Note de lecture : L'épopée alsacienne du Dreyeckland, par Jocelyn Peyret

Le livre de Jocelyn Peyret, L'épopée alsacienne du Dreyeckland, 1970-1981 une décennie de luttes écologistes, citoyennes et transfrontalières [1] mérite la brève note de lecture que nous proposons ici.



Au sud de l'Alsace, le pays des trois frontières (France, Suisse et Allemagne) d'où vient son nom – Dreyeckland signifie mot à mot « Triangle pays » – a connu pendant une dizaine d'années d'importantes luttes écologiques et une véritable guerre des ondes.

De ces luttes, l'auteur propose un récit détaillé - « L'Alsace, un laboratoire de luttes » (p. 21-118) – nourri de nombreux documents, témoignages et entretiens avec les principaux acteurs : le récit détaillé des combats menés en Alsace et outre-Rhin, contre les centrales nucléaires – à commencer par celle de Fessenheim –, mais aussi contre l'implantation d'usines chimiques. Notre propos n'est pas ici de résumer ou de restituer ces très riches rappels et évocations d'actions souvent illégales et très majoritairement non-violentes, et encore moins de nous prononcer – ne serait-ce que rétrospectivement – sur leurs cibles ou leur légitimité : leur discussion ne relève pas, à proprement parler, de la critique des médias.

Or ces luttes ont été favorisées et soutenues par des journaux indépendants [2], puis par des « radios pirates ».

Ce fut le cas dans le Dreyeckland de Radio Verte Fessenheim (RVF) : une radio née en 1977 contre l'implantation de la centrale nucléaire, à laquelle est consacré principalement un chapitre – « La guerre des ondes » (p. 119-207) – qui couvre près de la moitié du livre de Jocelyn Peyret. Ce dernier inscrit l'épopée de cette radio dans la longue histoire de la radio et plus précisément dans celle des radios pirates [3]. Radio Verte Fessenheim fut l'une des premières d'entre elles.

Une épopée, en effet, dont les épisodes font l'objet d'un récit circonstancié, conforté par de très nombreux témoignages des acteurs et témoins impliqués ou directement concernés : un récit dont la richesse et la précision défie toute tentative de le résumer [4].

Après l'élection de François Mitterrand en 1981, et alors que se prépare la « libération des ondes », Radio Verte Fessenheim arrête d'émettre et laisse la place à une nouvelle radio : Radio Dreyeckland qui, quelques années plus tard, deviendra une radio commerciale.

Une histoire ancienne ? Ce livre n'est pas seulement un livre de mémoire et d'hommage rendu à de courageux pionniers. Il est encore moins un ouvrage de commémoration. Il rappelle, à ceux qui seraient tentés de l'oublier ou de le négliger, à quel point le combat pour la liberté de l'information est un âpre combat toujours recommencé. Il confirme que des médias indépendants et associatifs sont indispensables aux mobilisations et, plus largement, à une information de proximité qui brise le monopole des médias dominants, y compris à l'échelle locale et régionale [5]. Les supports sont multiples et à l'ère du numériques, ils se sont diversifiés, mais ces médias, garants d'un effectif pluralisme, remplissent des missions de service public

Henri Maler


Petite bibliographie (acritique…) sur les radios libres

Par ordre chronologique :

- Radio Alice, Radio libre, Collectif A / Traverso, Laboratoire de sociologie de la connaissance. Jean-Pierre Delarge, 1977.
- Les radios libres, Collectif radios libres populaires, Petite collection Maspero, 1978.
- Claude Collin, Écoutez la vraie différence : Radio verte Fessenheim, La Pensée sauvage, Paris, 1979.
- La radio ? Mais c'est le diable !, Collectif, 1979.
- Libres antennes, écrans sauvages, Autrement, N°17, 1979.
- Claude Collin, Ondes de choc, L'Harmatan, 1982.
- Annick Cojean & Frank Eskenazi, La folle histoire des radios libres, Grasset, 1984.
- Jean Benetière & Jacques Soncin, Au cœur des radios libres, L'Harmattan, 1989.
- Daniel Lesueur, Pirates des ondes. Histoire des radios pirates au XXe siècle, L'Harmattan, 2002.
- Thierry Lefebvre, La bataille des radios libres, 1977-1981, Nouveau Monde, 2008.


[1] Jérôme Bo Bentzinger éditeur, 192 p., 21 €.

[2] Parmi les plus importants, on peut citer :
- La Gueule ouverte, mensuel fondé en novembre 1972 par Pierre Fournier, devenu hebdomadaire à partir de 1974, avant de fusionner en 1977 avec l'hebdomadaire Combat non violent et de cesser de paraître en mai 1980.
- Klapperstei 68, mensuel alsacien qui a fait l'objet dès 1972 d'un ouvrage de Jean-Pierre Sallent intitulé Klapperstei 68 : presse libre, la mémoire du peuple, (réédité n fac-similé par J. D. Bentzinger, Colmar, 1995).
- Uss'm follik, un hebdomadaire publié à Strasbourg (1972-1983).

[3] Voir une petite bibliographie en « Annexe »

[4] Pour une rapide évocation de l'histoire de cette radio, on peut se reporter au site « 100 ans de radio ». Mais cette évocation ne remplace en rien la lecture du livre.

[5] La « Coordination permanente des médias libres » réunit un grand nombre de ces médias : nous y reviendrons.

Justice pour Angelo Garand / Radio La Locale

Entretien avec Aurélie, soeur d’Angelo Garand abattu par le GIGN / Radio La Locale

Le 30 mars 2017, Angelo Garand a été abattu de 7 balles par le GIGN, au domicile de ses parents où il partageait un barbecue en famille. Son seul crime pour cette peine de mort : ne pas être rentré de la permission d’une journée que lui avait accordé la pénitentiaire pour rendre visite à son père. Il était alors en prison pour vol. Le GIGN a exécuté un homme sans arme, qui n’a opposé aucune résistance. Nous avons discuté avec sa sœur Aurélie qui se bat depuis pour la vérité et la justice.
Un grand merci à elle, et beaucoup de force.

La cagnotte Litchi : Solidarité pour Angelo
La page FB : Justice pour Angelo

 

 

farniente

Augmentation des loyers et des expulsions, baisse des aides au logement

Le gouvernement a décidé de diminuer l'Aide personnalisée au logement (APL) de manière uniforme pour les 2,7 millions de ménages qui en bénéficient. Cette baisse de 5 euros par mois, soit 60 euros par an, peut paraître anodine pour les personnes disposant de revenus corrects. Mais elles frappent prioritairement les ménages les plus pauvres et les étudiants en situation précaire, dans un contexte où les loyers poursuivent leur augmentation. 90 % des ménages qui perçoivent l'APL sont locataires. Cette (...)

- En bref / , , ,

Photo



sous pression! #353

artiste – album – titre

durs coeurs – dur dur dur – intro/l’enclume
durs coeurs – dur dur dur – château de cartes
durs coeurs – dur dur dur – assez c’est assez
durs coeurs – dur dur dur – résigne-toi
durs coeurs – dur dur dur – mensonges
durs coeurs – dur dur dur – l’eau et le fer
flokons givrés – vedgis vedgis revedgis – chris d’osti d’tabarnak
krap nek – démo – bienvenue parmi nous
myteri – myteri – Bakom Stängda Dörrar
myteri – myteri – Utbränd
tulamort – des haut et des bars – rebelle de vos lois
action sédition – rapport de force – grogne populaire
akuma – des cendres et du désespoir – objecteur de conscience
les chiens – plutôt crever que d’céder! – soif de bière
syndrome 81 – désert urbain – traitre
bière sociale – alors, il parait qu’c’est la paix – triste sort
l’équipe – déclarer forfait – bat de baseball
warnoar – internet single – l’émeute avec toi
les gens d’ici – sacré lascar – sacré lascar

clic droit pour télécharger l’émission


Street argh !

Ça n'a rien d'un scoop : toute contre-culture démarre dans l'insoumission et finit dans la récupération. Pour sa partie émergée, en tout cas. Mais le cas du street art, nouveau hochet des métropoles innovantes et du marché de l'art, interroge tout particulièrement : comment une démarche dont l'essence même est la réappropriation des rues peut-elle à ce point basculer dans le conformisme ?

« Aujourd'hui sur les murs, demain à Drouot ? »

(Inscription au pochoir, Paris 20e, 2017)

Par Elzazimut. {JPEG}

Un cas d'école

« Attends, mais t'as vu Mesnager ? Il a honte de rien ou quoi ? Quand t'acceptes que tes œuvres s'étalent sur des T-shirts vendus aux touristes, c'est que t'as vraiment touché le fond ! » Ça ne ratait jamais. Dès que le sujet de la « récupération » venait sur le tapis, feu l'ami Bilal [1] entrait dans des colères épiques. Celui qui signait ses œuvres murales du nom de Zoo Project ne comprenait pas comment quelqu'un ayant commencé à œuvrer dans la rue par idéal pouvait accepter d'ainsi dévoyer sa démarche. Il en rageait, excédé que certains galvaudent cette liberté artistique qu'il vénérait comme un forcené. Lui n'avait qu'une position, ainsi exposée à un courtisan : « Je peux recouvrir la façade de ta galerie, je vois pas pourquoi j'irais m'enfermer à l'intérieur. »

Cela aurait pu tomber sur quelqu'un d'autre que Mesnager – les cas semblables sont légion. Souvent, lors de nos discussions, le mégalomaniaque JR ou l'iconique Banksy se voyaient eux aussi rhabillés pour les dix prochains hivers. Reste que Mesnager était sa cible favorite, sans doute en raison de la proximité géographique – dans le Nord-Est parisien, les œuvres de Bilal, explosives et politiques, côtoyaient celles de cet artiste qu'il voyait comme parfait symbole d'une dénaturation. Les affres de la cohabitation.

Figure reconnue du street art, Mesnager recouvre depuis les années 1980 les murs de Ménilmontant (et parfois d'ailleurs) de ses « hommes en blanc », silhouettes molles dupliquées à la chaîne. Son œuvre la plus connue ? Une commande de la mairie du 20e à Paris, réalisée en 1995 : « C'est nous les petits gars de Ménilmontant ». Une scène de danse surplombant le quartier de toute son insignifiance enjouée.

Cela fait si longtemps que Mesnager peint les mêmes silhouettes qu'elles sont devenues comme une marque. Pour preuve, cette boutique de Belleville vendant des T-shirts représentant lesdits bonhommes – selon lui, « symboles de lumière, de force et de paix ». Ou encore, le succès de l'artiste dans les salles d'exposition et de vente, des Bains-Douches à Drouot. Pas un grand reniement avec pertes et fracas, mais l'acceptation progressive d'une récupération artistique. À force de rajouter de l'eau dans son vin, il ne reste plus que de la grenadine. Adios la contestation, bonjour la décoration. Pile-poil ce que détestait Bilal : « Je ne suis pas décorateur urbain, et je ne veux surtout pas rendre la ville plus agréable, confiait-il [2]. Considérer la rue comme un simple support, un outil comme les autres, n'a aucun intérêt. […] C'est un peu l'équivalent du développement durable en écologie, de ce ''green washing'' hypocrite n'agissant que sur la forme. »

Tout au long de sa courte vie, Bilal s'est tenu à cette ligne. Une exigence d'intégrité absolue. Elle l'avait finalement poussé à chercher la solution ailleurs, dans le voyage et l'écriture, tant la récupération du street art le débectait.

Depuis qu'il est parti, tout a empiré vitesse grand V.

Vue d'ensemble

En quelques années, ce qui était déjà une scène très médiatisée l'est devenu davantage encore. Au point d'être intronisée par certains comme « l'art majeur du XXIe siècle » [3]. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, le street art est désormais partout. Il plastronne dans les salles de vente, les galeries chics, les musées, les magazines féminins, les salles de cinoche [4]. Si bankable que des enseignes capitalisent sur son aura. À l'image de Monoprix, qui a lancé fin 2014 une collection « Street Art », enrôlant trois graffeurs pour customiser des produits allant des torchons aux cahiers d'écolier. Misère.

Plus largement, le street art s'est fait outil de choix dans la palette gentrificatrice des grandes métropoles européennes. De Berlin à Barcelone, de Paris à Lisbonne, les œuvres des peintres de rue sont désormais intégrées aux visites touristiques de quartiers en pleine mutation. Elles attirent des touristes jeunes et branchés, qui ne veulent pas se fader les itinéraires convenus. Et elles fournissent une plus-value économique et culturelle bienvenue aux municipalités concernées. Jackpot.

