Les montagnes en partage

Présentée comme une solution à la crise écologique, la notion de « communs » connaît aujourd'hui un notable regain d'attention. Dans la vallée d'Ossau, en Béarn (Pyrénées-Atlantiques), certains alpages sont encore gérés de manière collective, basant leur fonctionnement sur des formes très anciennes de droits d'usage.

Illustration Gautier Ducatez

Les résistances les plus radicales sont parfois invisibles pour les profanes. Chaque année, début juillet, lors du jour de transhumance à pied (la « dévête » comme on l'appelle dans la vallée d'Ossau), des dizaines de touristes s'amassent à la tombée de la nuit dans les rues étroites de Laruns. Envoûtés par le son sourd des cloches, les spectateurs mitraillent avec leurs appareils photo le défilé de milliers de basco-béarnaises, brebis laitières à la laine drue comme de longs cheveux blancs qui pendouillent jusqu'aux sabots. Tous connaissent le « fromage du pays » et l'AOC Ossau-Iraty. Peu cependant savent que, derrière leur apparence rude – épaules larges et cuisses épaisses sous leur short de rugby –, les éleveurs accompagnant les bêtes se partagent les estives de manière solidaire : ils se répartissent ces pâturages de montagne au-delà de toute notion de propriété privée ou de limite communale.

Une « anomalie » : en montagne, les pâtures et cabanes sont souvent privées. Et quand les alpages appartiennent à une commune, il existe généralement un contrat de location direct, parfois très onéreux, entre celle-ci et l'éleveur.

De nombreux travaux historiques ont pourtant montré qu'en termes d'usage des terres, la stricte propriété privée n'a pas toujours été la règle. Jusqu'à la Révolution, la majorité des lois et des usages privilégiait les droits collectifs à la terre. Mais aujourd'hui, la vallée d'Ossau est une rare exception, une survivance à la réforme des enclosures débutée autour du XVIe siècle en Grande-Bretagne, durant laquelle de grands propriétaires anglais, puis européens, ont fermé les parcelles et exclu des terres communes les paysans les plus pauvres qui les utilisaient depuis le haut Moyen Âge. Une spoliation légale, qui initia une nouvelle pratique du droit à la propriété dans lequel s'enracina le capitalisme naissant [1].

Décisions collectives

Officialisée dès 1012, la « dévête » ossaloise a donc pour sa part traversé les époques en résistant à l'envahisseur privé. Le Haut-Béarn compte en effet encore de 90 à 95 % de terres collectives, la plupart propriété des communes. Et quand une estive s'étale sur plusieurs municipalités, de manière indivisible, la gestion se fait alors par les éleveurs au travers d'un syndicat. Un fonctionnement que décrit Daniel Carrey, le président du « syndic » du bas-Ossau : « Il s'agit de montagnes non délimitées entre les communes. Dans chaque commune, les éleveurs choisissent un représentant pour faire valoir des droits, équivalents à des parts, sans savoir où se trouvent précisément leurs parts de pâturage. Ils élisent un “président”, qui a plus un rôle de coordinateur puisque les décisions sont votées ou prises sous le principe du compromis. Fait rare, tous les paysans reversent leur prime à l'herbe de la PAC [2] au syndic. Ce qui permet de construire ou d'entretenir en commun les cabanes et de mettre aux normes les salles de fabrication fromagère. »

La date de la fameuse « dévête », fixée cette année au 8 juillet, est aussi décidée de manière concertée, en fonction des conditions de déneigement et de circulation. Sachant que les troupeaux les plus courageux remontent la vallée sur plus de 60 km, tout ça à pied et à pattes...

Rien que pour le syndicat du bas-Ossau, environ 3 000 hectares de montagnes sont pâturés de manière « transcommunale ». Cela concerne 65 familles ou fermes, originaires de 9 villages différents, pour un total d'environ 7 000 brebis laitières, 1 200 vaches et 140 juments de trait. Ajoutons qu'en Haut-Béarn, les choses ont changé depuis l'époque où Pierre Bourdieu décrivait dans Le Bal des célibataires [3] une organisation traditionnelle où le cadet non marié s'occupait des troupeaux transhumants : un tiers des cabanes abritent aujourd'hui une bergère.

Libéralisme économique en PLS

En 1968, un article qui rendra célèbre le biologiste américain Garrett Hardin, « La Tragédie des communs », renouvelait un cliché classique du libéralisme économique, selon lequel un bien est mieux géré s'il fait l'objet d'une appropriation. Hardin prenait justement l'exemple d'un champ ouvert à tous les bergers. Au terme d'une réflexion théorique en apparence complexe, mais sans la moindre référence ethnographique, il estimait que chaque berger était poussé à augmenter à outrance son troupeau et que cela conduisait à l'épuisement de la ressource et à la ruine de tous.

Les syndics de la vallée d'Ossau sont un contre-exemple évident. Les concernés s'échinent à les gérer de manière équitable, assure Daniel Carrey : « Chacun se voit attribuer un “cujalar” : une cabane, un parc pour la nuit et un secteur de montagne. Mais selon l'emplacement, les conditions de pâturage sont différentes. Celui qui est installé à 1 600 mètres d'altitude aura plus d'herbe que celui à 2 200 mètres. Nous faisons donc en sorte de ne pénaliser personne, en attribuant, par exemple, les secteurs en fonction de la taille des cheptels. »

Versant théorique, alors que les notions de droits exclusifs et de propriété privée semblaient s'être imposées, les sciences sociales sont actuellement bousculées par de nombreux travaux de recherche sur la notion des « communs » : « Au début des années 1990, la politologue Elinor Ostrom s'est attachée à pointer les erreurs théoriques de Hardin, soulignant qu'il postulait que les individus agissent uniquement dans la recherche de leur seul intérêt immédiat, excluant que certains agissent en fonction d'une forme d'intérêt collectif, explique Geneviève Azam, économiste et membre d'Attac. En 2009, Elinor Ostrom a reçu le prix Nobel d'économie pour avoir montré que l'autogouvernement était la stratégie la plus optimale pour gérer au mieux les ressources et ce que l'on appelle aujourd'hui les biens communs. »

Le fruit de luttes acharnées

À l'instar des montagnes béarnaises, arrosées par les entrées océaniques, le cirque d'Aneu, à la frontière franco-espagnole, est un espace verdoyant, aux cimes souvent masquées par la brume. Visage rond et béret sur la tête, Jean Esturonne, 88 printemps, y a longtemps mené son troupeau. Il rappelle que la gestion commune des alpages n'est pas le fruit du hasard mais le résultat de luttes contre l'État central et le paradigme de la propriété privée : « Les Ossalois ont dû résister, parfois avec violence, pour maintenir leurs usages, comme en 1828, pour les terres du Pont-Long dont le tribunal civil de Pau a été contraint de leur laisser l'usage, raconte Jean. Ces dernières années, nous avons aussi combattu le projet d'une station de ski à Aneu et nous avons même tenté de racheter, sans succès, la montagne de Socques, une estive privée qu'un seigneur avait obtenue à l'époque et dont jouissent ses descendants. »

Même si l'expérience (hors) du commun menée ici s'avère concluante et mériterait d'être exportée, les tenants de la propriété privée n'ont de cesse de s'y opposer : en 2015, l'État a ainsi imposé que les représentants des éleveurs des syndics de la vallée d'Ossau soient forcément des conseillers municipaux, sous peine de perdre leur pouvoir décisionnaire. Mais pour Jean Esturonne, c'est un simple obstacle à dépasser : « On s'adapte, de manière à continuer à mettre en avant une approche basée sur l'usage et le partage des ressources. » Un combat sans fin.

Jean-Sébastien Mora


La une en PDF

- Cet article a été publié dans le dossier du numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Il est consacré aux insurrections de la terre et piétine allégrement les bétonneurs et leurs vassaux. Son sommaire peut se dévorer ici.

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[1] Et que dénonça à l'époque Thomas More, chanoine, juriste, historien et philosophe auteur de L'Utopie.

[2] Politique agricole commune.

[3] Publié en 2002 au Seuil et issu d'enquêtes menées dès les années 1960.

Israël-Palestine : escalade d'indigence au 20h de France 2 (Partie 1)

Du 7 mai au 8 juillet, nous avons étudié de manière exhaustive les reportages et les directs que le 20h de France 2 a consacrés à la situation en Israël et dans les territoires palestiniens. De dépolitisation en désinformation, on y observe une couverture au rabais, usant quasi méthodiquement des biais traditionnels en la matière (auxquels nous avons consacré notre première émission sur Radio Cause Commune).

Dans un premier temps, du 7 au 29 mai, 17 reportages et 5 directs ont traité du conflit opposant Israël aux Palestiniens. Un bilan non négligeable d'un point de vue quantitatif, qui représente d'ailleurs près d'un quart de la totalité des reportages d' « actualité internationale » de France 2 sur la même période, réduits pour la majorité d'entre eux à un sujet ponctuel, presque perdu au détour d'un JT [1].


Un peu de bruit puis presque rien


Mais cette focale médiatique de quelques jours ne saurait faire illusion. D'abord et avant tout, parce qu'elle n'est précisément qu'une focale. Une loupe grossissante, qui circonscrit la couverture médiatique dans le temps… militaire, soit l'un des biais ordinaires de l'information sur cette région (comme sur bien d'autres). Sur les 17 reportages recensés entre le 7 et le 29 mai, 13 (soit plus des trois quarts) ont en effet été réalisés entre le 11 et le 21 mai : la première date correspond aux premiers tirs de roquettes depuis la bande de Gaza et la seconde, au « cessez-le-feu ». Idem pour les directs, dont 3 sur les 5 ont été réalisés entre le 11 et le 21 mai.

Et depuis (du 30 mai au 8 juillet), le 20h de France 2 n'a livré que deux sujets sur la région : le 14 juin, à l'occasion du changement de gouvernement (« Israël : qui est le nouveau Premier ministre Naftali Bennett ? ») et le 25 juin (« Variant delta : nouvelle poussée de Covid en Israël »). Un classique : une fois un « cessez-le-feu » signé, le 20h – à l'image de la plupart des grands médias audiovisuels – se désintéresse de la région, comme si le « conflit » n'existait plus, comme si « le calme » était « revenu ». France 2 ne proclamait-elle pas, le 15 mai, avec une ironie involontaire : « Un conflit historique qui resurgit aujourd'hui ». Ce n'est pas le conflit qui « resurgit », mais bien son traitement médiatique qui se réveille, au bruit des tirs de roquettes et des bombardements.

Reste que sur cette chaîne, depuis le 21 mai, les Palestiniens ont à nouveau disparu des radars… ou presque. Le 29 mai, Thomas Sotto hasardait une brève, sorte de virgule entre la fête des mères et les manifestations en Colombie, dont le service public aurait pu se passer :

Quelques images d'insouciance, qui contrastent avec celles de guerre qu'on vous montrait il y a quelques jours encore là-bas. Regardez, c'est à Gaza ! Gaza, où les familles, les enfants se sont rués à la plage aujourd'hui encore. Vous le voyez, il y avait vraiment beaucoup beaucoup de monde, un peu de joie aussi, et je crois qu'il y avait même, vous allez le voir après cette scène de foule, un âne qui était en train de se rafraichir. Le voilà ! Les armes se sont à peu près tues dans la région depuis le 21 mai. 21 mai, date du cessez-le-feu observé aussi bien par les Israéliens que par les activistes du Hamas.

Quand l'indigence de l'information confine à l'indécence… Car de sujets anecdotiques en coups de projecteurs « militaires », France 2 peut se prévaloir d'images jugées « télégéniques » parfois captées par des drones, mais laisse l'information sur le bas-côté. À ne médiatiser que les événements « spectaculaires » (entendre roquettes et bombardement) – seuls à même de constituer une « actualité » – l'information est en effet amputée, et le public, privé d'éléments majeurs de compréhension des réalités sociales et politiques dans la région. En l'occurrence, depuis le cessez-le-feu, bien des reportages auraient pu voir le jour, pour constater le « calme » de la répression des Palestiniens d'Israël, le « calme » des manifestations en Cisjordanie réprimées par l'Autorité palestinienne, ou encore le « calme » quotidien à Gaza. Mais France 2 regarde ailleurs, et n'évoquera pas le bilan fourni le 23 mai par le Bureau de coordination humanitaire des Nations Unies : 242 Gazaouis tués, mais également « l'endommagement » par les bombardements de « 53 écoles […], 6 hôpitaux, 11 centres de soins de santé primaires et le laboratoire central d'analyse Covid-19, […] cinq des dix lignes électriques. » [2]


L'obsession de « l'équilibre »


Et quand France 2 parle du conflit, elle dépolitise l'information en reproduisant les biais que nous constatons régulièrement [3], comme le montre le contenu des 17 reportages étudiés [4].

Les reportages « à chaud » suivent, dans l'ensemble, le même schéma narratif. Dans un premier temps, le reportage montre les violences d'un « camp » contre l'autre, puis dans une deuxième partie, explique que ce deuxième « camp » est aussi responsable de violences. Le JT se limite donc à évoquer des « affrontements » – l'expression revient dans 7 reportages – constituant une flambée de « violence » à laquelle chaque « camp » contribuerait à parts égales, comme le suggère le lexique journalistique consacré, et désormais quasi automatique : ainsi des « violents heurts entre des Palestiniens et la police israélienne » (8/05), de la « flambée de violences » (12/05), de la « surenchère de violences » (12/05), de l'« engrenage de violences » (12/05), de l'« escalade de violence » (13/05), de la « nouvelle journée sous le signe de la violence » (14/05), de l'« escalade meurtrière » (15/05 et 21/05) ou encore cette formule d'Anne-Sophie Lapix : « Le cycle de la violence est enclenché et rien ne semble en passe de l'arrêter » (17/05).

Autant de tournures qui neutralisent les rapports de force, par souci d'équilibrer une situation qui, pourtant, est loin de l'être : rappelons une énième fois que « s'il existe bien un "conflit" opposant deux "parties", nul ne doit oublier que ses acteurs sont, d'une part, un État indépendant et souverain, reconnu internationalement, doté d'institutions stables, d'une armée moderne et suréquipée et, de l'autre, un peuple vivant sous occupation et/ou en exil, sans souveraineté et sans institutions réellement stables et autonomes. »

Mais France 2 préfère ne pas voir la différence entre des roquettes et des bombardements, et présenter les seconds comme des « répliques » ou une « riposte » aux premières. Ainsi le 12 mai : « Dans le ciel de Gaza, l'écho des frappes israéliennes a résonné toute la journée. Virulente riposte de l'État hébreu après une nuit d'escalade meurtrière. » Le décompte des roquettes – fourni par l'armée israélienne – intervient quasi systématiquement comme le pendant ou la cause des bombardements (non chiffrés), comme dans cette annonce d'Anne-Sophie Lapix : « Si le gouvernement israélien appelle la population au calme, pas question de cesser les bombardements de Gaza alors que le Hamas a tiré plus de 1600 roquettes sur Israël. » Et la correspondante sur place, Clothilde Mraffko, de brillamment résumer la situation :

Israël doit faire face, ce soir encore, à des tirs de roquettes depuis Gaza vers son territoire. L'État hébreux a été surpris par l'ampleur des attaques du Hamas et l'heure n'est pas à l'apaisement malgré les efforts de médiation internationale, c'est l'escalade de violence la plus violente depuis la guerre de 2014 à Gaza.

