Barbès Blues au temps du couvre-feu (105) / Farid Taalba

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Le maître déboucla la banne et lourda les trois compères sur le trottoir : « Allez, magnez-vous le train, mes musiciens et mes danseuses doivent déjà poireauter sur le quai du port. Comment voulez-vous que je leur demande d’être à l’heure, si moi-même je suis en retard ?! ». Aussitôt ballotés par une foule encore plus nombreuse, ils durent sinuer entre les corps emportés dans un courant irrésistible mais qui n’avait pas encore l’impétuosité de l’oued endormi par la sècheresse et que la soudaineté de l’orage tire violemment du sommeil en faisant rouler et s’entrechoquer les cailloux au fond de son lit transformé en cauchemar éveillé. Sous la chape de plomb du soleil qui faisait déjà gondoler les façades des immeubles, les gens ramaient toujours en direction de la porte de Constantine, le regard indifférent et à une vitesse de croisière tranquille mais résolue. Une fois les trois compères embarqués à bord de la voiture, Bou Taxi démarra en trombe sous le regard du maître qui avait maintenu sa pression en moulinant du bras pour que le chauffeur s’active. Saisi par il ne savait quel pressentiment, le maître se mit à galouser intérieurement une goualante jusqu’à ce que la voiture disparaisse de son champ de vision, et avant qu’il ne rebride la lourde sur le présent qui balançait son ombre à la face de l’avenir :

La voute céleste tempête et étincelle

Epousant tous les sentiers

Mêlant la pluie et la grêle

Patiente oh mon cœur, ne te morfonds pas

L’ennui et la tristesse passent

A chaque orage survient son éclaircie

« Ah, ce n’est pas normal, répéta Bou Taxi en essuyant d’un grossier mouchoir la sueur qui suintait à son front, ce n’est pas normal ! ». « Qu’est-ce qui n’est pas normal ? » relança Madjid qui venait de voir toute une file d’hommes sortir d’un immeuble. « Je ne sais pas, confessa Bou Taxi en lui jetant un œil dans le rétroviseur, j’ai comme un pressentiment, tous ces gens qui sortent d’un coup alors que ce n’est pas le jour de l’Aïd… et puis, et puis, avec ce qui m’est arrivé ce matin, c’est comme si on me demandait de chercher les racines du brouillard. ». Après avoir remonté la rue de la Zerramma pour déboucher sur la rue du Mont-Plaisant, en inspectant sur sa droite, Bou Taxi s’étrangla : « Regardez tous ces gens qui affluent depuis le tombeau de Sidi Ahmed, ils sont au moins plusieurs milliers ! ». Des volées de youyous lancées par les femmes montèrent au ciel comme autant de sirènes d’alarme qu’on venait d’enclencher. Les trois compères s’interrogèrent du regard. Revenant sur la foule qui descendait ainsi le chemin de Sidi Ahmed en une longue procession de paysans faméliques, Madjid s’exclama : « Vous voyez, il y a des militaires de l’ALN avec des armes modernes. Ils encadrent le cortège ! Les fellahs ne sont pas tous armés mais il y en a qui ont des haches, des bâtons, des serpes, des couteaux ou des pistolets à tromblon. Je ne vous dis pas le mariage qui se prépare ! » Puis, s’adressant à Bou Taxi : « Si tu vois ce que je veux dire… ». Sortant soudain de sa léthargie, Hassan interpella aussitôt le chauffeur : « Oh, ne reste pas tétanisé, ils sont à moins de cent mètres ! Qu’attends-tu pour tourner à gauche ? Au lieu d’attendre qu’ils ne nous submergent et nous bloquent le passage ! Profite-en tant que la rue n’est pas encore envahie ! ».

Et les youyous reprirent de plus belle, stridents, obsédants, encore plus ardents, comme les éclairs qui devancent le fracas du tonnerre. La procession qui jusque-là s’était égrené au rythme d’une marche, se transforma en une charge menée au pas de gymnastique dans l’explosion sourde d’une clameur de slogans et d’invocations vociférés avec rage, obstination ! Et quand la clameur redescendit comme un soufflet de forge qui implose peu à peu, le chant du PPA suivit, entonné à plein poumon. Ce fut seulement au moment de voir la foule s’élancer que Bou Taxi appuya sur le champignon et prit la tangente. Pour ne pas perdre une miette du spectacle, Madjid s’était avidement retourné vers le pare-brise arrière qui s’étalait devant lui comme un écran en cinémascope. La main sur la bouche, les yeux ébahis, il découvrit l’ampleur de la colonne qui traçait une coulée sombre en serpentant de lacets en lacets sur la pente de Sidi Ahmed, dans le décor tourmenté d’une montagne là-aussi marquée de multiples accidents physiques à couper le souffle. Passé l’effet de surprise, son attention se concentra de nouveau sur la tête de cortège qui leur collait le train alors que Bou Taxi était obligé de ralentir à l’approche de la place Wagram en face de la porte de Constantine. « Ooooh, il y en a qui se ruent dans les magasins… dans les cafés là-bas… regardez comme ils sont en train de dévaster la terrasse. Ah, je ne crois pas qu’ils ne font que jouer à la guerre ! Et ils sont à cinquante mètres. Il y en a même qui s’engouffrent dans d’autres rues qui sont déjà pleines de ceux qu’on a vu sortir tout à l’heure dans le calme. »

«  Dépêche-toi Bou Taxi, implora Hassan qui avait fondu dans son costard à force de se les mouiller, dépêche-toi ! Il ne faut pas qu’on nous prenne avec eux même si on n’a rien à voir avec leur action.

– Oh, du calme, cracha Bou Taxi, je ne suis pas un bourricot qu’on mène à sa guise. Tu ne comprends pas que même avec le plus bel étalon du pays je n’avancerais pas plus ! Et comprendras-tu que tu n’as pas besoin d’être pris avec eux pour passer pour suspect ! Tu as encore besoin qu’on te fasse un dessin ?! ».
Quand ils atteignirent la place Wagram, la foule se trouvait à trente mètres d’eux comme un oued en crue dévastant des berges prises au dépourvu. Bou taxi doubla la place pour prendre le boulevard Clémenceau sur sa gauche mais dut s’arrêter au feu rouge qui lui en interdisait l’accès. Sous les youyous persistants des femmes, une grande partie du flot survolté bifurqua sur sa droite pour aller à l’assaut de la caserne Mangin pendant qu’une autre envahissait toutes les rues de la ville pour décharger toute la rancœur accumulée depuis trop longtemps dans le silence et derrière l’apparence de leur résignation supposée. Face aux militaires qui avaient aussitôt réagi, la marée humaine avança tout de même. Si une ligne se trouva d’un coup décimée par une rafale de mitrailleuse, une autre se reforma avec ceux qui suivaient derrière ; portés par les youyous des femmes encore et toujours incessants, ils enjambèrent leurs camarades morts et repartirent à l’avant de la caserne, laissant cois les trois compères. Mais Madjid brisa rapidement le silence : « Va savoir si c’est du courage, de l’inconscience ou de la folie ! On m’en a raconté des trucs mais là, je n’ai jamais vu ça de ma vie ! ». Au moment où le feu passa au vert et que Bou Taxi se lançait à descendre vers le port, tournant le dos à l’écran cinémascope, Madjid se moula dans son fauteuil en fermant les yeux et en inspirant doucement. En se relâchant comme s’il venait de courir un marathon, il se répétait avec obstination : « Que la tempête tombe ! Que la tempête tombe ! Puisqu’à chaque orage, survient son éclaircie !».

Gilets jaunes : BFM-TV et CNews préparent le « siège » de Paris

Dans le traitement médiatique de la mobilisation des gilets jaunes, la journée de manifestations du 8 décembre a constitué un cas exemplaire. La communication alarmiste du gouvernement, annonçant des manifestants venant sur Paris « pour casser et pour tuer », a été largement diffusée en amont de la manifestation dans les grands médias. Au lieu de faire preuve d'un minimum de distance critique vis-à-vis de ces éléments de langage parfois outranciers, certains médias ont contribué à leur donner crédit et participé à la construction, avec les autorités, d'un récit médiatique anxiogène venant légitimer par avance un dispositif de répression sans précédent. Un journalisme aux ordres qui était tout particulièrement à l'œuvre dans les émissions programmées la veille de la manifestation sur CNews et BFM-TV.

Le soir du vendredi 7 décembre, c'est la veillée d'armes sur les chaînes d'information en continu. Sur CNews comme sur BFM-TV, la journée « à haut risque » du lendemain fait la Une des différentes émissions. Il faut dire que, tout au long de la semaine depuis le lundi 3 décembre, le gouvernement n'a cessé de faire monter la pression. Dès le mercredi, l'Elysée annonçait ainsi « redouter une très grande violence » pour l'« Acte IV » du mouvement des gilets jaunes, avec un noyau dur de manifestants qui viendraient « pour casser et pour tuer ». Le jeudi, une source élyséenne dénonçait carrément la possibilité d'« une tentative putschiste » [1].

Les ministres quadrillent les médias pour annoncer, à l'unisson, le chaos à venir. Ainsi Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des Territoires, dénonce par exemple le jeudi matin sur BFMTV « des groupuscules qui veulent en découdre, qui veulent que la violence s'installe dans notre pays ». Sur la même chaîne, le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer dénonce quant à lui « des personnes qui sont sans limite dans l'exercice de la violence ». Plus tard dans la journée, devant le Sénat, le Premier ministre Édouard Philippe appelle les gilets jaunes à ne pas manifester pour « éviter qu'ils soient pris au piège que leur tendent les casseurs ». Vendredi, c'est le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner qui alerte sur des « factieux » qui tenteraient de se mobiliser le lendemain. Pour lui, la mobilisation des gilets jaunes serait « un monstre qui a échappé à ses géniteurs ». Fort de ce diagnostic, il annonce l'attribution de moyens exceptionnels aux forces de police et la mise en place d'un dispositif sans précédent, qui comprend notamment le recours à des véhicules blindés de la gendarmerie. Dès lors, ce n'est plus la mobilisation populaire qui est à l'ordre du jour, mais « la mobilisation des forces de l'ordre » qui serait d'ailleurs « totale ».

Pendant cette semaine, certains médias, non contents de relayer la communication du gouvernement et des forces de l'ordre, ont fait preuve d'un certain suivisme vis-à-vis de celle-ci. On pourrait multiplier les exemples : sur ses ondes, sa chaîne de télévision et son site internet, France Info a fait la part belle à la parole des forces de l'ordre et à certains de leurs représentants syndicaux [2]. Le Monde a, de son côté, consacré plusieurs articles à la préparation du maintien de l'ordre pour la journée du samedi [3]. Même France Culture n'a pas démérité, puisque « La grande table » a longuement reçu le général démissionnaire Pierre de Villiers, venu faire la promotion de son livre et au passage expliquer, dans le contexte non négligeable de crise généralisée et d'appels officiels au « retour à l'ordre », ce que pouvait – et devait – être un « bon » chef. Mais c'est sur les chaînes d'information en continu que le suivisme médiatique à l'égard de la communication des autorités est le plus flagrant, comme en témoigne la soirée du vendredi 7 décembre sur BFM-TV et sur CNews. Au programme de ces deux chaînes, plusieurs émissions de débat qui ont contribué à construire, avec les autorités, un récit médiatique et une atmosphère particulièrement anxiogènes autour des manifestations du 8 décembre.

