 de plus, selon le […]

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« Sans la pression de la gauche, nous n'aurons pas de changements décisifs en matière sociale et climatique »

L'Allemagne vote ce 26 septembre. À l'issue de l'élection, une coalition alliant sociaux-démocrates, Verts et le parti de gauche Die Linke n'est pas impossible. À quelles conditions ? Réponse avec Ates Gürpinar, membre de la direction de Die Linke.
Basta ! : Aujourd'hui, un gouvernement de coalition qui allierait le parti social-démocrate, les Verts et le parti de gauche est envisageable après les élections législatives du 26 septembre. Quelle est la position de Die Linke à ce sujet ?
Ates Gürpinar : (...)

- Inventer / , , ,

L'effondrement, parlons-en...

La « collapsologie » est définie par les inventeurs de ce néologisme comme suit :
« L'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l'intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus [1].

On assiste depuis une dizaine d'années à un retour des discours de « l'effondrement », avec un pic d'intérêt pour ceux-ci depuis l'été 2018. Nombreux sont les médias qui s'en sont fait les relais : 20 Minutes, Alternatives Économiques, Arrêt sur images, BFM TV, Canal+, C8, Les Échos, France Culture, Huffpost Fr, Les Inrocks, LCI, Libération, Le Monde, L'Obs, Le Point, Radio Télévision Suisse, RFI, Télérama, TV5 Monde, etc. Enfin un mot qui parle vrai, à la hauteur de la situation. Un mot palpable et réaliste, pas comme l'oxymore « développement durable », le réformiste « transition » ou même l'insuffisant « décroissance ». Malheureusement, si on observe les effets concrets de ces récits de « l'effondrement », si on analyse leurs contenus, force est de constater qu'ils apportent beaucoup de confusion et qu'ils réduisent souvent les possibles plus qu'ils ne les ouvrent.

Table des matières

Un constat partagé...
Les limites importantes des discours de l'effondrement
La collapsologie est présentée à tort comme une science
L'approche est occidentalo-centrée
L'effondrement est une notion confuse
L'appel au deuil et à l'acceptation indifférenciée
La plupart des discours de l'effondrement
désarment et dépolitisent
Le fantasme d'une renaissance plutôt que le déjà-là
La naturalisation des rapports sociaux et la notion de « verrouillages »
Le retour du mythe « tous dans le même bateau »
Les réponses à côté de la plaque et les dérives réactionnaires
Perspectives pour effondrés Glossaire pour effondrés

Un constat partagé ...

La sixième extinction de masse* [2] est en cours. Elle est beaucoup plus rapide que les précédentes et concerne potentiellement l'ensemble des espèces, ce qui est inédit. Plusieurs limites écologiques ont déjà été franchies (destruction de la biodiversité, concentration des gaz à effet de serre, déforestation et dévastation des sols, pollutions en tous genres) tandis que d'autres sont en passe de l'être (acidification des océans, raréfaction de l'eau douce). C'est du caractère habitable ou non de la planète dont il est désormais question. À ces limites dépassées s'ajoute celle de la raréfaction des « ressources naturelles » non renouvelables : les énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) et les minerais, utilisés pour à peu près tous les biens et services actuels (dont la production d'énergies dites renouvelables). Nous sommes sur terre depuis des centaines de milliers d'années, mais ces dépassements ne se sont enclenchés que depuis deux siècles (depuis l'expansion du capitalisme), et plus particulièrement depuis la deuxième moitié du xxe siècle – soit très récemment. C'est ce qu'on appelle la grande accélération*. Concernant les dérèglements climatiques*, dépasser une augmentation globale de 1,5 °c (à l'horizon 2100 par rapport à l'ère pré-industrielle) enclencherait un emballement climatique dont nous ne pouvons mesurer l'ampleur. De nombreuses boucles de rétroactions* existent et nous risquons de nous diriger vers une planète étuve*. Nous sommes à 1 °c de réchauffement et nous pouvons déjà observer aux quatre coins du monde ce que cela produit. Les effets ne font malheureusement que commencer. Or, les causes de ces dérèglements continuent plus que jamais d'être alimentées et la trajectoire actuelle nous mène vers une augmentation de 4 °c, 5 °c ou plus. À titre de comparaison, la différence de température entre l'ère pré-industrielle et la dernière glaciation était d'environ 5 °c. Un basculement écologique est donc en cours et il est irréversible dans plusieurs de ses aspects. Il ne s'agit pas d'une « crise » qui pourrait être suivie d'un retour à la situation antérieure. Il ne s'agit pas d'un événement instantané, ni homogène dans l'espace, ni linéaire dans son intensité. Seule l'ampleur de ces basculements écologiques peut, et doit, être réduite. Les collapsos [3] participent à forcer la prise en compte plus que nécessaire de ces constats, qui sont largement niés depuis les années 1970 au moins. Malheureusement, leur manière de présenter les choses n'aide pas forcément à être lucide sur la situation et à y réagir en conséquence.

Les limites importantes des discours de l'effondrement

Voici plusieurs définitions de « l'effondrement » utilisées par les collapsos. Elles sont particulièrement vagues :

« Baisse rapide et déterminante d'un niveau établi de complexité socio-politique. » (Joseph Anthony Tainter [4])

« Réduction drastique de la population humaine, et/ou de la complexité politique, économique, sociale, sur une zone étendue et une durée importante. » (Jared Diamond [5] )

« Situation dans laquelle les besoins de base (eau, énergie, alimentation, logement, habillement, mobilité, sécurité etc.) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. » (Yves Cochet [6] )

« [Terme faisant référence à] l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle et/ou des écosystèmes et espèces vivantes, dont la nôtre. » (Pablo Servigne et Raphaël Stevens)

« L'effondrement » défini comme tel concerne tous les aspects d'une société. Les basculements écologiques (ou une crise financière, une guerre, etc.) joueraient le rôle de déclencheur de cet effondrement généralisé.

La collapsologie est présentée à tort comme une science

La « collapsologie » n'est pas une nouvelle science [7] , c'est un discours qui utilise des sciences existantes. Ce ne devrait pas être un problème, il n'y a pas besoin d'être une « science » – avec tous les dogmes propres au scientisme – pour proposer des analyses et perspectives intéressantes et utiles.

Malheureusement, une confusion est entretenue – autant par les collapsos que par ceux qui les invitent à intervenir en tant que tels – sur la « naissance d'une nouvelle discipline scientifique transdisciplinaire ». Cette revendication de scientificité est parfois présentée comme une boutade, mais cette « boutade » est reprise et alimentée (presque) unanimement. Cela affaiblit inutilement les discours collapsos et prête le flanc aux accusations stériles de « pseudo-science ».

Premièrement, cette manière de présenter les collapsos crée une hiérarchisation de fait entre les « spécialistes » et les autres. Comme si on avait besoin de reproduire ce biais, caractéristique des sociétés occidentales, pour penser et agir sur la situation. Cela freine une appropriation large de la thématique.

Deuxièmement, cela a pour effet de donner l'impression à l'audience qu'elle prend connaissance d'une réalité objectivée (et donc méthodologiquement vérifiable) plutôt que d'un discours. Cela implique, par exemple, que des raccourcis opérés entre plusieurs phénomènes (une crise financière, une sécheresse, une famine, une guerre) tiendraient de la méthode scientifique plutôt que de l'interprétation. Comme le souligne Elisabeth Lagasse, le melting-pot opéré entre sciences naturelles et sciences sociales induit une naturalisation des rapports sociaux qui n'est plus discutée. Assumer qu'il s'agit d'interprétations à mettre en débat serait bien plus utile. En lieu et place de cela, les personnes qui critiquent ces interprétations sont régulièrement accusées d'être dans le « déni ». Cette réaction est particulièrement grave lorsqu'on prétend relever d'une démarche scientifique, qui se définit par la contradiction et par la nécessité pour l'énoncé d'être questionnable.

Enfin, cette ambiguïté nourrit le sentiment que l'effondrement généralisé est une hypothèse, un modèle qui se vérifiera ou non, un événement qui aura lieu ou non. On appelle d'ailleurs ces discours « théories de l'effondrement ». Or, la question n'est pas là. La situation écologique et sociale n'est pas une hypothèse. En alimentant cette ambiguïté, on détourne de l'essentiel et on se fait plutôt mousser avec des pronostics « d'effondrement systémique global » – logique poussée à la limite du risible lorsque des dates du phénomène sont prophétisées.

« Bon, en gros, l'effondrement au sens où je l'entends, c'est dans les années 2020. Entre 2020 et 2030, à cinq années près bien entendu, je ne suis pas Madame Soleil ni Nostradamus. » (Yves Cochet [8] )

« Les théories de l'effondrement doivent être prises au sérieux [...]. [Mais] il n'appartient pas aux responsables politiques de trancher quant à leur pertinence ou leur probabilité. » (Cabinet de la ministre de l'environnement bruxelloise Céline Fremault [9] )

« Est-ce que vous adhérez à ces théories, en tout cas à cette étude de chiffres, qui peut mener à penser que nous sommes peut-être au début de la fin de notre civilisation ? » (Canal+ [10] )

L'approche est occidentalo-centrée

« La question est alors : quand l'effondrement atteindra-t-il l'Occident ? » (Julien Wosnitza [11] )

« L'effondrement de la civilisation occidentale » (Naomi Oreskes & Erik Conway [12] )

Les discours de l'effondrement s'inquiètent avant tout du devenir de « notre » civilisation* et ils assimilent la fin de celle-ci à la fin du monde. Pour être plus précis, ils s'inquiètent avant tout de l'avenir des classes moyennes des pays industrialisés – c'est-à-dire de moins d'une personne sur cinq dans le monde. C'est l'effondrement de « nos » modes de vie qui est mis au centre des préoccupations par les discours collapsos. Nous sommes en pleine « complainte de l'homme blanc » comme le fait remarquer Émilie Hache [13] . Cette réaction ethnocentrée est compréhensible, mais il faut l'assumer et situer ce récit. Or, les collapsos (avec certaines exceptions, comme Renaud Duterme) préfèrent le présenter comme une analyse totalisante, globalisante.

Ce qu'ils décrivent concerne déjà depuis bien longtemps une énorme partie de la population mondiale. Les personnes qui vivent ces réalités n'ont pas besoin des imaginaires post-apocalyptiques pour être lucides sur la situation, se battre et vivre. Il est d'ailleurs interpellant d'observer que ce concept d'effondrement fasse si peu sens en dehors de nos milieux aisés et en dehors de nos latitudes.

Les exemples, prospectives, anticipations et – surtout – pistes de réponses portées par les récits collapsos ne concernent quasiment que l'imaginaire lié au cadre urbain des classes moyennes blanches de l'hémisphère Nord (et parfois de la classe supérieure). Lorsque les sociétés moins industrialisées sont citées, c'est généralement pour prétendre qu'elles seront moins touchées par cet effondrement puisqu'elles seraient moins dépendantes des énergies fossiles, et donc plus résilientes*. Il s'agit d'une analyse totalement hors sol au regard des effets dramatiques des basculements écologiques sur ces sociétés (dont elles sont les dernières responsables) et de la violence actuelle du néo-colonialisme. D'autres références à « l'autre » sont utilisées dans ces discours, soit pour s'en inspirer s'il pratique d'autres manières de se rapporter à l'écosystème (utilitarisme), soit pour évoquer la solidarité s'il s'agit de la figure du/de la réfugié·e (humanisme). Dans les deux cas, la réflexion se pose toujours à partir d'un « nous » occidentalo-centré et de ce qu'il va se passer « ici ».

« [...] on peut aussi aller chercher la sagesse de ceux qui ont déjà vécu un effondrement, en se mettant par exemple au service des réfugiés. » (Vincent Wattelet [14])

Alors, bien sûr il faut partir de là où l'on est, et surtout profiter des prises de conscience supplémentaires provoquées dans nos régions par les canicules, inondations, coulées de boues, manques de pluie et de neige, crues basses, oiseaux qu'on n'entend plus, insectes qu'on ne voit plus... Ce n'est pas le fait de partir de « nos » réalités et de « nos » vécus qui constitue le problème, c'est l'approche narcissique qui consiste à faire tourner l'avenir du monde autour de cela. Le problème, c'est d'effacer la majorité des situations vécues en temps réel, sous prétexte qu'elles sont autres, alors qu'elles sont au centre des basculements écologiques en cours et à venir.

L'effondrement est une notion confuse

Étymologiquement, un effondrement fait référence à l'état d'une chose qui s'écroule sur le sol, sur le fond (du latin fundus). Une infrastructure, un bâtiment, un objet, un corps s'effondrent littéralement, physiquement. Pour le reste, l'état psychologique d'une personne, un régime politique, une société, une économie, une entreprise, il s'agit d'une métaphore (très parlante, mais d'une métaphore).

La confusion commence donc avec le terme lui-même. L'usage du pronominal – « ça s'effondre » – alimente un récit selon lequel les choses s'effondreraient d'elles-mêmes (la biodiversité, la société, la richesse), alors qu'elles se font détruire. Cette confusion portée par le terme lui-même s'amplifie avec son caractère fourre-tout. Qu'est-ce qui est en train de s'effondrer selon les collapsos ? Les écosystèmes, le capitalisme, la finance, l'économie, la « modernité », la « culture occidentale », la société, les repères, la « complexité », la démocratie libérale, l'État, la légitimité de l'État, les services publics... ? Il s'agit en fait indistinctement d'un peu tout cela à la fois dans la notion de « l'effondrement » [15] .

« Comment tout peut s'effondrer. » (Pablo Servigne et Raphaël Stevens [16] )

« Pourquoi tout va s'effondrer. » (Julien Wosnitza [17] )

« Et si tout s'effondrait ? » (Socialter [18] )

« Tout va s'effondrer, et alors ? » (Usbek & Rica [19])

Ce diagnostic erroné de la situation se justifierait par la grande fragilité des piliers de nos sociétés, par leurs profondes interconnexions et par leurs chutes potentiellement simultanées (la perfect storm*) – la « chute » d'un élément pouvant alors provoquer un gigantesque effet domino sans appel. Les grandes banques, le réseau Internet, les centrales énergétiques, les chaînes d'approvisionnement, les infrastructures de communication, les modes de transport, les stabilités politiques (entre autres choses) sont en effet fragiles et reliés par de nombreux mécanismes. Mais ce n'est pas parce que tout est lié qu'il faut tout mélanger. Ce n'est pas parce qu'il y a corrélation qu'il y a causalité. Les discours collapsos amalgament malheureusement sous ce mot valise d'effondrement des changements irréversibles – qu'on ne peut, en effet, que tenter de limiter et préparer (comme la destruction de la biodiversité et l'emballement climatique) – avec des changements totalement réversibles (comme la montée des fascismes, le transhumanisme* ou la financiarisation du monde). Naturaliser les grandes tendances actuelles est une manière de fermer les possibles, voire de prétendre à une fin de l'histoire. Nombre de collapsos et d'effondrés ont d'ailleurs le défaut de vouloir reconnaître dans chaque mauvaise nouvelle (jusqu'à des attentats) un nouveau signe qui confirmerait leur « théorie » d'effondrement généralisé, indépendamment du caractère réversible ou irréversible de ce qui l'a provoqué et de ce qui en détermine l'intensité.

De manière plus générale, les récits de l'effondrement présentent des chaînes de réactions (crises > pénuries > guerres, etc.) comme des phénomènes mécaniques alors qu'elles dépendent de facteurs socio-politiques (par définition changeants) qu'il est nécessaire de prendre en compte. Utiliser les exemples de Cuba en mettant les embargos au second plan ; de Détroit sans s'intéresser à la ségrégation urbaine ; des suicides paysans en Inde en taisant les systèmes d'endettement privés et les accaparements de terres ; de la Syrie sans parler des conflits internationaux ; de la Grèce en oubliant la Troïka ; du Venezuela sans prendre en compte la géopolitique du moment ; etc. n'est pas sérieux. S'intéresser aux réactions des populations dans ces situations difficiles, ou rappeler le rôle qu'ont pu y jouer les facteurs écologiques est pertinent. Le problème est de présenter ces situations comme des illustrations d'effondrements indépendamment de ce qui les a provoquées et/ou rendues si violentes. Par exemple, la mobilisation récurrente de l'exemple syrien pour illustrer une situation d'effondrement est assez violente, puisqu'il s'agit de comparer ce qui pourrait « nous » arriver en termes d'adaptation écologique avec des bombardements, fusillades et tortures volontaires.

« L'effondrement c'est une concaténation systémique, une chaîne de causalité au sein du système industriel, qui menace ce système de basculer dans un état inconnu qui serait un état d'anomie et de chaos. » (Agnès Sinaï [20] )

« C'est le constat que tous les systèmes complexes, hyperconnectés (les organismes, la finance, le climat...), lorsqu'ils sont soumis à des chocs répétés, sont résilients : ils gardent leur fonction, s'adaptent, se transforment... Mais il y a un seuil au-delà duquel ils basculent, où toutes les boucles de rétroaction s'emballent, et alors le système s'effondre brutalement. » (Pablo Servigne [21] )

« L'élection de Trump c'est un symptôme de l'effondrement. » (Renaud Duterme [22] )

Cet aspect fourre-tout est présenté comme le point fort des discours collapsos, alors qu'il en constitue précisément la plus grande faiblesse. Avoir une vision globale est nécessaire, tout mélanger est contre-productif. Les visions holistiques et les pensées systémiques – qui ne compartimentent pas absurdement la réalité en thématiques ou domaines fictivement séparés (exemple : concevoir l'écologique, le social et l'économique comme des entités autonomes est un non sens) – ont heureusement toujours existé. Constater et analyser les interconnexions à l'œuvre dans nos sociétés n'a rien de neuf. Or, les collapsos prétendent innover en la matière, alors qu'ils le font de manière peu détaillée.

« Si la finance s'effondre, ça fait des effets de contagion qui font des effondrements économiques. Effondrement financier, c'est quand il n'y a plus rien dans les guichets automatiques, c'est l'Argentine en 2001. Si ça se propage à un effondrement économique par les chaînes d'approvisionnement, ben ça fait plus rien dans les magasins. Et là tu te poses des questions, est-ce qu'on souhaite ça ? Ça peut dégénérer, en chaos social, politique. L'effondrement politique c'est l'URSS en 1989, t'as un retour des mafias etc. Si on va plus loin, l'effondrement social c'est la Lybie, c'est Mad Max quoi, y'a plus d'État, y'a plus rien. Qu'est-ce qu'on souhaite, qu'est-ce qu'on souhaite pas ? [...] Le problème c'est que tout est interconnecté. Tu souhaites l'effondrement du capitalisme ? Mais si il s'effondre, il y aura d'autres choses qui vont s'effondrer parce que tout est lié. » (Pablo Servigne [23] )

Il est par exemple courant chez les collapsos de présenter la prochaine crise financière comme le déclencheur d'un « effondrement systémique global ». Une crise financière éclate lorsque la valeur d'un nombre important de titres financiers diminue radicalement et rapidement (par exemple, si on acte que des titres financiers liés aux rendements à venir du secteur automobile sont surévalués). Puisque les grandes banques ne possèdent en capital propre qu'environ 5 % du total de leur bilan (c'est-à-dire du total des engagements qu'elles ont pris), elles sont fragiles et peuvent rapidement tomber en faillite. Lorsqu'une partie de leurs actifs perd trop de valeur, les capitaux propres deviennent rapidement insuffisants pour assumer les pertes. Comme les acteurs financiers savent que d'autres ne pourront plus les rembourser (puisqu'une partie des titres financiers qu'ils possèdent ne valent plus rien ou presque), un effet de contagion commence. Dans ces cas des centaines de milliards peuvent être détruits par cette « correction » et la question qui se pose alors est : qui paie ? Les petites et moyennes entreprises par leurs faillites, les déclassés par les mesures d'austérité (avec dans ces cas des magasins qui peuvent en effet fermer en grand nombre), ou bien les plus grands actionnaires de ces institutions financières privées, dont le patrimoine accumulé est immense, qui exigent une rente insoutenable et préparent ainsi les crises ? Est-ce que la finance en ressortira renforcée (et non pas effondrée), comme c'est le cas depuis 2008, ou bien en profitera-t-on pour s'en libérer ? Selon les réponses, cela produit une société radicalement différente, beaucoup plus ou beaucoup moins résiliente*. Pourtant, les collapsos ne s'encombrent pas de ces aspects concrets lorsqu'ils parlent « d'interconnexions inextricables » ou de « predicament* » (impasse, situation verrouillée, inextricable). Ils préfèrent naturaliser ces phénomènes comme s'il s'agissait de conséquences mécaniques afin de nourrir leur récit. Ils préfèrent renvoyer à des peurs individuelles en parlant de comptes en banques vidés ou bloqués en Argentine (2001) et en Grèce (2015), comme illustrations d'effondrements financiers puis sociaux, plutôt que d'expliquer comment cela s'est déroulé, qui en a profité et quels autres scénarios étaient possibles.

« Le risque d'éclatement de bulles financières [...] constitue un autre déclencheur probable d'effondrement global. » (Auguste Bergot [24] ) « Lorsqu'une infrastructure critique du système mondialisé s'écroulera (la finance ?), toutes les autres feront rapidement de même telle une cascade de dominos. » (Yves Cochet [25])

Enfin, la confusion porte sur la notion de « civilisation thermo-industrielle* » et sa prétendue fin. Les discours de l'effondrement présentent une série de constats angoissants (à raison) puis expliquent (à tort) que cela correspond à « l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle* ». Cette manière de présenter les choses – qui associe une mauvaise et une bonne nouvelle (la fin du monde et la fin de cette « civilisation » destructrice) [26] – provoque, au mieux, une confusion entre les deux, au pire, un désir de trouver un peu de répit pour cette « civilisation » à laquelle le public s'identifie.

« Prendre conscience du déclin de notre système industriel, c'est affronter la mort. » (Imagine [27] )

« Quand on dit « faire tomber la civilisation », cela signifie détruire ce qui aujourd'hui fait exister la quasi-totalité des humains. » (Vincent Mignerot [28] )

Cette « civilisation » – terme qui est déjà flou – n'est jamais définie clairement, au-delà d'une dépendance aux énergies fossiles et aux infrastructures industrielles. Or, les sociétés actuelles ne se définissent pas par cette seule caractéristique thermo-industrielle mais aussi, ou surtout, par l'accumulation de capital au moyen de l'accaparement par dépossession. C'est cette caractéristique première qui oriente la manière dont la majorité des activités humaines actuelles sont menées. Pour se perpétuer, le capitalisme a besoin du colonialisme, du patriarcat et du productivisme [29]. Ensemble, ils forment les piliers de « notre civilisation », piliers qui ne sont pas en train de « s'effondrer » (et qui ne « s'effondreront » pas tous seuls) mais plutôt de se renforcer.

Il faut donc définir plus précisément les concepts que l'on utilise lorsqu'on prétend que « tout va s'effondrer ». Dire que si le capitalisme « s'effondre », d'autres aspects dont nous aimerions qu'ils soient épargnés vont s'effondrer aussi (l'agro-industrie dont une énorme partie de la population est actuellement dépendante, par exemple), c'est mal définir les choses et ajouter de la confusion. Le capitalisme est un système de surproduction basé sur l'extraction par une minorité de la plus-value fournie par le travail d'une majorité, et sur le fait que cette minorité possède les moyens de production (dont la terre). Sortir de ce rapport de production, stopper l'accaparement par une minorité, ne dit rien de la manière dont seraient réorganisées les chaînes d'approvisionnement (aux mains de quelques dizaines de multinationales aujourd'hui). Arrêter la surproduction pour se limiter le mieux possible aux besoins réels deviendrait à tout le moins une option, ce qui n'est pas possible aujourd'hui (rappelons que plus ou moins un tiers des aliments produits sont jetés avant d'arriver aux « consomm'acteurs »). La raréfaction énergétique, la destruction des sols et de la biodiversité, les pollutions, les dérèglements climatiques sont des problèmes majeurs pour s'alimenter. En quoi la fin du capitalisme augmenterait-il les problèmes plutôt que de les diminuer ?