À force de tordre le réel à la recherche d'un impossible équilibre, France 2 parvient même à inverser les rapports de force, comme dans ce remarquable extrait d'un « sujet d'analyse » diffusé le 15 mai :

Déjà 3 guerres contre le Hamas à [l'] actif [de Benjamin Netanyahu]. Résultat : une pluie de roquettes tirée depuis Gaza sur des zones civiles. En réponse, des frappes de l'armée israélienne sur l'enclave palestinienne. Comment ce si petit territoire soumis à un blocus parvient-il à menacer l'État hébreu ? Le Hamas peut compter sur le soutien d'alliés dans la région, l'expertise et la technologie de l'Iran, le Qatar pour l'aide humanitaire et les financements. Mais il a surtout développé un savoir-faire militaire pour fabriquer ses propres armes.

Et plus Gaza compte ses morts, plus cet « équilibre » pèse sur l'information. Le 14 mai, quand bien même l'asymétrie des armes en présence (et des dégâts qu'elles causent) se reflète dans les images rapportées par les JRI, le titre du sujet du 20h reste imperturbable : « Proche-Orient : une nouvelle journée sous le signe de la violence ».



Le 16 mai, un sujet est intitulé « Israël-Palestine : un déluge de feu continue de s'abattre sur les populations ». « Les populations » ? Le 16 mai, 42 Palestiniens sont en effet tués par les bombardements – mais pas un blessé israélien ne sera recensé, comme nous l'apprend France 2 elle-même, qui reste sur une transition des plus classiques (« Le Hamas, qui lui aussi attaque avec ses tirs de roquettes sur Israël », « 3000 […] lancées sur l'État hébreu ces 6 derniers jours ») avant de partager à égalité le temps d'antenne, comme de coutume, entre les ravages des bombardements sur Gaza et la « terreur des civils » israéliens. Le clou de « l'équilibre », que Delahousse enfonce en conclusion : « Alors où sont les espoirs d'apaisement ? Les hommes de bonne volonté ont-ils encore une voix face à la radicalisation ? » Mais de quelle « radicalisation » parle-t-on ?

Et nous ne commenterons pas davantage l'exploitation « esthétique » des dits « affrontements » par une rédaction manifestement aveugle à son propre cynisme… Ainsi du sujet « Photo Hebdo », diffusé dans le JT du 14 mai :

En Israël c'est la haine qui a pris le dessus. Avec une surenchère des armes, comme une chorégraphie de feu. Aux roquettes palestiniennes, la riposte de l'artillerie israélienne et vice-versa sans que nul ne sache ce qu'il adviendra de cet engrenage.



Quelle peut bien être la valeur informative d'un tel sujet ?


Les « affrontements », ou comment minimiser la violence de l'agresseur


Même cause, mêmes effets dans les sujets qui traitent de la répression des manifestations à Jérusalem entre le 8 et le 10 mai. Là encore, France 2 préfère parler de « violents heurts entre des Palestiniens et la police israélienne » (8/05) ou pire… d'« affrontements entre Israéliens et Palestiniens » (10/05), en faisant tout simplement disparaître la police ! On évoque prudemment une « confrontation » qui « dégénère », un « regain de tension », des « répliques » de la police face aux jets de projectiles. Ou encore d'« affrontements […] qui ont fait plus de 300 blessés », sans préciser que ces blessés sont… Palestiniens.

Dans un des tout premiers sujets réalisés (10/05), Maryse Burgot, prêtant sa voix aux images depuis Paris, accumule ainsi bévues et euphémismes :

Ces hommes sont Palestiniens. Ils refusent d'évacuer les lieux, et lancent des projectiles. Face à eux, des policiers israéliens : ils ont investi la place. Ces forces de l'ordre répliquent avec grenades assourdissantes et balles en caoutchouc. Et les affrontements se poursuivent jusqu'à l'intérieur de la mosquée al-Aqsa. […] Impressionnantes images d'un lieu de prière, devenu zone d'affrontements.

Jusqu'à la désinformation… Il faudra en effet chercher du côté de la presse [5] pour obtenir des témoignages de manifestants (France 2 n'en rapporte strictement aucun). Et pour comprendre qu'entre le 8 et le 10 mai, la police israélienne n'a pas « répliqué » ni « investi les lieux », mais livré de véritables assauts pour réprimer les manifestants, en ayant « envahi les lieux » et la mosquée dans un « fracas de tirs » (Le Figaro, 10 mai), il faudra également chercher du côté de la presse pour en apprendre davantage sur les « balles en caoutchouc » évoquées par Maryse Burgot : des balles en métal, recouvertes d'une fine pellicule en caoutchouc, comme le précise Jean-Pierre Filiu sur son blog du Monde (16/05) : « En cas de tir en pleine tête, les blessures peuvent être irréversibles, voire mortelles. »

L'obsession de l'équilibre impacte aussi le traitement des violences entre les civils : seules seront rapportées des informations susceptibles de pouvoir être traitées « en miroir ». Ainsi du sujet « Israël-Palestine : près de Tel-Aviv, une scène de lynchage en pleine rue » diffusé le 13 mai, débutant par le passage à tabac d'un Palestinien par des juifs d'extrême droite, puis enchainant sur le fait que « des agressions existent aussi dans l'autre sens ». Et parfois, les obsessions troublent notre perception du réel. Ainsi Maryse Burgot, commentant des images rapportées de Jérusalem, y voit « un corps-à-corps entre une policière israélienne et une femme palestinienne. Image symbolique d'un engrenage de violence ». Sur les images en question : trois policières surarmées (entourées d'une dizaine d'autres policiers) qui empoignent violemment une femme palestinienne et la repoussent dans une rue. Et nous n'aurons aucune information sur le pourquoi de ce « corps-à-corps »… décidément très « équilibré ».

Pour France 2, et pour tant d'autres, « la violence » au Proche-Orient ressemble à un phénomène météorologique qui, avec une périodicité « cyclique », apparaît et saisit « les populations » de la région, avant de disparaître. Pas tout à fait cependant : il « gangrène les esprits les plus jeunes », comme le raconte une journaliste sur fond d'images de manifestations, montrant des enfants palestiniens jetant des pierres à Hébron (14/05)…

À suivre...


Arnaud Gallière et Pauline Perrenot


[1] Un sort réservé par exemple à la répression des manifestations en Colombie, traitée par France 2 le 29 mai, avant de passer aux oubliettes du 20h. À titre d'exemple sur la même période, les autres principaux sujets internationaux concernent l'accident de téléphérique en Italie (5 reportages), et les événements à Ceuta (4 reportages).

[2] Et au total, « 258 bâtiments abritant des habitations et des commerces ont été détruits, et près de 770 autres habitations ne sont plus habitables » alors que « plus de 77.000 civils à Gaza ont dû fuir leurs maisons pour se protéger. » (ONU Info, 23 mai).

[4] Sur les 17, 11 relatent le déroulé des événements, 3 peuvent être assimilés à des « sujets d'analyse » et les 3 restants se partagent entre une brève, un sujet photo et un reportage sur les manifestations de soutien au peuple palestinien en France (voir la deuxième partie de notre étude pour le détail de ce reportage).

[5] Lire, par exemple, un long récit du Figaro, « À Jérusalem, le chaos et la rage sur l'esplanade des mosquées », 10 mai.

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Uithuizen: la Villa Tocama squattée

Uithuizen, Pays-Bas – Depuis le week-end dernier, la Villa Tocama est à nouveau habitée ; des personnes concernées squattent le bâtiment classé monument historique, situé Dingeweg 3 à Uithuizen, ainsi que le terrain qui l’accompagne.

L’activiste Jan sur les raisons de l’occupation de la Villa Tocama:
La propriété a été achetée par la Stichting Woonbedrijf Aardbevingsgebied Groningen (SWAG). SWAG est détenue à 100 % par l’État néerlandais et est financée par le ministère de l’Intérieur et des Relations au sein du Royaume. Elle est utilisée comme instrument d’achat pour les différents programmes de rachat. Selon leur propre site web, ils agissent dans l’intérêt public et sans but lucratif, accordent une attention particulière à la qualité de vie dans le quartier et gèrent les locaux acquis afin d’éviter l’inoccupation, le délabrement, le squat et le vandalisme. Malheureusement, cette vision générale est tout ce qui reste, car la pratique montre une image très différente ».

À l’heure actuelle, la fondation possède 35 propriétés. Parmi ces propriétés, 3 sont utilisées comme logement temporaire et 8 sont utilisées par le biais de la gestion des vacances. Sur les 24 propriétés restantes, aucune utilisation, finalité ou vision future ne figure dans les aperçus de la fondation.

Jan : « Regardez le Geertsemaheerd à Slochteren, acheté il y a des années, maintenant en vente pour la bagatelle de 425 000 euros. Toutes les gouttières en cuivre et les paratonnerres ont été arrachés, et l’occupation par des squatters n’a fait qu’exacerber le délabrement. Ce qui, il n’y a pas si longtemps, était décrit comme un monument national majestueux, attend maintenant qu’un acheteur privé saisisse sa chance et y construise des dortoirs pour étudiant-es. Plus de grandeur. L’absence d’une vision concrète en matière de réutilisation en est la cause. Ces bâtiments souvent magnifiques méritent une réelle chance d’être réaménagés. Selon nous, les souhaits des habitant-es doivent être au centre des préoccupations et ces bâtiments doivent bénéficier d’un nouvel avenir grâce aux connaissances et à l’expertise locales acquises au fil des ans ici à Groningue.

C’est précisément l’absence de toute vision de l’avenir des propriétés acquises qui a poussé les militant-es à occuper ce bâtiment.

Jan : « Nous espérons non seulement mettre un terme à la dégradation et au vol des paratonnerres en cuivre, etc., mais nous voulons surtout exposer la problématique et voir ce qu’il est possible de faire avec les habitant-es, les entreprises et les établissements d’enseignement de la province, et entamer un dialogue avec la fondation.
Si les mesures anti Covid et la sécurité le permettent, nous aimerions aménager dans un avenir proche une pièce dans la section musée qui deviendra un grand tableau d’affichage où quiconque a une idée, peut faire quelque chose, veut apprendre quelque chose, contribuer à quelque chose ou autre pourra le mettre sur papier. Nous devons rechercher les opportunités et les possibilités que ces bâtiments peuvent offrir aux résident-es, aux entreprises et aux établissements d’enseignement. Plus besoin d’attendre qu’ils pourrissent et ne vaillent plus rien. Chérissez ces perles !

Les occupant-es espèrent pouvoir s’entretenir avec la fondation dès que possible.


Des squats aux Pays-Bas: https://radar.squat.net/fr/groups/country/NL/squated/squat
Des groupes (centres sociaux, collectifs, squats) aux Pays-Bas: https://radar.squat.net/fr/groups/country/NL
Des événements aux Pays-Bas: https://radar.squat.net/fr/events/country/NL


Indymedia, le 27 juillet 2021 https://indymedia.nl/node/50139


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L'Allemagne doit sortir du nucléaire en 2022. Mais l'entreprise française Framatome souhaite continuer à exploiter son usine allemande de combustible nucléaire. Pour le faire, elle compte s'associer à une filiale de l'entreprise d'État russe Rosatom.
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sous pression! #545

artiste – album – titre

les trois huit – les trois huit – uni-e-s
asbestos – asbestos – les royaux
mayday – excepté une fois à verdun – coup pour coup
scrap – grand talent pas d’adon pantoute – scrap
secteur pavé – secteur pavé – travail bien fait
tulamort – main d’oeuvre internationale – dans ton quartier
heyoka – état des lieux – dernier souffle
hors contrôle – l’union fait la force – je lève mon verre
capable! – société problème – continue de rêver
collision – immortels – déshérence
les prostiputes – split avec bonne journée! – éternité
ultraptérodactyle – single – seul à noel
demain – demain – mourir en mieux
syndrome 81 – désert urbain – chaque jour
tachanka – vengeance de classe – né pour être chomeur
jeunesse apatride – larmes aux poings – jadis
8’6 crew – bad bad reggae – vieille france

clic droit pour télécharger

ultraptérodactyle

Les jeux d'été d'Acrimed (I) : les mots croisés médiatiques

Ces mots croisés médiatiques sont l'un des jeux de l'été publiés dans le Médiacritiques n°39.



Horizontalement

1. Trop de médias en dépendent.
2. Les propriétaires de médias en possèdent beaucoup. Site d'actualité sur le football.
3. Pour un porte-parole ? Le parti d'un Brésilien peu aimé des médias. Réponse aux boomers.
4. Selon Léa Salamé, « tout le monde rêve de savoir » si Carlos Ghosn a voyagé dedans. La mémoire du PAF.
5. Réunion d'auteurs.
6. Manifester vous y expose, couvrir une manifestation aussi. Le terme convient à la plupart des propriétaires de médias.
7. Comme la distribution de la parole dans un débat médiatique.
8. On s'y forme au journalisme à Cannes ou à Lannion. Un journal peut les boucher !
9. Débit sur une chaîne en continu.


Verticalement

I. Récompense pour journaliste servile.
II. Radio coupée. Pas off.
III. Grand bienfaiteur des médias, combattant acharné de toutes les censures.
IV. Sigle de droite. Pour Lire Pas… Les journalistes embedded montent dans leurs jeeps.
V. A longtemps servi la soupe à 13 heures.
VI. Groupuscule qui bloque la France. Plateforme de VOD des groupes TF1, M6 et France Télévisions.
VII. Comme Bruno Jeudy, tourne autour de Jupiter. L'alpha et l'oméga de Bolloré.
VIII. Mord et vrombit comme un éditocrate en furie.
IX. Sa longévité est un inquiétant symptôme.


Solution dans le Médiacritiques n°39.

Nouveaux labels bios : bonne nouvelle ou enfumage ?

Deux nouveaux labels bios ont vu le jour. Souhaitant aller plus loin que le label AB, ils promettent de tenir compte des conditions de travail et des critères sociaux, et de contribuer à la création de filières plus locales.
Le label AB de l'agriculture biologique garantit certaines pratiques de production, en particulier l'absence de pesticides chimiques ou encore d'OGM dans l'alimentation produite. Mais il n'intègre pas encore assez les critères sociaux tels que les conditions de travail, la juste (...)

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On est ensemble

C'est la dernière émission de l'année pour les Zhérissons (en direct !) et...quelle année !

On est en direct depuis les studios de JET FM, on s'aime, on se le dit, certains zhérissons nous quittent mais restent un peu quand même, alors qu'un autre pointe le bout de ses épines et introduit cette émission flamboyante.

Au programme :

  • On revient en récits et en sons d'ambiance sur le rassemblement du 5 juin à Nice, Tou.tes aux Frontières.
  • On joue ensemble à un blind test spécial Zhérissons,
  • On partage notre horoscope musical pour élire la chanson de l'été,
  • On se dit au revoir avec des belles lettres et on s'aime, toujours !