Ainsi « Punchline », animée par Laurence Ferrari et diffusée de 18h à 20h, semble cocher toutes les cases du bingo du journalisme aux ordres. À commencer par la place accordée à la parole gouvernementale. Ce n'est pas une, ni deux, mais bien trois ministres qui se succèdent sur le plateau tout au long de l'émission :



L'émission débute sur la « punchline » d'un quatrième ministre, Christophe Castaner, à propos du mouvement des gilets jaunes (ce « monstre qui a échappé à ses géniteurs »). Sur le plateau, l'économiste Nicolas Bouzou approuve, tout comme le journaliste Dominique de Montvalon et Charles Pellegrini, ancien commissaire divisionnaire. La sortie du ministre fait l'unanimité sur le plateau – ce qui constitue un bon indicateur de son caractère « pluraliste ». Comme le note Damien Fleurot, du service politique de CNews, les ministres « se sont déployés dans la communication ». Pour ce faire, ils peuvent visiblement compter sur la chaîne de Vincent Bolloré…

La parole est toutefois donnée brièvement, à travers une interview, à une gilet jaune. Les questions portent d'emblée et pour la plupart sur les violences anticipées du lendemain (« Est-ce que vous pensez que ça va dégénérer et pourquoi ? » ; « jusqu'où peut aller la violence ? »). De retour en plateau, le journaliste Bruno Dive se montre sévère avec les réponses de l'interviewée : « Elle dit : "on veut se faire entendre". Il me semble que depuis trois semaines on les a beaucoup entendus. » Un peu trop même, s'il on en croit le ton agacé de l'éditorialiste. « Ils disent que le gouvernement ne les entend pas, je ne suis pas d'accord : il me semble qu'il les a entendus en grande partie, il a cédé à leurs principales revendications ». Le gouvernement avait certes annoncé la suspension de la taxe sur les carburants… pour l'année 2018. Et l'éditorialiste de conclure : « C'est inquiétant, on est dans un mouvement totalement irrationnel, qui demande le départ d'Emmanuel Macron, qui conteste les élites, mais qui se marginalise aussi ».

Charles Pellegrini surenchérit : « il ne faudrait pas trop verser dans l'angélisme de cette dame qui dit : "on est pacifiques", on a quand même trouvé ce matin 25 cocktails molotov sur un rond-point, si c'est ça le pacifisme… » Puis Laurence Ferrari saisit la perche pour annoncer avec un enthousiasme non dissimulé les détails du dispositif de sécurité « absolument maximum », « hors-normes », « avec des blindés », « inédit depuis mai 68 », mis en place par les autorités qui redoutent « une nouvelle journée d'émeutes et de guérilla urbaine ». La guerre civile n'est pas loin… D'ailleurs « Paris est une ville en état de siège » note Laurence Ferrari.

C'est ensuite à Charles Pellegrini qu'il revient de faire le service avant-vente du dispositif de sécurité et de rassurer les téléspectateurs : « Les saccages de vitrines, les intrusions dans des lieux sanctuarisés, on ne le verra pas ». De son côté, Dominique de Montvalon justifie les menaces de poursuites judiciaires de l'exécutif contre Éric Drouet, l'un des organisateurs des manifestations : « Il n'est jamais trop tard pour que les têtes brûlées retrouvent un peu de bon sens […] c'est préoccupant que ce monsieur ait pu se permettre de tenir depuis si longtemps des propos inconsidérés et virtuellement séditieux : "où faut-il aller ? À l'Élysée. Pourquoi faire ? Pour y rentrer" » Et Bruno Dive de rebondir : « il a eu le temps de faire des dégâts dans d'autres têtes ». Heureusement que CNews est là pour remettre de l'ordre dans les têtes.

Le déploiement des forces de l'ordre dans Paris constitue également la plus grande partie de l'ordre du jour de BFM Story, l'émission de la fin d'après-midi. Celle-ci est rythmée par le commentaire et la répétition à l'envi de plusieurs éléments de la communication gouvernementale : le nombre de policiers et de gendarmes déployés dans le pays et plus spécifiquement dans la capitale, mais aussi le « changement de stratégie » pour le maintien de l'ordre pendant les manifestations parisiennes du samedi. Sans oublier les véhicules blindés dans la capitale, véritables stars du week-end sur la chaîne d'information en continu.

Ce sont ici le présentateur Thomas Misrachi et la correspondante police-justice de la chaîne, Cécile Ollivier, qui assurent le service avant-vente du dispositif policier. Avec parfois une familiarité déroutante : alors que Cécile Ollivier détaille les caractéristiques des fameux blindés ou VBRG (Véhicule Blindé à Roues de la Gendarmerie) et revient sur les déclarations de Castaner qui, assure-t-elle, « s'est senti obligé de préciser que ce n'était pas des tanks, ce n'était pas l'armée, mais ça a déjà été utilisé dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes », Thomas Misrachi l'interrompt en connaisseur : ce ne sont pas des tanks, mais « ça ressemble évidemment aux VAB [4] qui sont utilisés dans l'armée ». Tout est plus clair. À l'écran, les images de blindés en action à Notre-Dame-des-Landes ou en entraînement avec des militaires tournent en boucle :




Dans le droit fil de la communication officielle, on nous assure que la semaine précédente, « Paris a été mis à sac » et qu'il ne faut donc plus prévoir une « manifestation classique » mais bien craindre une « émeute ». Le recours aux blindés, commenté en long et en large, devient alors non seulement le symbole de la « mobilisation » des autorités, mais témoigne également de l'ampleur de la menace qui est anticipée. Jérôme Poirot, présenté comme ex-adjoint du coordonnateur national du renseignement et auteur du Dictionnaire du renseignement, est d'ailleurs là pour le rappeler : « Il faut adapter la riposte à la menace. La menace est très élevée ». Et que l'on se rassure : les blindés « sont adaptés au niveau de menace qui a été évalué pour demain. »

Mais les journalistes et les invités en plateau ne se limitent pas à légitimer le dispositif matériel mis en place pour le lendemain. Ils s'emploient, pendant les deux heures que dure l'émission, à reprendre et à justifier ledit « changement de stratégie » des forces de l'ordre. D'abord en martelant que les policiers et les gendarmes suivront « le mot d'ordre [qui] est de faire un dispositif qui soit beaucoup plus mobile, beaucoup plus réactif ». Ensuite en présentant ce qui apparaît comme le résultat de cette mobilité accrue des forces de l'ordre : il s'agira le lendemain, nous explique Cécile Ollivier, « d'aller au contact, d'aller chercher, extraire les casseurs, les séparer du reste de la foule et de faire des interpellations. » La journaliste s'appuie ainsi sur la communication gouvernementale pour annoncer et justifier le fait que « des interpellations massives sont à attendre ». De fait, les interpellations furent effectivement « massives » au cours de cet « Acte IV »… mais également contestées par des avocats, notamment pour leur caractère préventif et irrégulier. Un aspect qui ne pose aucun problème à Thomas Misrachi, persuadé d'anticiper les attentes (forcément sécuritaires) des téléspectateurs :

Thomas Misrachi : Une question toute bête que peut-être nos téléspectateurs se posent : le ministre annonce des violences pour demain, n'y a-t-il pas moyen de prévenir plutôt que de guérir ? C'est-à-dire d'identifier les fauteurs de trouble et de les interpeller, ou de les canaliser avant qu'ils ne passent à l'acte ? [On voit et on entend une élue LR du XVIème arrondissement présente en plateau répondre « bien sûr »]

Jérôme Poirot : Ah ! Le ministre n'a pas dévoilé toutes ses cartes, mais il est vraisemblable qu'en amont il y ait un certain nombre de choses qui soient faites pour éviter qu'un certain nombre d'individus dangereux soient présents à Paris demain.

Cécile Ollivier : Il y a eu des interpellations déjà hein, il y a eu 6 interpellations entre hier et aujourd'hui, (…) des gens qui ont été identifiés comme ayant participé aux violences de la semaine dernière, parce que la police a beaucoup travaillé notamment avec la vidéosurveillance et donc ces personnes ont été placées en garde à vue pour association de malfaiteurs en vue de commettre un délit. Christophe Castaner a également parlé de quelqu'un qui aurait été interpellé parce qu'il appelait sur Facebook à tuer des policiers, à faire tomber la République, on a trouvé chez lui deux armes de poing (…) et puis il y a toutes les personnes qui sont passées en comparution immédiate cette semaine pour avoir participé… [elle lève les yeux au ciel] alors à des degrés divers hein, certaines s'étaient simplement rendues à la manifestation, mais en tout cas elles ont toutes été condamnées à une interdiction de paraître à Paris pendant un an. Après j'ai envie de vous dire, c'est pas la police qui peut tout dans cette affaire, hein c'est… elle ne fait qu'écoper le bateau !

Aucun problème, nous dit-on, on peut tout à fait « prévenir plutôt que guérir ». Les personnes passées en comparution immédiate pour s'être « simplement rendues à la manifestation », et qui se sont retrouvées interdites de « paraître à Paris pendant un an » apprécieront le peu de cas qui est fait d'elles…

Dans la table ronde qui suit, on croise quelques éditorialistes parmi lesquels Alexandre Devecchio, jamais avare d'analyses fantasques. Ce soir-là, sa performance consiste à fustiger pêle-mêle et en un temps record la « très grande violence dans ce pays depuis des années » qu'il situe bien entendu « dans certains quartiers », accrochant au passage le fait de « légiférer sur la fessée », « l'invention de nouvelles taxes », les « casseurs professionnels » et les « racailles » qui viendraient « s'agréger aux gilets jaunes ». Après cet intermède halluciné, retour au sujet principal, qui n'est visiblement pas encore épuisé : Thomas Misrachi demande au général Bertrand Cavallier, présenté comme un ancien commandant du centre d'entraînement des forces de gendarmerie, de donner son avis sur le « changement de stratégie » des forces de l'ordre. Ce qu'il fait, en justifiant sans surprise les éléments annoncés par le gouvernement. Mais comme un bonheur n'arrive jamais seul, il assortit son commentaire de quelques conseils pour « les médias ». Le dispositif policier de l'« Acte III » des gilets jaunes, dit-il, « n'était pas assez réactif. » Et il ajoute :

Il faut dire aussi que quand les dispositifs sont trop réactifs, l'opinion publique, les médias parfois peuvent s'émouvoir. D'ailleurs, s'agissant des médias, il faudra bien contextualiser demain les interpellations : il va y avoir demain des actions qui seront dynamiques, offensives, donc avec des prises d'images. Ces prises d'images peuvent après donner lieu à des interprétations, donc il faut savoir ce que l'on veut. En l'occurrence, tout le monde veut que les violences cessent. Ce sont les conditions au retour à la normale, à l'exercice d'un bon fonctionnement de la démocratie. Donc demain les actions, il y aura des actions d'interpellation (…) dans le cadre de la loi, toujours très graduées s'agissant de l'emploi de la force.

Bref un conseil amical : médias, soyez aux ordres, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs – ni visiblement de maintien de l'ordre sans casser « graduellement » quelques manifestants… Les représentants des forces de l'ordre, même parfois en uniforme, n'ont pas manqué sur les plateaux de télé ces dernières semaines. Mais cette intervention expose bien la force prescriptive du discours suscité et nourri par le cadrage de l'émission. Le général, en effet, annonce – et concède, d'une certaine manière – qu'il y aura des « prises d'image » sur les actions des forces de l'ordre, et dans le même temps il s'efforce d'en désamorcer par avance toute critique. Ou plutôt : il délégitime toute critique des agissements des forces de l'ordre qui prendrait appui sur ces images. Le travail des médias, dit-il, doit être de « contextualiser » les interpellations sans céder à l'émotion ni à l'interprétation – « contextualiser » n'étant ici qu'une autre manière de « rappeler la communication officielle » justifiant et soutenant a priori toute intervention des forces de l'ordre.

Plus tard dans la soirée, dans BFM Week-end, c'est toujours la même petite musique qui se joue sur le plateau. Et lorsque la présentatrice s'interroge sur une possible dramatisation de la situation par le gouvernement, « l'expert » du plateau, issu d'un institut droitier, s'empresse de la justifier : « Il y a dramatisation parce que le risque n'est pas nul ». Et de poursuivre, avec une édifiante expertise vestimentaire : « Nous l'avons vu deux samedi de suite, cachés derrière des gilets jaunes […] des chemises noires, des chemises brunes, des chemises rouges qui veulent faire la révolution et qui ne veulent pas une évolution du pays. »

L'expert, enfin, est à deux pas d'enfiler son treillis : « Donc à des actes révolutionnaires, que peut-on opposer ? Des prières gentilles, des suppliques du président de la République ? Non, il faut envoyer la trou… il faut envoyer le gendarme, bien sûr ». Et lorsqu'un gilet jaune de l'Essonne, présent sur le plateau, fait mine d'évoquer son expérience de la violence de la police lors de précédentes manifestations, la présentatrice s'empresse de la justifier (« mais parce que des casseurs s'étaient mêlés à vous ? ») ou de lui formuler la traditionnelle injonction à condamner les violences… des manifestants (« attendez, est-ce que vous dénoncez la violence de certaines personnes qui mettent un gilet jaune et qui vont à l'affrontement des forces de l'ordre ? »).