Concernant l'utilisation des énergies fossiles, il y a une confusion entre échelle et structure. Ce n'est pas parce que les « ressources » se raréfient et que (presque) toutes les activités vont se relocaliser radicalement, que les structures organisatrices actuelles de nos sociétés vont disparaître, que le productivisme va s'arrêter. Il y a à ce propos un défaut important dans la présentation du « pic » (qui est plutôt un plateau) de production des énergies fossiles. Il est sous-entendu, et parfois présenté de manière explicite, que la raréfaction de ces énergies provoquerait l'effondrement du capitalisme. C'est une variante du vieux mythe de l'autodestruction du capitalisme par ses propres contradictions internes. La raréfaction ne provoque pas la fin de rapports de production (au contraire). Le productivisme ira jusqu'au bout, jusqu'à la dernière goutte, si on le laisse faire. Il n'y a(ura) pas de fin du capitalisme mécanique (structure), il y aura « juste » une réallocation des « ressources » disponibles (échelle) et une intensité accrue dans les rapports d'exploitation et dans l'extraction de matière. Ces confusions expliquent qu'on entende si régulièrement au sein de discussions effondrées que « le système » serait « à bout de souffle », que « le capitalisme » aurait « atteint ses limites » et qu'il serait « sur le point de s'effondrer » etc., alors que c'est tout le contraire qui est en train de se passer, il continue actuellement de s'approfondir et de s'étendre.

« Ce qui va tuer le capitalisme, c'est la géologie. » (Yves Cochet)

« Pas forcément la fin de la planète, mais la fin de notre civilisation, du capitalisme. » (Julien Wosnitza [30])

La plupart des discours de l'effondrement désarment et dépolitisent

L'appel au deuil et à l'acceptation indifférenciée

Il faut faire le bilan : quels effets ont provoqués jusqu'à présent ces discours de « l'effondrement » ? Ce n'est pas un hasard si les récits de l'effondrement paralysent tellement, si on entend autant de témoignages de personnes chez qui ils ont provoqué insomnies ou pleurs, si autant de jeunes parents font des angoisses terribles, si beaucoup d'effondrés n'arrivent plus à dialoguer avec leurs proches, etc. Psychologiser de manière paternaliste les réactions négatives à ces récits ne suffit pas. Ces effets ne sont pas uniquement dus au fait que « les gens » auraient du mal à regarder la réalité en face – ce fameux déni – ou qu'ils seraient bloqués à un stade inférieur de la « prise de conscience [31] ». Au contraire, de nombreuses personnes témoignent se sentir mieux armées une fois informées de la situation écologique. Une fois l'état des lieux établi, et même s'il est difficile, on sait où on met les pieds et on peut commencer à avancer. Il ne faut pas nier les chocs que cet état des lieux peut produire – d'où l'importance d'en parler de manière claire et non confuse – mais les réactions paralysantes proviennent, elles, plutôt du fait que les discours collapsos ajoutent à ces constats une invitation ambiguë à l'acceptation, à faire table rase de l'existant. Faire croire que « tout va s'effondrer » d'un bloc, comme un bâtiment, donner l'impression aux personnes qu'elles n'ont aucune prise sur la situation présente et à venir, c'est alimenter le sentiment d'impuissance, la croyance que nous sommes face à une impasse plutôt que face à une multitude de chemins.

« Après ça [la lecture du livre Comment tout peut s'effondrer], j'ai vécu deux mois d'angoisse et d'insomnies. Je sanglotais dans la file du supermarché. » (Amandine [32] )

Les collapsos endeuillés répondent aux effets négatifs provoqués par leurs discours en ayant recours à la psychologie. Ces réactions difficiles les confortent presque dans leur diagnostic et ils s'attribuent régulièrement le rôle de thérapeutes. La peur, la paralysie, la dépression, la tristesse, la culpabilité, la colère, et ensuite, peut-être, le pardon (sic) sont présentés comme des phases psychologiques inévitables (ou presque, en fonction des individus) de la fameuse « courbe du deuil ».

« La période de déni va varier dans le temps, selon les cas. La deuxième phase du deuil est la reconnaissance de la perte [...]. C'est le moment des funérailles lors de la mort d'une personne. La troisième phase, quant à elle, est un mélange d'agitation, d'anxiété, de fébrilité, de colère et de déprime. Comme il n'y a pas de solution en vue, on « marchande », en se disant que tout cela n'arrivera que dans trois ou quatre générations [...]. Avant la quatrième phase où l'on touche le fond, en comprenant que toute cette agitation est en réalité une forme de déni. Et un cinquième temps, celui de l'acceptation où l'on va entreprendre une lente reconstruction. » (Imagine [33] )

À nouveau, l'approche fourre-tout de l'effondrement dépolitise la question écologique appelant, dans un élan de prétendue « lucidité », à faire le deuil de choses inévitables et de choses évitables. S'agit-il de faire le deuil des services publics tout en continuant à payer des impôts, d'un climat tempéré, de la majorité des espèces vivantes, de « nos » proches, de la moitié la plus pauvre ou la plus riche de l'humanité en premier lieu, du « confort » d'un système de santé équitable ou à deux vitesses... ? À nouveau, il s'agit un peu confusément de tout cela à la fois, sans précisions.

« Renoncer à ce futur que l'on croyait tout tracé – une pension assurée, des enfants en sécurité, etc. – c'est évidemment un changement radical de perspective, avec une remise en question de notre identité. Face à ce déclin annoncé, le premier réflexe naturel consiste à refuser de voir la vérité en face. [...] ce deuil du monde d'aujourd'hui est particulièrement complexe à réaliser car nous sommes ambivalents par rapport à celui-ci – nous chérissons une large facette positive de notre société (soins de santé, modes de transport, nouvelles communications...) mais nous en détestons d'autres. » (Imagine [34])

« La seule « action », pour un humain vivant dans un pays riche, qui pourrait avoir un éventuel effet positif sur l'avenir climatique serait qu'il réduise ses revenus pour atteindre aussi vite que possible un niveau proche du RSA, que plus jamais il n'ait de revenu plus élevé et qu'il ne fasse pas appel à la sécurité sociale ou à une quelconque assurance collective lorsqu'un problème survient (santé, habitation, accidents divers). » (Vincent Mignerot [35] )

Accepter, par exemple, l'idée que la sécfurité sociale soit détruite (par sa diminution, disparition, privatisation et financiarisation) revient à renforcer le pouvoir des fonds de pension – qui pratiquent les pires « investissements » destructeurs des écosystèmes et de leurs êtres humains – ainsi qu'à diminuer radicalement la résilience* et la capacité d'agir de la majorité de la population dès à présent. Accepter qu'un changement radical de circonstances soit en cours ne devrait pas signifier accepter aveuglément plus d'injustices. Déjà aujourd'hui, qui est évacué prioritairement en prévision de tempêtes ou de catastrophes « naturelles » ? Qui est relogé et qui ne l'est pas ? Dans quelles conditions ? Quels quartiers sont prioritairement assistés ou délaissés ? Pour qui les assurances (privées, parfois publiques) fonctionnent-elles ou non ? ... Il est particulièrement violent de parler de deuil de manière indifférenciée dans une société où la majorité des personnes qui meurent jeunes sont les personnes précarisées (des deux côtés de l'hémisphère).

« Ressentir de la douleur est un cadeau, car c'est le signe de nos liens avec [l'ensemble du vivant (Nathalie Grosjean [36])]. »

« Qu'est-ce qui va se passer ? On pourra pas tout chauffer. Sans doute on va tous vivre dans une seule pièce etc., mais c'est pas confortable. Si on veut être responsable [...] il faut commencer tout de suite à se demander à quel genre de confort matériel il faut renoncer pour avoir le plus d'humanité possible dans le monde qui nous attend. Plus on arrivera à avoir un regard tendre sur ce qui nous attend – tendre ça veut dire aussi lucide – et plus on pourra avoir de la tendresse pour ses prochains, pour l'humanité, pour soi-même, plus on évitera la violence qui de toute façon nous attend. » (Anthony Brault [37] )

En Grèce, à la suite de la crise provoquée par les banques et des mesures structurelles imposées entre autres par le FMI (Fonds Monétaire International), une grande partie de la population est retournée vivre avec sa famille nucléaire, en se serrant. Suite à une mesure d'augmentation drastique des taxes sur le fioul, de nombreux ménages se sont intoxiqués en brûlant leurs meubles et le bois urbain pour se chauffer [38]. À la même période, le gouvernement facilitait législativement et fiscalement les destructions environnementales sur le littoral. Ce n'est pas demain, c'était hier. Comment les collapsos différencient-ils le deuil du pétrole abondant de l'acceptation de mesures injustifiées ? Ils ne le précisent pas, or c'est là tout l'enjeu.

« Depuis des années nous nous sommes installés dans un déni parfois flagrant de réalité. On ne peut pas travailler moins et gagner plus, baisser nos impôts et accroître nos dépenses, ne rien changer à nos habitudes et respirer un air plus pur. Non. » (Emmanuel Macron [39] )

Le fantasme d'une renaissance plutôt que le déjà-là

Pour reprendre la fameuse métaphore de l'incendie [40] , si les Colibris nous appellent à faire notre part individuellement plutôt que le nécessaire collectivement, les récits collapsos nous appellent (individuellement et collectivement) à accepter l'incendie et à préparer la renaissance qui y ferait suite. Ce qui brûle dans cet incendie (et, surtout, dans quel ordre), on n'en parle pas trop. Nombre de collapsos préfèrent faire miroiter une possible renaissance après leur effondrement, potentiellement faite de petites communautés résilientes, après qu'une majorité de la population ait été décimée [41] .

« Tout va s'effondrer. Alors... préparons la suite. » (Pablo Servigne [42] )

« Ensuite, peut-être que vers les années 2050, dans 33 ans ou 34, 35, je ne suis pas à quelques années près... et bien il y aura une période de renaissance on peut dire, avec de la culture et une civilisation authentiquement humaine. » (Yves Cochet [43] )

Les fascinations pour la fin du monde proviennent entre autres du désir d'un monde nouveau, mais ce renouveau n'advient jamais car dans la réalité les choses se font dans une continuité. Le désert, le « point zéro », n'existera pas, même avec les grandes accélérations écologiques en cours. Ainsi, par exemple, présenter le pic pétrolier* comme une fin rapide et mécanique de cette source énergétique a toujours été une erreur. Ce pic (ou plutôt ce début de plateau) est passé il y a maintenant une quinzaine d'années et on n'a toujours pas vu d'effondrement à la verticale, comme présenté sur les graphiques qui tentent d'illustrer une rupture. Présenter les choses de cette manière-là, c'est effacer les rapports de production et les mécanismes de marché à l'œuvre (dont le passage du conventionnel au non-conventionnel), c'est alimenter un imaginaire de société post-pétrole qui surviendrait subitement alors qu'il reste bien assez (trop) d'énergies fossiles à brûler avant leur épuisement pour que les êtres humains soient décimés par les effets (de plus en plus destructeurs) de leur exploitation (pollutions, réchauffement climatique et destruction de la biodiversité). Un autre exemple de ce récit de rupture est l'image de magasins vides en trois jours, puisque le pétrole « c'est bientôt fini » et que nos villes n'ont presque aucune autonomie alimentaire. Cette image est très efficace pour faire comprendre ce manque d'autonomie, mais elle devrait être présentée comme une illustration théorique utilisée en ce sens, pas comme une réalité. Les magasins ne seront pas vides en trois jours à cause d'un manque énergétique (ils le sont par contre lors de mesures restrictives volontaires), certains de leurs rayons seront de moins en moins approvisionnés. L'électricité ne va pas disparaître, les coupures se feront sporadiquement. Internet ne s'effondrera pas du jour au lendemain, une partie de la population s'en verra déconnectée avec des accès de plus en plus impayables. Les voitures ne vont pas s'envoler d'un coup, ceux qui pourront se permettre de payer du quatre euros le litre continueront de rendre nos villes invivables avec ces véhicules. Les collapsos en sont conscients, mais ce n'est pas cette continuité – et les rapports de force qui vont les traverser – qu'ils traitent, c'est un imaginaire de rupture.

Comme le souligne avec raison Vincent Mignerot, ce que nous devons traiter aujourd'hui c'est ce qui est déjà là, pas une renaissance fantasmée [44] . Il ne faut pas attendre le prétendu effondrement qui aurait tout remis à plat, ce qui compte est en train d'arriver. Comme l'explique Elisabeth Lagasse [45] , les récits de l'effondrement portent cette idée de désert, de terra nullius (« terre de personne »), qui efface les actrices et acteurs et leurs interactions. C'est un « récit sans peuple [46] ». À tel point qu'une des plus grandes références des collapsos, Jared Diamond, a opéré une réécriture de l'histoire (mais cela ne les empêche pas de s'y référer continuellement).

« Ces effondrements du passé tendaient à suivre des trajectoires assez similaires [...] : la croissance de la population forçait les gens à adopter des moyens intensifs de production agricole [...] et à étendre les zones cultivées [...] dans le but de nourrir le nombre croissant de bouches affamées. Des pratiques non soutenables entraînaient des dommages portés à l'environnement [...]. Les conséquences pour la société incluaient des pénuries alimentaires, des famines, des guerres entre trop de gens luttant pour trop peu de ressources, et des renversements des élites dirigeantes par les masses désillusionnées. En fin de compte, la population déclinait du fait de la famine, de la guerre ou des maladies, et la société perdait une part de la complexité politique, économique et culturelle qu'elle avait développée à son apogée. » (Jared Diamond [47] )

Comme le souligne Daniel Tanuro [48] , les sociétés étudiées par Diamond ne se sont pas « effondrées », elles ont été agressées (malgré le sous-titre de son livre « comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie »). Les groupes humains se transforment, mutent, sont détruits, ils ne « s'effondrent » pas. Tanuro cite le livre Questioning Collapse [49], sorti quelques années après celui de Diamond et beaucoup moins connu, dans lequel une série d'anthropologues et d'historien·ne·s reviennent sur les « oublis » et « petites » erreurs de l'auteur à succès : les habitants de l'île de Pâques avant l'hécatombe auraient en fait été dix fois moins nombreux que ce que Diamond prétend, et les raids esclavagistes ont eu un impact énorme sur leur soi-disant « disparition » ; les sociétés indiennes Pima et Hohokam ne se sont pas « effondrées » à cause de leur prétendue mauvaise gestion environnementale, mais elles ont dû quitter leurs terres suite à la destruction de l'écosystème environnant par des colons espagnols et étasuniens ; les cités Mayas ont été désertées en raison de causes sociales et politiques, et non parce que leurs habitants auraient mal compris l'agroforesterie (après plusieurs siècles de systèmes agricoles efficients) ; etc. Cette réécriture de l'histoire est dangereuse car elle permet de nier des rapports sociaux (comme le colonialisme et les résistances à celui-ci), voire de les justifier.

La naturalisation des rapports sociaux et la notion de « verrouillages »

Nombre de collapsos parlent de « verrouillages » complexes de la société actuelle (sociaux, techniques et politiques) pour justifier leur posture d'acceptation. Cela pourrait signifier, par exemple, que lutter pour exproprier et socialiser les multinationales de l'énergie (afin de les démanteler ou de les reconvertir, selon les cas) constituerait du « marchandage » (la troisième étape du processus de deuil), c'est-à-dire une forme de déni de l'aspect inextricable (verrouillé) de la situation. C'est une conviction qui peut se défendre – si l'on est convaincu·e que les changements structurels nécessaires à la (sur)vie n'adviendront pas – mais ce n'est pas du tout la même chose que de tenter une démonstration conceptuelle de ces changements comme impossibles, qu'il s'agit d'une non-option. Lorsqu'ils font cela, les collapsos doivent au moins assumer qu'ils réduisent les imaginaires et non prétendre qu'ils les ouvrent. D'autant plus que cette manière de présenter les choses nous bloque également pour concevoir comme possibles des changements de moindre ampleur (comme la réouverture de lignes de chemin de fer ou une réforme agraire, par exemple).

« Un gouvernement qui déciderait d'imposer des mesures drastiques pour limiter la hauteur de chute de l'effondrement ? Il se ferait conspuer par la population et virer aux prochaines élections [...] C'est cadenassé, il n'y a aucune solution. L'effondrement est selon moi parfaitement inévitable. Du coup que fait-on me direz vous ? Je serais tenté de dire de vivre, de se préparer à une sobriété heureuse, de faire dans le zéro déchet et le recyclage local, d'essayer de faire le moins de mal possible à la vie et aux animaux autour de soi, de préserver l'échelon du local, de cultiver ses légumes, d'apprendre de nouvelles compétences, de préparer une communauté de compétences diverses, indépendantes, interdépendantes, et résilientes. Et surtout, surtout, on n'oublie pas de s'aimer. » (Julien Wosnitza [50])

Tous ces actes proposés par nombre de collapsos et d'effondrés sont importants. Ils redonnent du sens, nous font du bien, nous permettent d'être moins déliés de l'écosystème dont nous faisons partie, diminuent nos dissonances cognitives, freinent parfois l'avancée du Marché (parfois elles l'accélèrent malheureusement en créant des marchés de niche), sont matériellement utiles pour les personnes qui peuvent les mettre en place, etc. Par contre, les présenter comme le seul horizon possible, comme les seuls gestes à notre portée au prétexte que les autres seraient inaccessibles dans ce système verrouillé [51] , c'est faux et cela réduit profondément nos imaginaires. Alimenter, par exemple, la mode du « zéro » déchet si c'est pour confortablement oublier qu'on peut (et doit) aussi agir sur l'obsolescence programmée légalisée ou sur le fait qu'Amazon jette plusieurs millions d'objets invendus chaque année, ce n'est pas être lucide. Cette manière de présenter nos leviers d'actions nourrit le sentiment général d'impuissance et dépolitise profondément la question écologique, en confondant agir à son échelle et agir sans conséquence.

Même lorsqu'on est convaincu·e que les choses sont « verrouillées », il est intellectuellement malhonnête – en plus d'être irresponsable – d'invisibiliser les interactions, conflits, solidarités, résistances existantes (et à venir) qui modifient la situation et les manières dont les basculements écologiques sont et seront vécus. Avec ou sans racisme d'État, les réponses données aux catastrophes « naturelles » comme l'ouragan Katrina sont totalement différentes. Avec ou sans austérité dans les services de lutte contre les incendies en Grèce, le monde est différent. Avec ou sans les luttes de Standing Rock [52] ou de Black Lives Matter [53] , le monde est encore différent. Verrouiller ces réalités, vivantes, mouvantes, avec un récit d'effondrement généralisé qu'il ne resterait plus qu'à accepter et à préparer en attendant la suite est l'un des pires services que l'on puisse rendre aux « générations présentes [54] ». Comme le soulignent très justement François Thoreau et Benedikte Zitouni (qui s'inspirent ici de Vinciane Despret), en faisant cela, les collapsos nous appellent à « lâcher ce qui, dans ce monde-ci, respire encore, ce qui y fait sens, sous prétexte de devoir en faire le deuil [55]. »

Les collapsos ne nient pas nécessairement cette réalité, certains font même parfois référence aux luttes (surtout celle de la ZAD – Zone À Défendre – de Notre-Dame des Landes pour le pouvoir symbolique qu'elle porte). Cependant, d'une part, ces références sont rares dans les discours collapsos (à part chez Corinne Morel Darleux [56] ou Renaud Duterme [57] ) et, d'autre part, ils présentent les choses comme si tout se valait – des petits gestes « éco-responsables » aux blocages effectifs du désastre. Cela permet peut-être à une large partie de leur public d'être en paix avec son inaction et de contenter tout le monde, mais cela empêche dans les faits d'identifier les réels freins (et non les verrous) à une limitation effective des dégâts.

Une grande partie des effets dominos ou multiplicateurs, plus ou moins décrits (sans détails) par les collapsos, est en fait le fruit de mécanismes propres aux rapports sociaux actuels – par définition modifiables. C'est une des premières fois que l'humanité expérimente une telle conjonction de « crises », et c'est surtout la première fois qu'elle peut disparaître. Tout ce à quoi nous sommes habitués (ou presque) est en train de changer, mais quand on a dit cela on n'a rien dit. Une grande partie des bouleversements actuels constitue en fait une adaptation des classes dirigeantes aux nouveaux contextes (il en est ainsi, par exemple, du choix fait par de nombreuses démocraties libérales d'augmenter les niveaux de répression sur leur population, ou encore d'augmenter la digitalisation des services publics et de la vie en général). Naturaliser ces tendances et ces rapports sociaux, en plus d'être une erreur factuelle, ne fait que nous désarmer et nous dépolitiser. Prenons un exemple léger, la fragilité d'un hôpital dépendant de ses apports énergétiques et du réseau Internet. Imaginons des machines qui peuvent s'éteindre ou dysfonctionner, des données de patients numérisées qui peuvent s'effacer, l'agenda des opérations de chirurgie enregistré sur une application qui peut devenir inaccessible. Cette évolution vers plus de fragilité est le fruit de choix qui ont été, et sont toujours, traversés de conflits. Que ce soit pour les back-ups prévus ou non, la priorité donnée aux énergies de secours ou non, le suivi individualisé des patients ou non, le renforcement possible des équipes, etc. L'histoire de nos sociétés, qui évoluent soi-disant vers toujours plus de « complexité » avant de s'effondrer, ne sont pas linéaires. Ces complexités ne sont ni extérieures ni supérieures aux êtres humains qui les produisent, mais en mouvement avec des changements, des retournements, des pas de côté. Des priorités sont faites et défaites. Prendre en compte les interdépendances existantes dans le monde est une chose, estimer que la manière dont les rapports de pouvoir interviennent dans ces interdépendances serait secondaire face à un prétendu « predicament* » (impasse, situation verrouillée, inextricable) en est une autre.

« Schématiquement, il existe trois niveaux de gravité d'un incident, d'une crise. À chacun correspond une attitude appropriée. Un, la lutte pour supprimer ou limiter les causes si cela est encore possible. [...] Deux, la mise en place de mesures d'adaptation aux effets s'ils sont inéluctables mais qu'il est possible de les atténuer [...]. Trois, l'acceptation de son impuissance à changer le cours desévénements si toute action sur les causes ou les effets est vaine [...]. L'analyse lucide [sic] est indispensable pour juger de la gravité de la crise. » (Pierre Courbe [58] )

« Ne plus prévoir et réagir, mais ressentir et s'adapter. » (Vincent Wattelet [59] )

Le propos n'est pas de prétendre qu'avec des changements structurels anticapitalistes, décoloniaux et féministes nous pourrions éviter des chocs et des situations difficiles pour énormément de personnes, et encore moins de prétendre que ce serait alors le paradis sur terre [60] . Il ne s'agit pas de proposer l'option de l'espoir, cette passion triste comme dirait Spinoza. L'espoir (qui signifie aussi l'attente) – d'un sauveur, d'une solution parfaite – empêche d'agir à partir de la réalité et n'amène qu'au désespoir. Il s'agit au contraire de prendre en compte le fait que le degré de violences et d'injustices variera énormément avec ou sans luttes, avec ou sans ces changements structurels. Il s'agit de prendre en compte qu'il n'y a pas de situation verrouillée, puisque des choix sont d'ores et déjà faits et qu'ils donnent des situations d'ores et déjà profondément différentes. Pour réutiliser l'exemple de l'industrie fossile, si toutes les décisions devaient rester orientées par et vers la maximisation de la rémunération des actionnaires (quels forages ou non, quelles déforestations, quelle production, quelles décentralisation et diversification énergétiques, quels rationnements, quels prix, quelles conditions de travail, etc.) alors nos dépendances seront bien pires et les destructions bien plus rapides et nombreuses.