Les musiques :

  • Sally - SHOOT ft. KANIS, Chilla, Alicia., Joanna, Vicky R
  • Téo Lavabo - CHIPOLATA
  • Kelly Rowland - Black Magic

Pot-fleuri de juin : deux ou trois choses qu'on avait envie de partager

C'est presque l'été. Besoin de fraîcheur.

Les Zhérissons vous ont concocté une émission avec « deux trois choses qu'on avait envie de partager » (en référence à ça)

- Un micro-trottoir lors de la manif du 25 mai 2021 en soutien aux Palestinien.ne.s

- En coup de coeur, la lecture d'un bout de Timult (c'est quoi Timult ? c'est ça !)

- Une (super) interview de la Kabinet, collectif de dragking / dragfuck sur Poitiers

- Le grand retour de l'agenda !!!

En prime, quelques bons mots pour juin, parce que si en mai, fais ce qu'il te plaît...

« Juin bien fleuri, Vrai paradis. »

« Au mois de juin, la faux au poing ! »

"A la Saint-Jean, les feux sont grands."

Et en musique, on s'est fait plaisir...

Mashrou' Leila - Cavalry

Ratur - RSA

Lucas Charlie Rose - Trippin

HéroEcho – Saint-Jean

Propagaaaangbang, cover de Billie Eilish – Bad Guy

Pour écouter l'émission, clique ici Pour télécharger, clic droit, enregistrer la cible du lien sous...

À Gaza, cultiver la résistance

Lorsque Israël bombarde Gaza, ce sont surtout les zones urbaines qui sont pilonnées. Les terres agricoles, elles, demeurent en permanence à portée de fusil et de tank. Essentiellement localisées à l'est de la bande de Gaza, elles y sont longées par la barrière de séparation, qui s'est imposée jusqu'au milieu des champs. L'occupant a nommé ce poumon vert « zone tampon » et décrété le secteur no man's land. Vent debout contre l'accaparement de leurs terres, les paysans gazaouis maintiennent coûte que coûte les champs en culture. Une lutte de longue haleine que nous raconte Sarah Katz, membre d'une ONG palestinienne et convaincue que la solidarité internationale a un rôle à jouer.

Illustration L. L. de mars

« La crue inonde complètement les terres et détruit toutes les cultures. » L'inondation dont parle Imad Sweilam, cultivateur à Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, n'a rien de naturel. C'est un acte de guerre : « L'eau vient des territoires de l'occupant. Elle s'écoule ensuite, à partir de la région orientale de Shuja'iyya, jusqu'ici. » Lui aussi paysan, Musab Habib confirme : « Quand l'occupant ouvre les vannes des réservoirs, on entend d'abord le bruit puis les terres sont complètement inondées. » Lorsque, enfin, la terre commence à sécher, Musab et ses collègues reprennent les labours, préparent les semailles : « Mais l'occupation israélienne rouvre les portes des réservoirs pour nous ramener au stade zéro. »

Il y a l'eau qui inonde, et il y a l'eau qui manque : celle confisquée par l'occupant, qui pompe de façon aussi intensive qu'illégale les nappes phréatiques environnant la bande de Gaza. Résultat : le niveau des eaux souterraines baissant, l'eau de mer s'infiltre. Sur l'essentiel de l'enclave, le précieux liquide est donc devenu impropre à la consommation et même, par endroits, à l'irrigation [1].

Dans le village de Khuza'a, dans le sud-est du territoire, la nappe phréatique est encore épargnée mais, pour irriguer les champs, il faut remonter l'eau de quelque 200 mètres. À l'été 2016, faute d'électricité pour actionner les pompes, la récolte a séché sur pied... Pour éviter ce désastre, il aurait fallu pouvoir stocker l'eau en hauteur en remplissant un château d'eau pendant les brefs moments où l'électricité le permet. Furieux de ce gâchis, le mokhtar [2] de Khuza'a lança un appel à la solidarité. Il fut entendu : fruit d'une lutte menée de concert par les paysans, la municipalité, le mouvement de solidarité français et de jeunes Gazaouis volontaires, un château d'eau de 17 mètres de haut se dresse depuis décembre 2016 à deux kilomètres de la barrière de séparation. Pied de nez aux trafiquants de haine, il arbore le sigle de l'UJFP (Union juive française pour la paix) [3].

Cultures VS bulldozer

La question de l'eau n'est pas le seul problème auquel font face les paysans de Gaza. « Le premier problème auquel sont confrontés les agriculteurs dans les zones jouxtant la barrière de séparation, c'est l'armée, témoigne Abu Saleh, un autre paysan de Khuza'a. Les machines sortent pour détruire les terres et les récoltes disparaissent en quelques instants.Vous ne savez jamais quand et où le bulldozer viendra détruire les champs. Mais je ne peux rien faire, si ce n'est continuer et résister au destin. »

En décembre dernier, l'armée israélienne a placardé des tracts sommant, en hébreu et en arabe, les paysans de reculer leurs cultures à 300 mètres de la barrière de sécurité, faute de quoi elles seraient saccagées par les bulldozers. « On ne bougera pas », rétorquait alors un jeune cultivateur du coin.

Comme si tous ces soucis ne suffisaient pas, les paysans doivent aussi se battre pour faire reconnaître l'importance de leur travail à leurs propres autorités. « Il n'y a rien pour aider les agriculteurs, ni pour l'électricité ni pour l'eau, déplore Abu Saleh. De plus, les prix de vente ne correspondent pas aux coûts des cultures. D'ailleurs, lorsque les prix sont [trop] bas, la plupart des agriculteurs laissent les récoltes en terre, parce que l'embauche de travailleurs coûte plus cher que ce qu'ils obtiendraient en vendant les récoltes. » Une impression domine : celle de n'être qu'une variable d'ajustement dans des rapports de force dont la population est exclue. « Le ministère de l'Agriculture, poursuit Abu Saleh, exhorte les paysans à continuer, à ne pas cesser de semer. Mais comment le peuvent-ils ? Est-ce que ce ne sont que des slogans que le ministère répète pour maquiller son échec à s'acquitter de ses responsabilités ? »

C'est aussi parce qu'ils ne peuvent pas compter sur les autorités que les agriculteurs de Khuza'a ont fondé un lieu à eux, une Maison des paysans, outil nécessaire de leur autonomie face à tous les pouvoirs. Mettant en avant leur besoin de formation, ils y ont accueilli, en juin 2020, une première intervention d'agronomes, et cherchent à s'assurer la participation régulière d'un ingénieur.

Une pépinière solidaire

Autre lutte : celle des semences. Desserrer l'emprise des importateurs, celle des lobbys semenciers, négocier des graines de qualité, ne plus supporter seuls les mauvais taux de croissance des plants... autant d'enjeux capitaux pour les paysans de Gaza. C'est de ces volontés qu'est né un projet de pépinière solidaire. Et c'est notamment grâce au partenariat entre deux associations françaises, Humani'Terre et l'UJFP, qu'il est devenu matériellement possible.

Inaugurée en juillet 2020, cette pépinière est unique en son genre dans la bande de Gaza : elle négocie les graines et assure la croissance des plants, ce qui dégage les paysans du face-à-face individuel, forcément inégal, avec les importateurs. En outre, les utilisateurs assument collectivement les problèmes rencontrés lors de la croissance en pleine terre, en exemptant du paiement des plants les exploitations subissant des pertes. Un réel succès, dont les échos dans toute la « zone tampon » laissent augurer que ce projet ne restera pas le seul.

Les agriculteurs gazaouis se battent pour exister dans des conditions uniques : un blocus intolérable, l'eau de la nappe phréatique détournée, leurs équipements mitraillés ou brûlés, leurs mouvements entravés, leurs produits interdits d'exportation, leur marché intérieur sombrant dans la grande pauvreté. Sans compter qu'ils sont aussi soumis aux difficultés partagées autour du globe et inhérentes à l'agriculture familiale : être la proie des lobbys semenciers, acculé par les prix des intrants. Malgré tout, le village de Khuza'a prouve qu'appuyée par la solidarité internationale, la résistance est possible.

Sarah Katz


La une en PDF

- Cet article a été publié dans le dossier du numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Il est consacré aux insurrections de la terre et piétine allégrement les bétonneurs et leurs vassaux. Son sommaire peut se dévorer ici.

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[1] Un rapport de prospective onusien publié en 2012 et intitulé « Gaza in 2020, a liveable place ? » documentait en profondeur ce point.

[2] Chef traditionnel.

[3] Proche de l'UJFP, l'autrice de cet article est membre de la section française de l'International Solidarity Movement (ISM), une ONG militant pour la libération de la Palestine.

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À propos de la destruction de la culture des éléphant·e·s

Avertissement

Le texte d'origine, publié dans le New York Times le 8 octobre 2006 « an Elephant crackup », a été traduit rapidement à l'aide d'outils de traduction, suivi d'une relecture avec modifications / suppressions / interprétations pour que le sens nous semble compréhensible. Il est probable qu'un certain nombre de passages ne soit pas fidèle à l'écriture initiale de l'auteur.

On a voulu faire ce travail dans un temps court afin de l'imprimer pour l'université d'été de la libération animale de 2019. Ce texte, selon nous, apporte un point de vue d'analyse sociale du rapport humain-éléphant, car trop souvent on essentialise / naturalise les discours parlant d'individu·e·s d'autres espèces animales. Cependant nous ne partageons pas forcément tout ce qui est défendu par le texte.

Nous pensons que la mise en captivité ou le massacre de n'importe quelle espèce animale est problématique. Au delà des éléphant·e·s, une lutte doit être portée de manière générale contre tout lieu d'enfermement ou d'exploitation animale (zoo, élevage,...), ou contre tout contrôle animal systématique (chasse, urbanisation,…) et pour libérer des territoires pour les autres espèces animales. Ces analyses produites sur les éléphant·e·s seraient intéressantes à faire pour d'autres espèces, notamment sur la question de traumatisme à l'échelle de l'espèce, ou œuvrant à la considération de révoltes de certains animaux contre la destruction humaine. Les images ont été prises de la mise en page de millefolium ou sur internet.

- L'équipe de traduction du texte -

« Nous n'allons nulle part », me murmura mon chauffeur, Nelson Okello, un matin en juin dernier, assis à l'avant d'une jeep juste après l'aube dans le parc national Queen Elizabeth au sud-ouest de l'Ouganda. Nous nous étions initialement arrêtés pour observer ce qui semblait être un éléphant mâle solitaire paissant dans de hautes herbes sur notre gauche. Plus d'un éléphant solitaire avait croisé notre chemin ce matin-là – un éléphant solitaire est un jeune mâle qui a provoqué un jeu de pouvoir particulièrement virulent contre le mâle dominant de son troupeau et a été banni, parfois de façon permanente. Cet éléphant s'est vite révélé ne pas être un solitaire, mais faire partie d'un groupe d'au moins 30 individu·e·s. Le troupeau émerge hors des arbres et des broussailles environnantes. Nous étions assis à regarder les éléphant·e·s traverser la route devant nous, qui, malgré tout leur poids, semblaient si légers sur leurs pieds, broutant sans bruit les herbes de la savane balayées par le vent comme des baleines terrestres à la dérive sur une mer sans eau.

Puis, derrière un bosquet d'acacias situé juste à côté de notre pare-chocs avant gauche, une énorme femelle a émergé - « La matriarche », dit doucement Okello. Il y avait un petit éléphanteau sous elle, cherchant tranquillement de la nourriture sous les quatre grosses pattes de l'éléphante. Les feuilles d'acacia sont la nourriture préférée des éléphant·e·s et, alors que l'éléphanteau se mettait à manger au niveau des branches basses, la matriarche montait la garde, son vaste flanc arrière bloquant la route, le reste du troupeau se déplaçant dans les broussailles pas très loin.

Après environ 15 minutes, Okello commença à avancer lentement avec la jeep, faisant tourner le moteur, essayant de nous rendre le plus bestial possible. La matriarche, cependant, n'en avait que faire, stable sur pattes, le blanc brillant de ses yeux restait aussi féroce que celui de ses défenses. Bien que je connaisse à peu près la réponse, j'ai demandé à Okello s'il envisageait de continuer sur la route. « Non, elle va charger. Nous devrions rester ici. »

J'aurais considéré cette réponse sage même dans une période plus paisible au cours des relations humain·e/éléphant·e. Ces dernières années cependant, ces relations sont devenues nettement plus belliqueuses. Deux jours avant mon arrivée, une femme a été tuée par un éléphant à Kazinga, un village de pêcheur·euse·s situé à proximité. Deux mois plus tôt, un homme avait été tué par un jeune éléphant à l'extrémité nord du parc, près du village de Katwe. Les éléphants d'Afrique utilisent leurs longues défenses pour fouiller dans les broussailles denses. Ils sont également connus pour les manier avec l'éclat et la précision des gladiateurs, immobilisant une victime avec une patte afin de porter le coup final. Okello m'a dit qu'un jeune touriste indien avait été tué de cette façon il y a deux ans dans le parc national de Murchison Falls, au nord de notre région.

Ce ne sont pas des incidents isolés. Partout en Afrique, en Inde et dans certaines parties de l'Asie du Sud-Est, à l'intérieur et autour des vestiges de leur habitat naturel, les éléphants commettent des attaques, détruisant des villages et des cultures, attaquant et tuant des êtres humains. En fait, ces attaques sont devenues si courantes qu'une nouvelle catégorie statistique, connue sous le nom de « conflit humain·e/-éléphant·e », ou H.E.C., a été créée par des chercheurs sur les éléphants au milieu des années 1990 pour surveiller le problème. Dans l'État indien de Jharkhand, près de la frontière occidentale du Bangladesh, 300 personnes ont été tuées par des éléphants entre 2000 et 2004. Au cours des 12 dernières années, les éléphants ont tué 605 personnes à Assam, un État du nord-est de l'Inde, dont 239 depuis 2001 ; 265 éléphants sont morts au cours de cette même période, la majorité d'entre eux à la suite de représailles de la part de villageois en colère, qui ont tout utilisé, des flèches aux aliments empoisonnés pour prendre leur revanche. En Afrique, des rapports faisant état de conflits humain·e·s-/éléphant·e·s apparaissent presque quotidiennement, de la Zambie à la Tanzanie, de l'Ouganda à la Sierra Leone, où 300 villageois ont évacué leur domicile l'an dernier en raison d'attaques d'éléphants sans provocation humaine.

Les populations d'éléphant·e·s d'aujourd'hui souffrent d'une forme de stress chronique, d'une sorte de traumatisme à l'échelle de l'espèce.

Néanmoins, ce n'est pas seulement le nombre croissant de ces incidents qui est alarmant, mais également la perversité singulière – faute d'un terme moins anthropocentrique – des récents cas d'agressions des éléphant·e·s. Depuis le début des années 1990, par exemple, de jeunes éléphants mâles du parc national du Pilanesberg et de la réserve de Hluhluwe-Umfolozi en Afrique du Sud violent et tuent des rhinocéros ; ce comportement anormal, selon une étude réalisée en 2001 par la revue Pachyderm, a été signalé dans « un certain nombre de réserves » dans la région. En juillet de l'année dernière, des responsables de Pilanesberg ont abattu trois jeunes éléphants mâles responsables du meurtre de 63 rhinocéros et d'attaques de personnes dans des véhicules de safari. Dans le parc national Addo Elephant, également en Afrique du Sud, jusqu'à 90% des décès d'éléphants mâles sont maintenant imputables à d'autres éléphants mâles, contre un taux de 6% dans les communautés d'éléphants plus stables.