Un phénomène si fulgurant que les grandes métropoles ne sont plus seules à se lancer dans la course au pimpant ravalement de façade. En France, des villes moyennes, comme Grenoble, Ajaccio ou Angers, ont inscrit à leur agenda un festival de street art. Parfaite occasion de ripoliner leur politique culturelle. Les éléments de langage accompagnant ces événements sont partout les mêmes : mise en avant du caractère dynamique de la ville, jeunisme et hiérarchisation des démarches – le street art dans les clous vs l'art « vandale ». Quand la municipalité d'Angers met en avant le festival arTaq (judicieusement rebaptisé arNaq par ses détracteurs), elle mobilise aussi bien l'enthousiasme pipeau des communicants neuneus – « [Le Street-art] suscite l'engouement de tous les publics par sa convivialité, sa fraîcheur, son éclectisme, sa richesse et sa générosité » – que l'injonction à rester dans des clous bien définis – « La création n'a rien à voir avec la détérioration. » [5]

Ridicule aseptisation

Au fond, il s'agit surtout de faire place nette à peu de frais. « C'est cette même mairie qui criminalise le graffiti et l'affichage sauvage depuis des années qui organise ce festival ! », s'étrangle ainsi l'auteur d'un texte [6] consacré au festival de street-art « Perffusion », organisé sur les lyonnaises pentes de la Croix-Rousse. Et d'ajouter : « Tandis que l'on organise ces grands événements ponctuels, spectaculaires et finalement très consensuels [...], on délaisse, on pénalise ou on criminalise toute l'activité culturelle réellement alternative sur Lyon. »

L'idéal pour les municipalités ? Que les agitateurs de bombes se contentent des festivals et des murs autorisés. Un graffeur nantais n'ayant pas renoncé au « vandalisme » raconte ainsi qu'il y a désormais dans sa ville des « petits panneaux indiquant où poser les graffs ». Il continue : « C'est devenu ridicule d'aseptisation. Quand tu dois donner ton nom avant de peindre, ça n'a plus aucun sens. Il n'est d'ailleurs plus question que le message sorte des rails. Une fresque défendant les gens du voyage a ainsi été effacée au lendemain de sa réalisation. »

Côté artistes, ils sont rares à s'offusquer. Comme une matérialisation des paroles de ce groupe de hip-hop, qui a un temps donné le "la" en matière de bombes : « Certains étaient là pour exprimer un cri. D'autres comme moi, juste par appétit. » [7] Pendant que les têtes de gondole s'en mettent plein les fouilles, de Banksy à Space Invader, quelques-uns ruent dans les brancards (à l'image de l'Italien Blu, qui a vandalisé ses propres œuvres dans sa ville natale de Bologne, plutôt que de les voir vassalisées par la mairie [8]). Mais la majorité se contente de recueillir les miettes, de quoi vivre chichement de sa passion sans se poser trop de questions. C'est en tout cas ce qui se passe sur les pentes du Panier, à Marseille.

Par la lorgnette du Panier

Place Père-Pierre-Saisse, en plein cœur du Panier, dans le 2e arrondissement. Le petit train bleu et blanc aux allures de chenille clinquante s'arrête lentement. Une quinzaine de touristes en émergent, patauds, rouges de canicule. Comme aimantés, ils se dirigent vers une grande fresque colorée. Sans vraiment la regarder, ils dégainent smartphones et tablettes. Mitraillage. Puis ils repartent, leurs trésors dûment enregistrés, prêts à garnir leurs comptes Instagram avec les commentaires de rigueur – so Marseille !

L'œuvre très colorée qui suscite ainsi leur fugace enthousiasme s'intitule « Le Pêcheur de sardine et le Vieux-Port » – deux poncifs éculés du folklore marseillais. Pour créateurs, un duo d'artistes du coin, omniprésents sur les murs du quartier. L'un est un graffeur originaire du Brésil, où il mena un temps une carrière de styliste, un certain Nhobi. L'autre agit sous le pseudonyme de Seek 313. Tous deux sont des habitués d'un petit concept-store situé à quelques encablures : UndArtGround.

Pour qui déboule d'humeur critique, les abords ne trompent pas. Le coin grouille de ces indices qui signalent les coins ultragentrifiés : un café-librairie chicos, un comptoir aux huiles typé hipster, une galerie d'art, des échoppes vendant du savon au prix de la coke, etc. Plus belle la vie d'entrepreneurs touristiques.

« Village Potemkine »

C'est au 21, rue des Repenties, à deux pas de la place de Lenche, que s'est installé UndArtground. Inauguré en 2012 avec pour slogan « L'art accessible à tous », le lieu met en avant de petites œuvres originales de graffeurs ou street artistes à prix raisonnable et propose des produits (plus ou moins) dérivés : T-shirts, livres sur l'histoire du graffiti, babioles diverses. L'endroit n'adopte certes pas l'esthétique pour débilos des pièges à touristes qui l'entourent. Mais nombre de visuels semblent avoir été conçus pour les visiteurs avides de folklore made in Massilia : pastis, gabians, joueurs de cartes à la Pagnol et Bonne Mère se taillent la part du lion. Le client est roi. Aujourd'hui, c'est calme. Quelques touristes, deux ou trois gars du coin. De quoi buller sur le banc posé devant l'entrée, sous une fresque réalisée par Nhobi, l'amateur de sardines susmentionné. Quand je débarque, c'est en tout cas ce que font le graffeur Seek 313 et Laurent, l'un des gérants du lieu. Ils se montrent ouverts, intéressés par mes questions. Eux l'affirment, ils sont d'abord des passionnés d'art urbain, non des vampires culturels. Mais ils ont bien conscience d'avoir le cul entre deux chaises. Déjà largement ripoliné, le quartier a pris une tournure encore plus artificielle depuis la grande messe de Marseille-Provence 2013 et l'intronisation du tout proche Musée des civilisations et de la Méditerranée (Mucem). Au fond, les deux compères savent bien qu'ils font partie de l'équation. Impossible de le nier, l'objet de leur passion est ici affadi : « Dans ce village Potemkine qu'est devenu le Panier, il n'y a plus vraiment d'œuvre détonante, reconnaît Laurent. Tout le monde a fini par tomber dans une forme d'autocensure. »

Il n'a pas tort. Au fil des rues qui sillonnent cet étrange quartier, mélange de Marseille antique et de Disneyland, les créations décorent, mais n'interpellent pas. Il y a des graffs discrets, des fresques colorées représentant des fumeurs de joints, les félins jaunes et rigolards de M. Chat et même une petite œuvre en mosaïques du désormais très coté Space Invader. Les thématiques ? Innocentes. Des poussins, des mouettes, des fleurs, un serpent qui se mord la queue, des rappels de l'identité marseillaise à base de « Putain kong ! » [9]. Bref, de l'artificiel, du hors-sol.

« Faire du cash »

Les deux amis refusent pourtant de tomber dans le « c'était mieux avant ». Et rappellent que les époques précédentes n'avaient rien d'idylliques. « J'ai vécu ici dans les années 1980, développe Seek 313. C'était un désert culturel, la misère régnait. Les rues étaient remplies de mecs qui se fixaient à l'héroïne. C'est quelque chose qu'on ne voit plus aujourd'hui. »

Seek 313 est un passionné, qui connaît par cœur l'histoire du graff, des débuts new-yorkais aux évolutions récentes. Il a posé en vandale son blase dans d'innombrables endroits et continue de le faire. Il gagne aussi un peu d'argent grâce à des ateliers, des commandes, des petits boulots picturaux. Rien de déshonorant. Reste que certaines de ses déclarations surprennent. « Tu peux dessiner une fresque en étant payé par Coca sans pour autant vendre ton âme au diable », assène-t-il par exemple. Une déclaration qui fait écho à celle de MissTic, figure dévoyée du street art s'adressant à des étudiants de Sciences-po : « Avoir un MissTic sur un sac à main, est-ce différent que d'avoir un slogan Coca-Cola ? Je n'ai aucun scrupule à faire des produits dérivés. »

Eux n'en sont pas là. Mais ils semblent accepter bon gré mal gré une récupération mesurée. D'accord pour vendre des gadgets aux touristes. Ou pour monnayer leur art en galerie. Et quand je leur parle de Bilal et de son impitoyable jusqu'au-boutisme, ils n'adhèrent pas vraiment : « Ça ne me choque pas que Mesnager fasse du blé, rétorque Seek 313. Il est là depuis tellement longtemps qu'il a bien mérité d'en profiter. » Le même s'empresse pourtant de dénoncer les pratiques de la nouvelle génération : « Certains essayent de faire du cash avec le street art dès leur sortie des Beaux-Arts, parce que c'est à la mode. Je trouve ça lamentable. »

Un discours à deux vitesses, dissociant bonne et mauvaise récupération. Les anciens, qui ont connu les temps héroïques, auraient le droit. Mais pour les nouveaux, c'est niet. Chasse gardée.

Street art tour

11h30 au Bar des Treize Coins, institution du Panier et l'un des troquets préférés de Fabio Montale dans les romans de Jean-Claude Izzo. En face, une énième boutique pour touristes, qui détaille ainsi ses spécialités : « Goodies, objets insolites, art contemporain ». Bah tiens. Asha débarque à la bourre. Il vient juste d'émerger, la soirée a été arrosée. Mais il serre les dents, se montrant aussi affable que bavard. Asha est le créateur et l'animateur des « street art tours » organisés dans le Panier. Des excursions à la découverte des œuvres disséminées sur les murs, ainsi décrites dans le prospectus vantant son activité : « Accompagné d'un street artiste local, venez découvrir le quartier [...] au gré des différentes fresques murales qui s'y cachent. »

Sur le papier, typiquement le genre de démarche qui ancre le street art dans une dimension artificielle. Mais tout n'est pas si simple. Asha admet que son activité de guide porte son lot de paradoxes. Mais en nuance la portée néfaste : « Lors de la visite, je défends autant le graffiti vandale que le street art. Et je laisse libre cours à mon côté anar : je parle de gentrification, des problèmes liés aux locations Airbnb, de l'augmentation des loyers ou du fait que la manne touristique est confisquée par des gens extérieurs. » Passionné de graff, il estime préférable que ce soit un véritable acteur de la scène qui se charge de présenter les œuvres. À l'en croire, sa visite guidée serait d'ailleurs peu fréquentée par les touristes, mais plutôt par des locaux, des passionnés ou des écoles des environs. Jusqu'à des visiteurs plus inattendus : « J'ai récemment fait la visite pour un club de seniors, une trentaine de papys et mamies. C'était très agréable. »

Sus au petit train !

Malgré les avancées du barnum touristique, Asha définit toujours le quartier par son essence rebelle : « Le Panier n'a jamais été lisse, soumis. Il reste incontrôlable, avec une certaine forme d'entraide. Tout le monde est en galère, donc tout le monde se soutient. » Un équilibre précaire, reconnaît-il. Et qui risque bien de ne pas tourner à l'avantage des habitants : « Quand les croisières Costa Gogol débarquent, tu comprends qu'il y a un problème. T'as soixante beaufs qui se baladent, parfois franchement irrespectueux. Que certains se prennent des seaux d'eau ou des tartes dans la gueule me semble franchement normal. C'est d'ailleurs en réaction à ce type d'attitude qu'avait été organisée l'attaque du petit train en 1994. »

Ah, la fameuse attaque du petit train ! Un jalon de l'histoire du Panier, joyeuse réminiscence de Far West, avec jet d'œufs et de farine sur des touristes horrifiés. Il s'agissait d'une initiative de l'artiste Marc Boucherot pour lutter contre le « processus de folklorisation » orchestré par la mairie. À la manœuvre, des minots du quartier, ravis d'ainsi se défouler. Une réussite. Asha en parle avec respect, voire une pointe de nostalgie. Au point d'envisager une position plus radicale, moins passive. « On s'est posé la question d'effacer certaines œuvres, comme Blu l'a fait à Bologne, lâche-t-il. Parce qu'on sait bien qu'on fait partie du phénomène de gentrification – ça nous préoccupe. On a d'ailleurs pour projet de poser une fresque représentant l'attaque du petit train. »

La boucle serait bouclée. Et les touristes pourraient mitrailler à l'envi ce symbole d'un passé moins chloroformé.


[1] Artiste et vandale de génie, assassiné en 2014 à Détroit.

[2] Voir l'article publié par votre serviteur dans le n°16 du défunt journal Article11, « Pourquoi j'irais m'enfermer ? » (disponible sur le Net). Voir également ce site récemment mis en ligne .

[3] Expression utilisée par Christophe Génin dans son ouvrage Le Street art au tournant (Les Impressions Nouvelles Éditions, 2013).

[4] Le très malin film de Banksy, Faîtes le mur, a beaucoup contribué à la diffusion à grande échelle du street art.

[5] Exemple développé plus en détail dans un texte publié sur Indymédia Nantes en 2010 : « [Angers] arNaq & aTarchie ».

[6] « Faut-il lâcher les bombes ? », 2010, anonyme.

[7] NTM, « Paris sous les bombes ».

[8] Son message : « À Bologne, il n'y a plus de Blu, et il n'y en aura plus tant que les magnats spéculent sur l'art de la rue. »

[9] Beau jeu de mots, le visuel représentant King-Kong à l'assaut de la ville.

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La société civile appelle à un « Grenelle » de l'hospitalité et de l'accueil des étrangers en France

Trente-cinq bébés et leurs parents demandeurs d'asile dormant dans la rue à Strasbourg ; des réfugiés empêchés de demander l'asile à la frontière franco-italienne ; des campements sauvages à Paris faute de centre d'accueil ; des bénévoles harcelés par la police pour avoir distribué de l'aide alimentaire à Calais ; un « plan migrants » vertement critiqué par le Défenseur des droits... Le gouvernement semble incapable de répondre dignement aux défis que pose l'accueil de migrants et de réfugiés en France. 450 (...)