Après 23h30, c'est un « spécialiste des questions de sécurité » qui livre une expertise toute en finesse sur les casseurs : « des gilets jaunes radicalisés, des ultras de l'ultradroite et de l'ultragauche et un certain nombre d'individus qui viennent plutôt de banlieue pour du pillage ». Et l'expert d'espérer « à titre personnel » que les gilets jaunes ne monteront pas sur Paris. Le plateau n'en a pas fini de frissonner, puisqu'on apprend l'existence « d'un certain nombre d'appels qui ont été lancés sur les réseaux sociaux, y compris d'organisations terroristes, en l'occurrence l'Etat islamique qui appelle à taper demain ». On espère tout de même que les gilets jaunes ne vont pas prêter allégeance à Daesh. Plus classiquement, l'expert vante le déploiement « massif » des forces de sécurités et les dispositifs « plus répressifs » pour conclure avec satisfaction : « on est complètement prêts à faire face ». BFM-TV et policiers, même combat ?


***


Comme le note un commentateur sur le plateau même de BFM-TV, la communication alarmiste du gouvernement sur les manifestations prévues le 8 décembre a vocation à justifier par avance une répression d'ampleur, mais aussi à dissuader un maximum de manifestants de se rendre dans les manifestations. Or force est de constater que les chaînes d'information en continu, la veille de la manifestation du 8 décembre, ont largement joué le jeu des autorités. En remâchant les éléments de langage policier, en donnant du crédit aux outrances de la communication gouvernementale (comme lorsqu'elle évoque des manifestants venant pour « tuer »), elles ont contribué à construire, avec le gouvernement, un récit anxiogène autour des mobilisations. Et donné une belle démonstration d'un journalisme de maintien de l'ordre aux accents résolument policiers.


Lucile Dumont et Frédéric Lemaire


[1] Les différentes citations ainsi que celles qui suivent sont issues de cet article de l'Obs daté du 6 décembre.

[2] Voir par exemple cette interview.

[3] Voir par exemple cet article.

[4] Véhicule de l'avant blindé

Avec la réforme, « les justiciables aisés auront une justice à leur service, les classes populaires en seront exclues »

Des algorithmes remplaçant les juges pour trancher des litiges mineurs ; des procès à distance, et déshumanisés, via la visioconférence ; des gardes à vue décidées par des policiers sans accord écrit d'un juge ; des plateformes numériques privées pour régler à l'amiable des litiges ; un accès à la justice trop onéreux pour les classes populaires… Science-fiction ? Aucunement : il s'agit de la réforme de la justice portée par la Garde des Sceaux Nicole Belloubet et discutée à l'Assemblée nationale. Sa « justice (...)

- Décrypter / , , , , ,

Face aux poursuites-bâillons ou au « secret des affaires », participez à notre travail d'information

Basta ! a une nouvelle fois été relaxé face au groupe Bolloré qui nous attaquait encore une fois en diffamation. C'est donc le 4ème procès en deux ans que nous gagnons, dans l'attente d'une 5ème audience puisque Bolloré a décidé de faire appel. Cet acharnement judiciaire intervient dans un contexte où le « secret des affaires » est devenu la règle, où les poursuites-bâillons contre des journalistes ou des lanceurs d'alerte se multiplient. Ces menaces n'entravent en rien notre détermination à poursuivre notre (...)

- Chroniques / ,

Le kaki au presse-purée

C'est un petit bouquin qui pèse pas lourd mais en envoie. Tristan Léoni est l'auteur de Manu militari ? – Radiographie critique de l'armée [1]. Il se demande entre autres pourquoi la Grande Muette a disparu des écrans radars de la critique sociale. Éléments de réponse.

Par Caroline Sury {JPEG}

***

Qu'est-ce qui t'a amené à t'intéresser à l'armée ?

« Tout d'abord, je ne suis pas issu d'une famille d'officiers, si ça peut en rassurer certains. Depuis gamin, la question militaire m'intéresse. J'ai toujours lu des bouquins sur le sujet, notamment ces affreuses revues militaires qu'on trouve en kiosque. Avec le temps, j'ai acquis une certaine familiarité avec la question... Mais pas pour autant de sympathie, puisque adulte je ne me suis pas engagé dans l'armée mais dans l'anarchisme ! Donc forcément dans l'antimilitarisme. »

Concernant les motivations de ton bouquin, tu fais le constat d'un désintérêt et d'une profonde méconnaissance de l'armée au sein des « milieux radicaux ». Comment expliques-tu cela ?

« Depuis la fin de la conscription, l'armée ne fait plus partie de notre quotidien. J'ai grandi dans une ville de province où était caserné en plein centre un régiment d'infanterie d'un millier d'hommes avec plusieurs parcs d'équipement en périphérie, ainsi qu'un bureau de recrutement. Aujourd'hui, tout a disparu. Quand j'étais gamin, au commencement des années 1980, on croisait des uniformes partout. Si tu prenais le train, il n'était pas rare de voyager avec des militaires, et même les auto-stoppeurs étaient fréquemment des bidasses. Jusqu'au début des années 1990, des centaines de milliers de jeunes hommes étaient obligés de passer un an dans une caserne en treillis et avec un fusil. Les militants d'extrême gauche ou les anarchistes essayaient, comme beaucoup d'autres, de se faire réformer. Certains devenaient objecteurs de conscience ou insoumis ; les plus malchanceux partaient sous les drapeaux. Si tu parvenais à éviter la conscription, c'étaient tes copains de lycée ou ton frère qui te racontaient le quotidien du troufion. La critique de l'armée, du moins chez les anars, faisait partie du militantisme de base et les antimilitaristes avaient de fait une certaine connaissance du sujet. Un activisme qui avait son petit écho, en particulier auprès de lycéens et d'étudiants qui avaient la boule au ventre à l'idée de partir faire leur service, et auprès de ceux qui en ressortaient dégoûtés. Tout ça est terminé. L'institution militaire est désormais quelque chose d'extérieur qu'on connaît mal. »

En caricaturant ton propos, on a l'impression que l'armée ne sert plus à grand-chose à part d'outil de com' pour rassurer le populo en période d'attentats, ou sur le plan des Opex [2] quand il s'agit de traquer quelques bandes isolées dans le désert malien...

« Je ne suis pas d'accord. J'ai consacré un chapitre à l'utilisation qui peut être faite aujourd'hui de l'armée française à travers la planète : il ne s'agit évidemment pas de défendre la paix ou d'instaurer la démocratie mais, bien plus prosaïquement, de préserver des intérêts économiques : sécuriser le domaine maritime français (le deuxième au monde), ses ressources, les routes commerciales et d'approvisionnements énergétiques ou bien aider “ nos ” entreprises à conquérir de nouveaux marchés. En Afrique, par exemple, signer des accords de coopération militaire peut favoriser ou accompagner des ententes commerciales – c'est un petit plus que la Chine ne propose pas encore. Si la France fait encore partie des grandes puissances, c'est notamment parce qu'elle peut s'appuyer sur un outil militaire encore assez performant.

Dans l'Hexagone, c'est différent. Mais il faut ici préciser que ce livre, s'il ne traite que de l'armée française, n'est pas une grande monographie exhaustive. C'est un petit format et, dans ces quelques pages, je m'intéresse à la vision qu'on a des militaires en milieu militant. C'est davantage une invitation à “défaire ses idées toutes faites” sur le sujet ; je ne cherche pas à noyer le lecteur sous des flots de chiffres, mais plutôt à lancer des pistes de réflexion pour aller au-delà des caricatures. Du coup, j'évoque sans doute beaucoup ce à quoi elle ne sert pas ; et il est vrai qu'aujourd'hui, en métropole, elle ne sert pas à grand-chose (gendarmerie mise à part). Les militaires sont toujours là, “ au cas où ” une insurrection généralisée éclaterait et mettrait en péril l'État, mais un événement de ce type paraît peu probable à court terme. J'évoque donc beaucoup les fantasmes autour de l'uniforme, par exemple avec Sentinelle. »

L'opération Sentinelle est lancée après les attentats de janvier 2015. Une dizaine de milliers de bidasses sont déployés sur le territoire. Une réponse sécuritaire à « usage anxiolytique » selon toi...

« Oui, car le fait de faire patrouiller des soldats dans les gares n'a aucun intérêt opérationnel dans la prétendue “ lutte contre le terrorisme ”. Cela fait tout au plus baisser le niveau de la petite délinquance dans ces zones, car si on est pickpocket, on préfère aller bosser plus loin... Et ceci bien que ces militaires aient les pouvoirs de police d'un citoyen lambda. Ce que j'explique, et dont se plaignent les officiers, c'est que Sentinelle coûte cher, ne sert à rien et se révèle même contre-productive. Son seul intérêt est “ anxiolytique ” : c'est triste à dire mais beaucoup de personnes sont rassurées et satisfaites d'un tel dispositif. Au moins l'État montre qu'il fait quelque chose ! Un tel déploiement de kaki est peut-être moins efficace que des vigiles, mais il a nettement plus de gueule. »

Un des effets secondaires de la professionnalisation de l'armée a été la fonte drastique de ses effectifs. Tu écris : « Si l'armée française de 2017 affrontait celle de 1987, elle serait battue. » Quelles conséquences sur ses capacités à intervenir à l'étranger ?

« L'armée de conscription était organisée et équipée pour contenir l'assaut des troupes du pacte de Varsovie qui, après avoir traversé l'Allemagne, auraient déferlé sur la France. Il s'agissait alors d'avoir le maximum d'hommes et de matériel pour écraser l'autre en un duel titanesque. Jusqu'aux années 1980, la doctrine de l'armée française se base sur ce schéma, et tout le reste – notamment les théories contre-insurrectionnelles – est perçu comme secondaire. Aujourd'hui, il n'y a plus de menace militaire directe sur la métropole, les forces armées sont avant tout organisées pour des guerres lointaines. Et on ne détruit pas un convoi de pick-up de “ djihadistes ” dans le nord du Mali comme on aurait arrêté une division blindée tchèque dans la trouée de Belfort. Si la France alignait en 1989 plus de 1 200 chars d'assauts, elle n'en a plus aujourd'hui que 400 – Abou Dhabi en a autant – et ce nombre doit être ramené à 200 d'ici à 2025. Mais le volume n'est pas tout. Les soldats français sont malgré tout présents sur de nombreux théâtres d'opération : Sahel, Jordanie, Irak ou même Rojava ! Cela dit, sur les 270 000 personnels de l'armée française, seuls 20 000 se trouvent hors de métropole, dont environ 7 000 en Opex. Pourtant, comme je l'explique, les limites humaines, matérielles et budgétaires de l'armée sont presque atteintes, elle est à deux doigts du burn-out. Un tableau qui devrait réjouir les antimilitaristes. »

On dit que les opinions publiques occidentales ne supportent plus la mort de leurs soldats. D'où une raréfaction des interventions au sol. Mourir, pour un soldat, ne fait plus partie des « risques du métier » ?

« Les Occidentaux ne sont plus habitués à la guerre, la mort, la violence et les bombardements. Des choses très lointaines, au propre comme au figuré. Lorsque la radio annonce que “ nous ” avons libéré Mossoul ou Raqqa de l'État islamique, je me demande combien d'auditeurs comprennent que “ nous ” avons aussi rasé les trois quarts de ces villes par des bombardements et tué une partie des habitants... Quand un militaire occidental meurt, ça nous revient à la figure, il y a comme un bug. En 2008, en Afghanistan, une embuscade coûte la vie à dix soldats français : c'est un drame national et les familles portent plainte pour “ mise en danger de la vie d'autrui ”... Les autorités doivent donc prendre en compte l'opinion publique. Mais il faut se rappeler que durant la guerre d'Algérie, dix militaires étaient tués chaque jour, souvent des conscrits. Et on comptait 900 tués chaque jour entre 1914 et 1918 ! Aujourd'hui, ces considérations relèvent surtout de gouvernements et d'habitants de pays riches dont les armées, par choix, mènent des guerres à l'extérieur de leurs frontières. Les populations des pays où se déroulent les conflits n'ont pas exactement les mêmes préoccupations. »

Par deux fois (en 2012 et 2017), la sénatrice PS de Marseille Samia Ghali a réclamé l'intervention de l'armée dans les quartiers populaires. En 2006, c'était Ségolène Royal qui proposait un encadrement militaire des jeunes délinquants. Ces saillies ne sont-elles qu'un moyen de surfer sur la crispation sécuritaire ?