Gay Bradshaw, psychologue au programme de sciences de l'environnement de l'Oregon State University, note dans un livre à venir qu'en Inde, où l'éléphant·e a longtemps été considéré·e comme une divinité, un titre a récemment mis en garde dans un grand journal : Pour éviter la confrontation, ne vénérez pas les éléphant·e·s. « Tout le monde est d'accord pour dire que la relation entre les éléphant·e·s et les humain·e·s a radicalement changé », m'a récemment confié Bradshaw. « Ce que nous voyons aujourd'hui est extraordinaire. Là où, pendant des siècles, les humain·e·s et les éléphant·e·s ont vécu dans une coexistence relativement pacifique, il y a maintenant hostilité et violence. Maintenant, j'utilise le terme « violence » en raison de l'intentionnalité qui y est associée, à la fois dans l'agression des êtres humains et, parfois, dans le comportement récemment observé des éléphant·e·s. »

Pour un certain nombre de biologistes et d'éthologues qui ont passé leur carrière à étudier le comportement des éléphant·e·s, les attaques sont devenues si anormales en nombre et en nature qu'elles ne peuvent plus être entièrement attribuées aux facteurs habituels. En règle générale, les chercheur·euse·s sur les éléphant·e·s ont cité comme cause d'agression les taux élevés de testostérone chez les éléphants mâles matures ou la compétition entre les éléphant·e·s et les humain·e·s pour l'accès à la terre et aux ressources. Mais dans Elephant Breakdown, un essai de 2005 de la revue Nature, Bradshaw et plusieurs de ses collègues ont fait valoir que les populations d'éléphant·e·s d'aujourd'hui souffrent d'une forme de stress chronique, d'une sorte de traumatisme à l'échelle de l'espèce. Ainsi les décennies de braconnage, d'abattage et de perte d'habitat auraient bouleversé le réseau complexe de relations familiales et sociales, avec lequel les jeunes éléphant·e·s sont traditionnellement élevé·e·s et par lequel les troupeaux d'éléphants déjà établis sont régis. Ce que nous observons aujourd'hui n'est rien de moins qu'un effondrement précipité de la culture des éléphant·e·s.

Il est depuis longtemps évident que tous les grands animaux terrestres de la planète livrent une bataille perdue contre l'humanité. Et pourtant, au vu d'une sensibilité aussi développée, une telle sociabilité, une mémoire à long terme, l'éléphant·e ne part pas tranquillement Iel ne part pas sans une sorte de protestation au-quelle les scientifiques de diverses disciplines, y compris de la psychologie humaine, commencent à y accorder une attention particulière.

———

Une fois que la matriarche et son éléphanteau se trouvaient à une distance confortable de nous ce matin-là, Okello et moi-même avons pris le trajet de 20 minutes en voiture jusqu'à Kyambura, un village situé à l'extrême sud-est du parc. En 2003, Kyambura aurait été à l'origine d'une de ces attaques soudaines d'éléphant·e·s et sans provocation humaine dont j'avais entendu parler. Selon un compte-rendu de l'événement paru dans le magazine New Scientist, un certain nombre de huttes et de champs ont été piétinés et les habitant·e·s ont eu peur de s'aventurer dans les villages environnants, à pied ou à vélo, car des éléphant·e·s bloquaient régulièrement la route et chargeaient celles·ceux qui essayaient de passer.

Les responsables du parc de l'Ouganda Wildlife Authority avec lesquels j'ai essayé de discuter de l'incident hésitaient à en parler, tout comme des meurtres commis récemment par des éléphants dans la région. L'écotourisme est l'une des principales sources de revenus de l'Ouganda, et la population d'éléphant·e·s et d'autres espèces sauvages du parc national Queen Elizabeth commencent tout juste à se reconstituer après des années de braconnage et de destruction de leur habitat. Tom Okello, le gardien en chef du parc (et aucun lien de parenté avec mon chauffeur), et Margaret Driciru, la vétérinaire en chef, m'ont dit qu'iels n'étaient pas au courant de l'attaque de Kyambura. Lorsque j'en ai parlé au directeur exécutif de l'Autorité de la protection de la faune, Moses Mapesa, lors de mon arrivée dans la capitale, Kampala, il a finalement admis que cela s'était produit, mais il a affirmé que ce n'était pas aussi récent que ce qui avait été rapporté. « C'était il y a 14 ans. Nous avons été témoins du comportement agressif des éléphant·e·s, mais c'est une histoire du passé. »

À notre arrivée, Kyambura ressemblait beaucoup à toutes les autres petites communautés agricoles ougandaises que j'avais traversées lors de ma visite. Des champs luxuriants de bananiers, de millet et de maïs entouraient un petit centre-ville de bâtiments en ciment de plain-pied de couleur pastel, coiffés de toits de tôle ondulée. Les gens étaient assis·e·s sur le perron à l'ombre. Les cyclistes portaient des quantités excessivement lourdes de bananes, de bois de chauffage et de cruches à eau. Contrairement à ce que j'avais lu, le trafic cycliste le long de la route qui menait à Kyambura ne semblait pas du tout dérangé.

Il est depuis longtemps évident que tous les grands animaux terrestres de la planète livrent une bataille perdue contre l'humanité.

Mais quand Okello et moi-même avons interrogé un commerçant nommé Ibrah Byamukama à propos d'attaques d'éléphant·e·s, il a immédiatement hoché la tête et a pointé du doigt une parcelle de champs de maïs et de millet située le long de la route et de la forêt environnante de Maramagambo. Il a confirmé qu'un petit groupe d'éléphant·e·s avait chargé un matin deux ans plus tôt, avait piétiné les champs et les jardins voisins, renversé quelques cabanes puis était reparti. Il a ensuite souligné une longue entaille orange dans la terre entre les champs plantés et la forêt : une tranchée de 5 m de profondeur et de 8 m de large creusée par les autorités de la faune sauvage autour du périmètre de Kyambura dans le but de garder les éléphant·e·s à distance. En sortant de la ville, Okello et moi avons examiné de plus près la tranchée. Elle était de plus remplie de tas d'arbustes épineux.

« Les gens sont toujours inquiets », a déclaré Byamukama en secouant la tête. « Les éléphant·e·s deviennent de plus en plus destructeurs. Je ne sais pas pourquoi. »

Il y a trois ans, Gay Bradshaw, alors diplômée en psychologie au Pacifica Graduate Institute de Santa Barbara, en Californie, commençait à se poser la même question : le comportement extraordinaire des éléphant·e·s en Afrique et en Asie marquait-il un point de rupture ? Avec l'aide de plusieurs chercheur·euse·s reconnu·e·s, dont Daphne Sheldrick et Cynthia Moss, et avec Allan Schore, expert en traumatologie humaine au département de psychiatrie et de sciences du comportement biologique à UCLA, Bradshaw a cherché à associer la recherche traditionnelle comportementale des éléphant·e·s avec un aperçu des traumatismes inspirés des neurosciences humaines. Bradshaw et ses collègues ont utilisé les quelques troupeaux d'éléphant·e·s resté·e·s relativement stables dans des sites tels que le parc national Amboseli au Kenya, puis ont analysé les populations beaucoup plus perturbées trouvées dans des sites tels que Pilanesberg en Afrique du Sud et le parc national Queen Elizabeth en Ouganda. Il en est ressorti un portrait du dysfonctionnement généralisé du pachyderme.

———

Les éléphant·e·s, une fois livré·e·s à eux·elles-mêmes, sont des créatures profondément sociales. Un troupeau est essentiellement un·e énorme éléphant·e : un organisme élastique, à peu près lié mais finement interconnecté. Les jeunes éléphant·e·s sont élevé·e·s dans un réseau étendu de soignantes comprenant la mère biologique, les grands-mères, les tantes et les amies. Ces relations sont maintenues tout au long de leur vie, allant jusqu'à 70 ans. Des études sur des troupeaux ont montré que les jeunes éléphant·e·s restent à moins de 5 m de leur mère presque constamment pendant les huit premières années de leur vie, après quoi les jeunes femelles sont socialisées dans le réseau matriarcal, tandis que les jeunes mâles partent un temps dans un groupe social masculin avant de revenir dans le groupe en tant qu'adultes matures.

Quand un·e éléphant·e meurt, les membres de sa famille se livrent à des rituels funéraires de deuil et d'enterrement, veillant durant une semaine sur le corps, le recouvrant avec soin de terre et de broussailles, retournant voir les os pendant des années, les caressant avec leur trompe, souvent la frottant le long des dents de la mâchoire inférieure, comme le font les éléphant·e·s vivant·e·s en guise de salutation. Si un membre d'un groupe d'éléphant·e·s subit un préjudice, tous les autres éléphant·e·s en sont conscient·e·s. Ce sentiment de cohésion est renforcé par le système de communication élaboré qu'iels utilisent. Pour des distances proches, iels utilisent une diversité d'expressions allant des grognements de basse fréquence aux cris et aux barrissements plus aigus, en passant par une variété de signaux visuels, allant des ondulations de leurs trompes aux angles subtils de la tête, du corps, des pieds et de la queue. Lorsqu'iels communiquent sur de longues distances - pour transmettre, par exemple, des informations sur des menaces imminentes, un changement soudain de plans ou, de la plus haute importance pour les éléphant·e·s, la mort d'un membre de la communauté - iels utilisent des schémas de vibrations subsoniques qui se font sentir jusqu'à plusieurs kilomètres grâce à des capteurs parfaitement réglés dans les coussinets de leurs pieds.

Bradshaw et ses collègues ont conclu que cette structure de la société des éléphant·e·s avait été bouleversée par des années de perte d'habitat et de braconnage, ainsi que par un abattage systématique par les agences gouvernementales afin de contrôler le nombre d'éléphant·e·s et par les transferts de troupeaux vers différents habitats. Le nombre de matriarches et de femelles aidantes âgées (ou « allomothers/mères de substitution ») a considérablement diminué, de même que le nombre de mâles plus âgés, qui jouent un rôle important pour contrôler les mâles plus jeunes. Dans certaines parties de la Zambie et de la Tanzanie, un certain nombre de groupes d'éléphant·e·s étudiés ne contenaient aucune femelle adulte. En Ouganda, on a souvent constaté que les troupeaux étaient des « groupes semi-permanents », comme les décrit Bradshaw dans un article, avec beaucoup de femelles âgées de 15 à 25 ans n'ayant aucun lien familial.

À la suite de tels bouleversements sociaux, les éléphanteaux qui naissent aujourd'hui sont élevé·e·s par des mères de plus en plus jeunes et inexpérimentées. Pendant ce temps, les jeunes éléphant·e·s orphelin·e·s, qui ont assisté à la mort d'un parent causée par les braconniers, atteignent leur majorité en l'absence du système de soutien qui définit la vie traditionnelle des éléphant·e·s. Bradshaw me dit : « La perte d'ancien·ne·s éléphant·e·s, et l'expérience traumatisante d'être les témoins des massacres de leur famille, entravent le développement normal du cerveau et du comportement de jeunes éléphant·e·s. »

Ce que Bradshaw et ses collègues décrivent semblerait être une forme extrême d'hypothèse anthropocentrique si les preuves qu'iels ont compilées à partir de diverses recherches sur les éléphant·e·s, même au niveau de la plus stricte observation, n'étaient pas aussi convaincantes. Les éléphant·e·s des troupeaux décimés, en particulier les orphelin·e·s qui ont vu mourir leurs parents et leurs aîné·e·s à cause du braconnage et de l'abattage, manifestent un comportement typiquement associé au trouble de stress post-traumatique et à d'autres troubles liés aux traumatismes chez l'être humain·e : comportement anormal de surprise, comportement asocial imprévisible, maternage inattentif et hyper-agressivité. Des études sur les différents assauts contre les rhinocéros en Afrique du Sud ont révélé que les auteurs étaient dans tous les cas des adolescents mâles qui avaient vu leurs familles se faire tuer. Il était courant que ces éléphants soient attachés aux corps de leurs parents morts et mourants jusqu'à ce qu'ils puissent être relogés, comme le décrivent Bradshaw et Schore, dans « des lieux sans hiérarchie sociale traditionnelle de mâles plus âgés et de structures familiales natales intactes. »

En fait, même le nombre relativement limité de tentatives faites par les responsables du parc pour restaurer certaines parties du tissu social des éléphant·e·s a donné corps à la théorie de la dépression des éléphant·e·s. Lorsque des gardes de parcs sud-africains ont récemment introduit un certain nombre d'éléphants mâles plus âgés dans plusieurs troupeaux d'éléphant·e·s déstabilisés à Pilanesburg et à Addo, le comportement imprévisible - y compris des modifications hormonales inhabituellement prématurées chez les éléphant·e·s adolescent·e·s - s'est estompé.

Mais selon Bradshaw et ses collègues, les différentes pièces du « puzzle éléphant·e·s-trauma » se rejoignent vraiment au niveau de la neuroscience, ou ce que l'on pourrait appeler la physiologie de la psychologie, grâce auquel les scientifiques peuvent maintenant cartographier les champs neuronaux altérés, les ponts synaptiques brisés et les flux chimiques tordus d'une psyché ébranlée. Bien que la plupart des connaissances scientifiques sur les traumatismes soient encore comprises dans les recherches sur des sujets humain·e·s, des études neuronales sur les éléphant·e·s sont en cours. (La première IRM fonctionnelle du cerveau d'éléphant·e, réalisée cette année, a révélé, ce qui n'est peut-être pas surprenant, un énorme hippocampe, un siège de mémoire dans le cerveau des mammifères, ainsi qu'une structure importante du système limbique, qui traite les émotions.) Allan Schore, l'UCLA psychologue et neuroscientifique qui concentre depuis 15 ans ses recherches sur le développement précoce du cerveau humain et l'impact négatif des traumatismes sur celui-ci, a récemment écrit deux articles avec Bradshaw sur les fondements neurobiologiques liés au stress du comportement anormal actuel des éléphant·e·s.