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Espagne: l’opération Piñata continue…

Lundi 30 mars 2015, la police anti-terroriste lançait 17 perquisitions et arrêtait 15 compagnonNEs à Madrid, Palencia, Grenade et Barcelone lors d’une opération dénommée Piñata. Lors des perquisitions, 24 autres seront brièvement arrêtés pour avoir résisté à ces dernières (notamment dans les squats).
Accusés d’être responsables ou membres des « Groupes anarchistes coordonnés » (GAC), c’est-à-dire d’ « association terroriste » à caractère « anarchiste insurrectionaliste », 15 compagnons seront mis en examen (10 à Madrid, 3 à Barcelone et 2 à Palencia), dont cinq incarcérés en préventive à Soto del Real. Les dix premiers seront relâchés sous contrôle judiciaire (confiscation de passeport, interdiction de sortie du territoire et pointage tous les 15 jours) et les cinq autres transférés le 18 mai dans différentes prisons loin de Madrid. Ils sortiront tous au fur et à mesure sous contrôle judiciaire jusqu’au 20 juin 2015.
A la même période, deux autres opérations policières anti-« terroristes » viseront le mouvement anarchiste espagnol : en décembre 2014 puis en octobre 2015, les opérations Pandora 1 et 2 tenteront déjà d’incriminer les GAC (Grupos Anarquistas Coordinados), en les accusant d’être la branche locale de la FAI/FRI. Ces procédures finiront pas être classées sans suite en juin 2016, ce qui n’est manifestement pas le cas de l’opération Piñata, dont l’instruction a été prolongée de 18 mois supplémentaires en avril 2017, tandis que les dernières demandes des mis en examen concernant l’instruction ont une fois de plus été refusées… Une partie des compagnons inculpés ont annoncé publiquement qu’ils refusaient de continuer à respecter le contrôle judiciaire et le pointage mensuel.

Cette Semaine


Pour nous non plus, rien n’est fini : tout continue
[Rejet du recours des inculpés de l’Opération Piñata à l’Audiencia Nacional]

La chambre Nº 6 de l’Audiencia Nacional a rejeté le recours déposé par la défense de l’affaire Piñata et a décidé de maintenir la prolongation de 18 mois (maximum) de la phase d’instruction.

Le recours envoyé il y a plus d’un mois relevait que l’Audiencia Nacional avait privé les inculpés de défense, étant donné que le tribunal aurait dû attendre une réponse à la requête des accusés demandant le dossier pour différents motifs. Avant même d’avoir pu envoyer cette communication, le juge d’instruction Eloy Velasco a décidé de répondre négativement, mais on se sait pas à quoi, vu qu’il n’a pas laissé l’opportunité de déposer les conclusions adéquates.
Priver les inculpés de défense est considéré comme une faute grave, et cela a donné lieu à un nouveau recours de la part des avocats, qui a lui aussi reçu une réponse négative.

Voilà où cela en est au niveau légal pour le moment et nous sommes quelques-uns à penser que ces éléments peuvent être intéressant à partager avec d’autres compagnons, même si nous ne voulons pas pour autant que ce soit le centre de la question.
Il semble que l’Audiencia Nacional ne veuille pas laisser tomber l »affaire, pas plus qu’elle n’oublie. Nous connaissons les conflits internes de pouvoir que cachent ces murs. Nous connaissons leurs coups tordus, leurs coups de massue au milieu des chantages et des pots-de-vin politiques pour s’assurer une image démocratique et efficace. Nous connaissons leurs appareils répressifs parce que nous les avons subis, comme beaucoup de compagnons et de personnes en lutte. Et c’est pourquoi nous n’avons absolument aucune confiance dans leur démocracie, leurs procédures, leurs droits et leurs lois.
Eloy Velasco est parti, mais il a fait ses devoirs pour le suivant.

Pour nous non plus rien n’est fini, nous n’oublions pas et nous ne pensons pas rester bloqués en attendant une condamnation. Même si les affaires Pandora I et II ont été classées et si les compagnons Mónica et Francisco sont enfin en liberté, nous ne pouvons pas oublier les conséquences qu’ont eues ces opérations répressives pour le mouvement anarchiste, pour les luttes en général et pour les personnes qui les ont vécues en particulier. Parce qu’aucune relaxe ni aucun classement sans suite qu’ils voudront décréter ne nous feront rester les bras croisés après qu’ils aient monté un tel spectacle. En fin de compte c’est ce qu’ils aimeraient.
Le mal est fait, quel que soit le résultat et nous ne sommes finalement qu’un instrument de plus aux mains de l’ Etat pour démontrer aux bons citoyens que tout est sous contrôle. Tout cela main dans la main avec la presse, véritables charognards qui ont accompli leur travail d’ intoxication et de manipulation médiatique avec beaucoup de zèle. On le voyait bien venir, c’est le fameux “il n’y a pas de fumée sans feu”.

Nous n’avons pour eux (médias, politiciens, flics, matons, juges, etc.) que de la haine.
Et pour les compagnons qui continuent à aller de l’avant sans reculer, celles et ceux qui persistent à démontrer que la solidarité ne connait pas de frontières ni de lois, toute notre complicité.
Que la lutte se poursuive. Tout continue, rien n’est terminé …

Continuons de l’avant pour la compagnonne incarcérée à Aachen et pour les inculpés de l’Opération ICE.
Pour les prisonniers de l’Etat espagnol en lutte qui lancent actuellement une proposition à l’exterieur avec des revendications et des grèves.
Pour les compagnons d’Italie qui continuent à recevoir la répression étatique à coup d’arrestations.
Pour tous les prisonniers de toutes les prisons et centres de rétention.

A BAS LES MURS DES PRISONS ET DES FRONTIÈRES !

[Traduit de l’espagnol d’Indymedia-Barcelone par Cette Semaine.]

Émission de juillet 2017 – Les mains dans le code et dans le carrelage

Cette émission est le deuxième volet d’une thématique consacrée à la réappropriation des savoir-faire dits « masculins ». Les enregistreurs des Langues de fronde sont allés se balader du côté du RESET et des Enchantières. Bonne écoute et bel été … Continue reading

La séance du dimanche : Impunité policière (Partie 1) / Quartiers XXI

Vidéo documentaire réalisée par Quartiers XXI sur l’impunité policière (Part. 1) :
« Version contre version » / « Victime suspecte, légitime défense »

Mais comment expliquer que la police soit irresponsable devant la population qu’elle est censée protéger ? Comment expliquer qu’il existe un certaine impunité policière ?

Lorsqu’une personne subit une violence policière, quand elle est tuée ou gravement blessée par un policier ou un gendarme, on observe souvent les mêmes séquences d’un scénario. C’est le même schéma qui se déroule et qui débouche la plupart du temps sur la minimisation de la violence d’État  : on finit par parler de « bavure » ou d’« accident ».

Le premier réflexe des autorités politiques est de nier la violence.

Une autre manière de relativiser la responsabilité des policiers est de dénier le statut de victime à la personne violentée, et la suspecter de violences, d’engagement politique, de délinquance, ou de tout autre fait qui diminuerait la « valeur » à accorder à la victime.

Il faut faire passer l’idée que l’usage de la violence était légitime,conséquence d’une peur ou d’un danger immédiat.

Partie 2, à venir : Émeutes et criminalisation de la révolte.

 

Site de Quartiers XXI

Page fb de Quartiers XXI

 

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J’ai dessiné la Tempérance, une chose en amenant une autre, en amenant encore une autre au bout de 15 jours j’ai fini de graver les 22 arcanes majeures du tarot de Marseille. Me reste à préparer un fichier pour imprimer … Lire la suite

Démocratie de consensus : le despotisme doux de Macron

Le concept de « despotisme doux » inventé par Tocqueville, refait parler de lui depuis qu’Emmanuel Macron a décidé d’instaurer les dispositions de l’état d’urgence dans le droit commun. Rappelons qu’Alexis de Tocqueville, penseur et écrivain français […]

Livre du samedi – Congo : une histoire / David Van Reybrouck

Congo : une histoire

De la préhistoire aux premiers chasseurs d’esclaves, du voyage de Stanley missionné par Léopold II à la décolonisation, de l’arrivée de Mobutu puis de Kabila à l’implantation industrielle d’une importante communauté chinoise, ce livre retrace, analyse, conte et raconte quatre-vingt-dix mille ans d’histoire : celle du Congo, cet immense territoire africain au destin violenté.
Pour comprendre ce pays, un écrivain voyageur, historien, journaliste, est allé à la rencontre du peuple du Congo. Au fil de multiples séjours, son regard s’est aiguisé, son empathie s’est affirmée, son incessante curiosité lui a permis de saisir, de consigner dans ses carnets souvenirs et propos inédits au rythme d’une enquête basée sur plus de cinq mille documents.

 

« Mais où commence l’Histoire ? Là aussi, bien plus tôt qu’on ne pourrait l’imaginer. Quand j’ai envisagé il y a six ans d’écrire, pour le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Congo, un livre sur l’histoire mouvementée du pays, non seulement à l’époque postcoloniale, mais aussi pendant la période coloniale et une partie de l’ère précoloniale, j’ai décidé que cela n’aurait de sens
que si je pouvais donner la parole à autant de voix congolaises que possible. Pour tenter à tout le moins de défier l’eurocentrisme qui allait certainement me jouer des tours, il m’a paru nécessaire de me mettre systématiquement en quête de perspectives locales, car il n’existe naturellement pas une version congolaise unique de l’Histoire, pas plus qu’il n’en existe une version belge unique, européenne ou tout simplement “blanche”. Des voix congolaises, donc, autant que possible. Seulement voilà : par où devais-je commencer dans un pays où, les dix années précédentes, l’espérance de vie moyenne était inférieure à 45 ans ? Dans ce pays qui allait fêter ses 50 ans, les habitants n’atteignaient plus cet âge. Certes, des voix surgissaient de sources coloniales plus ou moins oubliées. Des missionnaires et des ethnographes avaient consigné des histoires et des chants magnifiques. Les Congolais eux-mêmes avaient écrit d’innombrables textes – j’allais même à ma grande surprise trouver un document autobiographique du XIXe siècle. Mais je cherchais aussi des témoins vivants, des personnes désireuses de partager avec moi le récit de leur vie, même les banalités. Je cherchais ce que l’on retrouve rarement dans les textes, car l’Histoire est tellement plus que ce qu’on en écrit. On peut le dire de toutes les époques et pour toutes les régions, mais c’est d’autant plus vrai dans celles où seule une petite minorité en haut de l’échelle sociale a accès aux mots écrits. Ayant étudié l’archéologie, j’attache une grande valeur aux informations non textuelles, car elles permettent souvent d’obtenir une image plus complète, plus tangible. Je voulais interviewer des gens, pas nécessairement des personnalités influentes, mais des gens ordinaires dont la vie est marquée par l’Histoire avec un grand H. J’avais envie de demander aux gens ce qu’ils mangeaient durant telle ou telle période. J’étais curieux de savoir quelles couleurs ils avaient portées, à quoi ressemblait leur maison quand ils étaient enfants, s’ils allaient à l’église.
Bien entendu, il est toujours risqué de se faire une idée du passé en extrapolant à partir de ce que racontent les gens aujourd’hui :  rien n’est aussi actuel que le souvenir. Mais si les opinions sont particulièrement malléables – les informateurs vantaient parfois les mérites de la colonisation : était-ce parce que les choses allaient si bien à l’époque ? ou parce qu’elles allaient si mal à présent ? ou encore parce que je suis belge ? –, les souvenirs que laissent des objets ou des actes banals opposent souvent quant à eux une plus grande inertie. On avait un vélo ou on n’avait pas de vélo en 1950. On parlait kikongo avec sa mère quand on était enfant ou on ne parlait pas kikongo avec elle. On jouait au football au poste missionnaire ou on ne jouait pas au football. La mémoire ne jaunit pas partout aussi vite. Les banalités de la vie gardent plus longtemps leur couleur.
Je voulais donc interviewer des Congolais ordinaires à propos de leur vie ordinaire, même si je n’aime pas le mot “ordinaire”, car souvent les histoires que j’ai pu entendre étaient vraiment exceptionnelles. Le temps est une machine qui broie les vies, je l’ai appris en écrivant ce livre, mais parfois il y a aussi des gens qui broient le temps.
Une fois encore : par où devais-je commencer ? J’avais espéré pouvoir parler ici et là à quelqu’un qui avait encore des souvenirs précis des dernières années de l’époque coloniale. J’étais parti d’emblée de l’idée qu’il n’y aurait pratiquement plus de témoins de la période antérieure à la Seconde Guerre mondiale. Je pourrais déjà m’estimer heureux de trouver un informateur d’un certain âge susceptible de me parler de ses parents ou de ses grands-parents pendant l’entre-deux-guerres. Pour les périodes plus anciennes, je devrais chercher tant bien que mal mon chemin en m’aidant de la boussole tremblotante des sources écrites. Il m’a fallu un certain temps pour m’apercevoir que, si l’espérance de vie moyenne au Congo aujourd’hui est très faible, ce n’est pas parce qu’il y a peu de personnes âgées, mais parce que tant d’enfants meurent. L’effrayante mortalité infantile fait baisser la moyenne. Au cours de mes dix voyages au Congo, je n’ai pas tardé à rencontrer des gens de 70, 80 et même 90 ans. Un jour, un vieillard aveugle de près de 90 ans m’a beaucoup parlé de la vie que son père avait vécue ; indirectement, j’ai pu ainsi plonger dans les années 1890, à une profondeur étourdissante. Mais ce n’était encore rien par rapport à ce que Nkasi m’a raconté… »
Extrait

 

Vincennes (94): expulsion de la Jarry

Avis de décès.