« Ce genre de déclarations massues donne une image de fermeté qui plaît à certains électeurs. Je passe sur l'idée que l'on pourrait remplacer éducateurs et enseignants de collège en manque d'autorité par des personnes formées pour faire la guerre... Ce n'est pas très sérieux. On l'a encore vu avec le projet de Macron de restaurer un service national universel : cela n'a pas manqué de réveiller adversaires et partisans de la conscription, alors que dès le départ cette proposition avait tout d'une baudruche médiatique qui n'a pas manqué de se dégonfler.

La Une du n°169 de "CQFD", illustrée par Cyop&Kaf {JPEG}

Quant à la question d'une intervention de l'armée dans les dits “ quartiers populaires ”, où vivent notamment des prolétaires issus de diverses vagues d'immigration, elle relève de beaucoup de fantasmes. Et en révèle autant. Notamment cette idée assez répandue qui voudrait que dès aujourd'hui, et demain davantage, ce soit la guerre d'Algérie qui se poursuive dans ces quartiers. Cette vision, que je critique sous plusieurs angles dans mon livre, me paraît assez dangereuse et, de plus, ne repose sur rien de bien solide. Il faut, dès lors, se demander à quoi pourrait bien servir un déploiement militaire dans ces quartiers. À réduire le commerce de shit ? À faire baisser l'absentéisme scolaire ? Si c'est pour stopper des émeutes, l'État n'a besoin que de CRS entraînées et bien équipées ; les policiers qui se plaignent régulièrement, pas seulement de manque d'effectifs mais aussi du manque de moyens et de soutien de leur hiérarchie ou de la justice, ne demandent pas à être épaulés par l'armée. Des patrouilles de soldats seraient aujourd'hui aussi “ utiles ” en banlieue que dans les gares... Et puis il ne faudrait pas croire que l'État ne dispose que d'un volet sécuritaire ; d'autres dispositifs existent pour assurer et acheter la paix sociale dans ces quartiers : clientélisme, subventions, associations, drogue ou religion. Tout est bon pour que n'éclate pas une nouvelle révolte de jeunes prolétaires similaire à celle de 2005, et surtout qu'elle ne s'étende pas à d'autres secteurs géographiques et à d'autres couches de la population. »

Propos recueillis par Sébastien Navarro

[1] Éditions Le Monde à l'envers, 2018.

[2] Opex : Opérations extérieures.

Le monde frissonne

Le monde frissonne. Le monde a froid. Un vent glacial se lève et souffle. Il nous vient des États-Unis, de Hongrie, d'Italie, du Brésil, de Pologne. C'est un vent qui souffle sur les braises de la pauvreté, de la précarité, du déclassement et de la misère. Il gonfle les voiles du sexisme, de la misogynie, du racisme, de la xénophobie, de l'antisémitisme et distille la haine de l'autre.

Il est toujours nécessaire de rappeler les propos de Trump, proférés en 2005, concernant les femmes : « Quand vous êtes une star, [les femmes] vous laissent faire, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, les attraper par la chatte, faire ce que vous voulez. ». Ce sexisme débridé, ce manque de respect élémentaire à l'encontre des femmes, préfigurent la suppression de leurs droits. Les féministes états-uniennes ne s'y sont pas trompées, elles qui ont organisé les Women's March le jour même de l'investiture du tout nouveau Président en janvier 2017. Depuis, Trump poursuit son entreprise de destruction systématique des droits de tous et de toutes. La récente nomination du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême,en dépit d'accusations d'agression sexuelle, vise ainsi entre autres à revenir sur le droit à l'avortement.

Si le chef de la première puissance mondiale se permet ces propos et ces actes, d'autres lui emboîtent le pas, encouragés par le tour d'Europe des partis d'extrême-droite de son ancien conseiller stratégique, Steve Bannon.

Viktor Orban, également proche de Poutine et premier ministre de Hongrie, a une opinion rétrograde des femmes. Il a fait modifier les manuels scolaires et on y apprend désormais que « les garçons et les filles [...] n'ont pas les mêmes capacités physiques et aptitudes intellectuelles » (Nouvel Obs du 8 avril 2018) et que les femmes doivent s'occuper de la maison, de la cuisine et des enfants. Il s'attaque aussi à l'avortement, mais « par la bande ». Ainsi, il a fait inscrire dans la loi fondamentale (la Constitution hongroise) que « la vie humaine est protégée dès le moment de la conception ». On sait où cela mène : l'interruption volontaire de grossesse devient un acte « criminel ». Orban lance aussi des enquêtes pour dénoncer l'activité des cliniques qui pratiquent des avortements médicamenteux. En octobre il a interdit que les études de genre soient enseignées à l'Université.

En Italie, en ce moment, un sénateur réactionnaire de la Ligue du Nord, au pouvoir, Simon Pillon, anti-avortement et contre le mariage homosexuel, a déposé un projet de loi en vue de modifier le droit de la famille sur les couples divorcés et la garde des enfants. Ce projet de loi vise à garantir « la garde partagée » et « la biparentalité parfaite ». Il prévoit une médiation familiale obligatoire. Selon ce texte, les enfants seraient à temps égal chez les deux parents. La pension alimentaire serait supprimée et remplacée par une somme égale, répartie entre les deux parents. Bien sûr, ce sont les femmes qui vont subir ces mesures puisque leurs salaires sont bien moindre que ceux des hommes. Des manifestations du mouvement féministe, des syndicats, et des associations homosexuelles ont eu lieu le 10 novembre pour protester contre ce projet de loi.

En Pologne, le gouvernement ultraconservateur du parti Droit et Justice (PiS), cherche sans cesse à réduire le périmètre déjà bien restreint de l'avortement. Suite à de très importantes manifestations féministes, il avait dû reculer en octobre 2016 dans sa volonté de l'interdire totalement. Un an plus tard, il a cependant recommencé. L'avortement est illégal en Pologne sauf dans trois exceptions : en cas de viol, de danger pour la mère, ou de malformation du fœtus. C'est cette dernière exception que le PiS voulait supprimer en mars dernier. Or 95% des avortements sont pratiqués selon ce motif. Il s'agissait donc bien de vider un droit fondamental de sa substance. En outre, le Président, Andrzej Duda, songe à interdire la « propagande homosexuelle » dans les établissements scolaires (Têtu, 12 novembre 2018). Auparavant, un évènement pro-LGBT qui devait se tenir dans deux cents écoles polonaises, avait été interdit fin octobre.

Ce qui se passe au Brésil rappelle également les manières de Trump. Jaïr Bolsonaro vient d'être élu et, pas encore entré en fonction, tout le monde sait déjà que c'est un fieffé misogyne. Profitant des « affaires » concernant ses concurrent.e.s de gauche et du centre, il est élu malgré les mobilisations historiques des femmes. Il a séduit par sa posture « antisystème » une partie de la classe moyenne, aidé en cela par les évangélistes et les marchés financiers. Largement inspiré de la dictature néolibérale qui a sévi au Brésil jusqu'en 1985, ses idées étaient pourtant largement minoritaires il y a encore quelques mois, et il était connu pour être relayé depuis des années par les chaînes de télévision, un « bon client » qui faisait le buzz médiatique par des propos sexistes, racistes ou homophobes. N'est-ce pas lui qui déclarait à la députée Maria do Rosário en décembre 2014 : « Je ne te violerai pas. Tu ne le mérites même pas ». Ou bien beaucoup plus récemment : « J'ai eu quatre fils et, pour le cinquième, j'ai eu un moment de faiblesse et c'est une femme qui est sortie. » (discours au Club hébraïque, Rio de Janeiro, 3 avril 2017). Il est aussi lesbophobe : « Grosse gouine », se permet-il lors d'un discours au parlement à l'intention de Eleonora Menicucci, ministre du droit des femmes, du gouvernement de Dilma Roussef (Parti des travailleurs, PT), le 1er avril 2013.

Aucun doute, le combat contre les droits des femmes, des lesbiennes et des homosexuels est très clairement à l'agenda de ces extrêmes droites au pouvoir.

Le cas brésilien est particulièrement riche d'enseignement à l'orée des élections européennes. De la manière la plus évidente, le programme économique du candidat s'articule avec les exclusions de toutes sortes. Or en Europe, les débats s'engagent également sur cette voie. La Ligue au pouvoir en Italie n'entend pas remettre en question les programmes de privatisation et de concurrence par exemple. On se souvient également que Marine Le Pen, dans sa tradition familiale et partisane, avait rendu hommage à la patriote Margaret Thatcher.

En France comme dans les pays mentionnés, ce sont largement les extrêmes droites qui soufflent le chaud et le froid sur l'immigration, en imposant leur approche, inspirant au-delà de leur camp, expirant leur haine dans une large partie du spectre politique. Rappelons que personne ne migre de gaîté de cœur. Toutes et tous fuient la guerre, les épurations ethniques, les catastrophes climatiques, la famine, la misère. Et pour les femmes et les filles, en plus de tout cela, les menaces pour leur intégrité corporelle et physique et l'excision. L'immigration fait partie de l'histoire du monde. On ignore ou on veut oublier que les migrations se font d'abord vers les pays limitrophes, et pas seulement en temps de guerre. En 2015, sur 60 millions de personnes déplacées, réfugiées ou demandeuses d'asile dans le monde, l'Europe accueille 3,5 millions de réfugié.e.s. Les autres, la majorité, s'établissent au Moyen-Orient, en Afrique ou en Asie. Nous ne sommes donc pas « envahi.e.s » par les migrant.e.s, contrairement à ce que voudrait faire croire la propagande des extrêmes droites. Boucs émissaires, les migrant.e.s seraient soit disant les causes de tous nos maux, de la misère, de la pauvreté, du chômage.

En face, on constate qu'Emmanuel Macron fabrique une opposition binaire entre son idéologie et l'extrême droite, biffant d'un trait de plume toutes les autres oppositions. Pourtant, c'est à son tour après d'autres d'orchestrer la casse des services publics et son gouvernement mène des actions extrêmement dures et arbitraires vis-à-vis des migrant.e.s (durcissement des conditions pour l'obtention du droit d'asile, renforcement des contrôles aux frontières, reconduites à la frontière, y compris de mineur.e.s...). Pas à proprement parler une politique qui combat le Rassemblement National mais qui reprend plutôt ses thèmes de prédilection. Tout cela montre un « progressisme » dont il se réclame, qui n'en est pas un, et relève d'une condamnation en paroles plutôt que d'actes concrets et de politiques effectives.

Or rien n'est pire dans la lutte contre les extrêmes droites que de vaines paroles.

Macron, qui se dit donc « progressiste et patriote », instrumentalise la montée des extrêmes droites pour se maintenir au pouvoir et dénonce leur « nationalisme ». Ces dernières le qualifient de « mondialiste » et profite de la misère et le déclassement qu'il provoque pour prospérer. Il est urgent de sortir de cette spirale infernale de la concurrence.

Les sinistres apportent donc des mauvaises réponses à de mauvaises questions. Ce sont les atteintes aux droits fondamentaux, à leur universalité et à leur effectivité, qui créent des situations barbares, permettant ensuite les instrumentalisations les plus éhontées. Il s'agit au contraire d'insuffler une pensée de la liberté, de l'égalité, de la solidarité et de la défense de la dignité de chaque être humain, quelle que soit sa situation. D'autres politiques sont ainsi possibles, appuyées sur la justice sociale et la redistribution des richesses, portées par le souffle de l'égalité entre les femmes et les hommes.

Des personnes interpellées par la police pour avoir secouru des exilés en détresse dans les Alpes, par -15°C

Alors que le froid hivernal saisit les Alpes, des citoyens ont été arrêtés par la police en fin de semaine dernière alors qu'ils portaient secours à des exilés en détresse. Un collectif réunissant plus de 100 organisations et personnalités sonnent l'alerte. Les maraudes permettent de sauver des vies, rappellent-ils. Il est temps de mettre fin à la criminalisation des aidants mais surtout aux politiques migratoires meurtrières. Nous relayons leur alerte.
Nouvelles arrestations de maraudeurs dans les (...)