« Nous savons que ces mécanismes sont communs à toutes les espèces », m'a dit Schore. « Dans les premières années, aussi bien chez l'humain·e que chez l'éléphant·e, le développement du cerveau émotionnel est affecté par ces mécanismes d'attachement, par l'interaction que le nourrisson entretient avec le principal responsable, en particulier la mère. Lorsque ces premières expériences vont de manière positive, cela conduit à une plus grande résilience, par exemple en ce qui concerne la régulation des incidences, la régulation du stress, la communication sociale et l'empathie. Mais lorsque ces expériences précoces s'abîment en cas de maltraitance et de négligence, les circuits essentiels du cerveau, en particulier dans les domaines du traitement des émotions, s'affaiblissent littéralement. »

Pour Bradshaw, ces continuités entre le cerveau humain et le cerveau des éléphant·e·s ont une résonance bien au-delà du domaine des neurosciences. « Les éléphant·e·s souffrent et se comportent de la même manière que nous en réaction à de la violence. C'est tout à fait conforme à ce que nous savons sur les humain·e·s et les autres mammifères. À l'exception peut-être de quelques particularités, l'organisation du cerveau et le développement précoce des éléphant·e·s et des humain·e·s sont extrêmement similaires. Ce n'est pas nouveau. Ce qui l'est, c'est quand on commence à se demander : qu'est-ce que cela signifie au-delà de la science ? Comment réagissons-nous au fait que nous provoquons la destruction psychologique d'autres espèces comme les éléphant·e·s ? D'une certaine manière, ce n'est plus tant un saut cognitif ou imaginatif qu'un saut politique. »

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Eve Abe dit que dans son esprit, elle a fait ce saut avant de quitter le ventre de sa mère. Abe (prononcé AH-bay), éthologue spécialiste des animaux et consultante en gestion de la faune basé à Londres, a grandi dans le nord de l'Ouganda. Après plusieurs années d'études des éléphant·e·s dans le parc national Queen Elizabeth, où des décennies de braconnage avaient considérablement réduit les troupeaux, Abe a obtenu son doctorat à l'Université de Cambridge en 1994 pour son travail détaillant les parallèles qu'elle voyait entre le sort tragique des éléphant·e·s orphelin·e·s ougandais·e·s et les jeunes orphelans de son propre peuple, les Acholi, dont les familles et les villages ont été décimés par des années de guerre civile. C'est un travail qu'elle proclame avec fierté comme étant non seulement « l'acte ultime de l'anthropomorphisme », mais aussi qui lui semblait prédestiné.

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« Ma toute première rencontre avec un·e éléphant a été fœtale », m'a dit Abe en juin à Londres, alors que nous buvions tous·tes les deux notre thé dans un café de Paddington Station. Bradshaw m'a communiqué le numéro de téléphone d'Abe plus tôt, au printemps, alors qu'elle travaillait avec elle à la construction d'un centre communautaire en Ouganda, afin d'aider à la fois les éléphant·e·s et les humain·e·s à se rétablir suite à des actes de violence. Pendant plus d'un mois avant mon départ de New York, j'essayais sans succès de trouver un arrangement avec le Home Office britannique pour Abe, qui attendait toujours le statut de résidente permanente en Angleterre, pour qu'elle puisse voyager avec moi en Ouganda comme guide par le biais du Parc national Queen Elizabeth, sans craindre de se voir refuser l'entrée en Angleterre. Elle devait m'accompagner ce jour-là jusqu'à la porte d'embarquement de Heathrow. Nous espérions tous les deux (en vain, comme il s'est avéré) un appel de dernière minute qui l'aurait autorisée à utiliser le billet que j'avais pour elle dans mon sac.

« Mon père était un écologiste et un enseignant », a expliqué Abe :« Il était toujours dans les parcs. Une de mes tantes raconte cette histoire au sujet de notre passage dans le parc Murchison : un jour, mon père conduisait, mon oncle était à l'avant. A l'arrière se trouvaient ma tante et ma mère, qui était enceinte de moi. Elles sont soudainement tombé·e·s sur cet immense troupeau d'éléphant·e·s sur la route et les éléphant·e·s se sont arrêtés. Alors mon père s'est arrêté. Il connaissait les animaux. Les éléphant·e·s sont resté·e·s là, puis iels ont commencé à marcher autour de la voiture et à regarder dans la voiture. Finalement, iels sont parti·e·s. Mais mon père n'a pas démarré la voiture tout de suite. Il a attendu là. Après une heure ou plus, une énorme éléphante est revenue sur la route, juste devant la voiture. Elle s'est dressée et a barri très fort, puis a suivi le reste du troupeau dans la brousse. Quelques jours plus tard, quand ma mère est rentrée à la maison, je suis née. »

Abe a commencé ses études au parc national Queen Elizabeth en 1982 en tant qu'étudiante à l'université Makerere de Kampala, peu après qu'elle et sa famille, qui vivaient depuis des années en tant que réfugiées au Kenya pour échapper à la violence brutale en Ouganda sous la dictature de Idi Amin, retournèrent chez elles·eux à la suite de l'éviction d'Amin en 1979. Abe m'a dit que lors de son arrivée dans le parc, il restait moins de 150 éléphant·e·s parmi une population d'origine de près de 4 000 individu·e·s. La majeure partie du massacre s'est produite pendant la guerre contre la Tanzanie qui a conduit au renversement d'Amin : des soldats des deux armées ont saisi tout l'ivoire qu'ils pouvaient obtenir - et l'ont fait avec une telle dureté que le mot « braconnage » semble terriblement insuffisant. « Normalement, lorsque vous parlez de « braconnage », a déclaré Abe, « vous pensez à des gens qui tirent une fois ou deux et s'en vont. Mais c'était la guerre. Ils lançaient des grenades sur les éléphant·e·s, abattant des familles entières et coupaient l'ivoire. J'appelle cela de la destruction massive. »

Les dernier·e·s survivant·e·s d'éléphant·e·s du parc national Queen Elizabeth, a déclaré Abe, ne se sont jamais quitté·e·s. Iels ont gardé un groupe uni, se déplaçant ensemble. Une seule éléphante âgée est restée ; Abe a estimé qu'elle avait au moins 62 ans. C'est cette matriarche qui a rassemblé les survivant·e·s de leurs diverses cachettes sur les bosquets boisés du parc, puis les a ramené en groupe dans la savane ouverte. Jusqu'à sa mort au début des années 90, la femelle âgée maintenait le groupe dans l'ensemble, la population commençait tout doucement à revenir. Dans son mémoire en cours, Mes éléphants et mon peuple, Abe écrit sur l'importance de la matriarche dans la société Acholi ; Elle a nommé la sauveuse matriarcale du parc, Lady Irene, en l'honneur de sa propre mère. « Il a fallu environ cinq ou six ans à ce noyau de survivant·e·s du parc, avant de voir de nouvelles unités familiales émerger et commencer à se séparer et à suivre leur propre chemin. »

C'était la guerre. Ils lançaient des grenades sur les éléphant·e·s, abattant des familles entières et coupaient l'ivoire. C'est de la destruction massive.

En 1986, la famille d'Abe a été obligée de fuir à nouveau le pays. La violence à l'encontre du peuple ougandais et des éléphant·e·s ne s'est jamais complètement apaisée après la chute du régime d'Amin, et elle s'est considérablement aggravée au cours de la guerre qui a éclaté entre les forces gouvernementales et les rebelles du Lord's Resistance Army. Pendant des années, le chef de cette armée, Joseph Kony, a été régulièrement « recruté » dans les villages d'Acholi, tuant les parents sous les yeux des jeunes enfants voir leur obligeant parfois à participer elles·eux mêmes à l'exécution, avant de les forcer à devenir enfants soldats. La Lord's Resistance Army est en grande partie vaincue, mais Kony, recherché par la Cour pénale internationale pour de nombreux crimes contre l'humanité, s'est caché avec ce qu'il reste de son armée dans les montagnes du parc national de Murchison Falls et, plus récemment dans le Parc national de Garamba dans le nord du Congo, où le braconnage commis par la Lord's Resistance Army a continué à rendre davantage d'éléphant·e·s orphelin·e·s.

« J'ai recommencé à regarder ce qui s'est passé entre les Acholi et les éléphant·e·s », m'a raconté Abe. « J'ai vu une coïncidence absolue entre les deux. Vous savez que nous avions des villages. Nous n'en avons toujours pas. Il existe plus de 200 camps de personnes déplacées dans le nord de l'Ouganda. Tout le monde vit maintenant dans ces camps et il n'y a plus d'ancien·nes. Les ancien·nes ont été systématiquement éliminé·e·s. Les premiers assassinats ont eu lieu à l'époque d'Amin, ce qui a ouvert la voie à la destruction ultérieure du nord de l'Ouganda. Nous sommes parmi les plus chanceux·ses, car mes parents ont réussi à s'échapper. Mais les familles là-bas sont juste brisées. Je connais beaucoup d'entre eux. Des personnes déplacées vivent maintenant chez nous. Ma mère leur permet de vivre ici. Tous ces enfants qui ont grandi sans leurs parents, avec seulement des enfants qui s'occupaient d'elles·eux. Iels ne vont pas à l'école. Iels n'ont pas d'école, pas d'hôpital. Aucune infrastructure. Iels forment ces groupes errants, violents et destructeurs. C'est la même chose qui se passe avec les éléphant·e·s. Tout comme les orphelin·e·s de guerre, iels sont sauvages, complètement perdu·e·s. »

Sur le trajet de Paddington cet après-midi à Heathrow, où j'allais prendre un vol pour l'Ouganda, Abe me dit que le parallèle entre le sort des Ougandais et celui des éléphant·e·s était trop évident pour le voir dès le début. Ce n'est qu'après son déménagement à Londres qu'elle a observé pour la première fois à l'âge adulte, une reconnaissance de l'amitié entre humain·e et éléphant·e, chose qu'elle avait déjà ressenti dans le ventre de sa mère.

« Je me souviens de la première fois où je travaillais sur mon doctorat. J'ai mentionné que j'avais déjà fait ce travail en parallèle avec un scientifique éminent au Kenya. Il avait l'air surpris. Il a dit : « Comment se fait-il que personne n'ait déjà établi ce lien auparavant ? ». Je lui ai répondu : « Cela n'a jamais été présenté de la sorte auparavant ». « Pour moi, c'est quelque chose que je vois clairement. La plupart des gens ont peur de montrer ce genre d'anthropomorphisme. Mais venant de moi, cela ne ressemble pas à quelque chose d'imaginaire, c'est bien là. Les gens le savent. Certains pourraient penser que la façon dont je décris les attaques d'éléphant·e·s donne l'impression que les animaux ressemblent à des personnes. Mais les gens sont des animaux. »

Peu de temps après mon retour d'Ouganda, j'ai visité le sanctuaire des éléphant·e·s dans le Tennessee, un centre de réadaptation de 1092 hectares et une maison de retraite situés dans la verdoyante colline du sud de l'État. Le sanctuaire est une sorte d'asile pour certains des ancien·nes éléphant·e·s de zoos et des cirques des États-Unis, les plus perturbé·e·s émotionnellement et psychologiquement - des cas si graves que celles·ceux qui ont profité d'elles·eux étaient impatient·e·s de les laisser partir. Étant donné que les éléphant·e·s dans la nature manifestent maintenant des comportements aberrants que l'on observait depuis longtemps chez les éléphant·e·s en captivité, il s'ensuit qu'un modèle de travail positif sur comment améliorer la dépression des éléphant·e·s peut être trouvé en captivité.

Parmi les 19 éléphant·e·s résident·e·s actuel·les du sanctuaire, l'histoire la plus chanceuse est sans doute celle d'une éléphante asiatique de cinq tonnes, nommée Misty, âgée de 40 ans. Capturée encore éléphanteau en Inde en 1966, Misty a passé sa première décennie en captivité dans plusieurs cirques américains et s'est finalement retrouvée au début des années 80 dans une attraction pour animaux sauvages connue sous le nom de Lion Country Safari à Irvine, en Californie. Là-bas, dans l'après-midi du 25 juillet 1983, Misty, l'une des quatre éléphant·e·s du Lion Country Safari qui se produisait cet été-là, réussit à se libérer de ses chaînes et se mit à courir à toute vitesse dans le parc, cherchant à s'évader. Lorsque l'un·e des zoologistes du parc a tenté de la coincer et de la contenir, Misty l'a tué d'un coup de trompe.

Il existe, dans la longue histoire mouvementée des relations humain·e·s/éléphant·e·s, d'innombrables histoires d'attaques mortelles d'éléphant·e·s et, presque toujours , des formes terriblement démesurées de représailles contre les animaux portées par les humain·es. C'est dans l'état même du Tennessee, en septembre 1916, qu'une autre éléphante asiatique d'un cirque, Mary, a été arrêtée par un shérif local pour le meurtre d'un jeune concierge d'hôtel qui avait été embauché pour surveiller Mary pendant une escale dans la ville de Kingsport au nord-est du Tennessee. Le concierge avait apparemment emmené Mary se baigner dans un étang local, où, selon des témoins, il l'aurait piquée derrière l'oreille gauche avec un crochet en métal, alors qu'elle cherchait un morceau de pastèque flottant. En colère, Mary se retourna, le saisit rapidement avec sa trompe , le plaqua contre un kiosque à rafraîchissements puis lui fracassa la tête avec sa patte.

Avec les cris des habitant·e·s de la ville de « Tuez l'éléphant ! » ainsi que les menaces des dirigeant·e·s de la ville à proximité d'interdire le cirque si Murderous Mary [Mary la Meurtrière] - comme la surnommaient rapidement les journaux - restait durant une partie du spectacle. Le propriétaire du cirque, Charlie Sparks, savait qu'il devait faire quelque chose pour apaiser la soif de sang du public et sauver son entreprise. (Parmi les sanctions qu'il aurait envisagé, il y avait l'électrocution, acte épouvantable déjà pratiqué 13 ans plus tôt, sur le terrain du Luna Park, à Coney Island. Une éléphante de cirque de longue date nommée Topsy, qui avait tué trois entraîneur·euse·s, le dernier après qu'il ait essayé de lui donner à manger une cigarette allumée - est devenue la victime la plus importante et la plus en vue de Thomas Edison, le père de l'électricité à courant continu, qui avait publiquement électrocuté un certain nombre d'animaux à cette époque à l'aide du courant alternatif de son rival George Westinghouse, dans l'espoir de discréditer cette technologie comme étant trop dangereuse) [1]

Sparks a finalement décidé de faire pendre Mary. Il l'envoya en train vers la ville voisine d'Erwin, dans le Tennessee, où plus de 2 500 personnes se sont réunies au chantier ferroviaire local pour son exécution. Des dizaines d'enfants seraient partis en hurlant de terreur lorsque la chaîne suspendue à une énorme grue industrielle s'est cassée, laissant Mary se tordre de douleur au sol avec une hanche cassée. Un ouvrier des chemins de fer a rapidement fourni une chaîne plus lourde qu'il a accroché à Mary pour, cette fois-ci, réussir la pendaison.

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Pour Misty au début des années 80 cela se passa bien différemment. Bannie, après le meurtre du Lion Safari, par la société Hawthorn - une société basée dans l'Illinois qui entraîne et loue des éléphant·e·s et des tigres aux cirques - elle continuera de s'en prendre à plusieurs de ses entraîneur·euse·s au fil des ans. Mais quand la société Hawthorn a été reconnue coupable de nombreuses violations de la loi sur la protection des animaux en 2003, la société a accepté de donner la garde de Misty au sanctuaire des éléphant·e·s. Elle a été embarqué dans une remorque le matin du 17 novembre 2004 et a même réussi à s'en tirer avec un dernier coup contre un de sa longue lignée de ravisseurs.

« Les détails sont un peu approximatifs », m'a dit un après-midi de juillet Carol Buckley, fondatrice du sanctuaire des éléphant·e·s, alors que nous nous asseyons tous·tes les deux sur son véhicule tout-terrain dans un grand enclos herbeux. Extrêmement docile et satisfaite, Misty, la trompe haute, les oreilles battantes, attendait de nous accueillir.