L’âme de la Cité Industrielle de Vincennes a définitivement quitté son corps ce matin [jeudi 20 juillet 2017]. Sous la contrainte d’un appareil administratif qui n’a pas su voir, reconnaître ni protéger l’expérience alternative de 300 personnes, reflets d’une société mixte avec une forte concentration d’artistes, ce corps gigantesque s’est éteint ce matin dans le silence.

Cette nuit, Imagina a peint ce cri qui devient l’ultime message de la Cité à la face du monde.
Que chacun voyage en paix et reçoive de ce cri ce que son cœur lui permet d’entendre.

[Publié le 20 juillet 2017 sur le Facebook de la Jarry.]


La Cité de la Jarry, le plus grand squat artistique d’Île-de-France, a été évacuée
Culturebox (avec AFP) | 20 juillet 2017 (mis à jour le 21 juillet)

La Cité de la Jarry, ancien bâtiment industriel de Vincennes reconverti en gigantesque squat artistique, considéré comme le plus grand d’Île-de-France, a été évacué le matin du jeudi 20 juillet « dans le calme ».

C’était le plus grand squat artistique d’Île-de-France, occupé depuis plus de vingt ans. La Cité de la Jarry, un ancien bâtiment situé à Vincennes, à l’Est de Paris, a été évacué ce jeudi matin. Jusqu’à 300 personnes, dont des artisans, des artistes, des familles, avaient investi ce lieu, au compte-gouttes à partir des années 1990, puis massivement depuis 2004 et l’arrêté de mise en péril pris par la municipalité.

La grande majorité avait déjà anticipé la fermeture du site et fait ses valises depuis plusieurs jours. « 47 personnes ont été évacuées, dont deux relogées à leur demande, et dix ont fait l’objet de contrôle d’identité », a indiqué une source proche du dossier.

Un lycée en construction sur le site

L’expulsion, ordonnée depuis avril 2016 par un juge de l’expropriation, a commencé à 6 heures et s’est déroulée « dans le calme », a déclaré le maire UDI de Vincennes Laurent Lafon, présent sur place, à l’AFP. Une douzaine de camions de CRS occupaient la rue bordant le monumental bâtiment de 45.000 m2 étalés sur six étages, tandis que des ouvriers s’affairaient à en murer les accès, a constaté un journaliste de l’AFP.

Les communes de Vincennes et Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), réunies en syndicat intercommunal, ont acquis le site en 2015 avec pour objectif de le démolir et de construire un lycée. « L’établissement accueillera 800 lycéens et sera également doté d’un gymnase et de logements de fonction pour le personnel enseignant », a indiqué la préfecture du Val-de-Marne dans un communiqué.

Vincennes : les irréductibles résidents du squat de la Jarry évacués
Marion Kremp (Le Parisien) | 20 juillet 2017

Sous le sceau d’un arrêté de péril depuis 2004, le squat de la Jarry, le plus vaste d’Ile-de-France, a été évacué ce tôt ce jeudi matin. Il sera démoli pour laisser place à un lycée.

Il était le plus vaste squat d’Ile-de-France, habité par des artistes et artisans qui y avaient installé leurs ateliers mais aussi par des résidents précaires. Imposant, majestueux, ce temple d’un passé industriel révolu à la façade aussi délabrée qu’intrigante ne sera bientôt plus. Ce jeudi matin à Vincennes, c’est dans une rue bouclée par une vingtaine de camions de CRS que les derniers occupants du squat de la Jarry ont été évacués.

Devant le spectacle des engins de chantier occupés à clôturer le site à l’aide de blocs de béton, Marcel, 48 ans, attend une solution de relogement. Deux grosses valises à la main, cet agent de sécurité qui vivait là depuis plus d’un an ne veut pas comprendre : « Vous voyez les fenêtres brisées et les tags sur les murs, mais à l’intérieur on était bien, on avait des appartements, des studios et même des lofts, aujourd’hui, sous prétexte que je suis un homme seul on ne me propose même pas une chambre d’hôtel ! », s’énerve-t-il en quittant les lieux.

L’ancienne cité industrielle avait fait l’objet dès 2004 d’un arrêté de péril au regard de sa dégradation qui présentait un risque pour la sécurité publique. Dès lors, abandonné, le bâtiment de 46 000 m2 sur six étages est investi par des artistes et des populations précaires. Racheté en 2015 par les villes de Vincennes et de Fontenay-sous-Bois, il laissera place, au terme de près de douze ans de procédures, à un nouveau lycée intercommunal.

Depuis le 11 juillet, un avis d’expulsion avait été placardé à l’entrée du bâtiment. Nombreux sont ceux qui étaient déjà partis avant l’arrivée ce jeudi aux aurores des forces de l’ordre. Des 300 à 500 personnes qui logeaient dans les étages, seule une quinzaine de résidents étaient encore présents.

Les villes de Vincennes et de Fontenay-sous-Bois ont proposé, via la direction régionale du logement (DRIHL), des solutions de relogement pour les familles et les personnes fragiles recensées qui avaient toutes quitté les lieux avant l’évacuation. Cependant, sur place ce jeudi matin, des représentants de la mairie de Vincennes veillaient à trouver des solutions de repli pour ceux qui étaient encore là au petit matin.

CinéNomade de Villetaneuse / L’ascension

CinéNomade de Villetaneuse / Projection en Plein-air

Samedi 22 juillet 2017 à partir de 20h30

 

« Pour toi, je pourrais gravir l’Everest !» Samy aurait mieux fait de se taire ce jour-là… D’autant que Nadia ne croit pas beaucoup à ses belles paroles. Et pourtant… Par amour pour elle, Samy quitte sa cité HLM et part gravir les mythiques 8848 mètres qui font de l’Everest le Toit du monde. Un départ qui fait vibrer ses copains, puis tout le 9-3 et c’est bientôt la France entière qui suit avec émotion les exploits de ce jeune mec ordinaire mais amoureux. A la clé, un message d’espoir : à chacun d’inventer son avenir, puisque tout est possible. »

L’Ascension  de Ludovic Bernard (1h43, 2016)

 

En présence de Nadir Dendoune, journaliste et co-scénariste du film L’Ascension, dont l’histoire est directement inspirée de son expérience (raconté dans son livre « Un tocard sur le toit du monde »). Il a aussi publié en 2017 l’ouvrage « Nos rêves de pauvres ».

Amphithéâtre en herbe à l’entrée du quartier Allende . Croisement sur Pablo Nerruda / bd de la Division Leclerc (à 200m de la station Allende du Tram T8)

Repas partagé

Puis projection à la tombée de la nuit du film 


En cas de mauvais temps, la projection sera reportée à une date ultérieure

Contacts : 0650997727 / association.autrechamp@gmail.c om  

Facebook : Autre Champ  

 

Chiffrement : les temps paniquent

« Les lois mathématiques sont louables, mais la seule loi qui s’applique en Australie est la loi australienne ». Interrogé à propos de la cryptographie lors d’une conférence de presse organisée à l’occasion d’une énième […]

Le lynchage médiatique de Bernard-Henri Lévy : c'est assez !

L'adulation médiatique de BHL, ce n'est jamais assez !

Scandalisés par la publication par Le Monde diplomatique d'un dossier dépréciatif consacré [1] à « L'imposture Bernard-Henri Lévy », nous avons pris le parti de lui répliquer en rééditant un article publié le 1er mars 2010 dans notre abondante rubrique : « Les aventures de Bernard Henri-Lévy » (Acrimed).

Alors qu'il vient de sortir deux ouvrages, Bernard-Henri Lévy s'est fait plutôt rare dans les médias : on ne l'a pas vu dans « Télé Foot » sur TF1, ni lu dans Le Journal de Mickey, et même pas entendu sur Fun Radio. Un scandale. Mais, plus grave, il a fait l'objet d'un acharnement qui s'apparente à un véritable lynchage. Qu'on en juge par cet inventaire (suivi de « l'article auquel vous avez échappé »)

« Pourquoi BHL a-t-il autant de détracteurs ? »

Dans L'Express du 4 février 2010, le directeur du journal, Christophe Barbier, assassine « l'intellectuel engagé du début du XXIe siècle » dont l'un des deux livres publiés ne serait que « poli et tranchant ». Il ne parle même pas de chef-d'œuvre. Puis il s'emballe : « De ces deux travaux très différents se dégage le portrait d'un homme affairé, presque dispersé, mais apte à ramasser soudain sa pensée, autour d'une lutte majeure ou d'un concept neuf. » Irrévérence ultime : Barbier n'interviewera le philosophe que sur quatre pages…

Dans Le Point (hebdomadaire dans lequel BHL tient pourtant un bloc-notes…) du 4 février, l'écrivain Christine Angot a fait du philosophe un portrait épouvantable. Extraits : « Il cherche la vérité. C'est un philosophe. Ça existe. Il y en a. Mais pas dans son coin, il aime bien parler, il aime bien aller leur dire. En tout cas il aimait bien. (…) Il pense à toutes les parties de flipper qu'il a jouées. Il était le meilleur. »

Le comportement du Figaro n'est pas plus glorieux (6 février). Un portrait à charge en dernière page du journal, signé Renaud Girard : « Dans son dernier essai, De la guerre en philosophie (Grasset), BHL parvient superbement – car sa prose a, dans ce livre, la respiration de celle d'un Péguy – à théoriser le destin qu'il s'est fixé jeune homme, celui d'être un "intellectuel engagé". » Et le journaliste, de poser la bonne question : « Pourquoi Bernard-Henri Lévy a-t-il autant de détracteurs à Paris ? » C'est vrai, pourquoi ?

Pourquoi l'hebdomadaire Paris Match (4 février) n'a-t-il consacré que trois pages à BHL en le couvrant d'insultes ? Un « cerveau brillant » peut-on lire ici, un « flamboyant virtuose » peut-on lire par là. En somme, « un type comme lui est un exemplaire unique. »

Pourquoi ne lui offrir que huit pages dans Marianne (6 février) pour qu'il s'explique face à des contradicteurs, alors qu'il en aurait fallu seize ? [2]

Pourquoi l'interviewer dans le Journal du Dimanche (7 février) et ne pas lui consacrer un numéro entier ? Pourquoi Le Figaro Magazine (11 février) se rabaisse-t-il à consacrer un article à ses débuts en philosophie et non pas à toute sa vie ? Et pourquoi, dans le Libération du 11 février, le massacrer, et massacrer l'un de ses ouvrages ?

Cette campagne de promotion en demi-teinte, économe en louanges et en papier, a de quoi surprendre ! Un vrai lynchage !

« Vous n'êtes pas épargné »

Alors que BHL est de passage, le 8 février, dans « Le Grand Journal » sur Canal Plus, le journaliste Ali Baddou l'interroge : « C'est assez hallucinant la violence des textes qui ont été publiés là ces derniers jours à l'occasion de la sortie de ces deux livres. » C'est vrai, avec ce que l'on vient de lire, c'est ha-llu-ci-nant ! D'ailleurs - signe d'une violence extrême - BHL est privé des railleries et des interruptions qui sont la marque de fabrique de l'émission et il doit s'exprimer sans bénéficier de la moindre coupure intempestive. « Pourquoi est-ce que vous énervez autant ? » enchaîne Ali Baddou. Oui, pourquoi tant de haine ?

Sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach a tout compris. Il prévient son invité inattendu – Bernard-Henri Lévy – que « la tornade pro et surtout anti-BHL va continuer de souffler ce matin sur Internet. » (10 février). De passage dans le « Soir 3 » sur France 3, Bernard-Henri Lévy est interrogé – avec violence – sur différents sujets d'actualité. Et le journaliste commet cette judicieuse remarque : « La philosophie, vous le dites, c'est un combat avec des haines, des rancœurs, des engueulades aussi, et de ce point de vue, vous n'êtes pas épargné . » (14 février).

Personne ne l'épargne : un point de vue partagé par Le Monde qui consacre son entière page 3 à Bernard-Henri Lévy et qui, sous la plume de Josyane Savigneau, souligne – sans les nommer ( !) – que « radios, journaux, sites divers se sont déchaînés pour discréditer l'ensemble du travail de Bernard-Henri Lévy » (16 février).

C'est indéniable : les journaux se sont « déchaînés » contre l'œuvre de BHL. Libération, par exemple (dont Lévy est actionnaire), dans un entretien fleuve (13 février), pose une série de questions d'une rare impertinence au grand penseur : « Quelle est la place de la philosophie dans votre vie ? » ; « La philosophie est une arme de guerre, mais contre qui ? » ; « Dans « Pièces d'identité », à la question : “Qu'aimez-vous le moins en vous”, vous avez cette réponse étonnante : “Ma part d'enfance” ». Etc.

Invité sur TV5 (22 février), il doit affronter les salves d'un journaliste qui s'étonne : « Vous n'avez pas l'impression que parfois vous déclenchez des réactions incroyables ? » À quoi BHL répond modestement : « Je me suis si peu trompé en 32 ans qu'il a fallu qu'on trouve cette sympathique histoire Botul. » Si peu, en effet.