Le retour du mythe « tous dans le même bateau »

Partant de leurs propres constats, la question des rapports de pouvoir et de répartition des capacités d'adaptation devrait être la plus intéressante et importante à traiter pour les collapsos. Pourtant, la plupart d'entre eux semblent peu intéressés par ce sujet, et lorsqu'ils en parlent c'est en tant que question annexe à toutes les autres. On a l'impression que les inégalités, identifiées comme une des causes de leur effondrement, n'est qu'une des pièces d'un predicament*, une des réalités verrouillées parmi d'autres. Les références à ces rapports de pouvoir restent donc rares, sauf à nouveau chez Corinne Morel Darleux et chez Renaud Duterme [61] pour qui il s'agit d'une question centrale. La plupart des collapsos préfèrent même diffuser l'idée que leur effondrement traversera toutes les classes sociales, voire que ce sont les plus nantis qui tomberont de plus haut... « Je pense qu'au moment de l'effondrement, qui interviendra pour moi plutôt avant 2030 qu'avant 2050, les riches ne pourront pas s'isoler du reste de la population et continuer comme si de rien n'était. Dans cet effondrement rapide, qui peut intervenir en quelques mois, peut être que seule l'armée tiendra plus longtemps car elle dispose d'à peu près tout : essence, nourriture, etc. Mais pas Emmanuel Macron ou Bernard Arnault, qui sont trop dépendants de l'économie mondiale. » (Yves Cochet [62] )

« [...] l'issue est sûre : alors que certains d'entre nous commencent déjà à perdre de leurs avantages (salaires, retraites, accès aux soins...), demain, même les plus riches ne pourront maintenir leur niveau de confort et de sécurité [...]. » (Adrastia [63] )

Il est illusoire de penser que l'armée est un corps qui arrête de soutenir la classe dominante autrement que temporairement, c'est-à-dire lorsqu'elle n'y trouve plus son intérêt et y est obligée par la population. Il est également illusoire de penser que les seules « richesses » pourraient être les matières premières et les ressources de base. Les plus riches ne sont pas riches uniquement d'argent, mais aussi de propriétés tangibles, de terres, de matériels industriels, de bâtis, d'influences, de soutiens mutuels qu'ils utilisent et utiliseront pour maintenir leurs privilèges. Si on laisse faire, ils seront les derniers à « ne pas pouvoir maintenir leur niveau de vie ». Pour ne citer qu'un exemple, lorsque Paris était assiégée en 1870, que la population était rationnée et que de nombreuses personnes mourraient de manquements et de maladies comme la variole, les classes les plus aisées étaient les seules à continuer de se nourrir en viande dans les restaurants chics (jusqu'à tuer les derniers animaux du zoo pour pouvoir continuer...). Quelles que soient les conditions physiques, sans changement des conditions sociales, la misère et la pénurie côtoieront toujours l'opulence et l'abondance crasses. Une population en majorité malnutrie, avec un haut taux de mortalité, qui travaillerait de manière précaire pour maintenir le « niveau de vie » des plus aisés (accès aux technologies compris, en passant) n'est pas une dystopie, c'est notre situation actuelle qui serait approfondie. Les plus riches ne s'isoleront pas complètement du reste de la population dans le sens où leurs privilèges continueront de dépendre de l'exploitation de celle-ci, mais ils s'en isoleront dans le sens où ils se « bunkeriseront » encore davantage. La répartition géographique par niveaux de richesses, les ghettos de riches et le fait que nous vivons dans des mondes totalement séparés, qui ne se touchent pas, est un phénomène généralisé et qui n'a rien de neuf. Les plus aisés ne sont pas en train de faire sécession avec le reste de la société comme plusieurs collapsos le rapportent, ils l'ont toujours fait et sont simplement en train d'amplifier le mouvement si on les laisse faire [64] . Les rapports sociaux ne « s'effondrent » pas, ils se détruisent ou se maintiennent.

Puisque l'effondrement traverserait soi-disant toutes les classes sociales, on retrouve sans surprise dans les discours collapsos d'innombrables références à un « nous » indifférencié et au vieux mythe du « nous sommes tou·te·s sur le même bateau » (et son corollaire « on aura besoin de tout le monde »). La plupart des collapsos font ainsi le choix de nier allègrement les intérêts antagonistes présents dans la société, histoire de contenter tout le monde. Or, le problème des prétendues « élites », quel que soit leur niveau d'inconscience et/ou de cynisme, n'est pas leur « déni », mais leur intérêt à ce que rien de fondamental ne change. Il ne s'agit pas d'un problème de personnes (sinon les classes ne se reproduiraient pas aussi facilement), mais de position sociale. D'ailleurs, au vu de la situation écologique et des prises de conscience massives en cours à ce sujet, diffuser et faire accepter au mieux cette fable du « nous sommes tou·te·s dans le même bateau » devient un enjeu central pour la classe dominante [65] .

« [...] quand ça marche bien, c'est qu'il y a des élus, des entrepreneurs et des citoyens qui travaillent ensemble. » (Cyril Dion [66])

Alors que plus de 80 % des « richesses » produites par la destruction des écosystèmes (êtres humains compris) et que l'émission massive de gaz à effet de serre le sont pour satisfaire 1 % de la population mondiale, ces slogans sonnent comme de l'humour noir [67] . Le rôle que joue notre organisation en sociétés de classes dans l'accélération de la destruction et dans la diminution de la résilience* collective, le rôle qu'elle joue en termes de gaspillage et donc de limitation des marges de manœuvre, est essentiel. Pourtant, d'après la collapsologie, être focalisé·e sur ces implications signifie être bloqué·e au 4 e stade de la « prise de conscience » citée plus haut (c'est-à-dire être conscient·e que tous les problèmes sont liés, mais dans l'incapacité de voir le caractère inextricable de ces liens). Si nous étions mieux éveillés, nous comprendrions qu'il s'agit d'une grille de lecture périmée et d'une question secondaire. Voilà pour la lucidité...

Et puisque nous sommes tous dans le même bateau, la plupart des collapsos et des effondrés ne manquent pas de nous rappeler que nous sommes tou·te·s un peu responsables de ce qu'il se passe (malgré que certains soient à la barre et d'autres dans la cale du bateau).

« Cessez de blâmer les gens. Les autres sont tout autant de victimes des temps que nous-mêmes, même les PDG et les politiciens. » (Paul Chefurka [68] )

« À mon sens, notre échec est notamment fondé sur le fait que, politiquement, quand ça ne marche pas nous nous défaussons toujours sur une partie adverse désignée – les politiques, le capitalisme, les industriels, les lobbys [...]. Nous [sommes] tous acteurs et même commanditaires de l'exaction écologique, puisque ce sont nos revenus, notre confort général qui sont réellement destructeurs. » (Vincent Mignerot [69] )

Les moyennes ont bon dos, elles permettent de cacher les situations (de pauvreté et de richesse) extrêmes par des formules comme « notre confort général » ou « nos revenus ». Elles permettent de faire oublier, par exemple, que la majorité de la population mondiale n'a jamais pris l'avion. Elles montrent à quel point certains « écologistes » peuvent être déconnectés de la réalité vécue par un nombre croissant de personnes. Lorsqu'on connaît le stress de ne plus trouver de distributeurs avec des coupures de cinq ou dix euros, ou le choix entre faire soigner les dents de son enfant et payer sa régularisation annuelle d'électricité, ces formules sont inaudibles. Alors, bien sûr, les flux de matières dont dépend la personne médiane d'Europe centrale ne sont pas viables et ne sont pas généralisables à l'ensemble de la planète. Bien sûr qu'il est de plus en plus insupportable de voir autant de personnes seules dans leur voiture parcourir moins de deux kilomètres (et encore plus celles qui prennent leur jet, mais elles, on ne les voit jamais alors on ne leur fait pas la morale). Bien sûr qu'il ne faut pas se déresponsabiliser, nous sommes des adultes, mais responsable et coupable sont deux choses différentes. Présenter ces dépendances et ces habitudes de vie comme des choix que nous aurions posé individuellement et collectivement, de manière libre et affranchie, est le propre du libéralisme qui tente d'effacer les rapports de force. Ces « choix », alignés sur l'objectif plus large de nous faire produire et consommer toujours plus, ne sont pas neutres et ils ont rencontré de nombreuses résistances dont il serait bon de se souvenir.

Même si l'ensemble de l'humanité devait être éradiquée à terme, nous ne serons jamais « dans le même bateau » (uniquement sur le même océan, ce qui n'est pasdu tout la même chose) si on ne modifie pas les rapports de pouvoir. Avoir des minutes d'antenne grand public, avoir accès aux colonnes de journaux à (très) large audience, et faire le choix de parler de phénomènes aussi graves sans parler des rapports antagonistes présents dans la société (qui les amplifient) est un choix qu'il faut assumer. Cette manière de présenter les choses, certes catastrophiste mais tout à fait inoffensive pour le pouvoir en place, convient parfaitement aux critères des médias mainstream (nous allons d'ailleurs probablement voir une multiplication des émissions à sensations du type C8 [70] ). D'autres parlent des limites écologiques dépassées et de leurs conséquences depuis bien longtemps, mais en tirant des conclusions et des propositions incompatibles avec l'ordre établi (Henry David Thoreau, Élisée Reclus, Simone Weil, Murray Bookchin, Ivan Illich, André Gorz – dans l'ordre chronologique).

Les réponses à côté de la plaque et les dérives réactionnaires

Comme d'aucuns le rappellent souvent, les catastrophes ce ne sont pas seulement les événements en tant que tels, ce sont surtout les réponses qu'on y apporte. À ce titre, les réponses proposées et/ou produites par la plupart des discours collapsos ne sont pas adaptées à la situation, lorsqu'elles ne sont pas tout simplement contre-productives et dangereuses. Les plus en vogue sont, principalement, (1) la création et le renforcement de petites communautés plus résilientes, (2) le courant survivaliste* et (3) le développement de nos spiritualités.

La première proposition est très importante, mais inaccessible pour l'écrasante majorité de la population sans passer par des luttes collectives (accès à la terre, dépendance à l'emploi, droits de propriété, etc.). Or, cela semble être un détail pour les collapsos. Pour récupérer les moyens d'autonomie qui nous ont été arrachés par la violence durant plusieurs siècles, on ne pourra pas se limiter à nos réseaux de néo-ruraux (à moins que l'on assume que cette proposition leur soit réservée). Le conflit reste entier pour y arriver, surtout si cette reprise d'autonomie prend de l'ampleur, mais ce « détail » reste absent des discours collapsos.

La deuxième proposition n'est pas totalement inintéressante, dans l'idée de se réapproprier des savoir-faire essentiels dont nous avons été coupés. Mais il ne s'agit pas simplement de cela quand on parle de survivalisme. Si la tendance première du phénomène est d'idéologie libertarienne ce n'est pas un hasard, c'est parce que sa manière de voir la société et de se rapporter aux autres est mue par la peur, et non pas par le désir d'émancipation. Le dernier livre des plus célèbres collapsos [71] appelle à des alliances entre ZAD et BAD* (Bases Autonomes Durables), pourtant l'incompatibilité saute aux yeux. Les ZAD sont basées sur la confrontation pour se libérer, les BAD sur la fuite pour se replier. On ne fait pas société, sécession collectivement, avec des BAD, ni même avec des réseaux de BAD. Le phénomène touche aujourd'hui un public bien plus large que les libertariens, mais cela ne constitue pas en soi une bonne nouvelle. D'une part, il s'agit avant tout d'un énorme marché en pleine expansion, et ce marché n'a rien d'écologiste. D'autre part, c'est une sphère où se croisent désormais « bobos et fachos » – comme l'explique non sans humour Alexandre Dewez dans son superbe spectacle sur le business de la fin du monde – qui offre une tribune discrète mais massive (10 000 personnes lors du deuxième salon du survivalisme qui vient de se tenir à Paris) à des individus et organisations d'extrême-droite qui, par nature, avancent de manière déguisée et ne peuvent presque jamais côtoyer un public aussi large.

La troisième proposition peut également contenir des aspects intéressants, dans les rares cas où il ne s'agit ni de charlatanisme ni de sectarisme. Prendre soin des émotions et savoir les exprimer, réapprendre à écouter son corps (esprit compris), être capable de s'arrêter pour penser et ressentir, s'approprier l'enjeu des rituels collectifs (pas ceux des gourous) est très important. Mais, de la même manière que développer nos autonomies (dont la sécurité) peut se faire en dehors du survivalisme, toutes ces choses peuvent se faire en dehors du marché en plein essor du « développement de nos spiritualités ». Le fait que cette proposition ait une place si centrale dans les discours collapsos est une illustration qu'ils sont avant tout destinés à une partie de la classe moyenne occidentale. De plus en plus de personnes qui ne savent plus comment empêcher le rouleau compresseur d'avancer, qui ont abandonné la bataille (ou ne l'ont jamais commencée) s'y réfugient. Cette proposition s'accompagne d'ailleurs du traditionnel appel au travail sur soi avant d'agir. Il s'agit d'une posture infantilisante, en plus d'être inopérante puisque c'est la pratique qui apporte la compréhension, avec ses allers-retours, et non l'inverse. Ce n'est pas la pensée magique ou les références au sacré qui répondent aux angoisses, c'est l'agir. Tout comme ce n'est pas la catastrophe annoncée qui « fait réagir », c'est le sentiment partagé d'une force collective possible. Ce n'est pas le changement fondamental de circonstances qui apportera seul, mécaniquement, un « renouveau de sens », c'est l'émancipation construite ensemble. Malheureusement, cette troisième proposition, à côté de la plaque, occupe une place particulièrement importante dans le dernier livre précité. Les auteurs nous y invitent à compléter la collapsologie (science de l'effondrement) par la collapsosophie* (sagesse de l'effondrement). Lorsque cette « sagesse » se concrétise réellement, c'est sous la forme d'analyses essentialistes* (dont les auteurs se défendent très maladroitement) et d'appels à rejoindre des dérives masculinistes du type « Nouveaux Guerriers [72] ».

Avec de telles « perspectives », on peut comprendre que les personnes restent effondrées.

« Pour affronter ces crises majeures à la fois climatiques, écologiques et économiques, et pour réaliser cet indispensable travail de deuil, les écopsychologues misent notamment sur le travail en groupe. Avec une écoute bienveillante, la mise en place de rituels collectifs, etc. » (Nathalie Grosjean [73])

« Avant d'agir, et même avant de proposer des pistes d'action, il y a encore des choses à comprendre et un chemin intérieur à faire. » (Gauthier Chapelle, Pablo Servigne et Raphaël Stevens [74] )

D'autres propositions de réponses, plus globales mais également plus rétrogrades, sont régulièrement mises en avant dans les discours collapsos et/ou par les personnes effondrées.

Il y a tout d'abord le grand retour des positions pro-nucléaires (portées entre autres par Jean-Marc Jancovici). Cette proposition, soi-disant « politiquement incorrecte », est partagée et pratiquée par le pouvoir en place. Si cela était encore nécessaire, rappelons tout de même qu'on ne sait toujours pas quoi faire des déchets nucléaires millénaires ; que les dangers d'accidents nucléaires sont immenses et qu'ils vont augmenter à mesure des dérèglements climatiques, de la montée des eaux et de la raréfaction énergétique (pour refroidir les centrales, entre autres) ; que le « bilan carbone » total de cette industrie est loin d'être aussi intéressant que les lobbys pro-nucléaires veulent nous le faire croire (besoins énergétiques pour les transports, la maintenance, etc.) ; qu'il s'agit d'une industrie privée non rentable soutenue à coups de milliards par la collectivité ; et, enfin, que l'uranium nécessaire à la production d'énergie nucléaire est une « ressource » limitée sur la surface du globe.

Il y a ensuite la proposition réactionnaire, et prétendument « taboue », de contrôle démographique (des pauvres et des très pauvres, surtout). Il ne s'agit pas ici de nier le caractère exponentiel de la courbe démographique mondiale depuis la révolution industrielle, et plus particulièrement depuis 1950 (elle suit en cela toutes les autres courbes), ni le fait que les êtres humains et « leurs » animaux domestiqués représentent aujourd'hui plus de 95 % des vertébrés présents sur Terre. Il s'agit de se demander pourquoi les angoissés de la démographie estiment presque toujours que les disparités gigantesques en termes de « pression humaine » sur les écosystèmes sont secondaires, et pourquoi ils ne proposent même pas de lutter contre les gaspillages abyssaux induits par le système de surproduction actuel. Il s'agit surtout de se demander pourquoi ils ne rappellent pas que le droit à disposer de son corps pour les femmes a démontré son efficacité face aux contrôles démographiques patriarcaux, pourquoi ils citent sans cesse la politique autoritaire de l'État chinois sans faire référence aux autres causes qui ont provoqué la baisse de natalité (comme la sortie partielle de la pauvreté) et pourquoi ils ne s'intéressent pas aux exemples voisins contradictoires [75] .

Enfin, on entend de plus en plus la proposition de rationnements et d'efforts de guerre. Il peut être intéressant de s'inspirer de certaines expériences de rationnements plus ou moins équitables qui n'auraient pas mal tourné – même si les plus riches favorisent et profitent toujours d'un marché noir dans ces situations. Mais les collapsos et autres effondrés qui parlent de rationnements donnent très peu de détails pratiques sur comment cette proposition serait appliquée, et font apparemment peu de cas du fait que le point de départ de cette merveilleuse idée est une société profondément inéquitable. Enfin, accompagner cette proposition du langage et de l'imaginaire des « efforts de guerre » (comme par exemple accepter de travailler plus), est loin d'être une bonne idée. La guerre n'est jamais menée ni par, ni pour, l'intérêt collectif.

Au-delà d'appels à s'inspirer de mesures autoritaires, plusieurs auteurs et mouvements ouvertement xénophobes nourrissent l'univers collapso. Il faut nous rendre compte que ce n'est pas un hasard si les discours de l'effondrement conviennent tant à une partie des extrêmes-droites. Présenter la (prétendue) fin de la civilisation occidentale comme l'effondrement absolu correspond parfaitement au mythe du « grand remplacement » et à l'appel aux replis identitaires. Dmitry Orlov, par exemple, présente ses cinq stades de l'effondrement (chronologiques, attention) comme suit : l'effondrement financier, suivi du commercial, du politique, du social et enfin... du culturel. Le fait que le prétendu « effondrement culturel » soit mis à la fin et soit présenté comme l'apothéose du chaos (avec, depuis lors, l'écologique) ne tombe pas du ciel. Le fait qu'Orlov soit un complotiste xénophobe (et homophobe) n'empêche malheureusement pas les autres collapsos de le citer très régulièrement (en connaissance de cause ou non, selon les cas).

« Il s'agit [pour les oligarques] de détruire les sociétés occidentales et leurs systèmesde soutien social en les inondant de parasites hostiles, souvent belliqueux, issus de cultures incompatibles. [...] Une autre [méthode des oligarques] est de supprimer [notre] tendance à [nous] reproduire en [nous] convainquant que le sexe biologique n'existe pas et en le remplaçant par un arc-en-ciel de genres, en élevant la perversion sexuelle à un statut social élevé [...] pour une minuscule minorité de gens (généralement moins de 1 % qui sont, par cause d'anomalie génétique, nées gay). » (Dmitry Orlov [76] )

Plusieurs analystes rappellent à ce propos que les discours de l'effondrement proviennent historiquement de courants conservateurs et réactionnaires, qui voyaient dans l'évolution des mœurs (ou dans la révolution sociale, par exemple) des manifestations du déclin ou de la décadence civilisationnelle [77] . Cela ne signifie bien sûr pas que tous les collapsos contemporains sont réactionnaires, au contraire, mais que leurs discours inspirent des propositions réactionnaires et – plus problématique – qu'ils s'en inspirent eux-mêmes souvent, sans les nommer comme telles. Le livre référence de la collapsologie, diffusé à plus de 40 000 exemplaires, dédie plusieurs pages à Dmitry Orlov sans aucune remarque à ce sujet [78] . Celui-ci est également inclus dans le « réseau des collapsologues » du site www.collapsologie.fr. Le collapso d'extrême-droite Piero San Giorgio est également référencé dans le dernier livre référence sans aucune remarque [79] . Ce livre relaie d'ailleurs abondamment les thèses réactionnaires du psychiatre antisémite Carl Gustav Jung sur les soi-disant « archétypes », et sur un nécessaire « retour à nos racines profondes » [80] , à nouveau sans aucune remarque concernant l'idéologie de cette source d'inspiration.

Pour terminer sur les réponses à côté de la plaque et/ou réactionnaires, mais dans un tout autre registre, les collapsos ne remettent pas en cause le rôle de l'État (à différencier des services publics, et a fortiori de la sécurité sociale née en dehors de l'État). Ils présentent plutôt son prétendu effondrement comme une des causes des malheurs à venir. L'État et ses fonctions régaliennes (police, armée, « justice ») ne sont pas en train de s'effondrer, au contraire. Les intérêts que l'État sert sont pourtant de plus en plus clairs depuis une dizaine d'années : subsides aux entreprises destructrices et réglementations pro-marché, répression des résistances à l'avancée du marché, impunité et couverture de la criminalité en col blanc, phénomène des revolving doors [81] , privatisation et destruction des services publics, en sont quelques illustrations. Il suffit d'observer comment les institutions étatiques se comportent face aux « effondrements » en cours et face aux personnes qui y répondent (des écologistes de terrain aux citoyens solidaires de personnes réfugiées). Certains collapsos se défendent du manque d'analyse politique de leurs travaux en disant que d'autres peuvent développer ce travail (ou qu'ils le feront bientôt), mais ils oublient que leurs discours produisent déjà de la politique. Dans la société en général, mais aussi plus précisément avec l'État (ou le patronat) qui en ont sollicité certains. Leur posture et le contenu de leurs discours – discours de la peur, de l'impasse, de l'acceptation, de la pacification sur le même bateau – risquent en fait surtout de servir (volontairement ou non) le développement d'une « politique de l'effondrement » qui consistera principalement en une adaptation des classes dominantes à la situation afin de maintenir leurs privilèges. Pour être plus précis, à rapports sociaux inchangés, les nouvelles donnes écologiques seront utilisées (et elles le sont déjà) pour remettre en cause des conquêtes sociales et pour accroître ces privilèges. Afin de garder les pieds sur terre, il peut être bon de lire ou relire les travaux de Naomi Klein sur la stratégie du choc et la montée d'un capitalisme du désastre [82] .