- Débattre / ,

Montreuil (93): compte-rendu du procès de l’Écharde

Le mardi 4 décembre 2018, le squat « l’Echarde » était assigné au tribunal d’instance de Montreuil pour une procédure d’expulsion. Le tribunal ayant malencontreusement été touché par un incendie volontaire (pour notre plus grand plaisir), le procès a eu lieu dans une petite salle prêtée par la mairie pour l’occasion. Nous sommes, en compagnie du Jardin d’Alice, assignés en justice par l’EPFIF (qui voyait dans le même temps son colloque perturbé dans les locaux du Monde). Alors qu’on devrait s’attendre à devoir affronter les plaignants (l’EPFIF), c’est l’avocat du Jardin d’Alice qui nous a le plus attaqué. Maître Marc Ganilsy, défenseur de nombreux « squats d’artistes », n’a en effet pas caché l’opposition de nos pratiques, affirmant (très justement) que nous sapions « 15 ans de son travail sur les conventions ». Le conventionnement, théorisé par Ganilsy comme « l’urbanisme temporaire », est une pratique anti-squat et une arme de gentrification permettant à des propriétaires de se faire payer un loyer par les artistes plutôt que d’embaucher des vigiles ou de remettre dans le giron de lÉtat des occupant-es rrresponsables. Rapidement à cours d’arguments juridiques, l’avocat du Jardin d’Alice a choisi la stratégie de la terreur, affirmant à la juge que nous étions « des personnes dangereuses », et que l’Écharde était « l’antichambre de l’Acte IV » [des Gilets Jaunes]. Ce n’est pas le cas, mais peut-être pour un prochain acte ?

Nous aurons le rendu de la décision le 4 janvier. En attendant, il est toujours possible de faire vivre le lieu en participant aux événements (voir le programme de décembre) ou en se rendant à l’AG du lieu touts les dimanches.

Squat partout !

Dossier VISA n°5 : Ces gilets bruns qui polluent les gilets jaunes

L'objectif de ce dossier est d'informer les militants syndicaux et du mouvement social sur les projets de manipulation visant à récupérer et dénaturer le mouvement des « gilets jaunes ». Nous voulons éclairer les méthodes employées par les différentes « factions » de l'extrême droite, qu'elles soient institutionnelles comme, entre autres, le Rassemblement National (RN) et Debout la France (DLF), ou groupusculaires avec des références assumées à l'idéologie fasciste et antidémocratique (Identitaires, GUD, royalistes…).

en lire plus

18 décembre : Journée Internationale des Migrants

 

Liberté et Égalité des droits !

Nous, Collectifs de Sans-papiers et MigrantEs, Syndicats, Associations et Marche des Solidarités appelons à des manifestations et rassemblements dans tout le pays le 18 décembre à l’occasion de la Journée Internationale des MigrantEs.

Nous marcherons toutes et tous ensemble, contre la montée des nationalismes, des racismes et des fascismes qui s’étendent sur l’Europe et le monde.

Nous marcherons aux flambeaux en mémoire des dizaines de milliers de femmes, hommes et enfants mortEs sur les routes de la migration victimes des frontières et des politiques anti-migratoires des gouvernements des pays les plus riches de la planète et de leurs complices.

Nous marcherons pour en finir avec ces mortEs, pour la liberté de circulation et la fermeture des centres de rétention.

Nous marcherons contre l’idée que l’immigration crée du dumping social, pour la régularisation des sans-papiers et pour l’égalité des droits.

Nous marcherons pour la ratification par la France de la « convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille » adoptée par l’ONU le 18 décembre 1990 et qui vise à garantir l’égalité de traitement entre travailleurs français et immigrés.

C’est la précarisation générale, la remise en cause des acquis sociaux par les politiques d’austérité menées par nos gouvernants qui nourrissent les sentiments de mal-être et de repli sur soi dans la population. C’est en luttant ensemble que nous pourrons nous battre efficacement pour une société meilleure et égalitaire.

Signataires :

CESP Paris1, CISPM, CSP 17-St Just, CSP59, CSP75, CSP92, CSP93, CSP95, CSP Paris 20, Collectif Schaeffer Aubervilliers, CTSP Vitry, Droits Devant !!, Intégration 21, CGT, CNT, CNT-SO, Emancipation tendance intersyndicale, FSU, SAF, Syndicat de la Magistrature, Syndicat de la Médecine Générale, UEKF, UNEF Paris1, Union syndicale Solidaires, 100 pour 1 Vienne, Accueil de merde, Accueil des réfugiés dans le Cap, Act For Ref, ActUp-Paris, AC !, Ah Bienvenus Clandestins !, Alternatives et Autogestion 06, AIDES, Artisans du monde 06, Asil accueil 88, Assemblée des blessé-e-s, Association Bread and Roses, Association « Chemins Pluriels », ACORT, ACTIT, Association collégiale l’Aubière (35), ADN, ADTF, AFAPREDESA, AFD International, AFJD, AID, ALIFSI, AMDH-Paris /IDF, AMF, AIDDA, Association Jarez Solidarités, Association Kolone, Anafé, Amnesty international Nimes, Association Pour la Paix en Syrie, APICED, ASEFRR, ASIAD, Association Stop Précarité, ATF, ATMF, ATTAC, Association Unjourlapaix, Auber sans la peur, Autremonde, Bagagérue, Centre d’Information Inter-Peuples, CRID, Cercle de silence d’Hazebrouck, Cercle Louis Guilloux, CIMADE, Citoyens solidaires 06, Collectif 20eme Solidaire avec tou.te.s les migrant.e.s, Collectif Accueil Migrants Valfleury, CAPJPO-EuroPalestine, Collectif aide aux réfugiés d’Epone et alentours, Collectif 3 C, Collectif Chabatz d’Entrar, Collectif citoyen Bevera, Collectif Faty Koumba, Collectif Fontenay diversité, Collectif inter-associatif du Livre Noir de St Denis, Collectif Justice & Libertés 67, Collectif Justice et Vérité pour Babacar, CIVCR 94, Collectif JUJIE, Collectif Les Voisins Solidaires de Versailles, Collectif Loire « Pour que personne ne dorme à la rue », Collectif migrants 44, Collectif Migrants 47, Collectif Migrants 83, Collectif Migrants Isère, Collectif migrants bienvenue 34, Collectif Outils du soin, Collectif poitevin « D’ailleurs Nous Sommes d’Ici », Collectif pour l’avenir des foyers, Collectif pour l’égalité des droits-rive droite 33, Collectif réfugiés du Vaucluse, Collectif respect des droits des étrangers – solidarité migrants Pau, Collectif Romeurope du Val Maubuée, Collectif Rosa Parks, Collectif Sarthois « Pour une Terre plus Humaine », Collectif Solidarité Migrant-es Paris Centre, Collectif Sorbonne Sans Frontières, collectif de soutien aux migrants de Bégard, Collectif de soutien migrants Nantes, Collectif de soutien de l’EHESS aux sans-papiers et aux migrant-es, Collectif de soutien aux sans-papiers du Trégor, Collectif Urgence Welcome de Mulhouse, Collectif Vérité et Justice pour Lamine Dieng, Collectif Vigilance pour les Droits des Etrangers 12ème, Comité d’Accueil 72, CADTM, CCFD -Terre solidaire 93, CDKF, Comegas, Comité de Soutien aux Migrants du Goelo, CRLDHT, Coordination iséroise de solidarité avec les étrangers migrants, D’ailleurs Nous Sommes d’Ici 67, DTC, Des Lits Solidaires du Havre, DIEM25, DAL, DIEL, Éducation.World 86, EGM 58, Emmaüs International, Emmaüs France, FASTI, FCPE Nice, FEP, FETAF, FTCR, Fondation Frantz Fanon, Football Club Phenix de Versailles, Fraternité Douarnenez, FUIQP, Grèce France Résistance, GISTI, Habitat et Citoyenneté, ICARE 05, Identité plurielle, Infléchir, IPAM-Cedetim, La Boussole 02, La cabane juridique, LCD, L’Auberge des Migrants, Le Mouvement de la Paix, Le paria, LDH, MAN, MDS, MDDM, MRAP, Organisation de Femmes Egalité, Paris d’Exil, Planning familial 06, Planning familial de Paris, Réseau AMY, Réseau Chrétien-Immigrés, RESF, REMCC, RESOME, Réseau européen pour une santé mentale démocratique, Réseau Foi et Justice Afrique Europe, Réseau IDD, Réseau RITIMO, RUSF Paris1, RUSF Paris 8, Romans International, Roya citoyenne, Survie, Système B, TADAMOON, Tous Citoyens!, Tous Migrants, TPC Maison Solidaire, Sos Racisme de la Vienne, UJFP, United Migrants, UNRPA Paris, UTAC, Un Toit C’est Tout, Utopia56, Vallées solidaires 06, Vies Volées, Voix des Migrants, Welcome Poitiers, WISE, Yvelines Entraide, ZSP18, Instants Vidéo Numériques et Poétiques, Revue A, Revue Vacarme

AL, Ecologie Sociale, Ensemble, EELV, FA, Mouvement ECOLO, NPA, PCF, PCOF, PIR, Réfugiés-Migrants FI 35, SKB, Unité Populaire Paris, UPC-MANIDEM,

Réchauffement climatique : l'État français attaqué en justice pour « carence fautive »

L'État français comparaitra t-il bientôt au tribunal ? Quatre organisations non gouvernementales – Notre Affaire à Tous, Greenpeace, la Fondation pour la Nature et l'Homme, et Oxfam – ont décidé d'attaquer l'État pour « carence fautive » du fait de son « incapacité à mettre en œuvre des mesures concrètes et effectives » pour lutter contre le changement climatique. Pour rappel, la France s'est engagée dans le cadre de l'Accord de Paris signé en 2015 à « tout mettre en œuvre pour contenir la hausse des (...)

- En bref / , , ,

Espagne : percée de l'extrême-droite, désillusion à gauche et abstention record des classes populaires

Des élections régionales anticipées se sont déroulées début décembre en Andalousie, dans le sud de l'Espagne. Pour la première fois depuis la fin de la dictature franquiste, des élus d'un parti d'extrême-droite, Vox, vont siéger dans un parlement régional. Ni Podemos, ni le Parti socialiste espagnol n'ont réussi à générer « de l'envie et de l'espérance ». Décryptage.
Le parti d'extrême droite Vox s'est imposé comme la grande surprise des élections régionales anticipées en Andalousie début décembre. Avec près de 400 (...)

- Décrypter / , , ,

Médias français : qui possède quoi ?

Nous publions une carte du paysage médiatique français, qui permet de démêler l'écheveau des concentrations dans la propriété des grands médias. Cette carte est le fruit d'un partenariat entre Acrimed et Le Monde diplomatique [1].



(cliquer pour agrandir et zoomer)

[1] Quatorzième version d'une infographie évolutive dont la première version a été publiée ici même le 6 juillet 2016.

Fuites, incendies, défaillances dans nos centrales : voici « la météo nucléaire »

Fumées suspectes à Dampierre, défaut d'isolement d'une enceinte de confinement à Chinon, problème sur une piscine à combustibles à Nogent... Comment se portent nos centrales vieillissantes ? Voici « la météo nucléaire » présentée par la Parisienne Libérée, en exclusivité sur Basta !. Avec en prime, un flash spécial sur la situation peu reluisante des centrales nucléaires belges. Le tout, en musique ♫ !
voir sur vimeo - voir sur youtube
[Astrid]
Comment vont nos centrales ? Quels événements fortuits ? (...)

- Résister / , , ,

Exarchia sous pression

Second volet de notre diptyque consacré à la situation migratoire en Grèce [1], où l'arrivée des réfugiés et la « mafia » ont bouleversé le quartier militant d'Athènes.

Photo Daphné Lorin {JPEG}

***

Mai 2018. Exarchia se tend. Pas une première, mais cette fois ce n'est pas contre la police. À la nuit tombée, une quarantaine de cagoulés costauds chassent les vendeurs à la sauvette qui se sont multipliés sur la place centrale, Platia. « On assiste à des pogroms. C'est la quatrième fois en dix jours qu'ils se font brûler leur stand et tabasser », tance Lily.