« Le propriétaire de Hawthorn essayait de la forcer à s'étendre pour pouvoir retirer ses chaînes de jambes avant de la charger dans la remorque. À un moment donné, il l'a poussée avec un ankus [2], et elle l'a simplement renversé avec un coup de sa trompe. Mais nous n'avons rien vu de cela depuis qu'elle est ici. Elle est aussi gentille que possible. On aurait jamais pensé que cette éléphante avait tué quelqu'un·e. »

La façon dont je décris les attaques d'éléphant·e·s donne l'impression que les animaux ressemblent à des personnes. Mais les gens sont des animaux.

Au cours de ses presque deux années passées au sanctuaire des éléphant·e·s - dont une bonne partie a été passé en quarantaine tout en suivant un traitement quotidien contre la tuberculose - Misty a également suivi une thérapie, ainsi qu'une psychothérapie. Les éléphant·e·s capturé·e·s dans la nature assistent souvent au massacre de leurs parents, lorsqu'iels sont de jeunes éléphanteaux, puisque que c'est quasiment le seul moyen d'arracher un·e éléphanteau à ses parents, en particulier à leur mère, sans recourir à une procédure de tranquillisation bien plus onéreuse. Les jeunes captif·ve·s sont ensuite envoyé·e·s dans un environnement étranger pour y travailler soit dans les spectacles de cirque soit comme ouvrier·ère·s, tout en étant maintenu·e·s dans un isolement et un confinement relatifs, une sorte de mort vivante pour un·e animal·e aussi développé·e socialement et aussi dépendant·e de la proximité d'autres éléphant·e·s, comme nous le savons maintenant.

Et pourtant, tout comme nous comprenons maintenant que les éléphant·e·s subissent des traumatismes comme nous, nous apprenons qu'iels peuvent également guérir comme nous. En effet, Misty est devenue un exemple pour le système de « contrôle passif », méthode portée par le sanctuaire des éléphant·e·s, une thérapie inspirée à bien des égards par celle utilisée pour traiter les personnes souffrant du syndrome de stress post-traumatique. Le « contrôle passif », comme le décrit un bulletin d'information sur les sanctuaires, dépend de « la connaissance de la façon dont les éléphant·e·s traitent les informations et réagissent au stress », ainsi que de la connaissance spécifique de la réponse passée de chaque éléphant·e au stress. En vertu de ce système dit de non-dominance, il n'y a pas de discipline, de représailles ni de rétention de nourriture, d'eau et de friandises, qui sont toutes des tactiques courantes des dresseur·euse·s d'éléphant·e·s. Entre-temps, on s'efforce de donner aux éléphant·e·s un sentiment de sécurité et de liberté de choix – deux piliers du traitement des traumatismes humains – ainsi qu'une interaction sociale continue.

À son arrivée au sanctuaire des éléphant·e·s, Misty sembla ressentir immédiatement l'ambiance différente de sa nouvelle maison. Lorsque Scott Blais, du sanctuaire, est allé libérer la jambe encore enchaînée de Misty un jour à peine après son arrivée, elle se tenait paisiblement à côté de lui, lui offrant presque sa jambe. Pendant ses nombreux mois de quarantaine, avec seulement des humain·e·s agissant comme une sorte de famille d'éléphant·e·s de substitution, elle a constamment subit les rigueurs quotidiennes de ses traitements antituberculeux – impliquant deux gardien·ne·s, une équipe de vétérinaires et, pour limiter le risque de chute, des harnais sont fixés autour de la poitrine et de la queue – sans aucune contrainte ni pression. « Nous la couvrons ensuite de louanges dans la grange », me dit Buckley alors que Misty se tenait à côté de lui, grignotant une bouchée de foin. « Et elle ronronne de plaisir. Toute la grange vibre. »

Bien sûr, le chemin de la guérison de Misty – vu à la lumière de son histoire et de celle de tous·tes les autres éléphant·e·s en captivité, passé·e·s et présent·e·s – est aussi pénible que réconfortant. Nous comprenons maintenant qu'elle et les autres ont souffert, pas simplement à cause de nous, mais parce qu'ils sont comme nous. Si, récemment encore, à la fin de la guerre du Vietnam, on craignait l'idée qu'un soldat, par exemple, soit physiquement handicapé à cause d'un préjudice psychologique (en d'autres termes que l'esprit n'est pas séparé du corps et donc tout aussi vulnérable que n'importe quel membre), nous sommes maintenant obligé·e·s de passer un nouveau cap : concevoir qu'un autre être, qui est aussi différent de nous en apparence que l'éléphant·e, est aussi complexe et vulnérable que nous. Et bien que cette connaissance impose naturellement un élément supplémentaire à prendre en considération pour nous, gardien·ne·s, cet élément est maintenant considérablement aggravé par des crises soudaines de violence comme celles déclenchées chez Misty. On ne peut plus considérer ces crises comme étant des révoltes isolées d'un petit nombre agité contre les contraintes et les abus de captivité.

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Iels n'ont pas d'avenir sans nous. La question à laquelle nous sommes maintenant obligé·e·s de nous attaquer est de savoir si nous aurions un avenir sans elles·eux, parmi les êtres les plus attentives de la planète et, à bien des égards, les plus dévouées. En effet, la manière dont les éléphant·e·s continuent de vivre, à la fois celles·eux qui sont en captivité et celles·eux qui reste en liberté, attire maintenant l'attention de tous·tes, des naturalistes aux neuroscientifiques. En fin de compte, cette connaissance des éléphant·e·s – sur leurs désirs et leurs dévotions, leur vulnérabilité et leur grande résilience – nous rappelle qu'il faut reconsidérer leur révolte pachydermique, qu'iels sont en train d'organiser en réaction à leur propre rejet de la part des humain·e·s.

Et, bien que notre préoccupation puisse finalement venir de ce que la plupart des impulsions humaines – la préservation de notre propre image de nous-même – le grand paradoxe à propos de ce moment particulier de notre histoire avec les éléphant·e·s est que pour les sauver, il faudra enfin se dépasser ; cela exigera l'acte ultime d'empathie profonde et inter-espèce.

Sur un plan plus immédiat et pratique, comme le voit Gay Bradshaw, il s'agit de mettre en pratique les connaissances acquises sur la société des éléphant·e·s, la psychologie et les émotions, et d'inculquer ces connaissances aux programmes de protection des chercheur·euse·s et des gardes de parcs. Cela implique notamment d'agrandir l'habitat des éléphant·e·s à ce dont iels ont besoin et d'éviter l'utilisation de l'abattage et des transferts en tant qu'outils de protection. « Si nous voulons des éléphant·e·s, c'est simple : apprenons à vivre avec les éléphant·e·s. En d'autres termes, en plus de la conservation, nous devons éduquer les gens à vivre avec des animaux sauvages, comme le faisait dans le passé l'être humain, et créer des conditions permettant aux gens de vivre sur leurs terres et de vivre avec des éléphant·e·s sans que cela soit une situation de vie ou de mort. ».

Si nous voulons des éléphant·e·s, c'est simple : apprenons à vivre avec les éléphant·e·s.

L'autre partie de notre nouveau pacte avec les éléphant·e·s, en revanche, est beaucoup plus difficile à codifier. Cela ne nécessite rien de moins qu'un changement fondamental dans la façon dont nous considérons les animaux et, par extension, nous-mêmes. Cela nécessite ce que Bradshaw appelle, de façon quelque peu fantaisiste, une nouvelle "psyché trans-espèce", un engagement à dépasser le cadre de référence anthropocentrique pour devenir des éléphant·e·s. Il y a deux ans, Bradshaw a écrit un article pour la revue Society and Animals, qui portait sur les travaux du David Sheldrick Wildlife Trust au Kenya, un sanctuaire pour les éléphant·e·s orphelin·e·s sauvages traumatisé·e·s - plus ou moins le complément au sanctuaire des éléphant·e·s dans le Tennessee. Ce dernier est basé sur la nature du traitement des traumatismes de Carol Buckley. Les soignant·e·s humain·e·s de la compagnie servent essentiellement de mères de substitution aux jeunes éléphant·e·s orphelin·e·s, rétablissant progressivement leur bien-être psychologique et émotionnel au point de pouvoir être réintroduit·e·s dans les troupeaux sauvages existants. Les ‘mères de substitution' humaines restent avec leurs jeunes orphelin·e·s adopté·e·s, allant même dormir avec elles·eux la nuit dans des étables. Les gardien·ne·s veillent toutefois à passer d'un·e éléphant·e à l'autre pour que les orphelin·e·s se passionnent pour tous·tes les gardien·ne·s. Sinon, un·e éléphant·e créerait un lien si fort avec un·e gardien·ne que, chaque fois qu'iel serait absent·e, cet·te éléphant·e serait affligé·e comme s'iel avait perdu un autre membre de la famille, devenant souvent physiquement malade lui-même.

À ce jour, le Sheldrick Trust a réhabilité avec succès plus de 60 éléphant·e·s et les a réintroduits dans des troupeaux sauvages. Un certain nombre d'entre elles·eux sont périodiquement retourné·e·s au sanctuaire avec leurs propres éléphanteaux né·e·s dans la nature afin de se réunir avec leurs homologues humains et de présenter leur progéniture à ce qui est maintenant reconnu, du moins par les éléphant·e·s semble-t-il, comme une toute nouvelle sous-espèce : la grand mère de substitution humaine. « Traditionnellement, la nature a été une source de guérison pour les humain·e·s », m'a confié Bradshaw. « Maintenant, les humain·e·s peuvent participer activement à la guérison d'elles·eux-mêmes et des animaux non humains. La relation de confiance et le sanctuaire sont les prémices d'une culture inter-espèce mutuellement bénéfique. »

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De retour à New York via Londres, j'ai contacté Felicity de Zulueta, une psychiatre de l'hôpital Maudsley de Londres, qui soigne les victimes de traumatismes extrêmes, parmi lesquelles d'anciens enfants soldats de la Lord's Resistance Army. De Zulueta, une connaissance d'Eve Abe, a grandi en Ouganda au début des années 1960, à la périphérie du parc national Queen Elizabeth, près du lieu où son père, un médecin spécialiste du paludisme, avait installé son camp dans le cadre d'un programme d'éradication du paludisme. Pendant un certain temps, elle a eu son propre éléphant, orphelin par le braconnage, que les villageois de la localité ont offert à son père, qui l'a ramené à la maison dans le garage familial, où il s'est immédiatement lié à une antilope orpheline et à un chien qui y résidait déjà.

Zulueta me parla de l'éléphant de compagnie. « Il allait bien. Ma mère l'aimait et le nourrissait, puis mes parents ont réalisé : comment pouvons-nous garder cet éléphant qui va devenir plus grand que le garage ? Alors iels l'ont donné à ceux·celles qu'iels supposaient être des expert·e·s. Iels l'ont envoyé au zoo d'Entebbe et, bien qu'iels lui aient donné toute la nourriture appropriée et tout le reste, il était un petit éléphant solitaire et il est décédé. Il n'avait aucun attachement là bas. »

Pour De Zulueta, le parallèle que Abe établit entre le sort tragique des orphelin·e·s de guerre, humain·e et éléphant·e, est douloureusement pertinent, mais offre également un motif d'espoir, compte tenu de la capacité de récupération souvent surprenante des deux êtres. Elle m'a dit qu'un orphelin de guerre ougandais qu'elle soigne actuellement a perdu tous les membres de sa famille, à l'exception de deux frères plus âgés. Fait remarquable, l'un de ces frères, alors qu'il servait dans l'armée ougandaise, a sauvé le cadet du Lord's Resistance Army, l'unité du frère aîné avait capturé le bataillon rebelle dans lequel son frère cadet avait été contraint de se battre.

Les deux frères se sont finalement rendus à Londres et, ces deux dernières années, le frère cadet a connu un processus de rétablissement progressif à l'hôpital Maudsley. Selon De Zulueta, une grande partie de la rééducation appliquée aux éléphant·e·s, en particulier au début, repose sur les principes de base de la thérapie des traumatismes humains actuellement en pratique : fournir des logements décents, créer un sentiment de sécurité et d'attachement à une communauté plus large et permettre la liberté de choisir. Viennent ensuite les traitements plus complexes adaptés aux capacités cognitives particulières du cerveau humain : revivre l'expérience traumatique d'origine et apprendre à moduler les sentiments grâce à la détection précoce de l'hyper-excitation et à des techniques de respiration. Et la guérison du traumatisme, comme le décrit De Zulueta, s'avère avoir des corrélatifs physiques dans le cerveau, tout comme ses blessures.

« Ce que je dis, c'est que nous trouvons un pontage. Nous contournons les zones blessées en utilisant diverses techniques. Certaines des plaies ne sont pas guérissables. Leurs cicatrices restent. Mais il y a de l'espoir car le cerveau est un système complexe et vous pouvez apprendre à contourner ses blessures en trouvant différentes méthodes pour vous rapprocher de la vie. Bien sûr, il peut arriver que quelque chose se passe et que la vieille blessure devienne insupportable. Pourtant, les gens récupèrent. Le garçon dont je vous ai parlé a 18 ans maintenant, et il a très bien survécu en ce qui concerne sa santé émotionnelle et ses capacités. Il écrit de beaux poèmes. »

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Dans l'après-midi de juillet, après mon départ du sanctuaire des éléphant·e·s du Tennessee, Carol Buckley et Scott Blais semblaient particulièrement de bonne humeur. Misty n'était qu'à quelques semaines de la fin de sa quarantaine et elle serait bientôt en mesure de socialiser avec certaines de ses anciennes cohortes de la Hawthorn Corporation : huit éléphantes asiatiques qui avaient été livrées au sanctuaire. Je croiserais beaucoup d'entre elles ce jour-là, à l'arrière du véhicule de Buckley, à travers les étendues du sanctuaire ressemblant à la savane. Buckley et Blais les appellent les Divas.

Buckley et Blais m'ont dit qu'iels avaient appris il y a peu de temps une avancée importante dans leur campagne visant à faire sortir les éléphant·e·s du divertissement et des zoos : le zoo du Bronx, l'un des plus anciens et des plus redoutables zoos du pays, avait annoncé après la mort de trois habitant·e·s actuel·le·s du zoo, Patty, Maxine et Happy, que ses démonstrations avec des éléphant·e·s disparaîtraient pour des raisons de « comportement social » - une reconnaissance d'une nouvelle prise de conscience de la sensibilité et des besoins très particuliers de l'éléphant·e. « Ils prennent vraiment les devants », m'a confié Buckley. « Les zoos ne veulent pas admettre qu'il est inapproprié de maintenir les éléphant·e·s dans de telles conditions. Mais si, en tant que société, nous déterminons qu'un animal comme celui-ci souffre en captivité, si les informations nous le prouvent, nous en sommes responsables. On penserait que nous voulons faire ce qu'il convient . »

Quatre jours plus tard, j'ai reçu un courrier électronique de Gay Bradshaw, qui consulte Buckley et Blais sur leurs différentes stratégies de traitement du stress. Elle a écrit qu'un·e des éléphant·-e·s du sanctuaire, qui vient d'Asie, du nom de Winkie, venait de tuer une assistante auxiliaire âgée de 36 ans et de blesser grièvement le gardien qui avait tenté de la sauver.