« La seule manière de nous sauver aujourd'hui, ce serait que les dirigeants [...] assument leur fonction et qu'ils nous sauvent. Je pense qu'il faut des mesures coercitives, on ne peut pas continuer à faire semblant de laisser entendre que tout est compatible avec tout [...]. Vraisemblablement, il faut effectivement s'opposer à un peu de notre liberté, à un peu de notre [sic] confort, mais c'est finalement pour avoir la possibilité de continuer à jouir d'une planète habitable. [...] Nous [sic] avons des comportements, des attitudes, qui sont létales, qui sont en train de tuer la planète [...]. » (Aurélien Barrau [83] )

« Il est bien loin le temps du déni. Nous ne sommes pas seulement en train de perdre notre bataille contre le changement climatique, mais aussi celle contre l'effondrement de la biodiversité. [...] nous allons devoir complètement changer la façon dont nous produisons, consommons et nous comportons. » (Emmanuel Macron [84])

Une autre proposition réactionnaire qui est régulièrement suggérée est l'option autoritaire. Puisque nous n'avons plus le temps, que « les gens » ne sont pas prêts et que l'ampleur du défi est énorme, répondons à « l'urgence écologique » par des « mesures fortes » (par qui, pour qui, on ne sait pas trop). Au-delà du fait que les dictatures ne sont jamais écologistes, il est bon de rappeler que notre rapport aux écosystèmes découle de nos rapports sociaux. C'est là tout l'apport de l'écologie sociale* développée par Murray Bookchin. On entend également de plus en plus d'appels à ce que l'écologie passe au-dessus de toute autre forme de considérations, voire au-dessus des clivages gauche-droite. C'est une ancienne proposition dans l'écologisme, particulièrement réactionnaire. Comme si on pouvait s'émanciper de notre rapport de domination envers le reste du vivant, tout en jugeant les autres rapports de domination secondaires. Cette proposition prétend choisir entre les problèmes plutôt que d'acter qu'ils sont interreliés et qu'ils s'alimentent. Envisager une écologie – qui est censée penser l'ensemble – comme séparée du reste n'a pas de sens. Sur la question des « nouvelles alliances » qui dépasseraient le clivage gauche-droite (insuffisant, certes, mais opérant), il faudrait préciser les intentions pour pouvoir se positionner.

« Les impératifs écologiques sont les premiers de tous les enjeux. » (Dominique Bourg [85] )

« Cette préoccupation primera désormais sur toute autre. » (Agnès Sinaï [86] ) « C'est désormais ce qui nous divise tous [le fait d'être soi-disant conscient·e ou inconscient·e de la situation écologique et d'y réagir en conséquence], bien plus que de savoir si nous sommes de droite ou de gauche. » (Bruno Latour [87])

Perspectives pour effondrés

Premièrement, refusons les instrumentalisations de la situation écologique pour justifier de nouvelles injustices et exploitations. Le mouvement des gilets jaunes n'est qu'un avant-goût de cet enjeu colossal. Il a mis à l'ordre du jour la problématique de la fin du pétrole bon marché de manière bien plus efficace que les collapsos et nous autres effondrés n'avons jamais réussi à le faire avec nos beaux discours de pénuries. Les problèmes de production, de répartition et d'accès à des ressources de base ne font que commencer, et alors que des composantes significatives de la population ont décidé d'y réagir collectivement plutôt qu'en se sautant mutuellement à la gorge, nombre d'effondrés ont réagi avec mépris.

Jusqu'à maintenant, les populations ne voient pas grand-chose se concrétiser à part des mesures coercitives qui visent la majorité sociale, et qui ne remettent pas en cause les taux de rendement inutiles et destructeurs des plus grands actionnaires. Pour l'instant, la véritable raison de ces mesures est la répartition entre le capital et le travail, pas l'écologie. Si les propositions (prétendument) écologistes se font sur des bases injustes, il n'y a aucune raison que cette majorité sociale les accepte, et tant mieux. Ce n'est pas l'écologie en tant que telle qui est irrecevable, c'est le constat d'injustice. Parler aux gens de baisse de « confort » radicale dans un monde où ce « confort » n'a jamais été aussi inégalitairement réparti, c'est préparer le terrain pour le fascisme. Cette image d'écologiste hors sol nous colle à la peau et empêche les personnes lucides sur la situation et sur leurs conditions de vie de s'y identifier, à juste titre.

Deuxièmement, positionnons-nous clairement par rapport aux propositions réactionnaires présentes dans certains discours collapsos ainsi que sur leurs « inspirations » d'extrême-droite. Comme dirait Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». En termes d'équité sociale et de limitation des basculements écologiques, les fascistesn'ont rien à proposer. Lorsqu'ils ne sont pas ouvertement climato-sceptiques, ils ne prévoient rien d'autre face au productivisme que la préférence nationale. La seule carte que certains jouent est la prolongation du nucléaire. Il faut saisir cette occasion, nous responsabiliser et les décrédibiliser en les présentant tels qu'ils sont.

Troisièmement, prenons acte de la situation écologique. Grâce aux collapsos, certains constats sont enfin pris en compte plus largement et le refus du débat sur ceux-ci devient une position de moins en moins tenable. Grâce à leur travail, des études complexes sur l'évolution des écosystèmes deviennent beaucoup plus accessibles et appropriables. Ce travail, ainsi que celui de nombreux autres auteurs et autrices, les derniers rapports du GIEC*, l'été 2018, ... expliquent en partie tous ces panneaux lucides au sein des marches climat. Avec des messages qui actent l'extinction massive en cours, nous ne sommes plus dans une écologie réservée aux personnes qui aiment « la nature », nous sommes enfin dans la conscience qu'il s'agit de bien plus (et entre autres de notre survie). Malheureusement, une réaction assez commune aux discours de l'effondrement consiste à minimiser ou relativiser la situation écologique, alors que le problème de ces discours ne se situe pas là. Il n'est par exemple pas rare d'entendre des représentants d'ONG s'accrocher à des discours dépassés qui sonnent faux (« il n'est pas trop tard », « il y a encore de l'espoir », « il faut entamer une transition énergétique à l'horizon 2050 », « il faut que nos politicien·ne·s comprennent et réagissent », « nous pouvons éviter la catastrophe », etc.). La prise en compte de cette gravité les obligerait en effet à abandonner toute une partie de leurs analyses, pratiques et propositions réformistes (quel que soit leur secteur d'intervention). Se questionner sur la manière de présenter les choses à « ses » publics-cibles est sain, mais pas de vouloir édulcorer la réalité pour coller à son programme. Pour le moment, beaucoup de structures institutionnalisées font donc le choix de n'en parler qu'en interne.

« Une telle question peut avoir un impact sur la manière dont on fait du commerce équitable Nord-Sud. Mais il s'agit d'une démarche interne que nous ne souhaitons pas imposer à nos sympathisants. Nous n'allons pas faire une campagne pour dire que c'est la fin du monde. » (Roland D'Hoop, Oxfam-Magasins du monde [88] )

En fait, nous nous trouvons face à une nouvelle opportunité d'enfin intégrer sérieusement la donne écologique dans chacune de nos luttes et de décloisonner à son tour cette « thématique » [89] . C'est ce que font plusieurs collectifs depuis le début des superbes grèves écolières pour le climat.

Enfin, quatrièmement, parlons-en. Toutes les expériences montrent que les personnes qui se sentent seules face à cela sont légion. Le problème des récits collapsos n'est pas que leurs perspectives seraient trop alarmistes écologiquement, mais qu'elles sont (en partie) erronées. Ils ratent ainsi leur pari sincère de participer à redonner du sens en ces temps difficiles. Les collapsos best sellers reconnaissent d'ailleurs le risque qu'ils induisent « d'aplatir le futur ». Ce risque ne provient pas de leurs constats, mais de leurs conclusions. Comme le souligne Chloé Leprince en faisant référence à Jean-Baptiste Fressoz cité plus haut, « on a pris le pli de regarder la catastrophe écologique à travers un prisme dont on aurait pu se passer [90] ». Ce n'est pas un hasard si les discours confus – desquels la plupart des discours collapsos participent – ont surtout du succès dans les périodes de perte de sens et de profond sentiment d'impuissance collective. Les sectes et les charlatans (à distinguer clairement des collapsos) en profitent alors pour « accompagner » les gens. Il y a ainsi un enjeu important à continuer de proposer des espaces pour échanger sur nos angoisses et envies, de proposer d'autres pistes qui fassent sens. Pour revenir sur les discours collapsos, il est très important de parler collectivement de ces constats, si possible en s'émancipant un peu de l'imaginaire et du récit de l'effondrement, ainsi que de nos « apôtres » référents comme Pablo Servigne et ses acolytes. Comme le dit régulièrement Renaud Duterme – qui adopte le terme d'effondrement mais en souligne les limites – il ne faut pas être fétichiste de la notion. Elle porte en elle une certaine efficacité dans la puissance de l'effet qu'elle produit (par rapport à « crise écologique », par exemple), mais également beaucoup de limites et de confusions inutiles. À nous de les dépasser. Certaines personnes choisissent de ne plus utiliser ce terme flou et inadapté, d'autres en font leur slogan favori. Au-delà du terme lui-même, ce qui compte le plus est la manière d'amener les choses et d'éviter d'alimenter l'équivoque sur ces sujets. Il serait par exemple utile d'arrêter d'entretenir l'ambiguïté sur le caractère scientifique des récits collapsos ; de relayer dans nos discours et propositions le fantasme d'un « après-effondrement » ; de présenter la fin de « nos » conditions de vie comme la fin du monde ; etc. [...]

Jérémie Cravatte

Glossaire pour effondrés

Accélérationnisme : Idée selon laquelle le capitalisme doit être approfondi pour être dépassé, qu'il faut en accélérer les contradictions internes (limites écologiques, impossibilités pour la main d'œuvre mal payée de consommer suffisamment, pour faire court). Cette « idée » a été un peu remise à la mode par Laurent de Sutter, professeur de droit à l'Université libre de Bruxelles.

Anomie (« absence d'ordre ») : Situation où les normes sociales n'ont plus court. Chaos. À différencier de la notion d'anarchie (« absence de pouvoir »).

Anthropocène (« ère de l'être humain ») : Période géologique caractérisée par l'influence des êtres humains sur l'écosystème terrestre. Elle a débuté avec la révolution industrielle, soit à la fin du xviii e siècle. Terme proposé en 2002 par le météorologue et prix Nobel de chimie Paul Crutzen. Les termes « Occidentalocène » ou « Capitalocène » sont parfois utilisés afin d'être plus précis. En effet, tous les « anthropos » n'ont pas vécu et ne vivent pas en déséquilibrant les écosystèmes.

Anthropocentrisme : Vision de l'être humain·e comme étant le centre de l'Univers, qui fait tout tourner autour de lui.

BAD (Base Autonome durable) : Terme survivaliste* faisant référence à un lieu d'habitat sécurisé et reculé qui est censé permettre de vivre Off the Grid (« hors de la grille », du réseau), en autarcie et / ou en autosuffisance.

Biorégion : Territoire dont les frontières ne sont pas administratives mais géographiques, définies à partir des écosystèmes. La notion a été portée par Peter Berg à la fin des années 1970. Ces territoires, opposés à la centralisation et à la hiérarchisation, correspondent plus ou moins à la taille de districts qui prennent en compte plaines, vallées, collines, bois, ruisseaux, fleuves, berges, etc.

Boucles de rétroaction positives : Phénomènes qui auto-alimentent les causes de leur effet une fois certains seuils* dépassés (exemple : le réchauffement climatique qui amène une forêt à émettre et non plus à capter du carbone, ce qui augmente à son tour le réchauffement climatique etc.). Dans le cas inverse, on parle de boucles de rétroaction négatives. On ne peut pas les prévoir toutes, même si William Steffen, Johan Rockström et leurs collègues en ont déjà identifiées 15 majeures (dont la plus connue est le relâchement des énormes quantités de méthane* contenues dans le permafrost).

Capitalisme vert : Intégration de la question écologique par le capitalisme. Dans son acception restreinte (et préférable), la notion fait référence aux nouveaux marchés ouverts par le capitalisme sur le dos de l'écologie (par exemple, le commerce de carbone). Dans son acceptation plus large, la notion fait référence aux différentes mesurettes écologistes réformistes qui ne remettent pas en cause les racines du système de production capitaliste (par exemple, le soutien aux entreprises qui diminuent leurs déchets).

Civilisation : Terme flou, hérité des Lumières, qui désigne grosso modo les traits caractéristiques d'une société donnée (terme un peu moins flou). Ces caractéristiques sont généralement d'ordre politique, économique, technique, culturel, religieux, etc. Le terme est généralement utilisé en opposition à un état (fantasmé) de barbarie.

Civilisation thermo-industrielle : Civilisation basée sur l'industrie et, plus particulièrement, sur les énergies fossiles. Certains rajoutent qu'elle se caractérise par une grande complexité organisationnelle. Il s'agit d'une notion occidentalo-centrée puisqu'elle fait référence à ce modèle de civilisation bien spécifique qui s'est imposé aux quatre coins du monde mais ne s'est pas généralisé à l'ensemble des êtres humains. Ce concept tait le trait caractéristique de cette civilisation qui est son rapport à l'accumulation de capital.

Collapsologie : Étude transdisciplinaire de l'effondrement (de l'anglais collapse) de la civilisation thermo-industrielle et de ce qui pourrait lui succéder. Néologisme inventé en 2014 par Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Collapsosophie : Néologisme inventé par Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle – quelques années après celui de collaposlogie*– , qui désigne cette fois-ci la sagesse de l'effondrement, le complément nécessaire à la science. C'est la « dimension intérieure » de l'approche collapso, une « ouverture plus large aux questions éthiques, émotionnelles, imaginaires, spirituelles et métaphysiques ».

Conservationnisme : Courant précurseur anglo-saxon de l'écologisme (porté entre autres par le forestier américain Gifford Pinchot au début du xx e siècle) qui se base sur la conservation, ou la substitution, d'écosystèmes et d'espèces vivantes. Ce courant est régulièrement misanthrope et opposé à la présence humaine dans ces espaces. Les conservationnistes sont, paradoxalement, enclins à intervenir pour « éviter » ou « réparer » des dégradations dans ces écosystèmes. Certains promeuvent les « paiements pour services environnementaux » afin de « valoriser » en termes marchands ces écosystèmes et ainsi motiver leur « conservation ». Les plus grandes associations conservationnistes (si on peut les considérer comme telles vu les salaires de leurs directions et leur greenwashing* actif de multinationales) sont CI (Conservation International), TNC (The Nature Conservancy), WCS (Wildlife Conservation Society) et WWF (World Wide Fund for Nature).

Convivialisme : Mouvement lancé en 2013 par le sociologue et économiste Alain Caillé, qui s'inspire d'Ivan Illich et de son concept de « société conviviale ». Les convivialistes ont pour ambition de développer une philosophie politique alternative basée sur le principe de commune humanité (non discrimination entre les humains et respect du pluralisme), de commune socialité (prendre soin du rapport social), de légitime individuation (reconnaître la singularité de chacun·e) et d'opposition maîtrisée et créatrice (le conflit est nécessaire et désirable s'il créé de la socialité). Cette nouvelle philosophie politique basée sur l'entraide serait nécessaire car le libéralisme, le socialisme et ses variantes le communisme et l'anarchisme reposeraient toutes sur l'idée de ressources infinies (ce qui n'est pas le cas).

Décroissance : Mouvement antiproductiviste et (donc) le plus souvent anticapitaliste, né dans les années 1970. Il dénonce le mythe d'une croissance infinie dans un monde fini. Les décroissants (ou les objecteurs·trice·s de croissance) luttent pour une décroissance choisie plutôt que subie. André Gorz est le premier à avoir utilisé le terme.

Dérèglements climatiques : Le réchauffement climatique produit des effets multiples qui ne se limitent pas à une hausse des températures ressenties (il peut aussi produire indirectement des phénomènes de froids extrêmes). « Changements climatiques » pourrait donc être plus englobant (bien que ce soit en effet un réchauffement qui est à l'œuvre), mais « changements » est trop neutre. « Dérèglementsclimatiques » correspond bien à ce qui est en train de se produire. Focaliser sur le climat lorsqu'on parle de basculements écologiques est dangereux car nombre de fausses solutions proposent de « régler » la question du climat sans prendre en compte, par exemple, la biodiversité (alors qu'elles s'influencent toutes deux réciproquement).

Dette écologique : Dette accumulée par les régions industrialisées envers les autres régions ou, plus précisément, par les détenteurs de capitaux envers le reste des populations (et plus particulièrement la majorité de celles vivant dans l'hémisphère sud) depuis la période coloniale. Elle se subdivise en dette du carbone, passifs environnementaux (spoliation des ressources naturelles, pollutions et destructions liées à ces exploitations, aux interventions militaires, etc.), biopiraterie (appropriation intellectuelle et matérielle des semences, plantes médicinales, etc.) et délocalisation des déchets (dont les produits dangereux). Le concept a été créé par des mouvements sociaux du sud global mais a depuis été récupéré pour une signification plus large et consensuelle : la dette écologique de « l'humanité » indifférenciée envers les générations futures ou envers la planète.

Développement durable : Oxymore apparu surtout après le rapport Brundtland en 1987 qui, comme son nom l'indique, prétend qu'un modèle développementaliste (de croissance économique) pourrait être « durable » (voire « soutenable » en anglais). Il est présenté comme l'espace de rencontre entre les secteurs fictivement séparés de l'économique, du social et de l'écologique. Ce terme absurde diffusé par les institutions a malheureusement été repris par une grande partie de la « société civile ».

Dualisme : Opposition conceptuelle entre deux notions, qui ne se vérifie généralement pas dans la réalité mais influence fortement nos conceptions : corps et esprit, nature et culture, animalité et humanité, féminin et masculin, bien et mal, etc.

Ecoféminismes : Mouvements politiques apparus dès les années 1970 (mais qui viennent de plus loin), qui font les liens entre patriarcat et domination-destruction de la nature. Deux tendances principales se distinguent, l'une matérialiste* et l'autre essentialiste*. Certaines écoféministes préfèrent parler d'essentialisme* stratégique. Susan Griffin, Donna Haraway, Yayo Herrero, Vandana Shiva, Starhawk sont des écoféministes célèbres.

Ecologie libérale : Fausse écologie qui reposerait sur la somme de choix individuels, comme si les structures collectives et les rapports de production ou de domination n'existaient pas. Cette « écologie » est la plus visible, puisque la plus relayée par le discours dominant. Du côté « alternatif », plusieurs campagnes promeuvent cette posture en expliquant aux personnes qu'elles ont le choix et qu'il ne leur reste plus qu'à faire leur petit marché dans une liste de gestes « écologistes » aconflictuels : la campagne de youtubeur·euse·s « On est prêt » ; la campagne publique « Engage, j'agis pour le climat » ; la campagne privée de Julien Vidal « Ça commence par moi », etc. Certains ne se gênent même plus pour appeler cette posture, de la « Résistance climatique ». Cela n'empêche bien sûr pas de faire des bilans auto-critiques, comme « On s'est planté », dont nous devrions tou·te·s nous inspirer.

Ecologie politique : Tendance de l'écologisme apparue, surtout dans les années 1970 (mais qui vient de plus loin), qui insiste sur la nécessité de changements structurels dans la société pour respecter les limites et équilibres écologiques. André Gorz en est un des théoriciens. À cause des partis politiques écologistes (fondés dans les années 1980 en Europe puis plus tard dans le reste du monde), d'aucuns utilisent plutôt ces termes pour désigner ces partis.

Ecologie sociale : Tendance de l'écologie apparue, surtout dans les années 1960 avec Murray Bookchin (mais qui vient de plus loin), qui conçoit les problèmes écologiques comme conséquence des dominations sociales. Elle se traduit par la proposition du municipalisme (ou « communalisme ») libertaire, concrétisé de nombreuses fois dans l'histoire. Au vu de la situation, cette pensée a regagné en écho ces dernières années.

Ecopsychologie : Branche de la psychologie, développée dans les années 1970, qui étudie les relations entre les personnes (plutôt urbains) et leurs environnements. Ces relations seraient basées sur la peur, la frustration, le désir, le plaisir, etc. L'écopsychologie gagne également en audience ces derniers temps comme réponse à la perte de sens et au besoin de reconnexion avec « la nature ».

Ecosocialisme : Courant de l'écologie politique* qui considère que les changements structurels nécessaires de notre société pour respecter les limites et équilibres écologiques doivent prendre la forme du socialisme (idéologie qui promeut la socialisation des moyens de production et l'égalité sociale). Si on prend le socialisme au sens large, on peut inclure l'écoanarchisme, l'anarchoprimitivisme, l'écologie profonde et l'écologie sociale* dans cette catégorie. Mais ce terme est généralement revendiqué par des mouvements ou personnalités trotskistes.

Effet rebond : Mécanisme décrit par l'économiste anglais William Stanley Jevons, à la fin du xviii e siècle (« le paradoxe de Jevons »), selon lequel l'amélioration de l'exploitation d'une ressource ne provoque pas une diminution de sa consommation d'autant, mais plutôt une augmentation. Par exemple, la technologie nucléaire n'est pas venue remplacer les énergies fossiles mais s'y rajouter.

Effondrement : Terme faisant référence à l'effondrement systémique global de « notre civilisation thermo-industrielle* ». D'aucuns, encore plus abstraits, le définissent comme une baisse importante et rapide de la complexité. Dans les faits, ceterme fait appel à nos angoisses collectives de basculer dans l'anomie* et de ne plus pouvoir répondre à nos besoins de base.

El Niño (« l'enfant ») : Phénomène climatique exceptionnel de températures élevées de l'eau dans l'océan Pacifique. À plusieurs reprises, ce phénomène a fortement alimenté le réchauffement climatique. *

Empreinte écologique : Tentative de mesurer « l'impact » d'un être humain ou d'un groupe, voire de l'humanité entière, sur la biocapacité de la terre (la capacité des écosystèmes à se régénérer). Cette « empreinte » est souvent présentée en hectares globaux (hag) ou en nombre de planètes « consommées » (actuellement plus ou moins 1,7 à l'échelle mondiale, 5 à la moyenne états-unienne). Historiquement, on identifie le dépassement de cette capacité à partir de la deuxième moitié du xx e siècle. Annuellement, on présente l'Earth Overshoot Day (« le jour du dépassement ») comme le jour (autour du premier août) où « on » commencerait à accumuler une dette écologique* le reste de l'année. Au-delà des débats sur les méthodes de calculs d'estimations, la présentation de cette « empreinte » sous forme de moyennes est particulièrement problématique. Une différenciation est souvent faite en termes géographiques et en nombre d'habitants (cette différenciation inclut rarement les impacts écologiques effectués sur un territoire pour en approvisionner un autre), mais jamais en termes de niveaux de patrimoine ou de revenus.

Entropie (« tour, transformation ») : Terme utilisé par le physicien allemand Rudolf Julius Emmanuel Clausius, à la fin du xix e siècle, pour désigner un degré de « désorganisation » (de dissipation) qui, plus il est grand, plus la part d'énergie inutilisable est grande. Un exemple simpliste est un verre d'eau avec des glaçons dans une pièce chauffée : l'augmentation d'entropie est l'augmentation du « désordre » dans les molécules d'eau (c'est une énergie qui est inutilisable).