Des réactions incroyables. Presque un boycott. France Culture ne l'invite que trois fois : dans « Questions d'éthique » (22 février) [3], dans « Les Matins » (16 février) et dans « La Rumeur du Monde » (le 13 février) animée par Jean-Marie Colombani. Ce même Jean-Marie Colombani ne le convie qu'une seule fois dans son émission sur Public Sénat (19 février). Et excepté quelques courageux médias, c'est le black-out complet : un clin d'œil sur TF1 (8 février), une apparition sur RMC (16 février). Et entre temps, une journée d'oisiveté complète : le 13 février, un passage sur RTL, un autre sur Paris Première, puis comme premier invité de « On n'est pas couché » sur France 2 (une émission enregistrée, il est vrai). Mais à part ça, pas grand chose. [4]

Face à un tel déferlement de haine et à l'intolérable censure de sa victime, la résistance s'est organisée et Nicolas Demorand a rejoint la première ligne, en déclarant dans sa chronique « Tous azimuts » du 18 février 2010, sur France Inter : « Il y a dans tout cela quelque chose qui pue ». De quoi parlait-t-il ? Manifestement, ce n'était pas de la « meute » des hagiographes et des complaisants.

L'adulation médiatique de BHL, en effet, ce n'est jamais assez. C'est pourquoi…

… Voici l'article auquel vous avez échappé

Nous ne parlerons pas de « l'affaire Botul ». On en a beaucoup parlé. Pas Acrimed. Sans doute est-elle révélatrice. Mais de quoi ? De la désinvolture de BHL. Mais quand celle-ci est traitée en galéjade, y compris par le principal intéressé qui la présente comme un canular, elle masque l'essentiel : les innombrables approximations et impostures dont BHL a jalonné sa « carrière » : depuis les livres qu'il a lui-même homologué comme les fruits d'une « nouvelle philosophie », jusqu'à ses reportages et enquêtes les plus récents. Son reportage « people » et partisan à Gaza, son enquête approximative en Georgie mise en cause par Rue89, son tourisme de propagande en Israël n'ont fait l'objet d'aucune critique dans les grands médias. Pour ne rien dire de ses voyages en Afghanistan et des douteux bricolages dans son livre sur Daniel Pearl [5] revisités par Le Monde diplomatique, mais jamais abordés par les grands médias. Que dire, si ce n'est que rien de tout cela n'est évoqué par les intervieweurs de BHL [6].

Certes « l'affaire Botul » a suscité de salutaires éclats de rire. Mais, précisément parce qu'il s'agissait là d'une « bourde », la mobilisation des idolâtres a permis une fois de plus de faire diversion et de taire les impostures les plus graves de leur idole. Alors…

Alors… nous ne reviendrons pas sur les palinodies de Nicolas Demorand (analysées dans un récent article). Rappelons simplement que ce dernier, après avoir pris la défense de BHL, annonçait : « Et pour le reste sachez que Bernard-Henri Lévy sera demain l'invité du 7-10 ». Oubliant d'ajouter que ce ne serait que la septième fois depuis septembre 2006… La suite, on la connaît. Un « coup monté », destiné à faire passer BHL pour une victime et à lui donner l'occasion de se défendre, parfaitement lisible dans le sketch mis en scène par des duettistes. Une interview faussement agressive, suivie, deux jours plus tard, le dimanche 21 février, sur France 5, d'un entretien réellement complaisant. Stratagème malin qui peut se résumer ainsi : taquinerie matinale et courtoisie dominicale.

Nous ne dirons rien non plus des quelques articles qui, du moins dans les grands médias, ont moqué la « victime ». Ils furent finalement si peu nombreux que le tintamarre d'indignation qu'ils ont suscité devrait suffire à disqualifier ceux qui l'ont entretenu. Mais il n'en sera rien…

Nous ne dirons rien du talent consommé avec lequel BHL se rend insubmersible, grâce à des médiacrates qui le sont autant que lui. La plupart des journalistes ont complaisamment interrogé l'omniprésent sur « l'affaire Botul » : après avoir salué l'élégance avec laquelle il a reconnu s'être fait piéger (en réalité, s'être piégé lui-même…), ils ont entonné à sa suite la complainte selon laquelle il serait pourchassé par une « meute » enragée.

Nous ne dirons rien de cette rhétorique victimaire et mensongère, servie par BHL et ressassée par ses défenseurs face à la moindre critique, et qui fut relancée notamment, lors de la sortie du précédent opus qui dénonçait précisément la « meute ». Il suffit de lire ici même « BHL-Houellebecq et la meute des complaisants »

Nous ne dirons rien du procès en antisémitisme, intenté contre les critiques de BHL sur la base d'un faux (relevé par « Arrêt sur Images ») : la prétendue fermeture du forum de Libération pour cause de propos insultants et antisémites, alors que le forum fut fermé préventivement afin de les éviter.

Enfin, nous ne dirons rien, par charité, du point de vue de Ségolène Royal (paru dans Le Monde du 28 février) qui recycle le mensonge sur l'antisémitisme, avant de déclarer sa flamme à celui qui s'est enflammé pour elle et d'enrôler François Mitterrand au service de BHL et à son propre service.



Mathias Reymond (avec Henri Maler)


[1] En accès libre, c'est un comble ! Alors que BHL-Moi-Je a dû prendre les armes en accès payant sur le site du Point : « BHL déclare la guerre au "Monde diplomatique" ».

[2] De mémoire d'acrimedien, jamais un invité n'avait eu autant la parole que BHL dans Marianne.

[3] Ajout le 6 mars 2010.

[4] A noter aussi, le 2 mars 2010, une invitation dans « le fou du Roi » de Stéphane Bern sur France Inter. (ajout le 6 mars 2010)

[5] Dont la veuve dira, à propos de BHL, qu'il est un homme dont « l'ego détruit l'intelligence ».

[6] La liste des impostures, bourdes et falsifications de BHL est encore longue. Le lecteur courageux pourra se plonger dans le dossier du Monde Diplomatique ou découvrir ce que nous avons publié.

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Emir Khaled

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Pour comprendre une telle situation, encore faut-il se souvenir que, après la guerre 14-18, malgré le prix du sang versé sur les champs de bataille de Verdun ou du Chemin des Dames, et pour rappeler les promesses faites par la France avant la guerre afin d’améliorer le sort des Algériens Musulmans, le mouvement Jeunes-Algériens, constitué d’une poignée de jeunes lettrés issue d’une élite formée à l’école française, se mit en tête de réclamer le respect de la parole donnée. Les colons et l’administration faillirent étouffer. Ils crièrent au complot nationaliste, fustigèrent ces hommes qui avançaient masqués de leur loyalisme à la France pour mieux cacher leurs intentions indépendantistes. Pourtant, ces jeunes turcs, comme on les appelait d’ailleurs communément, n’eurent pourtant pas une telle audace, si ce n’est quelques aménagements dans l’ordre existant des choses : une représentation parlementaire égale à celle des Européens, la fin du Code de l’Indigénat, l’égalité devant le service militaire à titre d’exemple. Mais pour leurs adversaires, ce n’était déjà que trop et ils ne purent que considérer comme un rugissement ce qui ne fut qu’un bâillement.

Pris entre la peur du souvenir des terribles répressions passées dont l’armée savait être capable et celle de la perte de leurs intérêts personnels du moment, les Vieux-Turbans, majoritaires parmi les représentants des indigènes travaillant au sein de l’administration coloniale, se rangèrent à l’opinion de cette dernière. S’appuyant tout de même sur des réseaux politiques d’élus et de ministères de la métropole qui le soutenaient, l’émir Khaled ne fut pas en reste contre ces Vieux-Turbans quand il osa dire : « Nos soi-disant représentants sont en réalités faits pour contrecarrer nos revendications légitimes et servir leurs intérêts personnels, tandis que les Jeunes-Algériens indépendants et désintéressés représentent bien l’opinion publique algérienne. ». Malgré les violentes campagnes de presse diffamatoires dont il fut l’objet de la part de ses différents adversaires, l’émir Khaled fut élu en 1920 délégué financier puis conseiller général contre des candidats dépêchés par l’administration. Du jour au lendemain, il connut une popularité qui le fit connaître de ses coreligionnaires de la masse silencieuse, ce qui accentua la rage de ses adversaires qui mirent tout en œuvre pour s’en débarrasser. Après bien des péripéties et des déceptions, en mai 1921, il démissionna de tous ses mandats en expliquant : « Je ne vois pas l’efficacité de notre présence dans ces assemblées. Noyés dans une écrasante majorité, étant en outre une minorité dont un grand nombre est dépendant, nos voix et notre action se trouvent de ce fait annihilées. ». Mais, sous la pression de ses partisans, sa démission entraînant de nouvelles élections, il se représenta et gagna de nouveau. De nouvelles campagnes d’opinion encore plus virulentes et mensongères, tentèrent de le déstabiliser mais en vain. Jusqu’au jour où, en 1923, décidant de réorganiser le découpage électoral, et s’appuyant sur ce changement, l’administration provoqua de nouvelles élections qui, de part cette manipulation, provoquèrent la défaite des élus du mouvement Jeunes-Algériens dont l’émir se trouva être le seul rescapé en conservant ses mandats. Cependant, harcelé de toutes parts par des adversaires sans scrupules, lassé de répondre aux délirantes campagnes médiatiques orchestrées contre lui et constatant surtout jusqu’où l’administration pouvait aller afin de faire tomber ceux qui osaient contester sa politique en respectant pourtant les cadres qu’elle leur avait imposés, l’émir Khaled fut contraint de s’exiler en Orient. La chute de l’émir entraîna alors celle de Mohand Ou Lhadj qui avait pris son parti. Trois ans après le départ de l’émir, il ne fut plus caïd du douar dont il avait jusque-là la charge. Mais, contrairement à ce que l’on aurait plus s’attendre, vu qu’ils avaient soutenu les campagnes contre l’émir, et parce que c’était le seul douar de la Commune-Mixte de Sidi-Aïch qui leur manquait, ce ne fut pas un membre de la famille de la lignée de Saad At Ourabah qui reprit la charge du douar. Elle revint à un membre de la famille Ben Abid. Du temps où les lignée de Saad et d’Ameziane s’étaient affrontés, et après la défaite des membres de la lignée d’Ameziane, ces derniers s’étaient mis sous la protection des Ben Abid. En donnant cette charge à cette famille, on pouvait remarquer les limites de la confiance que l’administration pouvait accorder à ceux qui pourtant n’avaient pas ménagé leurs efforts pour dénigrer l’émir et ses partisans.

Quant à Mohand Ou Lhadj, ne pouvant désavouer pleinement un de ses employés à qui elle avait quand même décerné les palmes académiques pour son action scolaire, l’administration le muta dans le douar d’Oued Marsa. Cette circonscription administrative avait un relief si escarpé et si impénétrable qu’elle resta une zone où prospérèrent les brigands de tous poils qui y vivaient comme assignés à résidence. Mohand Ou Lhadj eut tout le loisir de comprendre qu’on ne lui fit pas une promotion en l’envoyant dans ces contrées où même un caïd pouvait tomber sous la lame d’un simple coupeur de route. Il finit par démissionner et retourna dans son village où il rendit son dernier souffle au début des années trente après que l’administration décida de fermer une à une les sept écoles pour lesquelles il avait tant œuvré, coupant ainsi à la source la possibilité d’entrer en son sein ou, autrement dit, de faire entrer le ver dans le fruit. Devant l’exemple que sa mort laissa, son fils, Si Lbachir Ou Messaoud, l’homme chez qui se rendait le maître et où avait été rapatrié Madjid, ne put donc pas se retirer de la bataille qui se perpétua entre les deux parties opposées du village comme des crabes pris dans le même panier, à la différence qu’il ne put utiliser les moyens, les réseaux et les appuis que le titre de caïd pouvait engranger, exclu de l’espace institutionnel qui avait permis à ses ascendants de jouer dans la cour des « grands » de la Kabylie de la Soummam. Pourtant, simple commis aux écritures dans la Commune-Mixte d’Akbou, après s’être fait remarquer comme un défenseur de la veuve et de l’orphelin, on finit par l’envoyer vers 1927/28, à Arris, au milieu des Aurès, loin de sa région natale, dans un coin reculé et éloigné de tout. Mais là-bas aussi, malgré ce transfert punitif, il ne fut pas en reste et trouva encore le moyen d’attirer l’attention sur lui, notamment en bataillant comme un beau diable pour que son fils entre dans l’école ouverte aux seuls Européens, ce qu’il réussit à obtenir par ailleurs. En 1943, il revint enfin au village où il intégra les services de la Commune-Mixte de Sidi-Aïch. Avec son retour, il retrouva aussi toutes les anciennes inimitées et ne tarda pas à se jeter corps et âme dans la mêlée. Dès qu’il prit ses fonctions, il mena une minutieuse enquête qui lui permit de mettre à jour une affaire de trafic d’influence, de falsification de documents administratifs, de détournements de biens publics et d’organisation de marché noir dans la Commune-Mixte de Sidi-Aïch. Cette enquête visait des membres de la partie adverse du village mais aussi le secrétaire de la commune, un certain Mohand-Saïd Ben Abderrahmane sans la couverte duquel ils n’auraient pu commettre leurs infractions. La justice sollicitée, on ouvrit une enquête qui aura eu pour conséquence de soumettre les femmes du village à un interrogatoire par des agents judiciaires, autrement dit par des étrangers au village. Ce précédent, considéré comme une atteinte à l’honneur des femmes, sera le prétexte des ennemis de Si Lbachir pour provoquer une vendetta qui ne cessa de durer jusqu’à aujourd’hui. De son côté, l’administration ne tarda pas à réagir.