Les personnes qui travaillent quotidiennement avec des animaux peuvent vous raconter toutes sortes d'histoires sur leur personnalité et leur nature. En fait, Buckley et Blais avaient décrit en détail les divers éléphant·e·s du sanctuaire et leurs manœuvres sociopolitiques distinctes au sein de la culture des éléphant·e·s du sanctuaire. Une de Birmanie âgée de 40 ans et pesant 3440 kg, est venue au sanctuaire en 2000 du zoo Henry Vilas de Madison, dans le Wisconsin, où elle avait la réputation de s'en prendre violemment aux gardien·ne·s. Quand Winkie est arrivée pour la première fois au sanctuaire, Buckley m'a dit qu'elle avait l'habitude de sauter sur le côté lorsqu'elle était touchée et d'attendre ensuite une confrontation. Mais comme cela ne vint jamais, elle se calma lentement. « N'a jamais attaqué les gardien·ne·s en premier », dit ma dernière note à propos de Winkie : « mais une fois en réaction ».

Le message électronique de Bradshaw conclut : « Une illustration étonnante du traumatisme subi par les éléphant·e·s. La gravure indélébile. »

———

J'ai repensé à un moment dans le parc national Queen Elizabeth en juin dernier. Alors que Nelson Okello et moi attendions le passage de la matriarche et de son éléphanteau, il m'a mentionné un petit détail étrange au sujet de l'assassinat, deux mois plus tôt, d'un homme du village de Katwe. Quelque chose qui, plus j'y pensais, semblait représentatif de ce moment particulièrement difficile auquel nous sommes arrivé·e·s avec les éléphant·e·s. Okello a déclaré qu'après le meurtre de cet homme, le troupeau d'éléphant·e·s l'avait enterré comme l'un des siens, recouvrant soigneusement le corps de terre et de broussailles, puis veillant sur lui.

Les éléphant·e·s semblent à bien des égards considérer la question de la vie et de la mort avec plus de spiritualité que nous. En fait, la culture des éléphant·e·s pourrait être considérée comme précurseure de la nôtre, les premiers établissements humains permanents ayant été créés autour du désir des tribus errantes de rester près des tombes de leurs morts. « La ville des morts est antérieure à la ville des vivants » comme l'a écrit un jour Lewis Mumford.

Quand un groupe de villageois·e·s de Katwe est sorti pour récupérer le corps de l'homme pour les rites funéraires de sa famille, les éléphant·e·s ont refusé de bouger. Un certain nombre de chercheur·euse·s ont observé que les restes humains sont traités par les éléphant·e·s comme iels le feraient de leur propre reste. À la fin, les villageois·e·s ont eu recours à une tactique, qui est depuis longtemps gravée dans la mémoire collective des éléphant·e·s, tirant des salves de coups de feu dans les airs à côté du groupe, faisant finalement fuir le troupeau en deuil.


[1] Plus de détails sur l'histoire de Topsy : https://en.wikipedia.org/wiki/Topsy...)

[2] Crochet de métal servant à dresser les éléphants https://fr.wiktionary.org/wiki/ankus

Charles Siebert, un écrivain collaborateur, travaille sur « Humanzee », un livre sur les humain·e·s et les chimpanzé·e·s.

Londres: le collectif Serious Annoyance continue d’occuper le commissariat de Camberwell malgré le verdict

Le journal Freedom a reçu le communiqué suivant de la part des squatters qui occupent l’ancien commissariat de Camberwell, dans le sud de Londres. Le collectif, connu sous le nom de Serious Annoyance, a perdu la bataille juridique pour rester en possession des lieux le mardi 20 juillet, mais continue l’occupation au mépris de l’octroi d’un ordre de possession provisoire (IPO). Ce jugement de la Haute Cour criminalise toute personne restant dans les lieux à partir de 14h30 mercredi, ce qui signifie que les occupant-es risquent d’être arrêté-es et potentiellement emprisonné-es pendant six mois s’iels ne quittent pas les lieux. Iels occupent les lieux depuis le 9 juillet, date à laquelle iels ont publié leur communiqué initial, et appellent les gens à les soutenir en partageant leur histoire et en étant présent-es dans la rue en attendant la menace d’expulsion.

L’occupation du commissariat s’inscrit dans le cadre de la résurgence d’un mouvement militant de squat, issu d’un mélange d’anarchistes, de manifestants écologistes et de travellers, contre les nouvelles lois anti-squat proposées par le gouvernement britannique. Ces nouvelles lois sont considérées comme une attaque en règle contre les personnes issues de cultures nomades, ainsi que contre le mouvement de protestation anti-HS2 en plein essor. Un ancien commissariat a été occupé plus tôt cette année en réponse au meurtre de Sarah Everard, ainsi que l’année dernière à Paddington Green, et précédemment en 2014.

Voici ce qu’iels ont publié aujourd’hui. Freedom continuera de rendre compte de l’évolution de la situation.

The Serious Annoyance est de retour pour occuper le commissariat vide de Camberwell, alors que nous poursuivons notre combat pour mettre fin au projet de loi, résister à l’intrusion et mettre en évidence le rôle destructeur des forces de police. Nous nous battons contre ces projets de loi en signe de solidarité avec celleux que la police ne protège pas, et pour affirmer que nous n’acceptons pas, et n’accepterons pas, des pouvoirs policiers accrus qui interdisent les protestations et criminalisent les occupations – rendant ainsi impossible une vie de nomade, et effaçant intentionnellement la culture et l’héritage des Gitans, Roms et Travellers. En occupant ce commissariat, nous choisissons de nous opposer collectivement à cette injustice.

Ces dernières semaines, notre objectif a été de créer un espace orienté et inspiré par la communauté, qui ne repose pas sur l’argent, mais sur l’entraide et la solidarité. Notre Open Art Space, une journée de peinture libre axée sur l’art graphique, a donné lieu à d’incroyables peintures murales et à des messages percutants disséminés dans notre espace. Ils ont été accueillis avec joie par la communauté locale, dont beaucoup ont été invités à visiter l’espace pour notre exposition F*ck The Cops. Là, nous avons animé des ateliers et distribué des zines pour informer la communauté locale sur les mouvements Kill The Bill et Resist Anti Trespass (RAT), ainsi que sur les projets de loi qui sont combattus.

Le soutien de la population locale a été immense – nous avons reçu de la nourriture et des boissons de restaurants et de plats à emporter de Church St, nous avons reçu de nombreux coups de klaxon de soutien et nous avons reçu un paquet de soins de la part d’un magasin d’alcool. Le 8 juillet, ThamesWater a coupé notre alimentation en eau. Nous avons passé près de quinze jours sans accès à l’eau courante, ce qui nous a particulièrement touchés pendant la canicule de ces derniers jours. En conséquence, un de nos camarades a été victime d’un coup de chaleur samedi dernier et a dû être soigné par des ambulanciers sous un soleil de plomb. Cette coupure de notre approvisionnement en eau est une violation directe de la loi sur les droits de l’homme de 1998 – elle n’était pas détaillée dans l’ordonnance de possession, et ThamesWater, dès réception de notre adresse, a refusé d’envoyer quelqu’un sur place.

Nous sommes incroyablement reconnaissant-es à celleux qui ont aidé l’espace d’une manière ou d’une autre – qu’elles soient petites ou grandes, les contributions de chacun-e ont permis de montrer qu’il est possible de créer un espace qui ne dépend pas de l’argent, mais de la communauté comme moyen de sécurité.

Amour, rage et solidarité,
Not a Cop Shop & l’équipe de Camberwell


Des groupes (centres sociaux, collectifs, squats) à Londres: https://radar.squat.net/fr/groups/city/london
Des groupes en Angleterre: https://radar.squat.net/fr/groups/country/GB
Des événements en Angleterre: https://radar.squat.net/fr/events/country/GB


Freedom le 22 juillet 2021 https://freedomnews.org.uk/2021/07/22/squatters-defy-judgement-and-prepare-to-resist-eviction/

« Faire ces conneries est devenu politique »

D'une jeunesse en HLM à Montreuil (Seine-Saint-Denis), un parcours scolaire en pointillés et pas mal de galères, le graffeur Crapule2000 a su extirper de la couleur pour éclabousser les murs d'Île-de-France et d'ailleurs, et si possible en hauteur. Confinement ou pas, sa came c'est de courir sur les toits et descendre en rappel éclater à coups d'aérosol les façades des quartiers bourgeois. Rencontre.

Photo Sextoy

Le bras en écharpe sur une clavicule cassée, un grand gars tatoué des pieds à la tête nous attend place de la République, à Paris. Le pas nerveux, Crapule2000 bouillonne : tenir en place n'est pas dans les habitudes de cet électron libre du graff, mais une forme de karma vient lui enjoindre de ralentir : « C'est la première fois que je me casse quelque chose et j'ai la haine. Je ne me sens pas moi. Quand je cours et grimpe partout, je m'enfuis de la réalité, je suis loin de tout. J'ai besoin de ça : taguer la nuit, c'est vital. »

Manque de bol, Crapule est en ce moment cloué au bitume, contraint « de marcher avec les gens qui respectent les règles, ceux qui ne ressortent que maintenant ». Autour de nous, la vie semble effectivement avoir repris son cours, avec ses terrasses blindées et ses supporters de foot en liesse, calés derrière des écrans géants, une pinte de bière à la main.

Braver les interdits de la Macronie sous pandémie les aurait « maintenus en vie » ces derniers mois, son crew et lui. « On sortait avec nos cordes et nos sprays, jusqu'à 5 h du mat', on roulait à vélo, tranquilles, sans personne, il faisait bon, il faisait frais. » Courir sur les toits, peindre et le montrer, c'est pour Crap « une façon de contester ». Contester, par exemple, les mesures liberticides imposées par le gouvernement au plus fort de la crise sanitaire. Une démarche d'autant plus « politique » et « puissante » que la population était alors assignée à résidence : « Pendant le confinement, on cherchait des spots pour faire du rappel et graffer. C'était une forme de protestation. »

Murs blancs, peuple muet

Natif de Montreuil, le bonhomme a le graffiti dans le sang et en est reconnaissant : « Le graff a fait de plein de branleurs comme moi des petits aventuriers. Ça m'a tiré vers le haut. » Certes, les débuts ont pu être cahoteux : « J'ai commencé, comme tout le monde, par me prendre une baffe après avoir fait un tag en plein milieu du graff d'un autre : fallait pas faire ça. Je ne le savais pas encore, mais j'ai vite chopé les codes. »

Ado déjà, Crap se levait la nuit pour escalader les toitures. « C'est un truc qui m'a poursuivi : ce que je faisais à 15 ans, je le fais toujours à 29. Sauf que faire ces conneries est désormais devenu politique : dans un État de plus en plus autoritaire, la moindre incartade relève de la contestation. » Ce rejet du système et de ses règles, le graffeur le revendique : « La liberté est contestataire. S'il n'y a pas de graffiti dans une ville, il n'y a pas de vie. Parce que le graff est presque devenu la dernière attaque sociale pour manifester : dans les cortèges, tu te prends des coups de matraque ; quand tu fais des tags, personne ne te cogne, et tout le monde finit par les voir. »

Dans les rues de Paname, Crap est à l'affût de la moindre porte d'immeuble entrouverte, premier sésame pour accéder au faîtage, et repérer le mur adéquat sur lequel revenir poser en mode expédition nocturne. « Quand on descend en rappel, il fait parfois moins 6, le toit glisse, nos doigts gèlent, mais on le fait. Au début on a peur, on se regarde, on se dit que c'est haut. Après on accroche nos cordes et une fois suspendus on est bien. On se surpasse : il y a six mois, j'avais encore le vertige, mais plus maintenant. On essaie de casser nos barrières psychologiques. »

Crapule touche du bois : se faire éperonner par la volaille, ça ne lui est encore jamais arrivé, mais il en est certain, « un jour ça tombera, c'est sûr, ça tombe toujours ».

Lutte des classes

Une bouche d'égout ouverte en plein milieu du trottoir, personne à l'horizon. « En temps normal, je serais descendu », lance Crapule en attrapant une clé en croix, sans doute oubliée par un ouvrier sur le bitume. Fier de sa trouvaille, il la fait pivoter dans sa main gauche : « La dernière fois que j'ai trouvé un truc comme ça, ça permettait de dévisser des extincteurs, ça m'a beaucoup servi... » Des extincteurs ? Certains graffeurs les utilisent pour remplacer les bombes, la buse est plus large, le débit plus violent. Sûr que son blaze ne sort pas de nulle part : « J'ai toujours été une crapule, j'ai filouté toute ma vie. »

Alors quand on lui demande s'il apprécie particulièrement investir les murs des quartiers aisés du 16e arrondissement, Crapule esquisse un léger rictus : « Ouais, ça me fait plaisir de faire ça sur le territoire de l'ennemi. Parce que ça fait plus mal, c'est sûr. » À travers sa pratique du graff, il estime contribuer à sa manière à « une lutte des classes ».

D'ailleurs, ne cherchez pas de toile de Crapule2000 dans une galerie d'art du Marais. Au coopératisme des street-artistes qui pour lui « se branlent toute la journée dans leur atelier » ou pactisent avec les institutions pour orner les murs de quartiers « en réhabilitation » de jolies fresques à fort pouvoir gentrificateur, le puriste préfère le graffiti des « mecs qui sortent la nuit ». Vendre ses photos argentiques, son deuxième dada, passe encore, car il faut bien bouffer. Mais monnayer des graffs, ça, jamais. Rien ne vaut la saveur de l'illégalité.

« Je ne demande rien à personne. J'ai juste envie de choquer, de faire de grandes façades, d'éclater des immeubles, que ça fasse mal. L'époque a changé en un an, on ne reviendra pas au monde d'avant, c'est sûr. Crap poursuit : C'est ça qui me dérange, que tout le monde fasse comme si rien ne s'était passé. On est tous dans le déni mais à la rentrée, ça va être violent. On va se manger des réformes, faudra s'activer. »

La première des résistances ? Pour Crapule, « vivre comme on veut, c'est déjà une façon de lutter, puisqu'on ne peut plus mener notre vie comme on l'entend ».

Il embraye : « Quand je me retrouve seul sur un toit à graffer tranquille, je me sens bien. Peu importent les règles, et les risques que je prends. » Avant de conclure : » Si je me fais arrêter et qu'on me demande pourquoi je fais ça, je dirai : “C'est la seule solution que j'ai trouvée pour être heureux. Et vous, vous faites quoi pour l'être ?” »

Lily La Fronde


La une en PDF

- Cet article a été publié dans le numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Une nouveauté de l'année dernière, deux vieilleries d'hier !