Revendeurs de clopes, étals à l'arrache, deals en tous genres : selon certains, les réfugiés seraient le pont avancé de la « mafia ». Les premiers éliminés aussi. « Les gens se focalisent sur les réfugiés parce que Platia est bordélique. Ils oublient vite le business tenu juste avant par les Albanais. La mafia a juste changé de main-d'œuvre. Et baissé le coût du travail », ajuste Vlad', un brin cynique.

Une fois l'ancienne clique de revendeurs évincée, les débarqués syriens, maghrébins et kurdes ont donc repris la place. Peu à perdre à défaut d'avoir beaucoup à gagner, ils s'écharpent parfois pour un bout de territoire, un stand. Cette situation chaotique atteint les squats alentour qui les hébergent, et parfois les organisations politiques qui les (sou-)tiennent.

« Il y a eu trop de bordel ces derniers mois. On essaie de nettoyer ça », lance, lapidaire, Yanis, vieux militant de Nosotros (un centre social autogéré), à la manœuvre dans les ouvertures de lieux pour réfugiés en 2016, désormais attelé à la réfection d'une pizzeria. « Nettoyer »… Le terme fait un peu froid dans le dos, mais c'est une vieille antienne dans le quartier.

« Nettoyer », c'est autogérer ?

L'histoire remonte à quelques années, à l'époque où l'héroïne débarque dans le secteur. Une peur panique, devenue trauma de quartier, s'ancre alors : la fin du quartier militant serait pour bientôt, sous les coups coordonnés de l'État et des mafieux, avec la drogue comme fusil d'assaut. En réaction, les premiers groupes anti-mafia, quelques antifas et hooligans énervés, jouent des muscles, parfois plus, contre un ou deux dealers et, au passage, des junkies, pour « nettoyer » le quartier, déjà.

L'héro s'efface, mais en mars 2016, un militant d'un bar autogéré est poignardé (et gravement blessé) par un dealer. Quelques jours plus tard, 1 500 personnes défilent de nuit, avec un service d'ordre ultracarré, des flingues brandis en tête de manif. Un quadrillage façon IRA avec des groupes en faction devant des lieux réputés « tenus par la mafia » et interdits le temps d'un soir. Vestige de ce tournant, le slogan d'une banderole trône toujours sur Platia : « Mafia, dealers, capitalistes ! Tous dans une même main. » Le dealer est lui-même tué quelques semaines après la manif. La lutte anti-mafia se durcit, durablement.

Escalade de la violence, baisse d'affluence aux manif suivantes, les plaies seront profondes. D'autres militants tenteront bien d'occuper le terrain par d'autres actions, mais ils butent sur cette fuite militante et l'occupation 24 heures sur 24 de Platia par l'économie de la débrouille.

Haro sur le quartier

« Depuis des mois, Exarchia fait la Une des journaux. Lieu de tous les vices, de la criminalité... Des reportages en caméra caché scrutent les vendeurs de cigarettes et le bordel sur Platia. On prépare la population à en finir », énumère Eleni, de Nosotros, investie à Notara, le plus vieux squat de réfugiés du coin. Derrière elle, la rue Thémistokleous et ses hommes à l'ombre des arcades, souvent venus d'Arachovis, un squat de célibataires au centre des conversations et rumeurs sur les violences des derniers mois. Arachovis, surtout, serait devenu la proie des trafiquants, voire des djihadistes. « Même moi, je ne me sens plus toujours sereine ici, concède Kini, proche du groupe anar Rouvikonas. Syriza utilise soigneusement la situation et les divisions du milieu, en multipliant les poursuites en parallèle contre nos militants. »

Pas étonnant pour Kharis, même si, d'après lui, le discours a changé depuis peu. « Il y a un an et demi, la propagande se focalisait sur le “ bahala ”, figure du délinquant-émeutier. C'était une propagande fine, de Syriza, pour créer une scission en opposant les bons – Rouvikonas, Alpha Kappa... – et les mauvais anarchistes – insurrectionnalistes, hooligans... Et ça marchait. Là, c'est le retour d'une propagande assez stupide des médias conservateurs, avec une dénonciation hyper caricaturale d'Exarchia, repaire à délinquants. ça pourrait ressouder des parties pourtant très divisées du mouvement. » Optimiste.

Plus qu'Eleni, qui nous parle d'un article paru tout récemment dans la presse : « Il reproduit une adresse au procureur faite après une pétition signée par 400 habitants pour exiger l'intervention de la police. Si le procureur n'intervient pas cette fois, il se décrédibilise. » Banco. Début juin, la police déboule en masse sur Platia, arrête nombre de réfugiés. Sans réaction.

« Culture humanitaire »

12 juin. Dans la nuit, Arachovis, le squat de célibataires qui fait (mal) parler de lui, est vidé sans ménagement par un groupe armé. Coups de crosse, papiers et affaires en prise de guerre. Une tentative avortée de placer des familles kurdes en lieu et place des évacués syriens et maghrébins est même lancée. Ambiance.

Une assemblée à l'école polytechnique conduit les réfugiés et une majorité de groupes autonomes à réoccuper le bâtiment. Deux jours de conflits et de nombreux textes suivent. Certains détaillent les turpitudes de la lutte « réfugiés » – notamment la professionnalisation rampante du gardiennage de certains squats liés à Alpha Kappa, au fur et à mesure des départs des militants solidaires. Des abandons qui ont creusé « le fossé avec les résidents, seuls ou presque du jour au lendemain ». Dans les squats, la lente dégradation de la situation tiendrait notamment à une « culture humanitaire et de bénévolat, facilitée par le déracinement des migrants, qui a créé une forte dépendance » envers certains leaders militants et nourri la division entre (mauvais) célibataires et (bonnes) familles de réfugiés, quand le contrôle sur les squats est devenu plus difficile – les familles étant « plus calmes, malléables, et façonnant une image socialement plus acceptable ».

Cette situation de dépendance et la faible intégration des réfugiés au mouvement serait aussi liée à la « position de groupes ayant volontairement bloqué toute politisation des lieux-réfugiés ». Le va-et-vient n'a rien arrangé : en moins de trois ans, pas moins de 6 000 réfugiés seraient passés à Notara. Autant dire que les militants d'Alpha Kappa et les anciens y sont forcément devenus incontournables.

Mais à tenir ouvertement « les lieux », ils génèrent aussi des conflits, quand ceux qui y vivent mettent finalement en question leur patronage.

Rendez-vous à Kukaki

Sur toutes ces embrouilles, Kharis en connaît un rayon. Mais depuis un moment, il est sorti d'Exarchia. On le retrouve sur les collines de Kukaki, derrière l'Acropole. Soleil brûlant, pelouses à moitié calcinées, devant nous le plus bariolé de trois squats ouverts depuis un an. Le « nouveau phare de la lutte » sourit Kharis, l'air bravache. Sortie elle aussi du chaudron pour ce quartier cosy, baraques proprettes et tissu militant à pleurer, Lily a eu plus de mal : « C'était bizarre de se retrouver là. C'est pas mon monde, ça a pris du temps. » Comme d'ouvrir la « Maison bleue », sa laverie gratuite et sa bibliothèque, troc de fringues et jardin partagé. Ce que le quartier comportait de pauvres, de jardiniers, de femmes de ménages et d'étrangers a rappliqué. Les discussions ont fusé, les besoins, les envies. Plusieurs réfugiés vivent dans les lieux et à l'été, des détenus poursuivis après une émeute au centre de rétention de Petrou Ralli les ont rejoints. La cohabitation reste complexe mais l'implantation s'ancre.

Le « mouvement est plus désuni », avance Kharis. Et beaucoup considèrent, à l'image de Vlad, avoir été « les bouffons de Syriza, qui nous a laissé régler le problème des réfugiés, tout en tablant sur le bordel à Exarchia pour en récolter les fruits ». Mais il y a une autre face, plus positive, aux embrouilles à répétition : « Chacun s'est redéployé sur ses trucs ou dans d'autres quartiers. On ne se parle plus mais c'est redevenu plus constructif », estime Eleni. Et si Exarchia a perdu en centralité dans l'affaire, le mouvement anarchiste, comme le soutien aux réfugiés, là comme ailleurs, sont loin, très loin, d'être morts pour autant.

Texte de Sergeï Bonicci - Photo de Daphné Lorin

[1] Lire « Anarchistes et réfugiés au cœur du chaudron athénien », CQFD n° 168, septembre 2018.

Gentrification à la façon marseillaise

Par Bobika {JPEG}

Ice Cube – Good Cop Bad Cop

COP 24 : « La France a renoncé à jouer un rôle moteur dans les négociations climatiques »

C'était l'un des enjeux de la 24e conférence internationale sur le climat (COP24) : réviser à la hausse les engagements climatiques nationaux, ou du moins s'engager collectivement à le faire rapidement, en vue de remettre les États sur une trajectoire compatible avec un réchauffement global qui tenterait de ne pas dépasser 1,5°C d'ici la fin du siècle. Hormis l'engagement unilatéral de quelques États, les pays n'ont pas réussi à se mettre d'accord collectivement à ce sujet. Ils se sont également révélés (...)

- En bref / , , ,

Quand les ménages financent la transition écologique alors que les gros pollueurs en sont exonérés

Emmanuel Macron a finalement décidé d'annuler pour l'année 2019 l'augmentation des taxes sur le carburant initialement prévue, dont seulement une infime part était directement fléchée vers le financement de la transition énergétique. La fiscalité écologique est-elle pour autant redevenue plus juste ? Celle-ci reste très largement supportée par les ménages, tandis que les utilisateurs de kérosène, du très polluant fioul lourd, ainsi que les principaux grands secteurs industriels français, en restent très (...)

- Décrypter / , , , , , ,

Révoltes fiscales d’hier et d’aujourd’hui – Pas de liberté sans égalité

Autour des articles du Monde Diplomatique, avec les copains profs d’Histoire-Géo :
Aux sources de la colère contre l’impôt.

André évoque des milliers de révoltes fiscales, du Moyen Age aux gilets jaunes…
Pas de liberté sans égalité.

70 ans après la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948…

Cet article Révoltes fiscales d’hier et d’aujourd’hui – Pas de liberté sans égalité est apparu en premier sur Polémix et la voix off.

Le ministère du Budget veut-il mettre en danger les coopératives ?

C'est un malentendu législatif qui montre à quel point l'actuelle majorité parlementaire, et en particulier son ministre du Budget Gérald Darmanin, semble ignorante en matière d'économie coopérative. Lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2019, qui fixe les orientations du budget de l'État, les députés ont ajouté un amendement qui met en danger l'équilibre économique des Scop, ces milliers d'entreprises coopératives qui existent en France. Une Scop appartient à ses salariés et elle partage (...)

- En bref / , , ,

Anarchistes et réfugiés dans le chaudron athénien

Première partie d'une double carte postale consacrée à la situation migratoire en Grèce. Coincés entre un État défaillant et des néonazis en verve, réfugiés, anarchistes et solidaires y bricolent au mieux.

Photo Sergeï Bonicci {JPEG}

***

On les avait laissés sur une victoire antifasciste contre Aube dorée [1]. On les retrouve à la fin du printemps, pas si fringants. « La bascule est repartie dans le mauvais sens », balance Vag, en partance pour la Crète, où le dernier local d'Aube dorée a été dégagé il y a peu. « Il y a de nouvelles accointances entre l'extrême droite et l'État », enchaîne L., qui a vu son squat partiellement brûler peu après la deuxième grande manif' nationaliste anti-Macédoine [2], en mars, à Athènes. « Ils sont même venus mettre le feu au Steki Metanaston [3], au cœur d'Exarchia. »

Tendu donc. Côté réfugiés, le son de cloche diffère. « Pour nous les étrangers, l'arrivée de Syriza au pouvoir a changé la situation », tempère l'un d'eux, qui enchaîne : « Il est faux de dire que les réfugiés sont bloqués en Grèce. Le gouvernement a donné des papiers, verse une allocation de 200 € et beaucoup arrivent encore à passer. » Exagéré ? Patriarche de Kaniggos 22, bâtiment de deux étages ouvert au cœur de la crise des réfugiés en avril 2016, Moh a pourtant des arguments : six mois ont suffi pour renouveler la majeure partie de la cinquantaine de résidents. Des destins divers : relocalisations à l'étranger ou à Athènes, passages illégaux ou simples départs vers d'autres squats…

Fuir Athènes

Le flot sans précédent d'arrivées en Grèce (850 000 en 2015) s'est tari avec l'intensification des contrôles aux frontières, l'accord cynique entre l'Union européenne (UE) et la Turquie en mars 2016 et la multiplication des formes d'enfermement [4]. Mais les relocalisations promises par l'UE, en 2015, se font attendre : début 2017, en Grèce, seules 10 000 d'entre elles étaient effectives. Quant aux passages, ils s'avèrent plus difficiles depuis la fermeture de la frontière macédonienne. Conséquence : le royaume des passeurs et des fausses identités s'agrandit. Et les anecdotes qui vont avec.