Le 31 mai 1944, Si Lbachir fut convoqué chez l’administrateur de la commune mixte de la Soummam à Sidi – Aïch. Ce dernier lui reprocha d’être entré la veille dans le bureau de l’administrateur adjoint pendant son absence et d’avoir regardé ses papiers. Il nia aussitôt les faits qui lui étaient reprochés puis se vit opposer les témoignages du secrétaire de la commune Mohand-Saïd Ben Abderrahmane et de deux auxiliaires travaillant en face du bureau de l’administrateur adjoint, que l’administrateur fit appeler. Ils affirmèrent l’avoir vu entrer dans le bureau et d’y être resté deux minutes. Aussi l’administrateur le menaça en présence de ceux que Si Lbachir ne pouvait considérer que comme des calomniateurs : « La prochaine fois, je vous foutrai à la porte et je ne le répéterai pas ! ». Deux jours après, le 02 juin 1944, appelé par l’administrateur qui l’invite « à lui donner la composition du bureau du syndicat des employés et des ouvriers communaux ». Si Lbachir la lui fit connaître en ajoutant qu’il n’était venu assister qu’en simple spectateur à la conférence donnée par le syndicat et qu’il avait dû, à la suite de cette conférence, céder à l’insistance de l’auditoire qui avait tenu à le désigner comme secrétaire de ce syndicat ».

Exaspéré, l’administrateur lui asséna : « Ce sont les mêmes salopards qui se rencontrent et ce n’est pas le syndicat qui m’empêchera de vous foutre à la porte quand vous passez aux conneries comme celle de ces jours-ci ». 10 jours après ce nouvel incident, le 12 juin, Si Lbachir annonça sa démission qui devint effective à la fin du mois afin de pouvoir se défendre sans subir le harcèlement humiliant dont il était l’objet chaque jour sur son lieu de travail. Au cours du mois de juillet, Si Lbachir envoya un courrier au procureur dans lequel il l’informait du rôle joué par le secrétaire de la commune dans une nouvelle affaire de faux et d’usage de faux, et à qui il fit remarquer que l’enquête devait être confiée aux services de la sureté. Mais, le 10 août, dans l’après-midi, en représailles, après l’audition en matinée du parent de la famille adverse par l’administrateur adjoint au sujet de l’affaire de faux, Zouaoui Elhacène, gendre de Si Lbachir et témoin dans cette affaire, fut victime d’une agression en plein marché de Sidi – Aïch. « Tout indiqué pour être suspecté de « révélations », plaida Si Lbachir, Zouaoui Elhacène a été assailli par le secrétaire et deux de ses parents, Benazzouz M. S., cavalier de la commune, et Benazzouz M. C. qui l’ont attaqué traîtreusement par derrière». Trois jours après, l’affaire fut jugée. « Cette affaire d’agression sanglante, nota alors amèrement Si Lbachir dans un courrier du 31/12/44, ayant éclaté en pleine rue, trois individus contre un ; constatée par un certificat médico-légal concluant à une incapacité de travail de douze à quinze jours de travail – a été non seulement minimisée jusqu’à la considérer du ressort du tribunal de simple police (comme s’il s’agissait d’une simple contravention de propos et ou tapage injurieux), mais aussi dénaturée jusqu’à confondre la victime avec les assaillants ou plus exactement parmi deux d’entre eux, le secrétaire de la commune – c’est-à-dire le principal responsable parce qu’instigateur doublé d’agresseur, mis « hors de cause » – ayant toujours été cité comme simple, inoffensif ou honorable témoin ». « Il va sans dire, continua-t-il, que ce dernier qui avait été, dès le début, assuré de l’impunité, n’a fait que jouir de celle-ci, et mon gendre d’obtenir sa propre relaxation comme réparation morale maximum, après condamnation de deux inculpés à une amende de douze francs, chacun ». Le 31 août, afin de s’assurer un revenu qui commence à lui faire défaut 2 mois après sa démission, donnant les raisons ayant motivé cette dernière, Si Lbachir écrivit une lettre à l’administrateur de la commune dans laquelle il sollicitait sa réintégration. Le 04 septembre, l’administrateur lui répondit par la négative pour des raisons que ne put s’empêcher de commenter ironiquement Si Lbachir : « En quoi consiste la prétendue « réorganisation » des services depuis mon départ ? Par le passage d’une employé du bureau de l’état civil au bureau des pensions, c’est-à-dire, en mon remplacement, ce genre de mutations, le plus souvent momentané, n’étant que fréquent et régulier, quand les besoins d’un service se révèlent plus accrus ou plus urgent que ceux d’un autre service. « Commis en surnombre », alors que [des] vacances se sont produites et de nouveaux commis recrutés (dont un récemment réintégré après démission d’office, sinon licenciement), le tout, bien entendu, de préférence à moi, même à défaut de faute professionnelle, et en dépit de mon ancienneté qui devait se terminer par ma titularisation, en vertu de la récente ministérielle titularisant les auxiliaires de tous les services comptant dix ans de fonction ; ma jeunesse écoulée, ma santé altérée au service de l’administration communale, une ancienneté compromise, sinon perdue, à cause d’une stupide et odieuse intrigue du secrétaire de la commune, le préjudice ainsi subi, étant, hélas, d’une importance capitale ! ». Ensuite, entre septembre et décembre 1944, il fut convoqué à trois reprises par le juge de paix d’Elkseur qui lui intima de cesser ses démarches. On le condamna même à 5O francs d’amende pour outrage à magistrat, ce qui lui valut 3 jours de prison. Le 2O novembre, il adressa un courrier au secrétaire de la Section socialiste de Bougie où il fit état du fait que le juge le mettait ainsi dans la douloureuse impossibilité d’écrire à lui-même ou à d’autres autorités qui eussent pu lui communiquer ses écrits » en concluant : « Cela est antirépublicain, cela est anti-démocratique, cela n’a rien de français ». Mais rien n’y fit et jusqu’à ce jour, sans revenu fixe, obligé de s’éloigner de son village sous peine de tomber sous les coups de ses adversaires prêts à tout pour avoir sa peau après plusieurs tentatives d’assassinat contre sa personne, il ne lui resta que les yeux pour pleurer.

 

La cause arménienne en procès : deux étudiants sur le banc des accusés

Collectif de soutien aux militants arméniens jugés à Paris

Il y a 102 ans, la Turquie se rendait coupable du génocide des Arméniens. Ces crimes sont, à ce jour, restés impunis.

Aujourd’hui, deux militants français d’origine arménienne réclamant justice, sont poursuivis par la justice française.

Qu’ont-ils fait pour mériter cela ?

Les faits qui leur sont reprochés sont, pour l’un, d’avoir lancé de l’eau colorée en rouge sur l’ambassadeur de Turquie en mars 2015 et, pour l’autre, d’avoir diffusé la scène sur les réseaux sociaux.

Après 48 heures de garde à vue, ces militants seront jugés le 17 octobre 2017 pour « violences volontaires avec préméditation ou guet apens ».

Si la « violence » que représente ce jet d’eau n’est que symbolique, la violence de l’Etat turc est, elle, tout à fait réelle. En 1915, l’Etat turc a planifié et mis en œuvre l’extermination d’un million cinq cent mille Arméniens, soit le tiers de la population arménienne vivant sur son territoire.

Le génocide des Arméniens s’est accompagné d’une politique de spoliation des biens des victimes, puis d’une destruction, en voie de parachèvement aujourd’hui, des lieux de vie collective, du patrimoine et de la culture des Arméniens de Turquie. Ces crimes sont restés jusqu’à nos jours sans châtiment.

Nous le disons aujourd’hui : la violence est du côté de l’État turc.

Ce sont pourtant les militants de la cause arménienne qui sont poursuivis en France alors que, rappelons-le, l’Etat turc, commanditaire des assassinats de trois militantes kurdes, Sakine Cansiz, Fidan Dogan, et Leyla Saylemez à Paris en 2013 n’a jamais été inquiété. Cela pendant que la République Française continue d’entretenir des liens commerciaux et diplomatiques forts avec la Turquie, sans jamais mettre en question ni la responsabilité de ce dernier dans le génocide des Arméniens de 1915, ni dans sa politique pénale actuelle.

Au lieu de poursuivre des militants de la cause arménienne sur son sol, la France doit cesser d’encourager les agissements intolérables de cet Etat criminel.

Le geste symbolique de ces deux étudiants a eu lieu dans une Université française, lieu qui ne peut laisser place aux falsificateurs de l’Histoire. Cette démarche dénonciatrice doit briser le mur du silence qui est imposé aux citoyens de Turquie, et aux Arméniens du monde. En effet, le négationnisme de l’Etat turc ne se manifeste que là où se trouvent les Arméniens, comme si le bourreau d’il y a un siècle voulait finir son œuvre en réduisant à néant ou en décrédibilisant la voix portée par ceux qui luttent pour la vérité.

Ce geste est un signal d’alerte dénonçant les vagues de répressions féroces touchant tous les milieux de la société turque. Étudiants, syndicalistes, journalistes, avocats,universitaires, humanistes et opposants au régime, soit tous ceux qui portent en eux l’espoir d’une société démocratique et plus juste sont aujourd’hui plus que jamais les cibles de l’Etat turc.

Ce geste est le reflet de l’exaspération d’une génération face aux refus systématiques de l’Etat turc de faire face à son histoire et de réparer les crimes qu’il a commis et qu’il perpétue. Il mène en effet d’une main de fer une politique d’apartheid à l’encontre des populations arméniennes, kurdes, et alévies. Ces menaces, agressions, et emprisonnements quotidiens sont intolérables, la ville de Diyarbakir est en état de siège depuis plus d’un an, entourée par des véhicules blindés et la destruction de son centre historique, et d’une partie importante de la ville, par les forces armées turques s’accompagne par l’exécution de toute personne se trouvant sur leur passage sans distinction. Les populations sont prises au piège d’un conflit dont le seul initiateur est le président Erdogan.

L’impunité étant mère du crime et de nouvelles impunités, celle de l’Etat turc pour ses crimes passés encourage ses exactions présentes.

En Turquie, aujourd’hui plus de 200 écrivains sont en prison et des centaines d’étudiants ont subi le même sort ; nous ne les oublions pas.

Hrant Dink journaliste turc d’origine arménienne a été assassiné il y a 10 ans, victime du nationalisme turc, pour avoir milité pour la reconnaissance du génocide des Arméniens.

Selahattin Demirtaş, coprésident du Parti Démocratique des Peuples, HDP, troisième parti au sein de l’Assemblée nationale turque, est placé depuis le mois de novembre en détention préventive : il représentait la voix du seul contre pouvoir ayant la capacité de s’opposer au président Erdogan et à la menace qu’il représente pour les droits des peuples vivant en Turquie.

Ayse Acinikli et Ramazan Demir, avocats et défenseurs des libertés, ont été emprisonnés pour avoir exercé leur profession, ce qui leur a valu la qualification de «terroriste ». Comme d’autres magistrats, avocats, syndicalistes, journalistes, académiciens de Turquie, victimes d’une instrumentalisation de la justice de leur pays, ils sont encore poursuivis aujourd’hui.

Garo Paylan député du HDP, s’est vu exclure du Parlement pour avoir « osé » prononcer le mot «génocide » concernant les Arméniens.

Alors que ces deux militants seront jugés pour avoir défendu une cause juste, devant un homme dont la fonction l’amenait à nier un crime de masse commis contre les Arméniens, et réaffirmer leur solidarité envers ceux qui luttent pour leurs droits en Turquie, il est plus que jamais nécessaire de rappeler qu’il ne faut pas céder à l’intimidation des Etats et que seule la résistance face à la répression fera notre force.

Faisons de ce procès, le symbole du combat de deux Français d’origine arménienne, descendants des victimes du génocide et qui aujourd’hui réclament justice face à un Etat négationniste. Souhaitons que le 17 octobre 2017 soit une date forte dans la cause arménienne ainsi que dans celle de tous les peuples opprimés.

Pour cela soyons nombreu.x.ses le 17 octobre 2017 à 13h au Tribunal de Nanterre pour les soutenir lors de leur procès !

 

Les signataires :

Karnig Asfahani, militant des Droits Humains au Liban ; Maxime Azadi, journaliste Firat News Agency ; Éric Bakerdjian président de la LDH Paris 9ème ; Nacira Guénif, sociologue, université Paris 8 ; Ayşe Gunaysu, militante des Droits de l’Homme en Turquie, ancienne présidente de l’IDH Turquie ; Apo Jabarian, directeur et rédacteur en chef du journal USA Armenian Life ; Bernard Jouanneau, avocat ; Hayk Konjoryan, journaliste politique et militant en Arménie ; Vilma Kouyoumdjian, journaliste ; Varteni Mosditchian, artiste / peintre ; Doğan Özguden, journaliste et fondateur Info Türk ; Serge Tavitian, avocat ; Arsène Tchakarian, ancien résistant du groupe Manouchian ; Hilda Tchoboian, présidente du centre Covcas ; Pierre Tevanian, enseignant, auteur, co-animateur du collectif Les mots sont importants ; Sylvie Tissot, sociologue, co-animatrice du collectif Les mots sont importants ; Mathieu Zeitindjioglou, réalisateur et cinéaste.