Eroi ou tre (« Energy returned on energy invested » ou « taux de retour énergétique ») : Ratio entre une énergie donnée et l'énergie qu'il a fallu pour la produire. Si ce ratio est inférieur ou égal à 1, on parle alors de « puits d'énergie ». Concernant l'exploitation pétrolière, ce TRE était en moyenne à 100/1 ou plus jusqu'à la moitié du xx e siècle et est aujourd'hui à moins de 10/1 (il faut aller chercher de plus en plus profondément du pétrole qui est de moins en moins riche). Les, très diversifiées, énergies renouvelables, sont presque toutes à moins de 5/1. Et c'est bien normal, les énergies fossiles ont pris des centaines de millions d'années à prendre cette forme, il s'agit d'une source énergétique titanesque qui nous a amenés à provoquer des déséquilibres tout aussi titanesques.

Eschatologie : Discours de la fin du monde.

Essentialisme : Idée selon laquelle l'essence d'une chose précède son existence. Dans les rapports genrés, l'essentialisme signifierait que les genres féminins et masculins ne seraient pas des catégories construites socialement mais des essences.

Esotérique : Notion faisant référence à un enseignement obscur destiné aux personnes initiées, voire élues. Elle est généralement utilisée pour désigner des courants religieux et/ou sectaires.

Extractivisme : Extraction, généralement industrielle et par la force, des « ressources » de la biosphère sans réciprocité. Nicolas Sersiron parle d'extractivisme des « ressources » naturelles (par le productivisme), humaines (par le salariat ou d'autres formes plus abouties d'esclavage) et financières (par la dette). L'extractivisme s'est surtout développé à partir des colonisations.

Géo-ingénierie : Folie qui consiste à modifier le climat en intervenant dessus (et donc sur de nombreuses autres choses) par diverses technologies. Il s'agit, par exemple, d'envoyer du soufre en haute atmosphère pour tenter de refroidir la température. Les effets et rétroactions sur les écosystèmes complexes sont imprévisibles. De plus, il s'agit à nouveau d'éviter de prendre en compte les limites, et de faire comme si le climat était un « problème » qu'on pouvait traiter indépendamment des effets sur le reste (exemple : sur la biodiversité).

Giec (« Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat ») : Groupe, créé en 1988, composé d'experts de plus ou moins 200 pays membres de l'ONU. Puisqu'il est le fruit des gouvernements, il ne peut faire de propositions en dehors du modèle de marché (ce qui rend cet organisme de plus en plus schizophrénique). Il a pour mission d'évaluer et de synthétiser les rapports scientifiques existants en rapport avec le climat. À chacun de ses rapports, les constats et prévisions sont pires que prévus. Pourtant, puisque ses rapports sont le résultat de compromis entre différentes positions et interprétations, les scénarios du « pire » ne sont pas ceux mis en avant. Une critique récurrente des collapsos envers le GIEC est d'ailleurs de dire qu'il ne prendrait pas en compte les boucles de rétroaction positive* dans ses scénarios.

Gated communities (« communautés fermées ») : Quartiers privatifs, sortes d'enclaves, généralement entourés d'un mur et/ou de grilles, dont les services sont financés en copropriété par des personnes aisées pour s'isoler de la pauvreté. Un de ces services de base est le dispositif de sécurité. Ces gates communities jouissent d'un statut légal particulier aux États-Unis.

Grande accélération : Caractère exponentiel des courbes de production d'énergie, de pêche, de déforestation, de démographie, de flux monétaires, de PIB, d'urbanisation, de tourisme, d'émissions de gaz à effet de serre, d'acidification des océans, de destruction de la biodiversité... depuis la révolution industrielle, et plus particulièrement depuis la deuxièmemoitié du xx e siècle. Pour des données et une visualisation graphique de cette « grande accélération », voir l'étude de William Steffen et al.

Grande extinction (ou extinction massive) : Extinction qui concerne plus de 75 % des espèces animales et végétales (océans compris) sur une durée biologique courte (quelques millions d'années maximum). Il y en a déjà eu cinq, et la sixième en cours serait la plus rapide.

Greenwashing (« écoblanchiment ») : Activité de verdissage symbolique d'une entreprise, une administration, une organisation dans le seul but de paraître écologiquement responsable. L'énergie, le temps et l'argent investi dans les campagnes de marketing en greenwashing sont généralement supérieurs à ce qui est réellement investi pour lutter contre les basculements écologiques. Le mot a été créé dans les années 1990 mais s'est surtout fait connaître, comme le phénomène lui-même, une quinzaine d'années plus tard.

Low-tech (« basse technologie ») : Techniques simples basées sur des matériaux avec le moins d'alliages possibles, réparables, transformables et le plus recyclables possibles. Les low-tech sont généralement de petites unités (en opposition aux unités industrielles) et développées de manière décentralisée (en opposition aux technologies centralisées). Philippe Bihouix, qui prend en compte la finitude des ressources dont les métaux rares (entre autres choses), a contribué à faire connaître récemment ce concept à un plus large public.

Matérialisme : Idée selon laquelle les choses sont avant tout déterminées par les conditions matérielles.

Méthane : Gaz à l'effet de serre des dizaines de fois plus puissant que le CO2 mais d'une durée de vie moindre.

Millénarisme : Mouvement religieux qui reposait sur la croyance en l'avènement d'un royaume nouveau. Il consiste en un retour aux conditions qui auraient été celles de « l'origine » des temps. Le terme est aujourd'hui utilisé de manière générique pour désigner les mouvements et/ou discours eschatologiques*.

Mycelium (« blanc de champignon ») : Partie souterraine des champignons ou de bactéries filamenteuses, constituée de ramifications (« hyphes ») qui peuvent couvrir des surfaces importantes. Son « réseau » facilite la coopération entre les plantes, les arbres et la forêt en général. Comme le souligne l'organisation belge homonyme, ce travail est aussi important qu'invisible.

Néo-malthusien·ne : Terme utilisé pour désigner (généralement de manière péjorative, mais pas toujours) les héritiers et héritières de la pensée de Thomas Malthus. Ils et elles sont considérés comme des angoissés de la démographie, même si ce courant est très diversifié et assez mal connu. La majorité ont en fait peu à voir avec les politiques nauséabondes promues par Malthus et soutiennent plutôt le droit à la contraception et à l'avortement, l'éducation sexuelle, la création de planning familial, l'amélioration des conditions de vie, le droit des femmes à disposer librement de leur corps, etc.

Néo-millénariste : Terme péjoratif désignant les discours prophétiques d'apocalypses (ou de jugement dernier) qui seraient suivis d'une venue sur terre du Messie, d'un retour aux origines.

Perfect Storm (« tempête parfaite ») : Expression désignant la conjonction « parfaite » de basculements majeurs (écologiques, financiers, politiques, etc.). C'est également le nom d'un scénario établi par le Government Office for Sciences du Royaume-Uni.

Pic pétrolier (« peak oil ») : Production maximale du pétrole conventionnel avant un déclin lié à l'épuisement des réserves disponibles. Ce n'est pas la fin du pétrole, mais la fin du pétrole facilement accessible et (donc) « bon marché ». L'Agence Internationale de l'Énergie (AIE) estime que ce pic a été passé en 2006.

Planète étuve (« Hothouse earth ») : Image symbolisant le fait que la Terre a quitté sa trajectoire climatique, dans laquelle elle oscillait entre de (longues, très longues) périodes glaciaires et interglaciaires (de plus ou moins 100 000 années), pour rentrer dans une zone de plus fortes turbulences. Selon Steffen & co déjà cités, plusieurs « points de bascule » (tipping points) seront enclenchés dès l'augmentation de 2 °C (à cause desboucles de rétroaction*, entre autres), ce qui nous ferait dépasser un seuil de non-retour à partir duquel le climat planétaire ne pourra plus se stabiliser.

Predicament (« situation inextricable, verrouillée ») : Tout est dit, c'est l'impasse ! Terme popularisé par le spiritualiste « Bodhi » Paul Chefurka.

Résilience : Capacité d'un écosystème, d'un habitat, d'une population ou d'une espèce à ne pas être détruite après avoir subi une perturbation importante. Capacité à subir un choc.

Survivalisme : Terme inventé dans les années 1960 par Kurt Saxon, libertarien d'extrême-droite alors membre du parti nazi américain, pour désigner la tendance à organiser sa propre survie face à de potentielles catastrophes locales ou globales (stockage, kits et techniques de survie, abris, préparation physique, armement, etc.). S'il s'inscrivait à l'origine dans le contexte de la guerre froide (danger nucléaire, etc.), le survivalisme s'inscrit aujourd'hui dans la donne écologique et s'est popularisé à travers le monde (par de nombreuses émissions entre autres), dont la France, en surfant sur les angoisses collectives (crises financières, raréfaction des ressources, basculements climatiques, flux migratoires, etc.). C'est pour cela que certains utilisent plutôt l'expression de « néo-survivalistes » ou de preppers (ceux qui se préparent). Le sociologue Bertrand Vidal l'identifie comme un loisir de nantis qui ont le luxe de jouer à la survie. C'est d'ailleurs un marché en pleine expansion.

Thermodynamique : Étude des systèmes en équilibre thermique. Le premier principe de la thermodynamique est la conservation de l'énergie, c'est-à-dire que l'énergie ne peut être produite à partir de rien, elle peut juste être transformée en d'autres formes d'énergie. Le deuxième principe de la thermodynamique est la dissipation de l'énergie, c'est-à-dire l'augmentation d'entropie*, le fait que ces transformations produisent de l'énergie inutilisable.

Transhumanisme : Folie qui consiste à « augmenter » l'être humain·e à l'aide de hautes technologies, en termes physiques et mentaux, afin de (faire des sous et de) lui éviter le vieillissement, la souffrance, la maladie, le handicap voire la mort. Cette « mouvance » est née dans les années 1980 aux États-Unis et s'est depuis lors répandue dans le monde. Son symbole est « H+ » (courrez si vous le voyez).

Transition : Ici entendu comme un mouvement (incarné par Rob Hopkins) ayant pour objectif la transformation progressive de nos sociétés industrielles en sociétés soutenables. Il se présente comme une réponse au double défi du pic pétrolier* et des dérèglements climatiques*, en proposant de planifier des descentes énergétiques et d'augmenter la résilience* au sein de nos localités (entre autres par la permaculture). La première « ville en transition » était Totnes en 2006 (la ville d'Hopkins), aujourd'hui le Réseau des villes en transition (qui prémâche bien les étapes de création d'une initiative) compte un millier d'initiatives « officielles ».

Jusqu'à maintenant, les populations ne voient pas grand-chose se concrétiser à part des mesures coercitives qui visent la majorité sociale, et qui ne remettent pas en cause les taux de rendement inutiles et destructeurs des plus grands actionnaires. Pour l'instant, la véritable raison de ces mesures est la répartition entre le capital et le travail, pas l'écologie. Si les propositions (prétendument) écologistes se font sur des bases injustes, il n'y a aucune raison que cette majorité sociale les accepte, et tant mieux. Ce n'est pas l'écologie en tant que telle qui est irrecevable, c'est le constat d'injustice. Parler aux gens de baisse de « confort » radicale dans un monde où ce « confort » n'a jamais été aussi inégalitairement réparti, c'est préparer le terrain pour le fascisme.


[1] Pablo Servigne & Raphaël Stevens, Comment tout peut s'effondrer – Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Le Seuil, 2015, p. 253.

[2] Les astérisques renvoient au glossaire en fin d'étude.

[3] Diminutif couramment utilisé pour parler des « collapsologues ». Le terme « collapsonautes » désigne plus largement les personnes qui « naviguent » à travers l'effondrement.

[4] Joseph Anthony Tainter, The Collapse of Complex Societies, University Press, 1988.

[5] Jared Diamond, Collapse – How Societies Choose to Fail or Succeed, Viking Press, 2005.

[6] Yves Cochet, « L'Effondrement – Catabolique ou catastrophique ? », in Institut Momentum, 27 mai 2011.

[7] Sur ce sujet, lire Jacques Igalens, « La Collapsologie est-elle une science ? », in The Conversation, 23 novembre 2017 ainsi que Vincent Mignerot, « Intuition et collapsologie », in L'Univers passe, 24 avril 2018.

[8] Interviewé par Clément Montfort dans le cadre de sa série « NEXT », saison 1, épisode 5, décembre 2017.

[9] Julien Winkel, « Les Belges de la fin du monde », in Alter Échos, n°468, novembre 2018, p. 20.

[10] Question de la présentatrice télé à un docteur en neurosciences après la présentation de Julien Wosnitza sur le plateau de l'Info du vrai Mag sur Canal+ : « La Fin du monde a commencé », 4 mars 2019.

[11] Julien Wosnitza, Pourquoi tout va s'effondrer, Les Liens qui Libèrent, 2018, p. 75.

[12] Titre du livre d'anticipation de Naomi Oreskes & Erik Conway, The Collapse of Western Civilization, University Press, 2014. La traduction française a été publiée chez Les Liens qui Libèrent.

[13] Interviewée par Alexia Soyeux dans son émission Présages : « Écologie politique et écoféminisme », 10 octobre 2018.

[14] Cité dans le numéro spécial effondrement du magazine Imagine, « Vivre en préparant la fin du monde », n° 123, septembre-octobre 2017, p. 22.

[15] Lire à ce sujet Régis Meyran, « Les Théories de l'effondrement sont-elles solides ? », in. Alternatives Économiques, 7 janvier 2019.

[16] Titre du livre de Pablo Servigne & Raphaël Stevens, op. cit.

[17] Titre du livre de Julien Wosnitza, op. cit.

[18] Titre du numéro spécial effondrement du magazine Socialter, op. cit.

[19] Titre du numéro spécial effondrement du magazine Usbek et Rica, « Tout va s'effondrer, et alors ? », n° 24, octobre-novembre-décembre 2018.

[20] Interviewée aux côtés de Renaud Duterme et Vincent Mignerot dans l'émission Arrêt sur images, « Effondrement, un processus déjà en marche », 12 juin 2018.

[21] Socialter, op. cit., p. 8.

[22] Interviewé par Paul Blanjean dans le numéro spécial effondrement du magazine Contrastes, « Une civilisation qui s'effondre ? », n°184, janvier-février 2018, p. 12.

[23] Interviewé par François Ruffin dans l'émission : « Une dernière bière avant la fin du monde », Fakirpresse, octobre 2018.

[24] Socialter, op. cit., p. 35.

[25] Ibidem, p. 17.

[26] Lire à ce sujet l'article, inutilement méprisant, de Nicolas Casaux, « Le Problème de la collapsologie », in Le Partage, 28 janvier 2018.

[27] Chapeau de l'article « Un patient travail de deuil » du numéro spécial effondrement du magazine Imagine, op. cit., p. 21.

[28] Socialter, op. cit., p. 40.

[29] L'inverse n'est pas vrai – le patriarcat, le productivisme et le colonialisme existent en dehors du capitalisme – même si celui-ci les renforce particulièrement.

[30] Interviewé dans l'émission de l'Info du vrai Mag sur Canal+, op. cit.

[31] « Bodhi » Paul Chefurka, informaticien canadien (très) spiritualiste, a présenté une « échelle de prise de conscience » reprise par de nombreux collapsos et effondrés – à ne pas confondre avec la « courbe du deuil », même si le principe est proche – et qui n'est pas sans rappeler le principe d'élus qui ont atteint l'illumination versus la masse inconsciente (« Ainsi, alors que peut-être 90 % de l'humanité est à l'étape 1, moins d'une personne sur dix mille sera à l'étape 5 » selon Chefurka). Les étapes de cette « prise de conscience » sont :
- Le sommeil profond ;
- La prise de conscience d'un problème fondamental ;
- De nombreux problèmes ; - Des interconnexions entre les nombreux problèmes et...
- De la situation inextricable qui englobe tous les aspects de la vie (le fameux predicament). Voir cet article traduit par Paul Racicot, « Gravir l'échelle de la conscience », Paul Chefurka, 19 octobre 2012.

[32] Citée par Imagine, op. cit., p. 27.

[33] Ibidem, p. 21.

[34] Ibid.

[35] Vincent Mignerot, « Quelles actions après les marches pour le climat ? », in Medium, 18 mars 2019.

[36] Ib., p. 22.

[37] Interviewé par Clément Montfort dans le cadre de sa série « NEXT », op. cit., saison 1, épisode 1, septembre 2017.

[38] Lire Roxanne Mitralias, « Austérité et destruction de la nature – L'exemple grec », in Contretemps, 16 avril 2013.

[39] Vœux 2019 du président français.

[40] Ce conte amérindien a été détourné et appelle en fait à une réaction bien moins individualiste. Lire à ce sujet Patrick Fischmann, « Et si le conte du colibri n'était pas gnan gnan... », in Reporterre, 23 octobre 2018.

[41] Une bonne partie des collapsos citent les chiffres d'entre quelques centaines de millions à 1 milliard d'individus à la fin du siècle (lesquels et où, ça ils ne le disent pas).

[42] Interviewé par Reporterre, « Tout va s'effondrer. Alors... préparons la suite », 7 mai 2015.

[43] Interviewé par Clément Montfort, op. cit.

[44] Interviewé dans l'émission Arrêt sur images, op. cit.

[45] Elisabeth Lagasse, « Contre l'effondrement – Pour une pensée radicale des mondes possibles », in Contretemps, 18 juillet 2018.

[46] François Thoreau et Benedikte Zitouni, « Contre l'effondrement – Agir pour des milieux vivaces », in Entonnoir, 13 décembre 2018.

[47] Cité par Daniel Tanuro, « L'Inquiétante Pensée du mentor écologiste de M. Sarkozy », in Le Monde Diplomatique, 18 janvier 2018.

[48] Daniel Tanuro, « Des Historiens et des anthropologues réfutent la thèse de "l'écocide" », in Europe Solidaire Sans Frontières, 17 mars 2012.

[49] Patricia McAnany & Norman Yoffee, Questioning Collapse – Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire, Cambridge University Press, 2009.

[50] Vidéo « Pourquoi tout va s'effondrer » avec Julien Wosnitza, publiée par Le 4e singe, 15 novembre 2017.

[51] Sur ce sujet, lire l'article, malheureusement méprisant, de Thibault Prévost, « Pour en finir avec l'écologie libérale », in Konbini, 16 octobre 2018.

[52] « Réserve indienne » du Dakota qui s'est soulevée victorieusement contre un mégaprojet d'oléoduc.

[53] Large mouvement afro-américain d'opposition au racisme systémique et, plus particulièrement, aux meurtres policiers sur les personnes noires.

[54] Sur ce sujet, écouter la très bonne émission de Radio Panik avec Elisabeth Lagasse et François Thoreau : « Pour en finir avec l'effondrement », 07 mars 2019.

[55] François Thoreau et Benedikte Zitouni, op. cit.

[56] Lire, par exemple, Corinne Morel Darleux, « Théorie de l'effondrement – Le système actuel de représentation démocratique opère un rétrécissement de la pensée », in Le vent se lève, 14 novembre 2018.

[57] Lire Renaud Duterme, De quoi l'effondrement est-il le nom ? La fragmentation du monde, Etopia, 2016.

[58] Article « La lucidité, tonique et sereine » dans le numéro spécial effondrement d'Inter-Environnement Wallonie : « L'effondrement en question », décembre 2017, p. 34.

[59] Cité par Imagine, op. cit., p. 22.

[60] Ceci n'empêche pas de nombreuses expériences de témoigner du fait que, même dans des situations matériellement plus difficiles, le sentiment de liberté et de vivacité peut être décuplé lorsque nos rapports au temps, aux autres et à la propriété sont en partie émancipés des dominations, lorsqu'on a prise sur notre quotidien et nos choix. Le potentiel pour cela est grand.

[61] Lire, entre autres, Renaud Duterme, « Le Fil rouge de l'effondrement, c'est l'explosion des inégalités », in CQFD, février 2019.

[62] Interviewé, aux côtés de Jean-Marc Jancovici, par Matthieu Jublin pour un dossier sur la fin du monde de LCI : « Effondrement, nucléaire et capitalisme » (3/6), 23 novembre 2018.

[63] Passage du manifeste d'Adrastia, association qui se donne « pour objectif d'anticiper et préparer le déclin de la civilisation thermo-industrielle de façon honnête, responsable et digne ».

[64] Une illustration en sont les gated communities* décrites par Renaud Duterme, op. cit., p. 90-124.

[65] Pour ce faire, elle va entre autres passer par des simulacres d'« alliance sacrée » entre destructeurs de la vie et prétendus défenseurs de celle-ci. La campagne de communication « Sign for my Future » (conçue par Publicis, Colryut, Danone, WWF, IEW, etc.) illustre parfaitement cette tendance.

[66] Dans le documentaire faussement auto-critique Après-demain qui, entre autres choses, offre un superbe greenwashing* à Danone en laissant penser que la mission de telles entreprises pourrait être modifiée sans en modifier la propriété ni la taille.

[67] Voir le rapport d'Oxfam International, « Les 1 % les plus riches empochent 82 % des richesses créées l'an dernier », 22 janvier 2018.

[68] Interviewé par le Comité Adrastia, 22 avril 2015.

[69] Socialter, op. cit., p. 41.

[70] Voir le « documentaire » La Planète est-elle (vraiment) foutue ? de la chaine C8, 12 décembre 2018.

[71] Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Le Seuil, 2018.

[72] Sur le sujet, lire la brochure « Les Nouveaux Guerriers : du proféminisme au masculinisme ».

[73] Nathalie Grosjean, op. cit., p. 22.

[74] Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, op. cit., p. 26.

[75] Sur la question démographique, lire le livre très intéressant du néo-malthusien* Joan Martinez Alier, L'Écologisme des pauvres – Une étude des conflits environnementaux dans le monde, Icaria, 2002, p. 127-138 ; Renaud Duterme, « Non, nous ne sommes pas trop nombreux », in CADTM, 24 octobre 2018.

[76] Dmitry Orlov, « Effondrement en vue pour l'oligarchie », in Le Retour aux Sources (qui a entre autres édité Jean-Marie Le Pen et évidemment le collapso d'extrême-droite Piero San Giorgio), 31 octobre 2018.

[77] Sur ce sujet, lire Jean-Baptiste Fressoz, op. cit. et Antoine Louvard, « L'Effondrement de droite à gauche », in Socialter, 30 novembre 2018.

[78] Pablo Servigne & Raphaël Stevens, op. cit., 2015, p. 187-191.

[79] Pablo Servigne, Raphaël Stevens & Gauthier Chapelle, op. cit., p. 257.

[80] Pour plus de détails, lire l'article de Daniel Tanuro, « La Plongée des "collapsologues" dans la régression archaïque », in Gauche Anticapitaliste, 26 février 2019.

[81] Principe de chaise musicale entre des fonctions dans les hautes sphères du secteur privé et dans l'administration publique régulatrice.

[82] Naomi Klein, La Stratégie du choc – La montée d'un capitalisme du désastre, Knopf Canada, 2007.

[83] Capsule vidéo Brut, 25 septembre 2018.

[84] Passage d'un discours du président à l'occasion de « l'Earth Hour », mars 2018.

[85] Interviewé par le magazine Imagine, « Comment ne pas se radicaliser quand l'enjeu devient vital ? », n°132, mars-avril 2019.

[86] Agnès Sinaï, op. cit., p. 85.

[87] Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, La Découverte, 2017, p. 14. 33

[88] Cité dans le dossier d'Alter Echo, op. cit.

[89] À ce sujet, lire le numéro d'Agir par le Culture, « Articuler social et écologique », n°56, hiver 2018.

[90] Chloé Leprince, « Théorie de l'effondrement – La "collapsologie" est-elle juste une fantaisie sans fondement ? », in France Culture, 26 mars 2019.