Exemple à Prosfigikas, plus grand squat d'Athènes, ouvert en 2010. 500 habitants dans un décor surréaliste : huit barres décrépites, des fils électriques qui pendouillent, le tout coincé entre le palais de justice et le commissariat central. Un deux-pièces old school abrite de jeunes Kurdes qui s'enflamment à propos des passages à l'Ouest. « Un gars de 35 ans s'est présenté avec la carte d'un Français de 52 ans, la nana de l'aéroport l'a regardé, avant de sourire et de le laisser passer », affirme l'un d'eux, décidé à tenter sa chance vers l'Espagne.

Presque tous ont trouvé refuge ici, grâce au réseau communautaire kurde (même si des Syriens et Irakiens peuplent aussi les lieux). Parmi eux, seul le « professeur », la trentaine, condamné à 27 ans de prison en Turquie, veut s'installer à Athènes et cherche un squat dans le centre. Pour bosser, mais surtout pour échapper au camp de Lavrio.

Erdogan et la Croix-Rouge

Ce camp, Pisikares le connaît bien : elle héberge un cousin qui en est sorti épuisé. À une heure d'Athènes, 400 personnes y vivent dans un bâtiment vétuste, construit dans les années 1950 et peuplé depuis 35 ans par des militants kurdes et turcs, en autogestion. Plein à craquer (cinq à six par chambre), agrandi avec des bungalows depuis la crise migratoire, Lavrio est à bout de souffle. « Depuis un an, le camp manque de tout, déplore Pisikares. La Croix-Rouge a stoppé toute aide après les protestations de l'AKP et d'Erdogan contre ce “ camp d'entraînement du PKK”. Tout est dans un état déplorable, hormis les bungalows abritant les familles et les Kurdes syriens. La cohabitation devient difficile. » La preuve : quelques jours plus tard, deux occupants rejoignent le cousin dans l'appartement du centre d'Athènes devenu refuge communautaire, à deux pas d'Exarchia.

Là aussi, le quartier bouge, du moins sa partie haute. Baraques marocaines sur les collines de Strefi, langue arabe hégémonique sur les escaliers surplombant le quartier, nouveaux squats, revendeurs de cigarettes omni présents sur la place, étals de moules farcies tenus par des Turcs… Quant aux précurseurs iraniens, ils font déjà figure d'ancêtres avec leur table de falafels installée depuis deux ans.

Bouleversée, la capitale, où la moitié du pays demeure. Bouleversée, cette Grèce, où les camps de réfugiés fleurissent depuis 2016. Celui, informel, d'Idomeni, à la frontière macédonienne, a fini par être évacué. Tout comme l'occupation de la place Victoria à Athènes. Et ils ont été remplacés par de petits camps, lointains et invisibles. Qu'ils soient de transit ou d'enfermement, ouverts ou fermés, sur des terrains abandonnés, impropres à l'habitation ou rénovés à l'arrache, l'évolution est aussi massive que difficile à observer. A fortiori à contrer.

L'archipel des camps

Urgence, injonctions européennes, arrivée d'ONG tous azimuts, État en faillite : ce cocktail détonnant croise un amateurisme qui rime parfois avec horreur.

« L'incertitude permanente crée de graves troubles psychologiques », expose ainsi Iana, étudiante en stage au Shelterpetite, structure tenue par des jésuites. Elle y découvre les joies du bricolage en matière de droit des étrangers… et la puissance des grandes ONG qui règnent sur la rue Acharnon, à quelques pas d'un squat sans eau ni électricité et du City Plaza, hôtel de luxe reconverti dans l'hébergement. Elle évoque alors l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), grosse agence liée à l'Onu : « L'OIM gérait le grand ‘‘ Hôtel '', 400 personnes avec cuisines et chambres, plutôt bien. Un jour, elle les a tous fait sortir et monter dans des camions, avant de les déposer à plus d'une heure d'Athènes dans un camp abandonné, sans eau ni électricité. Il y avait une mère enceinte et un bébé avec de graves problèmes de santé, un gars qui avait fait la traversée par l'Iran et perdu ses pieds… L'horreur. » La situation dégénère vite : après une émeute, les réfugiés sont relogés. Et illico remplacés par d'autres.

« En matière humanitaire, il y a une règle arithmétique, ici comme à Lesbos, enfonce Kini, partie un temps voir les îles. Plus l'ONG est grande, plus la dégueulasserie qui l'accompagne aussi. Plus elle est petite, plus elle est fréquentable. »

La mafia s'en mêle

Mais ce qui se passe dans les camps interagit en permanence avec le reste. C'est toute la complexité du chaudron athénien. Car à côté du centre de rétention, camp-pouvoir à l'exercice violent sur les corps, et du bidonville, camp auto-construit aux mains des habitants, Athènes est elle-même un camp-hébergement géant, avec sa constellation de bâtiments réquisitionnés et de lieux informels, qui bouleversent le paysage militant.

Autorisé par la crise, les logements vides, la vitalité du milieu anar et une certaine vacance du pouvoir, en particulier à Exarchia, le turn over dans cet archipel des réfugiés est incessant et les conditions d'occupation très variées : d'immeubles très délabrés aux luxueux hôtel, chapeautés par des organisations grecques ou en autonomie politique, mixant familles et célibataires ou exclusivement composés d'hommes...

La couverture du n°168 de "CQFD", illustrée par Vincent Croguennec. {JPEG}

Dans cet autre monde, jamais totalement étanche aux ONG, l'activité débordante n'a d'égale que le nombre d'embrouilles. Kaniggos 22 est désormais « le seul squat indépendant de réfugiés totalement affranchi des organisations grecques », résume Vlad. Après trois ans d'enchantement, de bordel, d'exaspération et de clashes à répétition, un parfum de retour à l'ordre souffle sur Exarchia et l'archipel des réfugiés : équipes de sécurité, voisins excédés, campagne de presse contre le quartier « criminel ». Bref, la tension monte… Début mai, raconte L., « 60 gars cagoulés ont chassé les vendeurs à la sauvette, brûlé des stands, tabassé des revendeurs ». Des attaques qui se multiplient, explique Pisikares. Conséquence : « Les revendeurs ont été forcés de payer leur ‘‘ protection '' à la mafia. Et leurs stands se font désormais attaquer par les groupes anti-mafia ». Toujours pris entre le marteau et l'enclume, les réfugiés. Toujours prise aux quatre vents, la place d'Exarchia et son univers militant.

Texte et photo de Sergeï Bonicci

[2] Les nationalistes grecs refusent que le pays voisin s'appelle officiellement « Macédoine », arguant que la Macédoine historique est une région du nord de la Grèce.

[3] Place des migrants, en grec. C'est un bar avec jardin où des cours gratuits sont dispensés.

[4] Lire De Lesbos à Calais : comment l'Europe fabrique des camps, Le Passager clandestin, 2017.

Dublin (Irlande): des «logements pour tou.te.s» !

En l’espace d’une nuit de décembre, il y a eu des actes de vandalisme contre des banques et des DABs. Trois banques ont eu leurs serrures engluées, deux banques se sont vu taguer le message « Logement pour tou.te.s » sur leur façade et trois distributeurs de billets sabotés à la glue. Ces actes ont été réalisés parallèlement à la lutte menée pour le logement à travers toute l’Irlande.

Ces actes n’étaient que des petits gestes de défi et de révolte contre cette société carcérale, visant à subvertir le spectacle capitaliste, ne serait-ce que quelques heures. Des actions comme celles-ci exposent les points de vulnérabilité du capitalisme.

Les réformes n’apporteront pas la libération, l’Etat n’accordera jamais la liberté. Les réformes pourraient rendre un peu plus agréable cette société carcérale, mais une prison reste une prison. A travers ses délires et sa lâcheté, la gauche a clairement échoué. Ce sont les partis et les syndicats qui trahissent et se font acheter à chaque fois.

Crève la gauche, crève la droite, crèvent tous les politiques !

Crève l’Etat !

Crèvent les proprios !

Pour une lutte sans chef, sans politicien.ne.s ni bureaucrates !

Feu à cette société carcérale !

[Traduit de l’anglais de Act for Freedom Now par Sans Attendre Demain, 12 nov. 2018.]

RADIOactivité

En ce vendredi de fête des lumières à Lyon, Lilith Martine et les autres te proposaient d'éteindre tes lumières et d'écouter leur émission anti nucléaire !

Elles ont interrogé rien que pour vous des meufs du collectif "les scotcheuses" qui nous parlent d'elles et de Bure, une infirmière qui nous livre tout sur sa formation pour décontaminer les personnes en cas d'accident nucléaire, une meuf du réseau sortir du nucléaire qui nous parle de l'extraction d'uranium au Niger et nous dit si c'est possible, ou non, et comment, de vivre sans nucléaire. Il y aussi des lectures de passages de la revue Z sur le nucléaire et d'un passage du livre "les femmes de Pogloff". Vous pouvez entendre la création sonore "hyper" d'élise bonnard et puis on a aussi mis de la musique comme Anne Clark "poem for a nuclear romance", Portishead "chernoby" et "printemps" de Dakha Brakha.

Bonne écoute !

Les sons de nos solitudes

Pour cette émission, Lilith Martine et les autres se retrouvent ensemble pour écouter le bruit de leur solitude. On tend l'oreille vers le silence/vacarme intérieur de chacune, et on se questionne sur cette solitude tantôt subie tantôt choisie, qui fait peur ou qui apaise, celle qu'on nous refuse parfois et qu'il s'agit d'apprivoiser comme une solitude à soi.

Musiques : Barbara/La solitude, Keny Arkana/Je suis la solitaire, Céline Dion/All by myself

Keep the rage : Keep The Rage #275 - Vendredi 14 décembre- Playlist et Podcast

Keep The Rage #275 - Vendredi 14 décembre- Playlist et Podcast
Playlist:

01 - JAY TERRESTRIAL AND FIREPIT COLLECTIVE - Wayfaring Stranger - ( To The Lost - 2014)
02 - DODSRIT- Ändlösa ådror - ( Spirit Crusher - 2018)
03 - ANNÉES ZÉRO - ville morne - ( s/t - 2018)
04 - SCUMSTADT - Damski bokser - ( s/t - 2018)
05 - INFLUENCE NEFASTE -  A Toute Vitesse - ( démo - 2018)
06 - CONGREED - The greatest of apes - ( split avec affres -2018) 
07 - GOOD BAD ANS YOUNG -  No Devil Kind - ( Inside the Tinder Box - 2018)
08 - RYAAM - R.A.F Ft. Cerbère - ( One mic # 2 - 2017)
09 - SREUM  - Thérapizzz feat PIZZZA - ( s/t - 2018)
10 - HAYMARKET - De la politique (et de l’opportunisme en général) - ( on the ruins of such devastation...- 2016)
11 - SKALPEL - Lonely  and  Cold (MFC 1871) - ( Du miel, du rap et des guns - 2016)
12 - PSY WOJNY - FC St. Pauli - ( Demokracja - 1993)
13 - 8°6 CREW - United -( Old Reggae Friends - 2010)
14 - THE PSYCHOTIC UNICORNS - Damn night - ( s/t - 2016)
15  - ENEDKA MASKA - a l'ouest rien de nouveau - ( RAP II KLASS - 2014)
16 - HOOLIGAN VALSTAR BAND - temps des reves - ( Valstar Revenge - 2011)

Pour télécharger le podcast, cliquez sur l'article.