Agir pour l’égalité – SOS racisme Rhône ; Amitiés Kurdes de Lyon et Rhône-Alpes ; Association DiasporArt ; Association des Droits de l’Homme de La Sorbonne ; ATIK – YDG France -Nouvelle jeunesse démocratique ; Charjoum- le mouvement ; CGT-Hotel de Prestige et Économique (CGT-HPE) ; Collectif de soutien à Pinar Selek Lyon ; Collectif de soutien aux militants arméniens jugés à Paris ; Collectif Les mots sont importants ; Comité de soutien français à Nor Zartonk ; Commission contre le racisme et les discriminations de l’Institut des Droits de L’Homme en Turquie ; COPEA ; Da – connexion ; Ensemble ! ; Fédération Solidaires étudiant-e-s, syndicats de luttes ; Juives et juifs révolutionnaires ; NPA Paris 8 ; Nor Zartonk / Europe ; Renaissance Arménienne Paris ; Solidaires étudiant-e-s Paris 8 ; Union des Etudiants Communistes Paris 8 ; Union des Étudiants Kurdes de France, UEKF ; Unión Juventud Armenia de Sudamerica (AYF Amérique du Sud) ; Union locale CGT de paris 8ème arrondissement.

Le Figaro refuse la « main de fer » d'Erdogan mais pas l'argent de ses partisans

Les profits avant la déontologie.

Le samedi 15 juillet, on découvrait dans les kiosques cette « une » du Figaro :



L'éditorial donne le ton : « [Erdogan] veut une armée à sa botte, une justice et des médias aux ordres. Tout ce qui s'oppose ou émet la moindre réserve sur lui et son clan est balayé ». En pages intérieures, plusieurs articles sont consacrés à l'« ivresse autoritaire » du président turc, dans lesquels on apprend notamment comment « le président Erdogan a utilisé le putsch raté du 15 juillet pour s'arroger les pleins pouvoirs, durcir le régime et plonger le pays dans l'isolement ».

C'est probablement pour rompre cet « isolement » que les autorités turques ont lancé une campagne de communication internationale à l'occasion de l'anniversaire du coup d'État manqué du 15 juillet dernier, destinée à réhabiliter l'image dégradée de la Turquie et du régime Erdogan. Une campagne qui s'appuie notamment sur l'achat d'encarts publicitaires dans des grands titres de la presse internationale comme… Le Figaro.

Quelle n'a pas été en effet notre surprise lorsque nous avons découvert que dans la même édition du quotidien de Serge Dassault, on pouvait lire, en dernière page, ceci :



Soit la version française de cette campagne de communication, avec un message, signé d'organisations turques et internationales, expliquant notamment ce qui suit : « après [la] tentative de coup d'État, une très importante lutte pour la démocratie a commencé pour la Turquie. La nuit du 15 juillet 2016, notre peuple, notre président, notre parlement, notre gouvernement, tous nos partis politiques, les ONG et toutes les parties de notre société ont défendu la démocratie ».

Nous pourrions ironiquement saluer l'esprit d'ouverture du Figaro qui, après avoir constaté que le pouvoir turc était « isolé », permet à ses partisans de s'exprimer sur une pleine page dans le quotidien. Une belle leçon de pluralisme ?

La vérité est sans doute plus prosaïque : l'achat de cet encart publicitaire a dû rapporter une coquette somme au Figaro qui, comme plusieurs de ses confrères, ne semble visiblement pas se poser de questions lorsqu'il s'agit de recevoir de l'argent, même lorsque celui-ci vient des partisans d'un régime qui veut « des médias aux ordres ».

Chaque jour, Le Figaro arbore en « une » la célèbre phrase de Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ». Peut-être le temps est-il venu de remplacer cette citation par un autre aphorisme : « L'argent n'a pas d'odeur ».


Julien Salingue

Brasseurs et malteurs font mousser mille bières artisanales face à la domination des marques industrielles

La suprématie des bières industrielles, vendues quasiment partout, va-t-elle bientôt décliner ? Les brasseries artisanales se multiplient en France. L'hexagone compte aujourd'hui près de 1100 brasseries, contre une trentaine dans les années 80. Une majorité explorent des produits simples, naturels et artisanaux, élaborés en petite quantité et distribués localement. Avec 185 établissements brassant blondes, ambrées, brunes ou blanches, la région Auvergne - Rhône-Alpes est à l'avant-garde. Peu à peu, une (...)

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« Je sais bien mais quand même » ou les avatars de la notion « race »

L'idée de race est l'une des plus contradictoires, violentes, aujourd'hui. Après avoir été tant d'années, et sans doute plus d'un siècle, une sorte de vérité première, d'évidence que nul ne songe même à remettre en cause (comme l'est encore le « sexe »), elle est devenue un explosif au cours de l'histoire de ces dernières décennies. Incluse dans, et utilisée par un monde d'une croissante efficacité technologique, d'un centralisme de plus en plus parfait, elle s'est transformée au milieu de notre siècle en moyen d'entreprises étatiques de domination, d'exploitation, d'extermination. Cela est de l'ordre des faits.

L'idée de race n'est pas neutre

Non, ce terme : « race », cette idée n'est pas une banalité, une désignation anodine entre d'autres. Ce n'est pas une « évidence » qui serait en soi neutre et dont l'usage social pourrait être selon les circonstances « bon » ou « mauvais », selon les occurrences, pernicieux ou indifférent. L'idée de catégoriser le genre humain en entités anatomo-physiologiques closes est une étrange chose dont on s'étonne qu'en se créant, puis en acquérant une complexité croissante, elle n'ait pas soulevé une grande méfiance. On ne voit guère, en ces temps où elle prenait sous l'appellation « race » une consistance sociale (sensiblement au début du XIXe siècle), que Tocqueville à avoir pressenti l'ignominie derrière son usage naissant. D'autres sans doute, moins célèbres et moins entendus, l'ont également vue, mais parmi les notables, intellectuels ou politiques, il n'y avait pas foule alors pour éprouver de la réticence.

Alors même que l'idée de race devenait d'une telle importance sociale, durant la première moitié du XXe siècle, l'anthropologue Franz Boas remarquait déjà l'infiabilité de mesures anatomiques qui, d'une génération à l'autre, varient selon les conditions de vie, la très vulgaire nourriture, déjà, jouant un rôle dans la forme des os de notre crâne... On sait bien aujourd'hui (sans doute l'a-t-on toujours su, mais il y a ce qu'on sait et il y a ce qu'on veut savoir...), on sait bien que tout trait physique, quel qu'il soit, est « discriminant » dans une finalité de classement social et politique (et non pas dans une perspective classificatoire désintéressée qui serait scientifique). Le choix de critères somatiques est symbolique des intentions des classeurs, pas d'autre chose. Les nazis décidant « qui » était juif, comme ils le dirent en quelques occasions (en proposant à Fritz Lang par exemple de prendre une place importante dans la cinématographie du Troisième Reich), ou bien le gouvernement de la République sud-africaine distribuant Chinois d'un côté et Japonais de l'autre dans ses classifications « raciales », illustrent assez que ces choses sont affaire de politique et non de matérialité, et que ceux qui les pratiquent en sont avertis.

« La race n'existe pas »

Qu'en est-il aujourd'hui ? Depuis une dizaine d'années environ, nous sommes à une étape certainement cruciale de l'histoire de cette notion. Nous sommes au temps où quelques voix s'élèvent et disent : la « race » n'existe pas. Ces voix ne sont pas nombreuses, mais leur importance est considérable. Si, depuis son émergence, la notion de race n'a cessé de varier dans sa signification, cette étape a une importance pourtant particulière par le fait qu'elle est une tentative de destruction de l'idée elle-même. Cruciale, elle l'est certainement par la rupture accomplie avec l'une des idées reçues les plus intouchables de notre temps, elle l'est aussi, et peut-être surtout, par la signification que revêt cette tentative de rejet. Un certain nombre de scientifiques entreprennent donc, actuellement, de remiser la « race » au rayon « passé » de l'histoire des notions scientifiques. Et, plus précisément, de celles utilisées dans les sciences naturelles de l'homme. Ceci s'est dessiné progressivement au cours des années 1965-1975. Dès le début de cette période, on trouvait une remise en cause, dans le domaine théorique et conceptuel, de la nature de cette idée. L'anthropologue physique Jean Hiernaux remarque alors : « La race n'est pas un fait, mais un concept [1]. » Cette phrase, apparemment toute simple, marque un tournant. Elle est, dans l'ordre logique, l'introductrice de l'énoncé de l'hémotypologiste Jacques Ruffié dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en décembre 1972 : « Chez nous, dans la plupart des pays latins, l'anthropologie physique s'est isolée peu à peu de la sociologie et de la culture [...] Or, chez l'homme les races n 'existent pas. C'est pourquoi malgré le nombre et la rigueur des travaux, personne n'a jamais pu se mettre d'accord sur le découpage racial de l'humanité ». Cette position, avec des variantes, rend compte d'une critique pratiquée aussi bien par des généticiens des populations que par des anthropologues physiques au sens strict.

Comment en est-on arrivé dans les sciences à une proposition aussi surprenante aux yeux du bon sens commun de notre époque ?

Ce qu'on appelle une race aujourd'hui n'était pas, contrairement à une opinion répandue, une évidence première au cours des derniers siècles. S'il y a discussion, entre historiens, sociologues et chercheurs de toutes les disciplines qui ont à se préoccuper du rôle de cette notion dans la vie sociale, à propos du moment historique où cette notion se dégage sous la forme que nous connaissons aujourd'hui, où le terme et l'idée de race naissent, il n'y en a pas sur le fait lui-même.

Le mot « race » (d'existence assez récente en français : il est attesté au XVIe siècle) a eu d'abord un usage très précis et déterminé, celui de famille, plus exactement encore de filiation familiale. Et, de plus, il n'était en usage que pour désigner les familles d'importance (race des Bourbons, race de David, etc.). Il ne servait alors en aucun cas à nommer sous un terme unique de grands groupes d'hommes n'ayant entre eux aucun lien de parenté juridique. De la famille légale, restreinte et noble, le terme en est arrivé à être utilisé pour de vastes groupes d'hommes auxquels l'attribution d'un trait physique commun allait être le prétexte à les désigner comme un tout, ce tout étant nommé « race ». Du nom à la couleur de la peau, le trajet est considérable ; du lien juridique étroit du groupe familial jusqu'à l'extrême dispersion géographique, le voyage sémantique est singulier. Néanmoins tel est le cas, et il a fallu un long temps, et une transformation du mode de pensée, pour que soient ainsi désignées des collections d'êtres humains pour lesquels un trait physique tenait lieu de « fédérateur » de la « race », rôle tenu auparavant par le nom patronymique.

L'évolution du terme avait connu une autre étape d'importance. Sous le trait physique (ou supposé tel) dénominateur commun du groupe humain, allaient être glissées, au cours de la première moitié du XIXe siècle, des caractéristiques d'une tout autre nature : des traits sociaux, ou culturels si l'on préfère. Les travaux de philologie de cette époque dégagèrent parmi les formes linguistiques connues des groupes spécifiques : langues indo-européennes, langues sémitiques, etc. qui furent absorbées dans la classification somatique alors triomphante. Dans la continuité il fut question de race indo-européenne, de race sémitique (ou sémite). On sait ce qu'il en advint un siècle plus tard.

Mais, au fait, qu'est-ce que la « race » ?

« Race » s'est formé sur un temps historique connu (ou connaissable), par oscillation des significations et accumulation de traits d'origines diverses, par réunion de plusieurs types de classifications (juridique, anatomique, linguistique...). Des orientations de pensée hétérogènes sont venues se fondre dans l'affirmation d'une nature différentielle des groupes humains, d'une séparation naturelle entre eux. Ceci étant devenu la signification de fait et le sens commun du terme de race. À le rappeler à satiété, l'irritation arrive, et pourtant il convient de ne pas l'oublier : non, la « race » n'est pas une donnée spontanée de la perception et de la connaissance, c'est une idée construite, et lentement construite, à partir d'éléments qui peuvent être des traits physiques aussi bien que des coutumes sociales, qui peuvent être des particularités d'ordre linguistique aussi bien que des institutions juridiques, et qui, baptisés « race », sont regroupés et homogénéisés sous le décret que toutes ces choses sont en définitive des phénomènes biologiques. Idée extrêmement puissante dans une société dominée par la sacralisation de « la Science », entité qui désigne non seulement le dévoilement et la compréhension des phénomènes naturels, mais bien l'ensemble de ces phénomènes eux-mêmes.

Lorsque Jacques Ruffié exprimait l'inexistence d'une telle catégorie physique au sein de l'humanité, il marquait bien un tournant. En même temps, il se situait dans un courant critique qui, lui, n'était pas nouveau mais s'était exprimé de façon bien différente au milieu de notre siècle.

Ce fut l'époque où la notion de race, qui s'était présentée en ses débuts comme purement descriptive, s'est transformée en notion juridique. D'« idée », elle se transmuait en fait social concret. Le monde scientifique des années 1930, et notamment celui des sciences humaines, tenta de s'insurger contre cela et de désamorcer les légalisations de la notion de race alors mises en place par le régime nazi. Il proclamait l'inadéquation totale d'une notion « purement physique » à comprendre, décrire, influencer, ce qui dans l'homme relève de la socialité et de la culture. Néanmoins cette notion était toujours considérée comme ayant sa pertinence dans le domaine physique. Les prises de position furent alors nombreuses ; à titre d'exemple, en décembre 1938, l'American Psychological Association déclare : « Dans les recherches expérimentales que les psychologues ont faites sur différents peuples, nulles différences caractéristiques inhérentes qui seraient propres à distinguer fondamentalement les soi-disant "races" n'ont été trouvées. [...] Il n'y a pas de preuve de l'existence d'une mentalité innée juive, allemande ou italienne. […] La théorie nazie selon laquelle les gens ne peuvent partager un héritage intellectuel ou culturel qu'à partir de leurs liens de sang ne trouve absolument aucun soutien dans les découvertes scientifiques [2]. » Mais ces mises en garde ne pouvaient plus être que symboliques : les systèmes politiques et juridiques utilisateurs de la notion de race étaient en place.