Cette brochure a été initialement publiée en 2019 par le site barricade.be, dans une version légèrement différente. Nous l'avons remise en page pour en faciliter sa reproduction sous forme de brochure. Nous en avons amputé la bibliographie (dont le contenu se retrouve toutefois dans les notes de bas de page) ainsi que la fin de la conclusion qui est une sorte d'éventail de propositions militantes. La version originale peut être consultée ici :
barricade.be

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Exceptée la couverture, les images sont scannées depuis Le guide de l'effondrement, des éditions Les Bandes détournées.

« Le suicide de Christine Renon est politique. L’éducation nationale en a fait un fait divers »

Christine Renon
Christine Renon

  Deux ans ont passé depuis le suicide de la directrice d’école Christine Renon et aucune réponse de taille n’a été apportée au mal-être des chefs d’établissements. Alors que Sud Education 93  qualifie « d’inventaire de vœux pieux » le […]

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#5 Dans la forêt - Jean Hegland

Pour ce 5e épisode de Vortex et Rotative, nous vous présentons le fameux livre "Dans la Forêt" de Jean Hegland publié pour la première fois en 1996, puis traduit et édité en France en 2007 par les Éditions GALLMEISTER.

Une histoire où deux sœurs de 17 et 18 ans vivent toutes seules dans la forêt californienne alors que la société États-Unienne est en train de s'écrouler…

Un récit environnemental post-apocalyptique, mais pas survivaliste !

Bonne écoute !

#5 Dans la foret de Jean Hegland
#5 Dans la foret de Jean Hegland

Cette émission a été diffusée le 22 février 2021

Vous pouvez aussi vous abonner à l'émission ici !

Enquête philosophique sur l'écoféminisme

Interview avec Jeanne Burgat Goutal, philosophe, qui a mené une enquête philosophique sur l'écoféminisme.
On parle de son livre Être écoféministe, Théories et pratiques aux éditions L'Echappée et de pleins d'autres sujets philosophique autour du féminisme.
Enregistré en août lors des AmFis d'été 2020 de la France insoumise.

ITW de Sophie B

Pourquoi les enseignants seront en grève le 23 septembre

enseignants
enseignants

Quatre syndicats enseignants (FSU, CGT, FO, SUD) appellent l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale à se mobiliser jeudi. Plusieurs dizaines de manifestations sont prévues dans toute la France. À Paris, le défilé auquel se joindra l’enseignement supérieur partira de Jussieu […]

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Chez Frida Kahlo, une « corrélation idéologique et vestimentaire »

À travers des dizaines d'autoportraits, Frida Kahlo, peintre mexicaine que l'on ne présente plus, a fait de ses tenues des outils de revendication identitaire, transformant ses vêtements en messages politiques. Spécialiste de son œuvre, Rachel Viné-Krupa a consacré un essai à ses costumes. Paru en 2013 aux éditions Nada, un ruban autour d'une bombe - une biographie textile de Frida Kahlo, illustré par Maud Guély, met en lumière la radicalité d'une artiste que son statut d'icône de mode avait quelque peu édulcorée.

Illustration Maud Guély

Dans un ruban autour d'une bombe, vous vous arrêtez sur quelques-uns des autoportraits les plus signifiants de Frida Kahlo. Comment définissez-vous son rapport à ce genre ?

« En 1925, à l'âge de 18 ans, Frida Kahlo est victime d'un accident d'autobus qui lui laissera d'importantes séquelles. Elle reste alitée durant un an et, recluse dans la maison familiale, se met à peindre pour tuer le temps. Sa mère installe sur le baldaquin de son lit un miroir afin qu'elle puisse se prendre pour modèle. Ce face-à-face prolongé avec sa propre image semble avoir été déterminant dans son goût pour les autoportraits. On peut y voir le désir de maîtriser son image et de se réapproprier son corps profondément meurtri par l'accident, mais aussi la volonté de s'affirmer, physiquement, en tant que femme peintre dans un milieu artistique dominé par les hommes.

C'est en 1926 que Frida Kahlo réalise Autoportrait à la robe de velours, premier d'une longue série, dans lequel elle met le vêtement au centre de sa création. Tout au long de sa carrière artistique, elle va puiser dans son vestiaire pour construire un personnage pictural conforme à ses aspirations identitaires. Peu d'artistes ont, comme elle, mis en scène leur garde-robe dans leur œuvre, ce qui est loin d'être anecdotique. Les vêtements dans lesquels elle se représente sont un choix délibéré et signifiant : ils nous disent des choses sur elle en tant que femme, artiste et militante communiste, autant que sur ses positions indigénistes. »

Le costume traditionnel des Tehuanas, porté dans l'isthme de Tehuantepec, jalonne toute son œuvre et semble avoir de nombreuses significations : que revendiquait Frida à travers lui ?

« Après sa convalescence, Frida Kahlo intègre le milieu artistique mexicain et rencontre Diego Rivera en 1928. Fervent défenseur de la culture populaire, Rivera, déjà peintre de renom, avait pour habitude de vêtir ses modèles de costumes indigènes – particulièrement ceux de l'isthme de Tehuantepec – pour sublimer leur image et marquer leur appartenance au Mexique. Frida Kahlo avouera avoir adopté ces vêtements pour le séduire. Mais, si son intérêt pour l'habit des Tehuanas coïncide avec sa rencontre avec Diego Rivera, c'est durant son premier séjour aux États-Unis qu'elle commence à le porter régulièrement. Il apparaît pour la première fois dans Ma robe est suspendue là-bas, autoportrait réalisé à New York en 1933. L'île de Manhattan, alors première place financière mondiale, constitue le décor au milieu duquel est suspendu son vêtement. Ce contexte géographique et économique spécifique donne naissance à une œuvre politique et sociale, dans laquelle Frida Kahlo émet une critique féroce de la société étatsunienne et des effets néfastes du capitalisme.

Frida Kahlo n'invoque aucune figure révolutionnaire pour servir son message, mais investit son vêtement des valeurs communautaires qu'elle revendique et d'une fierté toute nationale. Érigé au centre de l'œuvre, son costume de Tehuana constitue un foyer de résistance culturelle face au mode de vie dominant. Dès lors, elle convertit cet emblème culturel indigène en attribut personnel en le revêtant en public comme dans ses compositions. »

L'engagement politique, notamment auprès du Parti communiste, est un fil rouge dans la vie de Frida Kahlo : peut-on faire une lecture « politique » des divers costumes qu'elle endosse dans ces tableaux-miroirs ?

« Introduire ainsi les vêtements des Indiens du Mexique, opprimés depuis la conquête et laissés en marge des sphères du pouvoir, dans les soirées mondaines new-yorkaises et dans l'histoire de l'art recouvre une dimension politique forte. La simplicité de ses tenues participe quant à elle de la construction d'une image qui se veut proche du peuple, en adéquation avec ses convictions politiques marxistes. Le rouge est de ce fait la couleur dominante de ses tenues. Autoportrait avec Staline, œuvre inachevée de 1954 dans laquelle elle revêt un costume de Tehuana entièrement rouge, illustre cette corrélation idéologique et vestimentaire. »

Vous consacrez un chapitre au travestissement avec un tableau en particulier, Autoportrait aux cheveux coupés, que vous qualifiez « d'œuvre pleinement féministe ». En quoi l'est-elle plus que les autres ?

« En 1939, son divorce avec Diego Rivera marque une rupture radicale dans son style vestimentaire puisqu'elle abandonne les tenues indigènes qu'il aimait la voir porter. Cette séparation va aussi changer son rapport au genre, comme le montre Autoportrait aux cheveux coupés. Assise au centre d'une pièce vide, au sol couvert de mèches de cheveux, elle est vêtue d'un ample costume d'homme qui masque totalement ses formes féminines. Ses cheveux courts tirés en arrière, ses sourcils fournis, ainsi que l'épais duvet qui dessine sa lèvre supérieure dans la plupart de ses autoportraits, renforcent davantage son apparente virilité. De sa main droite, elle tient la paire de ciseaux avec laquelle elle vient de sacrifier sa longue chevelure. La coupe de ses cheveux marque le renoncement volontaire et conscient à son rôle d'épouse. L'abandon des tenues des femmes indigènes, contre un costume, participe de ce même désir d'agir sur son apparence pour rompre avec un temps révolu. Modifier son image en coupant ses cheveux équivaut ainsi à mettre en adéquation son corps avec son nouveau statut de femme célibataire et indépendante. »

La vie de Frida Kahlo s'achève en une longue succession d'opérations douloureuses et invalidantes, dont une amputation. Vous soulignez qu'elle « est la première dans l'histoire de l'art à afficher, dans ses autoportraits, ses appareillages orthopédiques comme des éléments à part entière de sa garde-robe »...

« Depuis son enfance, l'univers médical fait partie du quotidien de Frida Kahlo et s'inscrit naturellement dans son œuvre. C'est en 1944, dans La Colonne brisée, qu'est représenté pour la première fois, en guise de bustier, le corset en acier qu'elle est contrainte de porter. Selon ses proches, même lorsque son état de santé la forçait à rester alitée, elle ne dérogeait pas au rituel de l'habillement, peut-être pour compenser son sentiment de fragmentation et de dissolution autant que sa hantise de la mort… Cette idée du vêtement comme rempart contre la dégradation de son corps éclate dans Autoportrait avec le portrait du Dr. Farill (1951). Assise sur une chaise roulante, elle porte une ample tunique blanche yalalag, de l'État d'Oaxaca, qui couvre son corset de plâtre sur une jupe noire sans volants, réservée traditionnellement aux enterrements. C'est dans cette tenue, parée de bijoux, qu'elle demandera à être incinérée. Jusqu'à sa mort, ses vêtements lui permettront de contrôler son image et d'affirmer la singularité de son identité. »

De son vivant et bien plus encore ensuite, Frida Kahlo a été une icône dans l'univers de la mode. Ce statut a-t-il atténué ou renforcé la radicalité de son œuvre ?

« Frida Kahlo fascine ses contemporains par ses tenues, faisant même à New York, en 1939, la couverture du magazine Vogue. La même année, à Paris, ses costumes traditionnels sont immortalisés par la photographe Dora Maar. Elle a inspiré des couturiers tels que Jean-Paul Gaultier qui, en 1998, a fait de ses corsets orthopédiques de véritables accessoires de mode. À sa mort, sa garde-robe a été mise sous scellés dans sa maison de Coyoacán [quartier du sud de Mexico]. Révélée au public en 2004, cette collection de 280 pièces fera l'objet d'expositions, en 2012 à Mexico et en 2018 à Londres, conférant ainsi à sa garde-robe le statut d'œuvre d'art à part entière.

Mais oui, on peut déplorer que son image, déclinée depuis les années 1980 sur d'improbables supports, se soit convertie en un pur produit marketing au détriment de l'artiste qu'elle fut, et que ses vêtements fassent aujourd'hui de l'ombre à ses tableaux. On oublie trop souvent la dimension avant-gardiste et subversive de ces derniers, notamment lorsqu'elle traite de sujets rares dans l'histoire de l'art tels que l'accouchement, la fausse-couche, les violences faites aux femmes, le suicide et le handicap. »

Propos recueillis par Frédéric Peylet


La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk {JPEG}

- Cet entretien fait partie du dossier « Des fringues & des luttes », publié dans le numéro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Lire : Correcteurs et correctrices, entre prestige et précarité, de Guillaume Goutte

Guillaume Goutte, correcteur et secrétaire délégué des correcteurs au Syndicat du livre CGT, publie un court ouvrage aux éditions Libertalia, dans l'objectif de « faire le point sur les réalités du métier de correcteur au XXIe siècle, dans la presse et dans l'édition, et sur les enjeux dont l'activité syndicale doit se saisir pour permettre aux correcteurs de faire face et de rebondir ».


Guillaume Goutte met l'accent sur la précarité de la profession. « Aujourd'hui, la majorité des correctrices et correcteurs en activité sont des travailleurs payés à la tâche, à la pièce », explique-t-il. Un « tâcheronnage » qui « s'exprime à travers divers statuts ou formes de rémunération, dans le cadre du salariat (statut de travailleur à domicile, rémunération à la pige, contrat de travail à durée déterminée) ou du travail prétendu indépendant (microentrepreneuriat, rémunération en droits d'auteur). »

La précarité est en effet, écrit-il, « la règle pour tous » :

Car le paiement à la tâche, c'est d'abord l'assurance d'avoir des revenus qui fluctuent d'un mois à l'autre, d'une année à l'autre, sans grande visibilité, les charges de travail prévues pouvant être annulées ou reportées à tout moment.

« Le métier de correcteur est socialement sinistré », résume-t-il, après avoir évoqué la disparition progressive du métier de correcteur de presse. « Les cassetins [1] de presse, qui accompagnaient chaque titre de presse au siècle dernier, ont été réduits à portion congrue, voire supprimés. » Dans la PQR, exception faite du Parisien, « les correcteurs ont disparu, la correction étant reléguée aux secrétaires de rédaction […], voire, dans certains titres, éliminée. » En revanche, tous les titres de presse quotidienne nationale « disposent encore d'un service de correction ». Tous… sauf Libération, « qui a eu bien du mal à embaucher des correcteurs mais aucun à s'en débarrasser en 2007 ».

Face à ces dynamiques, Guillaume Goutte appelle à défendre le métier. Il incite par exemple à se mobiliser contre « l'injonction à la polyvalence », ici dans la presse :

Considéré comme désuet, hérité d'un autre âge, le correcteur voit son savoir-faire confié au secrétaire de rédaction, pour le support imprimé, ou à l'éditeur, pour le Web. Soit il devient lui-même secrétaire de rédaction ou éditeur, soit le secrétaire de rédaction ou l'éditeur absorbe sa charge de travail. Dans les deux cas, le métier s'efface derrière le salarié multitâche. Beaucoup d'entreprises, surtout en presse magazine et en presse quotidienne régionale, ne voient désormais plus l'utilité de professionnels exclusivement dédiés à la correction des journaux. La première victime de cette polyvalence, c'est la qualité éditoriale, du fait que cette fusion des fonctions impose que l'une s'exerce au détriment de l'autre, inéluctablement.

Avec « quels outils pour lutter » ? Guillaume Goutte achève son livre en proposant des moyens d'action : « créer du lien entre les correcteurs », s'investir dans le travail syndical, ou encore dénoncer publiquement les journaux et les maisons d'édition qui bafouent le Code du travail.


Maxime Friot


[1] « Le cassetin est l'atelier des correcteurs d'un journal ou d'une maison d'édition. »

Imaginer l'avenir du Brésil, sans l'extrême droite au pouvoir : le festival Brésil en mouvements

Le festival Brésil en mouvements se déroule du 1er au 3 octobre, au Cinéma 7 Parnassiens, à Paris. Une multitude de films et de débats, dont basta ! est partenaire.
À un an de l'élection présidentielle brésilienne, ce festival organisé par l'association Autres Brésils est l'occasion de dresser le bilan de la présidence d'extrême droite de Bolsonaro. Et de montrer la puissance des mouvements sociaux et des résistances en défense de la démocratie et en faveur de l'émancipation des populations opprimées, dans (...)

- ça bouge ! / ,

Comment le recours à des enseignants précaires et sous-payés sert à masquer la paupérisation de l'école

Les contractuels, professeurs non-titulaires, sont devenus, au fil des ans, la variable d'ajustement des problèmes structurels de l'Éducation nationale. Une précarité qui les fragilise et nuit, parfois, à la qualité même de leur enseignement.
Ils ont raté les concours d'enseignement ou n'ont tout simplement pas envie de les passer, ils se reconvertissent sur le tard après une perte de sens dans le privé ou une mauvaise expérience à l'étranger. Parmi les quelques 35 000 enseignants contractuels dans (...)

- Décrypter / , , ,

sous pression! #550

artiste – album – titre

béton armé – montréal tombe (compil) – l’abit fais pas la moine
sous escorte – passion intacte – crier, frapper, vaincre
quoi encore – amer constat – par son propre mari
cuir – album – immature
collision – sur les trottoirs – convulsions
ultra razzia – dans les vapes – ensemble
la gachette – tribute aux partisans vol 2 – rien ne s’efface
bauxite – planétaire – circonférence
asbestos – asbestos – le fardeau des années
fuck toute – coké computer – gelé su’l feu
fléau – fléau – gloire éternelle
capable! – brûle brûle brûle – pentagramme de coke 666
maraboots – dans la nuit – plus rien
force majeure – montréal tombe (compil) – langue de vipère
hors contrôle – 2000-2020 – face à face
lorelei – coeur d’acier – vallée des anges
litige – en eaux troubles – samourai
ultraptérodactyle – la plage – la dernière fois
zone infinie – rester et fuir – je reste en ville

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montréal tombe (v/a)

Berlin: expulsion du Køpi Wagenplatz, 15 octobre

Chèr-es compagnon-es !

Nous avons maintenant reçu la date pour l’expulsion de Køpi Wagenplatz, le 15 octobre 2021, à 10 heures du matin.
Par conséquent, nous appelons à des semaines d’action à partir de maintenant, d’une part pour pousser massivement le sujet de l’expulsion prévue dans le public et pour mobiliser, d’autre part, cela devrait donner une fois de plus l’occasion d’établir des réseaux, de discuter, d’apprendre et de s’organiser.
Les semaines d’action doivent se dérouler d’ici à l’expulsion prévue, aussi longtemps et continuellement que possible.
Pour cela, nous avons besoin de votre soutien !
Si vous voulez organiser un événement d’information ou de discussion, un atelier ou un partage de compétences ouvert, veuillez nous écrire les dates et les publier vous-même sur Stressfaktor et les autres pages d’événements.
Des bannières peuvent être installées n’importe quand et n’importe où, des affiches et des autocollants peuvent être posés, des flyers peuvent être distribués et des photos de soutien peuvent être publiées. Une boisson dans votre bar/pub pourrait temporairement s’appeler « Køpiplatz bleibt ! » (Køpiplatz reste ! ) ou tout ce que vous pouvez imaginer, faites-le ! La rédaction de communiqués de soutien et la diffusion de nos informations, événements, articles et déclarations nous aident également !
Si vous avez de la place dans votre centre social pour un tel événement, mais que vous ne voulez ou ne pouvez rien organiser vous-même, vous êtes également invité-es à nous contacter afin de pouvoir orienter d’autres groupes sans lieu si nécessaire. Les groupes ayant des idées d’événements mais ne disposant pas de locaux sont également invités à nous contacter.

En solidarité,

Køpi + Køpiplatz
Köpenicker Straße 133 – 138, 10179 Berlin, Allemagne
https://squ.at/r/d
https://koepi137.net/
https://kopibleibt.noblogs.org/


Des wagenplatz à Berlin: https://radar.squat.net/fr/groups/city/berlin/topic/wagenplatz
Des groupes à Berlin: https://radar.squat.net/fr/groups/city/berlin
Des événements à Berlin: https://radar.squat.net/fr/events/city/Berlin
Stressfaktor: https://stressfaktor.squat.net/

Des groupes en Allemagne: https://radar.squat.net/fr/groups/country/DE
Des événements en Allemagne: https://radar.squat.net/fr/events/country/DE


Radar https://squ.at/r/8euk

LA FRANCE PUE RADIO SHOW 21/09/2021

0/ COCHE BOMBA (Lyon, France) « La France Pue » from split LP w/Enola Gay (1995)
1/ TALK IS POISON (Oakland, US) « Rage to Infinity » from « s/t » LP (2010)

2/ DEAD AND GONE (Oakland, US) « TV Baby » from « TV Baby » LP (1995)

3/ BOBBY SINGER (Limoges, France) « L »Apogée de la Médiocrité » from « Salvation » LP (2020)

4/ PIEBALD (Los Angeles, US) « Two Rocking Chairs on a Porch » from « When Life hands you Lemons… » CD (1997)

5/ CHAIN CULT (Athens, Grèce) « We’re not Alone » from « We’re not Alone » EP (2021)

6/ ZVARNA (Ioannina, Grèce) « Κουράστηκα » from « Αδιάγνωστο Ψυχεδελικό Demo 2021 » (2021)

7/ AGENT ORANGE (Placentia, US) « It’s up to me and you » from « When you least expect it » 12 » (1983)

8/ OPERATION IVY (Berkeley, US) « Take Warning » from « Energy » LP (1989)

9/ EXTINCTION OF MANKIND (Huntingdon, UK) « Baptized in Shit » from « s/t » LP (1995)

10/ ONE BY ONE (Bradford, UK) « Lies become Truth » from « Fight » EP (1993)

11/ POLLUTER (Seoul, Corée du Sud) « Priapic Fail » from « Demo 2021 » (2021)

12/ THOUGHT CONTROL (New Jersey, US) « Shock to the System » from « Shock to the System » EP (2021)

13/ MINUTEMEN (San Pedro, US) « King of the Hill » from « Project Mersh » LP (1985)

14/ GUN CLUB (Los Angeles, US) « Mother of Earth » from « Miami » LP (1982)

15/ CANINE (Marseille, France) « Selected Memory » from « Boiling Drops in an Ice-cold Ocean » LP (2017)

16/ BIRDS & WIRES (Washington DC, US) « Crystal Caskets » from « s/t » 12 » (2009)

17/ RIVAL SQUAD (San Diego, US) « Interminable » from split w/All Beat Up (2021)

18/ INYECCION (Argentine / Chili) « Inyeccion » from « Demo 2021 » Tape (2021)

19/ FLIPPER (San Francisco, US) « Get Away » from « Get Away » EP (1982)

20/ GERMS (Los Angeles, US) « We must bleed » from « GI » LP (1979)

21/ AMANDA WOODWARD (Caen, France) « La Malade Maquerelle » from « s/t » 2xLP Discography (2019)

22/ OI BOYS (Metz, France) « Sur la Place » from « Oi Boys » (2021)

23/ QUOI ENCORE (Saint-Etienne, France) « Burn Out » from « Amer Constat » (2021)

24/ BAD RELIGION (Los Angeles, US) « Struck a Nerve » from « Recipe for Hate » LP (1993)

25+26/ RANCID (Berkeley, US) « Journey to the End of the East Bay » + « She’s Automatic » from « And out comes the Wolves » LP (1995)

27/ YAPHET KOTTO (Santa Cruz, US) « We bury our Dead alive » from « We bury our Dead alive » LP (2004)

28/ PAVLOV (Montceau-les-mines, France) « Quand plus rien ne compte » from 4 way split EP w/Booter, Chachi Arcola, Krap Nek (2007)

29/ DESBORDE (Buenos Aires, Argentine) « Sin Caminos » from « Single 2021 » (2021)

30/ MARMOL (Bilbao, Espagne) « Déclaration Total de Guerra » from « Déclaration Total de Guerra » LP (2021)

31/ HEB FRUEMAN (Meaux, France) « Blueprint » from 4 way split EP w/ Audio Superstar, Les Hurleurs, Bubblies (1999)

32/ BUBBLIES (Toulouse, France) « Waiting Room » from 4 way split EP w/ Audio Superstar, Les Hurleurs, Heb Frueman (1999)

33/ REAKSI (Melbourne, Australie) « Tidak Ada Manusia Ilegal » from « Esok Hari Kepunyaan Kita » EP (2021)

34/ PORVENIR OSCURO (New York, US) « Sin Control » + « Terrorismo Policial » from « Asquerosa Humanidad » LP (2021)

CHAIN CULT (Pic : Michal Szampanski)

Photo



Grève du nettoyage à la Sorbonne : « Je dois faire 130 toilettes, c’est beaucoup »

  Depuis une semaine, les 130 agent.es de nettoyage, en grande majorité des femmes, de l’université parisienne de la Sorbonne, sont en grève illimitée sur le campus de Jussieu. Elles dénoncent des conditions de travail et de rémunération insupportables. Comme […]

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Lyon: pour un relogement immédiat et pérenne des expulsé·es du squat de Feyzin

Communiqué suite à l’occupation du gymnase Clémenceau du jeudi 16 septembre, retours sur le déroulement de l’occupation et les négociations avec la préfécture.