La séance du dimanche : Generation Hate Part 1

GENERATION HATE Part1

Dans le cadre d’une enquête en deux parties, l’unité d’investigation d’Al Jazeera a enquêté sur la nature violente et raciste de Génération Identitaire, organisation d’extrême droite, et révéler ses liens secrets avec le Rassemblement National. Marine Le Pen a récemment changé le nom du Front national dans le cadre des efforts visant à réformer l’image du parti et à le rendre plus acceptable pour les électeurs français. Cependant, cette enquête met en lumière les liens étroits entre des responsables politiques du parti de Marine Le Pen et Génération Identitaire (GI), un mouvement de jeunesse d’extrême droite ayant comme projet l’expulsion des musulmans d’Europe. Les militants de GI sont secrètement filmés lors de violences racistes en pleine rue et saluts  nazis. Aurélien Verhassel, dirigeant de la branche GI de Lille, recrute des militants identitaires pour occuper des postes politiques au sein du parti de Marine Le Pen. Les membres élus du parti de Le Pen au Parlement européen sont également surpris en train de déclarer leur soutien à Génération Identitaire et à sa politique islamophobe.

Première partie de « Generation Hate » ( vostfr)

Adieu à Guy Pineau

Guy Pineau, qui fut l'un des premiers animateurs d'Acrimed, est décédé le samedi 8 décembre. Il avait écrit plusieurs articles dans les années 2000 et animé un Jeudi d'Acrimed sur la question des médias audiovisuels associatifs, dont il était un connaisseur et un partisan passionné : il avait notamment co-écrit un ouvrage sur la télévision associative Télé Millevaches. Il suivait de près les activités d'Acrimed, et intervenait dans ses débats, d'une parole facile, informée, et toujours bienveillante. Patrick Champagne, son ami de longue date, témoigne pour tous ceux qui l'ont connu et apprécié. Nous nous joignons à lui pour cet adieu à notre camarade. (Acrimed)

Nous apprenons avec peine la disparition de Guy Pineau au terme d'une longue maladie. Militant toujours en recherche, il s'est dévoué sans relâche à la décolonisation de l'Afrique et à la cause de l'instauration de médias plus démocratiques. Mais Guy était d'abord pour tous ceux qui, comme moi, l'ont connu personnellement, un ami attachant qui, sans cesse animé par la soif d'apprendre et de comprendre, était disponible à la discussion et au débat. Je l'ai connu à la faculté de droit dans les années 1960 où nous sommes tout de suite devenus des amis inséparables.

Il partira faire sa Coopération au Niger, à Niamey. Il en gardera une passion particulière pour l'Afrique, un engagement militant contre le colonialisme et des contacts amicaux avec des chercheurs et des journalistes africanistes. Bien que nos carrières professionnelles aient pris des chemins différents, nous ne nous sommes jamais quittés. Il est entré, dès son retour de Coopération, à l'Institut National de l'Audiovisuel (INA) où il a fait toute sa carrière, s'occupant notamment, durant de longues années, de la formation des états africains à l'audiovisuel. Il s'est intéressé par ailleurs à l'émergence des télévisions locales qui étaient, comme il disait avec humour être « une télévision qui se mêle de ceux qui la regardent ».

Il fut un membre très actif d'Acrimed, mobilisant notamment sa compétence lors des réflexions sur les médias alternatifs lancées par l'association il y a quelques années. Il part discrètement comme pour nous dire qu'il a juste apporté sa pierre à une œuvre qui est collective.

J'aimerais pouvoir lui dire combien fut importante sa collaboration à Acrimed et précieuse son amitié. Salut cher camarade.


Patrick Champagne

En Appuii aux habitants

Si on vous dit 1968-2018 ? Vous répondez cinquantenaire du joli mois de mai ? Oui, mais pas que : on célèbre aussi les 50 ans du Droit à la ville, livre d'Henri Lefebvre. L'occasion parfaite d'interroger Sylvain, salarié d'Appuii, association qui lutte aux côtés des habitants de quartiers populaires confrontés à la démolition ou à la rénovation de leurs lieux de vie.

Par Etienne Savoye {JPEG}

***

Comment est née l'association Appuii [1] ?

« Tout a commencé en 2005, à La Coudraie, un quartier populaire sur les hauteurs de Poissy, en Île-de-France. Il est situé sur un terrain très attractif, dans une ville et un département plutôt riches. De quoi donner des envies à certains… Le maire avait ainsi pour idée de détruire ce quartier d'habitat social. Mais les habitants ne se sont pas laissé faire, luttant contre une décision qu'ils jugeaient arbitraire et méprisante. Certains d'entre eux sont même allés toquer à la porte de l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-La Villette. Et des étudiants ont accepté de leur donner un coup de main – certains se sont investis bien au-delà du cadre de leurs études. Une mobilisation très large, qui a payé : le quartier n'a pas été rayé de la carte.

La bataille s'est menée sur deux fronts. Un volet ‘‘classique'' : manifestations, occupation et médiatisation. Et un volet technique, en fournissant des éléments précis, en faisant des propositions, en épluchant les dossiers… Les habitants mobilisés ont ainsi acquis des compétences, jusqu'à être plus au fait des processus urbains que les élus. Et ils l'ont fait dans un vrai esprit de vivacité démocratique : ils se réunissaient et se réunissent encore chaque semaine, ils débattent et avancent ensemble.

Dans la foulée de cette mobilisation, des chercheurs, amicales de locataires et habitants ont commencé à travailler ensemble dans le cadre d'un programme de recherche-action centré sur la rénovation urbaine et financé par la région Île-de-France. Il s'agissait de monter des actions communes, de réfléchir aux situations de conflit – à Vitry-sur-Seine, ça a même donné un film, Apprendre à travailler ensemble. Un succès. À tel point qu'à la fin du programme, certains participants se sont dit que ça répondait à un vrai besoin et qu'il fallait continuer. Avec pour objectif de créer un outil commun qui réponde aux questions des habitants concernés. À leur envie d'être acteurs, et non passifs ou dépossédés. Une sorte de SOS urbain.

Tout ça s'est formalisé en 2012 avec la création d'Appuii, association un peu hybride. Y participent des universitaires, des professionnels (ou futurs pros) des métiers de la ville, des militants de quartiers populaires et des habitants qui vivent (ou ont vécu) des projets urbains importants. Toutes les participations sont bénévoles – je suis le seul salarié, chargé de coordonner les différentes actions. »

En théorie, la loi impose la concertation avec les habitants d'un quartier sur le point d'être rénové, a fortiori quand le financement provient de l'Anru [2]... Ce n'est que de la poudre aux yeux ?

« La concertation est certes inscrite dans la loi. Et des bureaux d'études sont missionnés par les acteurs institutionnels qui portent un projet urbain, pour le présenter à la population. Mais ça ne marche que dans un sens : les habitants peuvent au mieux exprimer des avis, sans savoir s'ils seront pris en compte. C'est très insuffisant. Il faut de vrais espaces de débat, dans lesquels les habitants disposent d'outils pour faire valoir leurs droits, peser dans le processus, émettre d'autres propositions. D'où l'idée de créer une sorte de plate-forme, de réseau.

Les discours des décideurs ont évolué sur la question de la participation, mais cette évolution n'a pas forcément été suivie d'effets. Parfois, tout est même fait pour étouffer les initiatives… L'Anru reconnaît elle-même le manque de concertation de sa première vague de rénovation urbaine, dans les années 2000. Elle a donc lancé des conseils citoyens pour la deuxième vague, qui a débuté il y a deux ans. Avec Appuii, on a mené un gros travail pour voir si ces conseils fonctionnaient. Au final, on a constaté qu'ils ne changeaient pas grand-chose : la démolition/reconstruction imposée aux habitants reste la norme. »

De quelle façon intervenez-vous ?

« Appuii n'est ni un labo de recherche, ni une association de professionnels, ni un collectif local de quartier. Mais un peu tout ça mélangé – il y a différentes sensibilités et des membres d'horizons divers. On intervient seulement quand on est sollicités par un groupe d'habitants déjà constitué et mobilisé. Quand c'est le cas, on essaye de rapidement nouer contact avec d'autres habitants et collectifs locaux, puis on élargit à d'autres structures – par exemple, le Dal [3], Pas Sans Nous, des associations de locataires…

Mais on n'est pas un syndicat des quartiers populaires, il n'y a aucune volonté de représenter. Notre rôle tient d'abord aux conseils (techniques, méthodologiques, voire juridiques), puis à la mise en réseau, en tissant des liens et en apportant des retours d'expérience d'autres quartiers. Avec pour objectif qu'il y ait des échanges entre les groupes concernés par des rénovations urbaines (surtout quand elles relèvent de la politique nationale de l'Anru). Appuii est d'abord un facilitateur. On fait par exemple circuler des chartes de relogement produites par des groupes locaux, afin que d'autres s'en emparent, ainsi que des conseils juridiques, des astuces pour financer un avocat…

L'association ambitionne aussi, à un autre niveau, d'amener les professionnels à s'interroger sur leurs pratiques. Par exemple, dans le domaine juridique : la plupart des avocats spécialisés dans l'urbain travaillent pour les aménageurs, promoteurs et collectivités. Ils se placent rarement au service d'habitants en lutte. Résultat : il y a peu de recours sur les opérations de renouvellement urbain, et trop peu d'attention est portée aux droits des résidents. D'où notre idée de constituer une sorte de réseau de compétences solidaires. Et ce n'est pas qu'une question de diplôme. Par exemple, quand il y a eu des problèmes de plomberie à La Coudraie, c'est un habitant bossant sur des chantiers qui comprenait le mieux les défauts de la réhabilitation et était capable de les expliquer. »

Y a-t-il une lutte dont tu voudrais particulièrement parler ?

« Celle de Fresnes à la cité des Groux, une cité de 200 logements. On a été appelé par l'association locale, Renaissance des Groux, qui lutte contre un projet de démolition totale du quartier, ni justifié, ni concerté. Les gens l'ont appris du jour au lendemain. Ils n'avaient pas l'habitude de s'exprimer et se sont demandé comment empêcher le bailleur d'effacer leur quartier et comment faire face aux pressions. Appuii est alors venue leur prêter main-forte. Depuis deux ans, on a lancé (et participé à) pas mal d'initiatives : des ateliers pour enfants, des pétitions, des recueils de témoignages d'habitants, la construction d'une maquette du quartier, une expo de photos… Le but : redonner une place centrale aux habitants. Pour qu'ils construisent des envies communes pour le futur, sans se laisser abattre par le mépris des institutions – par exemple, le bailleur ne répond ni à leurs sollicitations, ni à leurs courriers… En parallèle, Appuii a aussi lancé une procédure pour avoir accès aux documents administratifs. »

Comment vois-tu les différentes luttes d'habitants dans l'Hexagone ?

« Que ce soit en Île-de-France, à Nantes, à Échirolles, à Marseille ou à Clermont-Ferrand, un même constat se fait jour, celui de la nécessité d'une convergence des luttes urbaines. Il faut croiser les luttes, qu'il s'agisse de sauver des terres agricoles ou de combattre des projets imposés et destructeurs. C'est la seule façon d'exister face à la machinerie de communication des métropoles ou promoteurs. Et de faire échec aux logiques de la ville industrielle, puis post-industrielle : relégation des plus pauvres et accaparement des terres pour le seul profit. Des logiques très bien exposées par Henri Lefebvre dans Le Droit à la ville, livre fondamental dont on fête cette année les cinquante ans. Pour célébrer cet anniversaire, une série d'événements auront d'ailleurs lieu de mars à mai à Paris-Nanterre, Grenoble, Tours, Lille, etc. Il ne s'agit pas seulement de commémoration, mais de luttes actuelles pour faire vivre ce droit à la ville. »

Propos recueillis par Frantz (espascespossibles.org)

[1] Alternatives pour des projets urbains ici et à l'international : appuii.wordpress.com

[2] Agence nationale de rénovation urbaine.

[3] Droit au logement.

Macron malaise

Retrouvez notre Dossier Gilets Jaunes !

Cet article Macron malaise est apparu en premier sur Polémix et la voix off.