Une tentative critique s'élevait qui tentait de briser le lien syncrétique entre trait physique et trait socioculturel, noué et développé au cours des siècles précédents. Elle ne remettait pas en cause la notion elle-même. C'était une position de principe et c'était une protestation morale. Elles sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes. L'idée de race s'y manifestait encore très solide, présente. Et, somme toute, absolument non remise en cause en tant que telle. On essayait de limiter les dégâts, on ne les a pas limités et, en 1945, l'État sud-africain se dotait à son tour de catégories raciales légales.

Ces prises de position devaient avoir des prolongements dans les déclarations des organisations internationales au cours des années 1950. La préoccupation, identique, était de montrer une séparation, une incommunication entre le fait matériel physique « race » — toujours non encore remis en cause, sinon ponctuellement par un scientifique ou l'autre — et les caractéristiques sociales ou psychologiques. On s'inquiétait de montrer que la race, existante en elle-même, était sans rapport avec la façon de se conduire et d'agir des êtres humains, et sans influence sur elle.

La « Déclaration sur la race et les différences raciales » de l'UNESCO, en 1951, traduit bien cette position : « Le mot "race" étant marqué, pour avoir servi à désigner des différences nationales, linguistiques ou religieuses et pour avoir été utilisé dans un sens délibérément abusif par les partisans des doctrines racistes, nous nous sommes efforcés de trouver un mot nouveau pour exprimer la notion de groupe biologiquement caractérisé. Nous n'y avons pas réussi, mais nous considérons que le mot "race" doit servir exclusivement à la classification anthropologique des groupes présentant un ensemble bien défini de traits physiques (y compris les traits physiologiques) combinés dans des proportions caractéristiques. [...] Les groupes nationaux, religieux, géographiques, linguistiques et culturels ne coïncident pas nécessairement avec les groupes raciaux, et les aspects culturels de ces groupes n'ont avec les caractères propres à la race aucun rapport démontrable. Les Américains ne constituent pas une race, pas plus d'ailleurs que les Français ou les Allemands. Aucun groupe national ne constitue une race ipso facto. Les musulmans et les juifs ne forment pas de race, pas plus que les catholiques ou les protestants, les habitants de l'Islande, de la Grande-Bretagne ou de l'Inde, les peuples qui parlent anglais ou toute autre langue, les individus qui appartiennent à la culture turque ou chinoise, etc. L'emploi du mot "race" pour désigner un de ces groupes peut constituer une grave erreur, celle-ci est cependant souvent commise ».

Et quand on parle « différence »

Si aujourd'hui on jette un regard en arrière, on est frappé par l'aspect pathétique d'une protestation aussi ferme et en même temps aussi éloignée de la réalité de la contrainte et de la violence. Il est également frappant de voir qu'ici nous oublions — et quand je dis « nous », je veux dire tous ceux qui pratiquent les sciences de l'homme et sont exaspérés, désespérés, par cette notion si difficilement saisissable — que l'idée de race n'était pas une notion propre aux sciences naturelles. Qu'elle ne l'était pas historiquement, qu'elle ne l'était pas socialement, qu'elle ne l'était pas idéologiquement. Et que, malgré cela, on la contrait comme si elle était telle. Et plus, comme si elle pouvait et ne devait être que cela.

Pourtant, classification géographique chez Linné, puis extrapolation linguistique au cours des triomphes philologiques de la première moitié du XIXe siècle, elle peuplait en même temps les rues, les débats politiques et les salons, tous lieux où elle était censée traduire ce qu'il y a de « particulier » dans chaque groupe humain. Elle était la « différence » d'alors... Et c'est bien ainsi qu'on l'entendait. Tel est le cas de Balzac, le premier romancier d'importance à faire largement usage de cette idée. Le succès actuel de la notion de différence est si ambigu qu'on la trouve soutenue aussi bien des racistes classiques que des antiracistes. Et que, parfois, les racisés et dominés eux-mêmes s'en réclament et prétendent la cultiver. C'est que la différence est en position d'hériter de tout ce qui autrefois était porté par la notion de race elle-même : la spécificité de chaque groupe humain. Sans doute l'idée de différence tente-t-elle de briser avec l'impératif de naturalité physique qu'avait imposé la notion de race. Elle est certainement, en ce sens, un essai de briser la rigidité du système de pensée raciste. Mais elle est également accueillante à tous ceux qui persistent à penser en termes raciaux sans plus oser prononcer le terme de race. Par censure, par prudence politique ou tout simplement par cynisme, ils savent bien que, « différence » ou « race », il reste entendu quelque chose sur la spécificité « naturelle » des groupes humains. Car on ne détruit pas les couches antérieures d'un système de pensée en retranchant quelque élément, mais plutôt en modifiant la configuration et en introduisant quelque nouveau trait.

Oui, les sciences humaines oubliaient les circonstances de la formation de l'idée de race, de son développement, négligeant ce fait : que les grands théoriciens de la notion se situaient de leur côté et non de celui des sciences naturelles. Gobineau n'était pas un naturaliste, ni Vacher de Lapouge, ni plus tard Chamberlain et Rosenberg...

Et aujourd'hui, dans les sciences naturelles de l'homme quelques-uns s'éveillent de cette léthargie et tentent de rejeter une notion dont l'origine est clairement à chercher dans des formations socio-intellectuelles qui n'ont rien à voir avec la pratique des sciences expérimentales. Mais c'est un réveil inattendu pour les sciences humaines qui croyaient s'être débarrassées à bon compte d'une catégorie dont elles portaient la plus large part de responsabilité, et ce en la rejetant dans le champ des sciences naturelles. Si elles en portent la responsabilité, ce n'est pas tant d'être en partie à l'origine de son invention que d'être de fait les disciplines dont dépend l'étude du phénomène « race » : trait de société, c'est de leur compréhension et de leur analyse qu'il relève. Les sociologues, historiens, épistémologues ne voulaient peut-être pas voir que cette pomme de terre brûlante se trouvait de leur côté. Pourtant il en est bien ainsi. Et les sciences naturelles le leur rappellent en niant que cette notion ait quelque chose à voir avec leur propre domaine.

Aujourd'hui qu'en est-il de la « race » ?

L'étape actuelle, de réfutation de la pertinence de la notion de race dans le domaine des sciences naturelles de l'homme, impose d'abord son poids de raison scientifique et d'honnêteté intellectuelle, et pourquoi pas également, de sens logique et de bon sens. C'est un événement, et une nouveauté dans le champ de ces sciences. Comme on l'a vu, ce n'est pas un fait isolé cependant, si l'on considère que l'analyse et la remise en cause de cette notion ont été entreprises dans d'autres disciplines depuis quelques décennies. Mais cette prise de position a peu de chances d'avoir la vertu qu'on lui souhaiterait : faire disparaître l'idée que les humains sont « naturellement » différents et que les grands clivages sociaux (nationaux, religieux, politiques, etc.) expriment des divisions « naturelles ». Car nos processus inconscients ne connaissent pas la négation. Un fait affirmé ou un fait nié ont, de ce point de vue, exactement le même degré d'existence, nos systèmes perceptifs inconscients ne font pas la différence, et le nié comme l'affirmé sont présents de la même façon dans notre réseau affectivo-intellectuel. Parlez de race, il en restera toujours quelque chose... La « race » est une notion aussi peu conceptuelle, abstraite et froide que possible, elle est donc concernée au premier point par la part inconsciente de nos mécanismes de connaissance et de relation avec les autres êtres humains. Les idéologues racistes l'ont toujours parfaitement su, et c'est pourquoi aujourd'hui ils réitèrent leur propos.

En d'autres termes, montrer l'inconsistance d'une telle catégorie dans le domaine scientifique est insuffisant pour la faire disparaître des catégories mentales, non seulement de la majorité des gens mais aussi bien de ceux-là mêmes qui sont intellectuellement persuadés de son inexistence en tant que fait « naturel ». Démarche nécessaire, mais non suffisante.

Les sciences humaines d'abord ont dit : la « race » relève des sciences naturelles, nous n'en avons que faire, elle est sans influence sur les phénomènes culturels et sociaux... Aujourd'hui les sciences naturelles répondent : la « race » n'existe pas, elle n'est pas un critère classificatoire pertinent. Partiellement exactes, ces propositions en cachent une troisième qui approche de plus près la réalité des faits. Et si un train, une révolution ou une proposition peuvent en cacher d'autres, tel est bien le cas ici. Que la race soit un « fait de nature » ou pas, qu'elle soit un « fait mental » ou pas, elle est aujourd'hui, au XXe siècle, une réalité juridique, politique, historiquement inscrite dans les faits, et qui joue un rôle effectif et contraignant dans les sociétés concernées.
a) C'est pour cela que tout appel à la race (même sous le prétexte de l'amour des cultures particulières, ou de la recherche des « racines », etc.) est une orientation politique, n'est pas et ne peut être anodin, étant donné les faits. Car il s'agit de faits, et non d'intentions ou d'opinions, comme on voudrait de nouveau nous le faire croire.
b) C'est pour cela que limité à lui-même, le rejet de la notion de race peut jouer le rôle de simple dénégation. Nier son existence, comme tentent de le faire les sciences de l'homme, sociales puis naturelles, nier son existence de catégorie empiriquement valide est une chose — vraie — qui ne supprime en rien la réalité étatique et la réalité sociale de cette catégorie, qui ne supprime en rien le fait que si elle n'est pas empiriquement valide, elle est pourtant empiriquement effective. Affirmer qu'une notion présente dans le vocabulaire d'une société, c'est-à-dire dans sa façon d'organiser le réel ET dans son histoire politique et humaine, n'existe pas, est une position paradoxale puisque ce qui est désigné existe de fait. Peut-être aussi est-ce une tentative d'effacer l'horreur de cette réalité, sa brutalité insoutenable : cela ne peut pas exister. Et précisément parce que l'existence en est insupportable.

Or, si la réalité de la « race » n'est en effet pas bionaturelle, n'est en effet pas psychologique (quelque tendance innée de l'esprit humain à désigner en l'autre un être de nature...), elle est cependant. Car il n'est pas soutenable de prétendre qu'une catégorie qui organise des États (le Troisième Reich, la République sud-africaine, etc.), qui entre dans la Loi, n'existe pas. Il n'est pas soutenable de prétendre que la catégorie qui est la cause directe, le moyen premier du meurtre de millions d'êtres humains, n'existe pas.

Mais ce lent trajet de la connaissance intellectuelle que manifestent les efforts successifs et cumulés d'élucidation permettent de distinguer qu'elle est une catégorie sociale d'exclusion, et de meurtre. Elle est peu à peu dévoilée de ce qui la cachait. Ce n'est pas un processus simple : comment ne pas croire que « la race n'existe pas », alors que son existence de catégorie « naturelle » est démontrée pour fausse (en en effet elle est fausse), alors que cette acception était en même temps l'ultime point où l'avaient repoussée les sciences humaines par leur patiente critique. Alors que, surtout, cette fameuse définition « naturelle » était celle-là même qui « légitimait » dans les régimes racistes l'inscription légale de la « race » ?

Cependant l'inscription juridique et les pratiques qui l'accompagnent existent, elles. C'est très exactement la réalité de la « race ». Cela n'existe pas. Cela pourtant produit des morts. Produit des morts et continue à assurer l'armature de systèmes de domination féroces. Et, ici, aujourd'hui, cela ressurgit. Non dans les interstices honteux de notre société, mais sous l'honorable masque des « opinions » et des « idées ». Entendons-nous. L'idée de race, cette notion, est un engin de meurtre, un engin technique de meurtre. Et son efficacité est prouvée. Elle est un moyen de rationaliser et d'organiser la violence meurtrière et la domination de groupes sociaux puissants sur d'autres groupes sociaux réduits à l'impuissance. A moins que l'on en vienne à dire que, la race n'existant pas, personne n'a pu et ne peut être contraint ou tué à cause de sa race. Et personne ne peut dire cela parce que des millions d'êtres humains en sont morts, et que des millions d'êtres humains sont dominés, exclus et contraints à cause de cela.

Non, la race n'existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n'est pas ce qu'on dit qu'elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale, des réalités.


[1] Tous les fragments de citations mis en italique le sont par moi. Voir l'article de Jean Hiernaux, « De l'individu à la population : l'anthropobiologie », Le Genre humain n°1, « La Science face au racisme » (Paris, éditions Fayard, automne 1981).

[2] « In the experiments which psychologists have made upon different peoples, no characteristic, inherent psychological differences which fundamentally distinguish so-called "races" have been disclosed. [...] There is no evidence for the existence of an inborn Jewish or German or Italian mentality. [...] The nazi theory that people must be related by blood in order to participate in the same cultural or intellectual heritage has absolutely no support from scientific findings. »

Publié la première fois en 1981 dans la revue Le Genre humain n°1, « La Science face au racisme » (Paris, éditions Fayard, automne 1981).

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