Le jeudi 16 septembre a 7h30, l’expulsion sans préavis du squat de Feyzin est permise par un énorme dispositif policier. Il semblerait que ni la préfecture, ni la DDCS, ni l’Ofii, ni la Métropole, ni l’Armée du Salut, n’aient jugé nécessaire de prévenir les habitant.es d’une opération qui semblait pourtant programmée depuis des semaines. De nombreuses personnes avaient, la veille, quitté le squat après que l’info ait fuité, par peur de l’intervention policière. Ils et elles n’ont donc pas été pris en compte dans le dispositif d’hébergement (malgré des diagnostics sociaux qui induisent normalement une prise en charge même en cas d’absence des habitant.es au moment de l’expulsion). Les chiffres donnés par la préfecture et la presse sont donc largement sous-estimés. Sur 120 à 150 personnes recensées dans le squat, seulement une cinquantaine de personnes ont été emmenées en bus jusqu’à la caserne Chabal, centre d’hébergement à Saint Priest connu pour ses conditions d’accueil indignes. Si 14 personnes ont « refusé » la proposition d’hébergement, c’est parce qu’elle était conditionnée à une aide au retour volontaire, qui consiste tout simplement à accepter de s’auto-expulser. Doit-on a nouveau rappeler à la préfecture que ces personnes sont ici pour rester et que ni leur présence, ni leur droit à l’hébergement inconditionnel ne sont négociables ? A l’issue de cette opération et sans compter les personnes dont on a perdu la trace, c’est au moins une trentaine de personnes, seules ou en famille, qui se sont retrouvées à la rue ce jour-là.

A quoi s’attendait la préfecture en déployant un dispositif policier aussi massif et en ne proposant que quelques places d’hébergement, et dans des conditions indignes ? Nous informons le préfet que suite aux expulsions, les ancien.nes habitant.es ne s’évaporent pas : ils et elles se mobilisent pour avoir un toit. Face à l’urgence et faute de solutions, le même jour à 17h, le gymnase Clémenceau a été réquisitionné par une cinquantaine de personnes, habitantes et soutiens, vite rejoint.es par de nombreuses autres personnes, autour d’une même revendication : un relogement digne, pérenne et sans conditions pour tous.tes les expulsé.es de Feyzin.

Très vite, la police municipale puis nationale arrive en nombre, suivies par deux cadres de la préfecture, le directeur du cabinet du préfet, deux représentantes de la DDCS et des élues municipales du 7e arrondissement de Lyon. Cinq heures durant, la police a encerclé le bâtiment, repoussant les soutiens et empêchant quiconque de rejoindre ou quitter l’occupation, se casquant, s’armant et exhibant régulièrement leur matériel d’expulsion. Au total dans la journée, ce sont des centaines de flics qui ont été mobilisés pour intimider, contrôler, menacer et réprimer des personnes sans logement. Mais il semblerait que la préfecture soit moins encline à expulser des personnes et notamment des enfants en plein centre de Lyon, à la vue de toutes et tous, que le matin même à Feyzin. En début de soirée les négociations commencent. Après deux heures d’occupation, la première proposition est risible : l’hébergement d’une seule famille. La deuxième est scandaleuse : hébergement d’une famille, et proposition de 2×45 jours d’hébergement pour les hommes seuls sous condition de signature d’une « aide au retour volontaire ». L’occupation se poursuit pour obtenir le relogement de toutes et tous. Les négociations continuent jusqu’à arracher l’hébergement de 3 familles, et un rendez-vous la semaine prochaine à la préfecture pour présenter les dossiers d’une vingtaine de personnes dans la perspective d’un hébergement ou d’une place en CADA. Est aussi négociée la sortie du gymnase sans violence et sans contrôles d’identité ; c’est ainsi que s’est terminée l’occupation vers 22 heures.

La victoire est amère et le soulagement de courte durée : il faut encore amener nous-mêmes les familles dans leurs nouveaux hébergements, se rendre compte que l’un des foyers n’est même pas prévenu et attendre une heure pour que la famille soit finalement accueillie mais contrainte de dormir dans une pièce commune qui abritait déjà une famille, trouver une solution pour la quinzaine de personnes toujours sans solutions et en attente de leur rendez-vous, et se mobiliser encore et encore dans les semaines qui viennent pour que les promesses soient tenues. Nous savons également que l’hébergement au centre Chabal sera précaire et de courte durée.

Cette situation est représentative de la situation plus globale dans le Rhône, où 10 000 places d’hébergement supplémentaires sont nécessaires, et où les attaques et menaces envers les lieux de vie informels sont toujours plus fréquentes. Cette expulsion arrive tout juste une semaine après que l’électricité ait été coupé au squat de familles « Augustine » à Villeurbanne, et peu avant une série de procès d’autres squats, qui laissent craindre de nombreuses expulsions avant le début de la trêve hivernale. L’État s’obstine dans sa logique répressive de criminalisation des précaires et des exilé.es, tandis que les promesses de campagne des mairies et Métropole soit disant de gauche et écologistes sont bien loin derrière nous. La solution pour sortir de l’impasse répressive est pourtant simple : Papiers pour tous.tes, logement pour tous.tes !!

Les occupant.es et soutiens


Des groupes liés aux sans-papiers https://radar.squat.net/fr/groups/topic/sans-papiers
Des squats à Lyon https://radar.squat.net/fr/groups/city/lyon/squated/squat
Des squats expulsés à Lyon https://radar.squat.net/fr/groups/city/lyon/field_active/1/squated/evicted
Des groupes (centres sociaux, collectifs, squats) à Lyon https://radar.squat.net/fr/groups/city/lyon
Des événements à Lyon https://radar.squat.net/fr/events/city/Lyon


Rebellyon le 21 septembre 2021 https://rebellyon.info/Suite-a-l-occupation-du-gymnase-23374

Notre nouveau site arrive : Basta ! fait sa révolution !

Un média indépendant, d'investigation, en accès et à prix libres, et qui en plus fait sa métamorphose, on en a particulièrement besoin en cette période trouble. Alors c'est le moment, soutenez-nous !
Notre nouveau site est enfin prêt ! Il est beau et il n'attend que vous pour révéler tous ses secrets ! Le 12 octobre, au terme d'une campagne de crowdfunding de 3 semaines, vous aurez le loisir de naviguer jusqu'à satiété sur le nouveau Basta !. Dès à présent vous pouvez en découvrir les premières images sur (...)

- Chroniques /

Montreuil (93): programme « final » des 12 jours d’expulsabilité du Marbré

Le Marbré, bâtiment squatté à Montreuil depuis un an, est un espace de rencontre et d’auto-organisation, qui accueille quotidiennement des moments inscrits dans des luttes contre toutes les formes de domination.

A partir du 23 septembre 2021, le lieu risquera l’expulsion par les flics, au moins jusqu’au 5 octobre, date à laquelle une audience est prévue devant le juge de l’exécution (JEX) qui pourrait décider de donner un délai jusqu’à la trêve hivernale qui a été accordée dans le jugement initial. Cela assurerait de se maintenir dans le lieu jusqu’au 1er avril 2022.

Pendant ces 12 jours d’incertitude nous ne voulons pas rester dans l’attente. Il y a un programme avec des discussions, des projections, des cantines, pour faire connaître ce qu’il s’y passe et se préparer à résister collectivement à l’expulsion.

Si l’expulsion survient, que ce soit pendant cette période ou après en cas de réponse négative du JEX, une manifestation partira le lendemain à 19h de Mairie de Montreuil.

Pour être ajouté-e à la liste téléphonique d’urgence ou contacter le lieu si tu ne peux pas passer: lemarbre@@@riseup.net

Retrouvez ici le programme des 12 jours.

LE MARBRE,
39 RUE DES DEUX COMMUNES,
93100 MONTREUIL,
METRO ROBESPIERRE OU RER VINCENNES

Solidarité contre toutes les expulsions !

RECIT. « ON A TUÉ L’ENFANT QUE JE PORTAIS » : L’AFFAIRE OUBLIÉE DES AVORTEMENTS ET STÉRILISATIONS FORCÉS À LA RÉUNION

Dans les années 1960, des dizaines de femmes ont subi des avortements forcés, à la clinique Saint-Benoît sur l\'île de La Réunion.

RECIT. « ON A TUÉ L’ENFANT QUE JE PORTAIS » : L’AFFAIRE OUBLIÉE DES AVORTEMENTS ET STÉRILISATIONS FORCÉS À LA RÉUNION

Murielle* a perdu connaissance. Allongée dans son lit dans un état comateux, la Réunionnaise de 17 ans saigne abondamment. Ses parents, habitants d’un village de la commune de Trois Bassins, située à l’ouest de l’île de La Réunion, ne comprennent pas pourquoi leur fille est aussi mal en point. Désemparés, ils appellent en urgence le docteur Serveaux, le président de l’antenne locale de la Croix-Rouge. Sur place, le médecin diagnostique une hémorragie et apprend qu’elle est consécutive à un avortement et un curetage subis à la clinique orthopédique de Saint-Benoît, située à quelque 80 kilomètres de là. Les parents de Murielle sont stupéfaits. Nous sommes en 1970, cinq ans avant le vote de la loi Veil, l’avortement est interdit en France et ceux qui le pratiquent peuvent être poursuivis pour crime.

Immédiatement, le docteur Serveaux prévient la police et porte plainte contre X. L’enquête est confiée à la police judiciaire de Saint-Denis, le chef-lieu de l’île. Les premiers résultats de l’enquête confirment des rumeurs qui circulent depuis un an dans la presse et les familles : l’avortement constaté par le docteur Serveaux n’est qu’un cas parmi des milliers estimés, qui ont eu lieu à « la clinique du docteur Moreau » à Saint-Benoît, depuis le début des années 1960. David Moreau est un influent notable de l’île, proche de Michel Debré, ancien Premier ministre de Charles de Gaulle, devenu leader de la droite réunionnaise. L’histoire de Murielle va déclencher une série de scandales dans la presse locale et nationale : elle va mettre au jour un système rôdé d’abus de la part des médecins envers les femmes réunionnaises les plus pauvres et un détournement massif de la Sécurité sociale. L’affaire est suivie par la presse locale, puis nationale – Le Monde, Le Nouvel Observateur – puis reste reléguée dans les archives de l’histoire. Elle fait l’objet d’un documentaire, Les 30 courageuses, une affaire oubliée, réalisé par Jarmila Buzková et diffusé jeudi 7 mars sur France Ô.

« ON M’A OUVERT LE VENTRE »

« Des avortements à la chaîne ». Le 22 août 1970, le journal communiste Témoignages dénonce des « infanticides » dans la clinique Saint-Benoît et promet que le « scandale ne sera pas étouffé ». Le quotidien créé par l’ancien sénateur et député communiste Paul Vergès révèle que, pour la seule année 1969, 1 018 interventions en gynécologie ont eu lieu dans ce centre, dont 844 avortements. Certaines femmes sont venues pour avorter dans le secret, d’autres se sont fait avorter et stériliser sans leur consentement.

« J’ai vu le docteur en lui disant que je souffrais du côté droit. Il ne m’a pas consultée et m’a dit de passer à la radio à Saint-Benoit, raconte en septembre 1970 « Madame G.R », dans une lettre adressée au juge Duprat, qui instruit l’enquête. « On m’a dit que j’ai été opérée de l’appendicite alors qu’en réalité, c’était la ligature des trompes et on a tué certainement l’enfant que je portais », décrit-elle.

Quatre mois plus tard, « Madame D » raconte dans le même journal avoir été envoyée par son médecin traitant vers la clinique du docteur Moreau, sans en connaître les raisons. Sur place, on l’informe qu’elle est enceinte et on lui administre une piqûre. « On a fait avec moi comme avec un animal, ce qu’on a voulu, sans me consulter et sans consulter mon mari qui, depuis cette opération, est devenu grincheux et de mauvaise humeur », écrit-elle avant d’indiquer qu’elle porte plainte pour avortement et stérilisation. « Après mon accouchement à la clinique de Saint-Benoît, on m’a ouvert le ventre. Je ne ferai plus d’enfants ! » dénonce une autre femme de 24 ans au juge d’instruction.

Auteure d’une enquête sur le sujet, publiée dans le livre Le Ventre des femmes (éd. Albin Michel, 2017), la chercheuse Françoise Vergès raconte que certaines femmes enceintes venues consulter pour un mal bénin se réveillent à la clinique avec « leur enfant retiré », les trompes ligaturées, les ovaires parfois enlevés. Le centre a acquis sur l’île une réputation d’endroit où l’on peut avorter dans le silence. A l’orée des palmiers, le bâtiment est un banal bloc de béton blanc incrusté d’une enfilade de fenêtres. « On faisait ça le week-end. Elles [les patientes] disaient aux parents qu’elles partaient chez quelqu’un et elles rentraient le dimanche soir », raconte Nicole Dorali, ancienne aide-soignante à la clinique, dans le documentaire Les 30 courageuses, une affaire oubliée.

FRANCE O

Illégaux et clandestins, les avortements sont parfois effectués au terme des grossesses sur des femmes enceintes de six, sept ou huit mois. « On trouve dans le dossier un témoignage sur un cas difficile où le fœtus dut être découpé et extrait morceau par morceau », décrit l’ancien journaliste du Nouvel Observateur René Backmann dans son article du 30 novembre 1970, intitulé L’île du docteur Moreau. A chaque fois, le profil de ces femmes est le même : elles appartiennent aux classes les plus pauvres, sont pour la majorité noires ou malbaraises (originaires d’Inde) et, pour la plupart, déjà mères de plusieurs enfants.

On mettait une laminaire jusqu’à ce que le col soit dilaté et que l’enfant descende. Le fœtus, on l’amenait à la maternité, il y avait une incinération et on le faisait brûler. Il n’y avait plus de traces.

Nicole Dorali, ancienne aide-soignante de la clinique Saint-Benoît

Bien qu’une enquête judiciaire ait été menée, le nombre total des avortements, opérés à la clinique – volontaires ou forcés – est impossible à chiffrer. « Le registre de la clinique a disparu durant l’enquête, mais on évoquait jusqu’à 64 interventions par jour alors qu’il n’y avait que sept lits en gynécologie », reprend Françoise Vergès. A la fin de l’année 1970, de nouveaux chiffres paraissent dans la presse et estiment qu’il y aurait eu 1 300 avortements à la clinique en 1968 et 1 500 en 1969. « Plus du quart de ceux qui sont pratiqués sur l’île », rappelle le journaliste René Backmann. La situation est si dramatique que les femmes qui portent plainte subissent des pressions des employés de la clinique et de la Sécurité sociale, qui veulent leur faire retirer leur plainte. Au total, seules 36 femmes portent plainte.

Une campagne antinataliste a été mise en place à La Réunion dans les années 1960 et 1970.
Une campagne antinataliste a été mise en place à La Réunion dans les années 1960 et 1970. (AWA SANE / VINCENT WINTER / FRANCEINFO)

ASSIMILER, AVORTER, STÉRILISER

Comment de telles pratiques ont-elles pu exister durant toutes ces années, sous le regard silencieux de l’Etat ? « A l’époque, la politique de l’Etat est pro-nataliste en France et totalement antinataliste dans les Outre-mer, surtout à La Réunion », explique la chercheuse Françoise Vergès. La France ne veut pas développer La Réunion, elle estime que si l’île est pauvre, c’est à cause des femmes qui font trop d’enfants. On disait la même chose pour expliquer la pauvreté du ‘tiers-monde’. »

A l’aube des années 70, la société réunionnaise est en pleine mutation : l’économie est aux mains des descendants des grandes familles de colons blancs (les « Gros-Blancs ») mais fait face à l’émergence d’une classe moyenne réunionnaise constituée de fonctionnaires. Cette dernière va chercher à s’imposer en imitant le modèle de vie des « Gros-Blancs » et en soutenant le programme antinataliste de l’Etat. En bas de l’échelle, les familles des classes populaires ne parlent pas français mais le créole réunionnais, elles ont en moyenne sept enfants et subissent de plein fouet la destruction des petites industries (pêche, artisanat et petit maraîchage).

Il faut trouver une explication à cette situation. L’explication, ce n’est pas qu’il y ait eu l’esclavage ou le colonialisme, c’est que les femmes font trop d’enfants.

Françoise Vergès, chercheuse et auteure de l’enquête Le Ventre des femmes

Pour réduire la population locale, qui s’élève à 400 000 personnes dans les années 1960, une campagne antinataliste publique est mise en place dans toute l’île pour encourager les femmes à faire moins d’enfants et à prendre la contraception. Des slogans comme « Un enfant ça va, deux ça va encore, trois : assez ça suffit ! » sont diffusés sur des panneaux publicitaires. Un tract sur lequel figure le mot « ASSEZ » est distribué par les plannings familiaux, accompagné de l’image d’une femme enceinte entourée de huit enfants. L’adresse de la clinique Saint-Benoît y est inscrite au verso. « Le pire que j’ai vu, c’était une boîte de sardines remplie de petites têtes noires de marmaille, d’enfants qui sortent de la boîte pour dire ‘trop, c’est trop' », se souvient la députée réunionnaise Huguette Bello.

Même l’Eglise participe. L’AREP, l’Association réunionnaise d’éducation populaire, milite pour la méthode contraceptive naturelle des températures. « L’Eglise avait accepté de jouer un rôle dans le contrôle des naissances, confortée par le soutien de l’Etat », explique Françoise Vergès.

Dans certains hôpitaux réunionnais, la contraception aurait été instaurée sans ménagement. « On leur injectait du Depo provera, un produit qui empêchait l’ovulation pendant près d’un an et qui était interdit en métropole, raconte Jacqueline de Fondaumière, ancienne infirmière à l’hôpital psychiatrique de Saint-Denis. « Normalement, c’était un produit qu’on utilisait pour les animaux. Il enlaidissait les femmes, elles grossissaient, n’avaient plus leurs règles », précise-t-elle à franceinfo et dans le documentaire Les 30 courageuses.

Cette gestion du « ventre des femmes » a-t-elle été soutenue par les autorités politiques ? Lors de leur procès en février 1971, les soignants mis en cause affirmeront tous que oui. Le principal prévenu, le docteur Ladjadj de la clinique Saint-Benoît, assurera même avoir vu une lettre du ministre des Travaux publics et des Transports, Marc Jacquet (UDR), dans laquelle il déclare : « L’avortement est la seule solution valable au problème démographique tragique dans ce département. (…) Ces femmes sont frustrées. Elles confondent hémorragie et règles normales. Pas la peine de discuter avec elles. » Aujourd’hui, impossible de retrouver la trace de cette lettre.

Au-delà des discours et notes officiels, les déclarations répétées des élus sur « la surpopulation »  de l’île sont sans équivoque. En 1969, Michel Debré assure ainsi au ministre des Outre-Mer, Michel Inchauspé : « Le problème numéro 1, c’est la démographie, le grand mal de ce pays. » Dans son ouvrage Une politique pour La Réunion (ed. Plon, 1974), cité par Françoise Vergès, celui qui fut député de La Réunion de 1963 à 1988, théorise ainsi sur la sexualité « tropicale débridée » et « infantile » des Réunionnaises, qu’il faut selon lui discipliner.

« Il y avait toute une atmosphère, un encouragement constant du pouvoir » à l’avortement, poursuit Françoise Vergès. « La Sécurité sociale, le président du Conseil général, m’ont donné le feu vert pour les stérilisations. (…) Tout le monde savait. Si j’ai agi ainsi, c’est parce que j’étais couvert », dira à nouveau le docteur Ladjadj lors de son procès en 1971. Son collègue, le docteur Lehmann, abondera en ce sens : « Certaines méthodes interdites en France sont autorisées ici. »

Le docteur Moreau était le responsable de la clinique Saint-Benoît à La Réunion dans les années 1960.
Le docteur Moreau était le responsable de la clinique Saint-Benoît à La Réunion dans les années 1960. (AWA SANE / FRANCEINFO)

DES MILLIONS DE FRANCS DÉTOURNÉS À LA SÉCURITÉ SOCIALE

Le scandale ne se limite pas aux avortements et stérilisations. Très vite, l’enquête met au jour l’existence d’un détournement massif de la Sécurité sociale. « Il y avait toute une chaîne de responsabilités et de complicité. De nombreux médecins servaient de rabatteurs et envoyaient des femmes à la clinique du docteur Moreau. Ils étaient rétribués ensuite en commission », décrypte l’historien réunionnais Raoul Lucas à franceinfo.

« On délivrait aux Réunionnais les plus pauvres des ‘bons roses’ [les bons de l’Assistance médicale gratuite, l’AMG]. Ils permettaient aux patients de se faire soigner gratuitement, et aux médecins d’être remboursés par la Sécurité sociale », reprend Raoul Lucas. Ce procédé a ainsi permis aux soignants de détourner des millions de francs. En 1969, la Sécurité sociale verse en remboursements des bons AMG, 406 millions de francs CFA aux 86 généralistes et 49 spécialistes de l’île, et 708 millions aux 50 pharmacies, pointe Françoise Vergès dans Le Ventre des femmes. Un quart de ces remboursements sont alloués à la clinique Saint-Benoît, pour 2 962 hospitalisations dont 1 018 en gynécologie, un rythme effréné pour un centre qui ne compte que 79 lits au total.

Coupures du journal \"Témoignages\" dans les années 1960.
Coupures du journal « Témoignages » dans les années 1960. (FRANCOISE VERGES)

« A cette cadence, certains médecins ne devaient pas avoir de mal à payer leurs villas, leurs yachts et leurs voyages », commente le journaliste René Backmann dans Le Nouvel Observateur. Pour se faire rembourser les avortements illégaux, les soignants enregistraient ces actes sous d’autres noms, notamment la myomectomie, l’ablation d’une tumeur utérine.

Ces détournements étaient connus mais il y avait bien trop d’intérêts en jeu pour les dénoncer.

Raoul Lucas, historien

Au total, six soignants de la clinique Saint-Benoît sont soupçonnés de s’être massivement enrichis grâce à ce système : les docteurs Ladjadj, Levy, Valentini, Leproux et Lehmann, et l’infirmier Covindin. Ils affirment avoir été encouragés directement par leur hiérarchie à pratiquer ces avortements illégaux ; par David Moreau précisément, propriétaire de 32% des parts de la clinique… et proche de Michel Debré.

A Saint-Benoît, le médecin, qui avait 44 ans en 1969, a l’aura d’un messie. C’est un soignant doux et paternaliste, dont le cabinet libéral ne désemplit jamais. Il a accédé très jeune au cercle très fermé des « Gros-Blancs » en épousant la fille du PDG des Sucreries de Bourbon. Conseiller général et président du syndicat des médecins, il est l’un des plus gros propriétaires de terrains et d’immeubles de Saint-Denis et promoteur de la chaîne de magasins Juste Prix. « C’était un personnage en vue, très connu, très humain, qui aidait les gens énormément. Il n’avait peut-être pas le temps de s’occuper de près de sa clinique, c’est le seul reproche qu’on peut lui faire », défend René Kichenin, avocat des parties civiles lors du procès de 1971, interviewé dans le film Les 30 courageuses.

Capture écran des journaux \"Témoignages\".
Capture écran des journaux « Témoignages ». (FRANCOISE VERGES)

Dans la presse, le journal Témoignages goûte toutefois peu au paternalisme de celui que beaucoup surnomment  « David ti baba » (« bébé » en créole réunionnais) ou « David l’AMG ». Le quotidien accuse le médecin-maire de Saint-Benoît d’être le « gestionnaire, organisateur et bénéficiaire de l’affaire » et cite une note des renseignements généraux datée de 1957 dans laquelle les pratiques du célèbre docteur sont qualifiée de « médecine commerciale ». A plusieurs reprises lors de sa déposition et de l’enquête, le docteur jure n’avoir été au courant de rien.

Une enquête sur les fraudes à la Sécurité sociale est finalement menée en 1971 par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). Ces investigations, toujours confidentielles, font état de détournements massifs mais aucune suite judiciaire n’est donnée, faute de plainte. Le président du Conseil d’administration de la Caisse de Sécurité sociale s’était pourtant engagé à le faire, mais son employeur est un proche de la famille Moreau. Finalement, une plainte est déposée au nom de deux syndicalistes de la Caisse de la sécurité sociale. Elle est déclarée non recevable. Seuls les avortements et stérilisations illégales pourront être jugés. Le 3 février 1971, lors du procès en première instance, cinq soignants sont condamnés à des peines allant jusqu’à deux ans de prison ferme. Tous font appel.

Le procès en appel des femmes ayant subi un avortement forcé à la clinique Saint-Benoît s\'est ouvert le 23 février 1971.
Le procès en appel des femmes ayant subi un avortement forcé à la clinique Saint-Benoît s’est ouvert le 23 février 1971. (VINCENT WINTER / FRANCEINFO)

« A AUCUN MOMENT, JE NE ME SUIS SENTI COUPABLE »

Le procès en appel des trente « courageuses » s’ouvre le 23 février 1971, dans le tribunal correctionnel de Saint-Denis, plein à craquer. « C’est la première fois dans l’histoire de La Réunion que des femmes pauvres osent porter plainte contre des hommes puissants », résume la documentariste Jarmila Buzková. De nombreux médias réunionnais et métropolitains – Politique Hebdo, Le Monde – ont fait le déplacement, car le scandale a eu un large écho dans toute la France. « Fait notable, car le déplacement de journalistes métropolitains à La Réunion était rare à cette époque », reprend la réalisatrice Jarmila Buzkova. Le contexte politique est explosif : les partis et mouvements PCF et PSU ont tous deux condamné le colonialisme exprimé dans l’affaire.

L’historien Raoul Lucas assiste à la totalité de l’audience. Lycéen de 17 ans, il profite des grandes vacances d’été pour quitter la maison et assister à son premier procès. « Ce qui était frappant, c’était la foule considérable. Il y avait des mouvements de foule pour pouvoir entrer. Il y avait quelque chose d’écrasant, tout ce formalisme, des codes qu’on découvrait. »

Cinq hommes sont assis sur le banc des prévenus : les médecins Ladjadj, Moreau, Levy, Valentini, Leproux, et l’infirmier Covindin. Tous sont jugés pour avortements illégaux, sauf le docteur Moreau, poursuivi en tant que représentant de la clinique Saint-Benoît. Certains de leurs avocats sont venus de métropole, comme Me Naud, qui défend le médecin Ladjadj. « Tous les avocats des médecins faisaient preuve d’un lyrisme assez insupportable, ils disaient que toute l’île nous enviait ces soignants et insistaient sur leurs compétences », dépeint Raoul Lucas.

On se serait cru dans un mauvais théâtre. L’avocat qui défendait le docteur Ladjadj n’arrêtait pas de dire que ‘la fine fleur de l’anesthésie française’, n’avait rien à faire dans un tribunal.

Raoul Lucas, historien

Dans la salle d’audience étouffée par la chaleur de l’été, les plaignantes assises aux premiers rangs « étaient complètement écrasées par le décorum, la douleur. Elles devaient répondre à des questions très personnelles. En 1970, et encore aujourd’hui, il y avait une très grande pudeur sur le sujet », décrit Raoul Lucas.

Journaliste pour Politique Hebdo, Claude Angeli assiste au procès et raconte une ambiance « odieuse » et partiale. « C’est aussi un procès ‘blanc’ que le Palais de justice a couvert de ses faux marbres. Les juges, les substituts, la plupart des avocats et quatre des cinq accusés étaient des visages pâles. Un procès mâle enfin. » Durant toute l’audience, les hommes, magistrats, avocats, évoquent l’affaire avec ironie, légèreté. Ils parlent du corps de ces femmes « avec ironie, maladresse, lourdeur et imbécillité », décrit le journaliste.

Le docteur Alain Ladjadj sort du tribunal de Saint-Denis à La Réunion, le 5 mars 1971.
Le docteur Alain Ladjadj sort du tribunal de Saint-Denis à La Réunion, le 5 mars 1971. (YVES RAMBEAU / AFP)

Un médecin attire particulièrement l’attention du journaliste du Monde : le médecin Ladjadj. C’est le seul prévenu qui n’est pas « zorey » (métropolitain). Dans son compte-rendu, l’envoyé spécial Michel Legris écrit :« Etrange personnalité que celle de ce médecin d’origine marocaine. (…) Il semble que le docteur Ladjadj ait été pris d’une véritable frénésie antinataliste ».  Avant le procès, le soignant avait effectué plusieurs grèves de la faim et tenté de fuir l’île. A plusieurs reprises, il répète avoir agi sur ordre : « Je répète que j’ai eu le feu vert, à aucun moment, je ne me suis senti coupable. »

Il y a à La Réunion une atmosphère prédisposant à l’avortement, et la publicité antinataliste, orchestrée aussi bien par la radio que la Sécurité sociale et dans les centres de planning, qui a contribué à me faire prendre mes responsabilités.

Le docteur Alain Ladjadj

Il assure avoir reçu des instructions officielles, dont l’origine est impossible à retrouver. « On m’a dit qu’un décret d’application existe… Il m’a été demandé d’interrompre les grossesses. » A ses côtés, l’anesthésiste Valentini explique qu’il n’a jamais eu connaissance des avortements, mais que la promesse d’un salaire d’un million de francs par mois l’a attiré. Silencieux, le docteur Moreau « a joué l’ignorance et l’étonnement constamment. Il concédait juste qu’il aurait pu se préoccuper un peu plus de ce qu’il se passait » dans sa clinique, souligne Raoul Lucas.

Le 5 mars 1971, la cour d’appel rend son jugement : le médecin Ladjadj est condamné à trois ans de prison dont 18 mois avec sursis et 3,6 millions de francs d’amende. Il lui est interdit d’exercer sa profession pendant cinq ans. L’infirmier Covindin est condamné à un an de prison dont six mois avec sursis et 150 000 francs d’amende et ne peut plus exercer pendant cinq ans. Les autres docteurs sont relaxés au bénéfice du doute. David Moreau est jugé civilement responsable mais n’est condamné à aucune peine. En revanche, toutes les plaignantes sont déboutées et doivent payer leurs frais de justice. Seuls deux maris obtiennent quelques dommages et intérêts. « On a estimé que ces avortements portaient atteinte aux hommes, aux maris, propriétaires du fœtus que portaient les femmes », commente dans le documentaire Me Henri Leclerc, associé de l’avocat d’un des médecins à l’époque.

En métropole, le jugement intervient quelques semaines après la publication du « Manifeste des 343 » dans Le Nouvel Observateur, qui appelle à la légalisation de l’IVG en France. La décision de justice est reçue dans l’indifférence des féministes françaises, notamment le MLF (Mouvement de libération des femmes). « Les féministes françaises étaient celles qui, d’une certaine manière, étaient les moins ouvertes à la question coloniale et raciale quand cela concernait leur propre pays », affirme Françoise Vergès. « Elles soutenaient le mouvement Black Panther aux Etats-Unis, s’opposaient à la guerre au Vietnam, mais la question coloniale en France était évacuée. »

Pendant des décennies, l’affaire restera officiellement dans les cartons. Il faut attendre décembre 2018 pour qu’une trentaine de députés demandent la création d’une commission d’enquête, un an après la parution de l’ouvrage de Françoise Vergès. « Une société a besoin de faire son deuil pour aller de l’avant, confie le député LFI réunionnais Jean-Hugues Ratenon à franceinfo. Il faut se replonger dans l’histoire et briser ses nœuds. » Si l’affaire s’était déroulée en métropole, aurait-elle connu le même silence ? Pour la députée réunionnaise Huguette Bello, il est désormais temps de redonner une place à ces femmes – à qui « on a ravagé la tête et le cœur » – dans l’histoire.

                                       Texte : Elise Lambert

                                       Illustrations : Awa Sane et Vincent Winter

* Le prénom a été modifié.

La Réunion, stérilisations sans consentement, exils forcés

La République s’est-elle perdue à La Réunion ? Des années 1960 aux années 1980, la France a-t-elle commis l’irréparable en pratiquant l’eugénisme sur l’île ? Pour celles et ceux qui en ont été victimes, il n’y a pas de doute. Pour les autorités françaises, c’est plus compliqué.

Dans les années 1960, des médecins de la clinique de Saint-Benoît à la Réunion ont pratiqué des interventions gynécologiques contre le gré de ces femmes réunionnaises. La Réunion est alors en proie à la pauvreté, l’analphabétisme, et, selon les autorités, la surpopulation.

Pas moins de 400 000 personnes peuplent l’île dans les années 1960. Pour faire face à cette démographie galopante, le député Michel Debré décide de mettre en place une politique de limitation des naissances. Un nombre inchiffrable de femmes ont été victimes d’avortements ou de stérilisations sans avoir donné leur consentement. Dans le même temps et pour lutter contre la pauvreté galopante, des milliers d’enfants réunionnais ont été arrachés à leur famille et exilés de force en métropole. Objectif affiché : repeupler les régions les moins denses de l’Hexagone. On les a appelé « les enfants de la Creuse ». Aujourd’hui, certains des 2150 enfants recensés tentent d’exhumer cette histoire peu glorieuse de la République. Peut-on parler de racisme d’État ?

L’État contrôle le corps des femmes

C’est le même État qui d’un côté, criminalise l’avortement en France métropolitaine jusqu’en 1975, et de l’autre, mène une politique très différente sur l’île de La Réunion. Un peu moins aux Antilles, en Guadeloupe et en Martinique, bien que cela ait eu lieu, mais massivement à l’île de La Réunion puisqu’on parle de milliers de femmes qu’on a fait avorter ou stérilisées par an, sans consentement Donc oui, pour moi, c’est absolument une expression du racisme d’État. Françoise Vergès

Un aller simple

Des assistantes sociales sillonnaient l’île. Elles allaient vers les familles pauvres et faisaient signer des papiers aux parents qui étaient bien souvent illettrés. Ils ne savaient pas ce qu’ils signaient. C’est à dire que l’État, à ce moment là, promettait aux familles : « On prend vos enfants, ils vont partir vers la métropole pour une éducation et ils vont revenir tous les ans. » Mais ce qui est grave, c’est que nous sommes partis pour un aller simple.  Valérie Adanson

Vers la reconnnaissance

Emmanuel Macron nous a adressé une lettre en novembre 2017. Il y est écrit : « Il apparaît à présent, avec les lumières du recul de l’histoire, que cette politique était une faute, car elle a aggravé dans bien des cas la détresse des enfants qu’elle souhaitait aider. » Le président de la République reconnaît la faute de l’État et nous allons nous appuyer sur cette déclaration pour avancer sur le plan juridique. Valérie Adanson

Avec

  • Françoise Vergès, politologue, militante féministe et antiraciste
  • Inel Annette, membre de la Fédération des enfants déracinés des départements et régions d’outre-mer
  • Valérie Andanson, porte-parole de la Fédération des enfants déracinés des départements et régions d’outre-mer
  • Jarmila Buzková, réalisatrice
  • Elisabeth Rabesandratana, avocate

Un documentaire d’Alain Lewkowicz, réalisé par Somany Na

Faites taire la sorcière

Autour de Tituba, la sorcière des sorcière, P. Thullier-Girard fait une analyse de la figure de la femme et de la sorcière, dans son livre, Faites taire la sorcière, au travers d'une oeuvre théâtrale (H. Miller, Les sorcières de Salem), littéraire (Maryse Condé, Moi Tituba, … sorcière noire de Salem) et cinématographique (Américan Horror Story 3 « le convent »).
« Le double aspect de Tituba – personnage à la fois historique et littéraire – lui concède de multiples interprétations : en 2021, Tituba est une figure de lutte féministe et antiraciste. Un siècle auparavant, elle n'était qu'une sorcière détestable. »
Un essai érudit et théâtral, empreint de féminisme, où des voix du patriarcat tentent de s'élever contre cette émancipation.
FAITES TAIRE LA SORCIÈRE, P.Thuilliet-Girard, 2021, ed. du Panthéon

Illustrations sonores :
La Chasse aux sorcières (The Crucible) est un film américain réalisé par Nicholas Hytner sorti en 1996 d'après la pièce d'Arthur Miller, Les Sorcières de Salem paru en 1952.

American horror story 3 le convent, 2014

FICTIONS / THÉÂTRE ET CIE de France culture octobre 2020
Enregistrée le samedi 26 septembre 2020 à l'espace Cardin/théâtre de la Ville
Réalisation Pascal Deux Lus par Mata Gabin (Tituba), Renaud Bertin (Narration)

Spectacle de Danielle Gabou qui adapte à la scène le roman de Maryse Condé Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem

Radio toma Une émission animée par Savannah Macé juillet 2021, à la chapelle du verbe incarnée à Avignon.

Sources :
Maryse Condé, Moi Tituba sorcière noire de Salemn
Collection Folio (n° 1929), Gallimard
Parution : 13-09-1988

Grève chez Renault contre 2000 suppressions d’emplois supplémentaires

grève Renault
grève Renault

  Nouvelle grève chez Renault France sur le site de Lardy ce jeudi. La direction a annoncé aux syndicats le 16 septembre qu’elle prévoyait le départ de 2000 salariés supplémentaires dans les trois années à venir. Ces départs, dont on […]

L’article Grève chez Renault contre 2000 suppressions d’emplois supplémentaires est apparu en premier sur Rapports de Force.

Un seul little grain de sable, mec

Une nouvelle de notre camarade Chien Noir, publiée dans notre numéro d'été (200). Où il est question de fraisiers, de bêtes immondes et de grains de sable humains enrayant la brune mécanique.

Dessin de Gwen Tomahawk

« La nuit n'est peut-être que la paupière du jour. »(Omar Khayyām)

Prophète de malheur porté sur l'angoisse, j'ai longtemps été résolument pessimiste, ne croyant pas du tout à la possibilité d'infléchir la trajectoire de notre civilisation malade. L'horizon selon ma pomme ? Terre brûlée, aux mains de fous dingues illuminés et de tarés aux passions tristes. Je m'entends encore résumer ma pensée à l'ami Adnan entre deux lignes de fraises, dans mon mauvais franglais dépressif : « We're fucked up, mec, totally fucked up. »

Et si j'ai mis du vin dans mon eau croupie, je le dois en grande partie à ce camarade de récolte, croisé à l'occasion d'un taf agricole printanier.

Au moment de notre rencontre, Adnan vivait en France depuis neuf mois. Frais débarqué de sa Malaisie natale à 21 ans, il affichait une bouille juvénile d'Indien des plaines mais oscillait entre naïveté de l'âge encore tendre et cette expérience du déracinement qui fait tant grandir.

C'est en fuyant sa petite entreprise familiale de beignets de poisson et Kuala Lumpur qu'il avait atterri au débotté dans le Limousin profond, guidé par une belle histoire de cœur. Il ne connaissait du pays que ce petit coin paumé et vert, qu'il sillonnait au volant d'une 4L déglinguée, en quête de savoirs agricoles ne ruinant pas la planète.

Pour lui c'était ça, la France : des petits bleds tranquilles, des agriculteurs branchés permaculture et les étals apaisés du marché paysan de Limoges. Un autre monde. Comme si le versant FNSEA du monde rural n'existait pas, enterré par la Conf' et une armée de moustaches bio. Quant à la ville et ses furies : Késaco ?

*

J'aimais bien bosser avec Adnan. On se branchait sur Swing FM, passion Louis Armstrong, et on alternait longues discussions et récolte silencieuse de ces fraises qui en fin de journée nous horripilaient fatalement – gariguettes go fuck yourself. S'il parlait peu, il me relançait beaucoup : montée du fascisme, complotisme sauce QAnon, instagrammisation du monde, quel que soit le sujet il m'écoutait religieusement. À tel point que je me sentais presque intelligent par moments, c'te blague.

Mais faut pas croire, si Adnan ne connaissait pas grand-chose à mes lubies, de l'anarchie aux Bérus en passant par le côtes-du-rhône, il avait l'esprit aiguisé et foncièrement politique. Simplement, il déroulait sa propre vision du monde, forgée en autodidacte, loin des chapelles et des bréviaires.

Adnan avait beau se targuer d'optimisme, il lui arrivait parfois de céder à des accès de mélancolie. Il suffisait pour ça qu'au troquet, on se pose pas loin d'une télé diffusant les infos en continu ou des pubs criardes. « This world is running crazy, man, but not the good crazy », qu'il m'avait diagnostiqué un jour où l'on buvait un coup, accoudés au comptoir après une journée de boulot. Et moi j'avais opiné, me disant que finalement, il était politiquement aussi désespéré que moi. En ça, je me trompais largement. Oui, son diagnostic était sans appel. Mais lui n'avait pas lâché l'affaire. Ce qu'Adnan avait formulé ainsi, un jour où je lui confiais mon sentiment d'impuissance face à la montée brune : « There's always quelque chose we can do, mon ami. »

Tout sauf des paroles en l'air.

*

Par la suite, on a pris des chemins différents, sans pour autant perdre le contact. Adnan est resté dans le Limousin et moi je me suis installé à Marseille où un canard rebelle me proposait un boulot de grouillot sous-payé. La Conf', la permaculture, les fraises, les chevreuils au réveil, c'était soudain très loin. Surtout que la situation politique partait en vrille et qu'on avait du pain sur la planche niveau manifs et cuites désespérées.

Oui, ça dégénérait salement : extrême droite au pouvoir, répression tous azimuts, attentats de style Loge P2 pour attiser la haine des musulmans, guerre civile and co. L'enfer sauce brune.

L'islamophobie n'avait désormais plus de limites. Il était non seulement fort déconseillé de porter un voile ou une barbe fournie, mais également de revendiquer sa foi musulmane. Même raser les murs n'était pas une solution, tant les patrouilles des Milices citoyennes de souche (MCS) se montraient enthousiastes dans leur traque des « terroristes » – comprendre : toute personne non-blanche ne baissant pas la tête, ainsi que ceux et celles tentant de les défendre.

De son côté, Adnan bouillonnait, m'écrivait-il. Plus la bile brune se généralisait, plus il était déterminé à faire quelque chose. Lui qui se proclamait musulman soufi de type « spiritualo-pacifiste » et n'aurait pas fait de mal à une mouche de souche avait même décidé d'entrer en résistance. À sa façon.

« Je crois à la theory of the “grain de sable”, comme vous dites », m'avait-il expliqué à l'époque de nos aventures fraisières, un matin où, entre lignes de deux Marats des bois, je lui exposais mes doutes quant à la possibilité d'un rebond, même infime. « Il suffit d'un seul petit broken thing pour que la machine s'arrête, mec. »

Pour ce faire, il avait donc décidé de lancer une campagne de propagande antifasciste, à son image, poétique et artisanale. Le principe : armé d'un seau de peinture verte et d'un pinceau, il recouvrait les murs des villes du coin d'inscriptions empruntées à des poètes et penseurs arabes – souvent musulmans – qui lui tenaient à cœur.

Sur la façade d'un restaurant des environs tenu par le chef de la milice locale, cet affront signé du Palestinien Mahmoud Darwich : « Vous, qui tenez sur les seuils, entrez / Et prenez avec nous le café arabe / Vous pourriez vous sentir des humains, comme nous. »

Sur la devanture du Flunch de Limoges, le premier de la chaîne à avoir opté pour une politique « porc obligatoire à tous les repas », cette petite pique fort avisée du Persan Omar Khayyām : « Avant notre venue, rien ne manquait au monde. Après notre départ, rien ne lui manquera. »

Et ainsi de suite, quelques mots barbouillés à la face de notre inertie, défiant le silence coupable.

Il était malin et habile, Adnan, échappant aux caméras et aux patrouilles d'autoproclamés citoyens « vigilants », offusqués par de tels actes relevant désormais du « terrorisme par insinuation » (loi Lejeune du 23/09/24). Et dans la populace du coin comme dans les médias, la colère montait : allait-on laisser une telle campagne de vandalisme semer le grain de la discorde communautaire auprès de la jeunesse limousine ?

Pas question, nom d'un chien brun.

*

L'immonde dénouement a montré son groin le 15 juillet, vers cinq heures du matin. Cette nuit-là, Adnan avait décidé de frapper un grand coup, ciblant la préfecture de Limoges. Il savait qu'il y avait des caméras de surveillance et qu'il faudrait se masquer tout en opérant fissa. Mais il n'avait pas compté sur cette bande de miliciens encore bourrés de leur 14 juillet et débouchant au moment même où Adnan finissait de tracer une citation de Mohammed Ali : « Qui n'a pas d'imagination n'a pas d'ailes. »

Mauvaise rencontre.

Très mauvaise.

Sûrs de leur bon droit, les apôtres de la ratonnade filmèrent toute la scène. Les injures. Les gifles. Les crachats. Le tabassage forcené. Puis, Adnan parvenant à fuir, quelques foulées à peine, et s'écroulant sous les tirs de Famas d'une patrouille de Vigie nation rappliquée fissa.

Encore un terroriste neutralisé, se félicitèrent les hyènes au pouvoir et leurs partisans.

La routine. Et les chaînes d'info d'opérer servilement le service après-vente, louant la vigilance sécuritaire des gouvernants.

Cependant, il y eut chez certains d'entre nous une forme de frémissement, de réaction face aux abominables images multidiffusées. Un déclic. Comme un bruit de fond disant que ce n'était plus tolérable, qu'on ne pouvait pas mourir à 20 ans pour un tag, que c'était la goutte d'eau faisant déborder la vase.

Ou plutôt : le grain de sable, mec.

Cinq ans plus tard, c'est toute une plage de grains qui s'inviterait dans les bottes du régime honni. Et qui finirait par provoquer la chute de la clique brune et l'avènement timide d'horizons moins viciés.

Entre temps, il y aurait eu beaucoup de drames, de meurtres, de larmes. Mais aussi : de pleins océans de courage et de détermination.

Et cela, cette étincelle enflammant les possibles, ce soubassement de l'imaginaire agissant soulevant le présent aplati à la manière d'un cric salvateur, c'est à feu Adnan qu'on la devrait, puis à tous ceux et toutes celles qui s'engouffrèrent dans ses traces.

Quant à moi, je dois avouer qu'il m'arrive désormais de regarder l'avenir avec un soupçon d'optimisme. Et que c'est entièrement sa faute si parfois le Chien Noir se teinte d'un brin de lumière et rappelle qu'après tout, un grain de sable, c'est toujours possible.

Il faut dire qu'il y a des moments où ça urge, my friend.

Chien Noir

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