THE CHISEL « Come see me » 7’
Leur 45t de l'année dernière m'avait 'achement plu, mais je dois reconnaître que je trouve celui-ci un petit peu décevant. Oh bien entendu, ces angliches envoient à nouveau la purée bien comme il faut, mais chais pas, j’accroche moins. Je dirais presque qu’ils sont ici un peu rentrés dans le rang: un titre HardCore à l'ancienne, un titre Oi! (qui ressemble presque à Hard Skin ! ohoho !) , et une reprise de Criminal Damage (le groupe 80's, pas les ricains). Le son est super agressif et tout dans les mediums, et ça ressemble finalement pas mal à 272 groupes actuels qui essaient obstinément de sonner retro / early-80's... C'est bien, certes, mais je cherche un peu le soupçon de personnalité du premier EP. J'ai un peu le même soucis avec Chubby and the Gang, de la même scène / bande: leur nouveau 45t sonne comme AC/DC avec un chant HardCore, et bon, c'est pas ce qui m'avait accroché sur leur LP (et en plus le 45t en question est hyper reuch donc je l'ai pas chopé)... Je suis sans doute un peu trop méchant, là, donc je le répete : ça fait tout de même un bon petit skeud de punk, hein ! Le temps que je fasse cette kronik, The Chisel a sorti un nouveau 45t: allez savoir, il est p'têt mieux ? (La Vida es un mus)

 

THE PARTISANS « Anarchy in Alkatraz / No Future demos 80-82 » LP
Je ne pensais pas du tout qu’il existait une démo inédite des Partisans, et ben si ! Elle prend toute la face A de ce LP :  10 titres enregistrés en avril 1980 par des ados du Pays de Galle ! On s’aperçoit recta que comme de nombreux autres petits groupes punk d’alors, ils ont appris à jouer en faisant des reprises. Ils proposent donc ici seulement deux originaux mais aussi trois reprises de UK Subs, deux des Pistols, et une de Stiff Little Fingers, Buzzcocks et Cockney Rejects, respectivement. On peut dire que ça balise leur style, c’est net, et on pourrait aussi se dire que ça va être moyen-moyen… mais en fait non ! Le son est vraiment (incroyablement) excellent et leurs versions sont parfois carrément jouissives (« Cid », « Flares and slippers »), d’autres fois bancales, mais jamais toutes pourries ! Franchement, ça s’écoute avec beaucoup de plaisir, des gamins à fond d’enthousiasme pour du punk-rock viscéral, sans prétentions ou calculs. Et le truc chouette, aussi, c’est qu’on reconnaît le groupe sans aucun soucis : le chant, par exemple, tu te dis de suite « ok, c’est The Partisans, c'est certain ». La face B est occupée par la fantastique première démo de 81 pour le label No Future, six titres essentiels dont deux constitueront leur premier 45t (le classique « Police story » / « Killing machine »), puis par une deuxième démo de 82 pour le même label, trois titres bien cools qu’ils réenregistreornt pour leur deuxième EP. Clairement, ça donne un document assez exceptionnel et comme sur les autres productions de Sealed Records, le boulot est irréprochable : mastering nickel chrome et très gros livret blindé de photos, paroles, interviews et reproductions d’articles parus dans les magazines de l’époque. Juste parfait, ce livret. Complètement indispensable si la deuxième vague du punk britton vous intéresse ne serait-ce qu’un choullia. (Sealed Records)

 

 RED LIGHTS « s/t » 12’
Il y a encore quelques mois de ça, avant la sortie de cette rondelle, je ne savais même pas que Jeffrey Lee Pierce avait fait ce groupe avant le Gun Club ! Du coup, je suis bien sur le cul car certains des cinq titres ici exhumés déchirent tout ! Le père Jeffrey Lee avait alors cassé sa tirelire pour enregistrer dans un « vrai » studio, donc la « production »  est étonnement pro, même si la bande montre parfois de petits signes de vieillesse. Le confort d’écoute est tout de même assez optimum, ça ne sonne pas cheapos pour un rond, juste comme une bande oubliée et maltraitée, en fait (ou alors, c’est la faute à un mauvais pressage !). C’est marrant, dans le speach inclus dans le skeud, ça cause de « power-pop » et tout et tout, et je ne suis pas persuadé de la pertinence de cette étiquette… mais baste.  Les Red Lights ont seulement fait une poignée de concerts en 1978 (avec les Germs ou Middle Class !) et secondant Pierce, on y retrouvait au moins deux membres de The Last, le groupe power-pop de L.A., grands potes de Black Flag et dont Bomp avait sorti le premier LP.  Bon alors déjà, l’ordre des titres sur la pochette ne correspont pas à celui du vinyl, bravo les génies de In The Red… « Kisses for my president » et « Jungle book » sont deux titres de punk pop, pas si éloignés que ça de ce que fera le Gun Club circa « Miami » sur ses titres les plus mélodiques, et le chant de Pierce est déjà envoutant comme pas permis. Punaize, tu le reconnais dès la 1ere seconde, c’est fou ! Et « Kisses for my president » est vraiment une putain de grande chanson ! Elle te prend par la main et t’emmène ailleurs, directos ! Je rajoute que les parties d’orgue donne une couleur limite « Dylanesque » à ces titres, un petit aspect « Blonde on blonde » très appréciable. « Kitty » est pour trois-quart un reggae (Jeffrey Lee était un grand fan de Burning Spear et écrivait des chroniques reggae pour le zine Slash !) mais malheureusement pas un reggae super mémorable. « Debbie by the christmas tree » est une bizarrerie post-punk / pop très marrante, un peu à la Devo par moments, où il nous chante son désir d’avoir Debbie Harry sous son arbre de noël… qui pourrait ne pas en avoir envie, sans dec’ ? ? ! Enfin, « Tiger girl » est une ébauche de chanson pop 60’s vite torchée, marrante mais pas indispensable. Bref, trois titres excellents, deux juste sympas, ça fait une bonne moyenne. Pour les fans du Gun Club, il va sans dire que ce maxi est indispensable.  Et pour les autres, «qu’ils aillent se faire foutre ».  (In The Red)

sous pression! #544

artiste – album – titre

troubles – démo 2015 – tu bouges
dynamite express – dynamite express – à bout de souffle
two tone club – génération sheriff (vol. 2) – ne fais pas cette tête-là
les partisans – sono mondiale – emmène-moi
les skalopes – ya vendra mi turno – mots pour maux
les happycuriens – les happycuriens – j’aimerais ça que tu sois là
rogue steady orchestra – ein drittel angst zwei drittel wut – dickes nee
rogue steady orchestra – ein drittel angst zwei drittel wut – gasgeruch
soul and spirit – une allumette – dynamite
resaka sonora – buenaventura – suis ton chemin
les gueules noires – pour toujours – toujours
8’6 crew – old reggae friends – old reggae friends
esclaves salariés – et un problème s’ensuit – novembre

clic droit pour télécharger

rogue steady orchestra

Ce qu'il faut durer

Ambitieuse, l'équipe fondatrice de CQFD rêvait de « niquer le Monde diplo' ». Dix-huit ans et 200 numéros plus tard, on attend encore l'explosion des ventes... mais on est toujours là, déterminés à ne rien lâcher. Au fait, « CQFD », ça veut dire quoi ?

Tous les participants interrogés s'accordent sur un point : cette réunion fut copieusement arrosée. Et joyeuse. L'enthousiasme même : on allait monter un super canard. Il fallait lui trouver un nom.

Les idées fusent et finalement, deux titres se détachent : CQFD et Le Bonobo. « J'étais la seule nana, au milieu de tous ces mecs, se souvient Marie Nennès, qui défendait cette simiesque proposition. Ce que j'aimais bien chez les bonobos, c'était leur mode de résolution des conflits : quand il y a un problème, on nique ! Je n'ai absolument pas été entendue sur ce point-là. »

L'idée de « CQFD », elle, est venue de Charles Jacquier, un camarade féru d'histoire sociale : « J'ai pris le tome 2 de l'Histoire du mouvement anarchiste en France de Jean Maitron et j'ai commencé à regarder les titres des journaux dans la bibliographie. C'est comme ça que je suis tombé sur Ce qu'il faut dire. »

Un canard pacifiste au milieu de la guerre

Monté par les anarchistes Sébastien Faure et Mauricius, ce journal antimilitariste est publié de 1916 à 1917, en pleine Première Guerre mondiale ! « Ce que j'ai trouvé séduisant, c'était ce côté à contre-courant des idées dominantes », se souvient Charles Jacquier. Farouchement pacifiste, Ce qu'il faut dire subit maintes fois les foudres de la censure, qui n'hésite pas à caviarder des colonnes entières [voir ci-contre].

La référence à l'antimilitarisme n'est pas pour déplaire aux fondateurs du nouveau CQFD, et pour cause : une grande partie de l'équipe est issue du RIRe, journal édité par le Réseau d'information aux réfractaires (au service militaire) à partir du milieu des années 1990 et qui, en ce début des années 2000, a perdu sa principale raison d'être, Jacques Chirac ayant sifflé la fin de la conscription [1].

« Ce que j'aimais bien aussi, reprend Charles Jacquier, c'était l'expression “CQFD”, “ce qu'il faut dire” ; assez cash, sans trop de circonvolutions. » « CQFD » signifie-t-il donc tout simplement « Ce qu'il faut dire » ? Pas si simple.

En mathématiques, l'expression « CQFD » est le sigle de « Ce qu'il fallait démontrer » ; on l'écrit à la fin d'un raisonnement « pour indiquer que le résultat obtenu a été démontré », dixit Wikipedia. Mais dans le cas du présent journal, l'équipe s'est tout de suite amusée à trouver des tas d'autres sens. Au fil des numéros, deux déclinaisons ont pris le dessus : « CQFD » pour « Ce qu'il faut détruire » (qui fut d'ailleurs l'URL du premier site internet du journal) et, de manière plus large et consensuelle, « Ce qu'il faut dire, détruire, développer ». Pour sa part, le bulletin d'abonnement a longtemps été titré « Ce qu'il faut débourser ».

Un chien rouge venu d'Allemagne

Pour faire un journal, il faut donc un nom et, parfois, une mascotte. Celle de CQFD a été dénichée par l'aminche Olivier Cyran dans les archives de la presse satirique allemande : c'est un chien rouge qui se libère de ses chaînes. Un bouledogue imaginé par Thomas Theodor Heine, cofondateur en 1896 de Simplicissimus, hebdomadaire « d'une prodigieuse expressivité graphique et d'une insolence carabinée dans son exécration des uniformes, du patronat, du colonialisme et des gros culs cousus d'or portant moustache en guidon de vélo pour complaire au Kaiser. Férocement anti-guerre en 14-18, il s'est par la suite embourgeoisé, jusqu'à applaudir l'écrasement des spartakistes », rappelait Olivier dans ces colonnes en 2018, à l'occasion des 15 ans du présent canard dont il est cofondateur.

Smic à temps partiel

Pour faire un journal, il faut de l'espoir. L'équipe fondatrice en avait à revendre : « L'idée c'était de niquer le Diplo, confie, goguenard, un autre ancien pilier du journal – Le Monde diplomatique vend aujourd'hui près de 180 000 exemplaires chaque mois. On disait ça en rigolant, mais à moitié seulement. » Blague à part, « on espérait faire un canard économiquement viable qui nous permettrait d'en vivre – ce qui s'est avéré utopique, regrette Olivier Cyran. À l'époque, on pensait qu'on pouvait arriver à 30 000 ventes ; nos repères c'était La Grosse Bertha et le Charlie Hebdo des années 1990. »

Aujourd'hui, CQFD diffuse environ 4 000 exemplaires par mois, abonnements et kiosques confondus. Des chiffres relativement stables depuis plusieurs années mais qui ne permettent de salarier que cinq personnes au Smic à temps partiel, voire très partiel (personne, évidemment, ne compte ses heures sup'...). C'est là le minimum nécessaire pour assurer le secrétariat administratif (paperasse, gestion des abonnements, envoi des colis, etc.), le secrétariat de rédaction (coordination éditoriale, relecture et correction des textes, mise à jour du site internet...) et le graphisme (maquette et coordination des illustrations [2]).

CQFD reste un canard sans pub ni actionnaires, qui ne goûte que très exceptionnellement aux subventions (contrats aidés mis à part). Un journal édité depuis Marseille par une équipe qui n'a cessé de se renouveler, se féminisant significativement ces dernières années – ce qui a contribué à amener de nouveaux sujets. Un mensuel papier qui tourne aussi largement grâce au travail bénévole de centaines voire de milliers d'auteurs, autrices, dessinateurs et dessinatrices ayant participé depuis dix-huit ans. Que toutes et tous soient ici remerciés.

CQFD, pour quoi faire ?

Pour faire un journal, il faut une ligne éditoriale. Dans le n° 0, imprimé en avril 2003, un mois avant le n° 1, l'équipe affichait ses intentions. Le contexte du moment ? Puisque Jacques Chirac venait de refuser d'engager la France dans la guerre en Irak, les médias mainstream survendaient l'image erronée d'un pays pacifiste, oubliant toutes les autres guerres, ventes d'armes et bassesses diverses dont l'Hexagone est coupable. « Pourquoi CQFD ?, écrivaient donc les rédacteurs de l'époque. Parce qu'être anti-militariste, c'est s'opposer à toutes les guerres, y compris celles que mène la France sur son propre territoire. Et que pour parler de ces guerres-là on ne fera jamais confiance aux pacifistes en peau de lapin qui fustigent Donald Rumsfeld [3] mais applaudissent Nicolas Sarkozy [4]. Parce qu'entre les médias vraiment dépendants et la presse faussement indépendante il y a une place béante pour une information sans rhumatismes et non-prémâchée, récoltée dans et avec nos réseaux militants. Parce que les violences policières, parce que le remplissage des prisons, parce que la loi du plus fort et du plus friqué, parce que les charters d'immigrés “humanisés” par la Croix-Rouge, les charrettes de licenciés, la criminalisation des quartiers en danger, la bêtise féroce, la duperie, la peur, l'oubli. »

Parce que dix-huit ans plus tard, la liste des « parce que » n'a pas perdu un gramme, parce qu'on pourrait même l'allonger copieusement, parce qu'il y a toujours autant de choses qu'il faut dire, détruire, développer, découvrir, déconstruire, désacraliser, dézinguer, dégoupiller, diagnostiquer, désirer, divaguer, double-cliquer, discuter, déchiffrer, désactiver, détricoter, déligoter, dénucléariser, défoncer… Parce que tout ça, 200 numéros plus tard, on est toujours là. CQFD.

Dessin de Rémi

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Les 200 unes en PDF

La une en PDF

- Cet article a été publié dans le numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Son sommaire peut se dévorer ici.

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[1] Ce qui ne veut pas dire que les antimilitaristes de l'époque n'avaient plus rien à dire, notamment sur la question de l'armement.

[2] Hérité en partie de Charlie Hebdo (dont Olivier Cyran avait déserté dès 2001 les colonnes qui, déjà, viraient à l'aigre politiquement), le goût du dessin de presse fut longtemps l'un des traits saillants du canard. Aujourd'hui, les illustrations restent très présentes, mais leur style a évolué – on trouve moins de « gros nez ».

[3] Alors chef du département américain de la Défense.

[4] Ministre de l'Intérieur à l'époque.

Pour l'abolition du mitard

Sommaire

Introduction : le mitard, la prison dans la prison
I. Qu'est-ce que le quartier disciplinaire, dit « mitard » ?
I.1. A quoi ressemble un mitard ?
I.2. Pourquoi et comment va-t-on au mitard ?
I.3. Combien de temps va-t-on au mitard ?
I.4. Quartier disciplinaire et quartier d'isolement : quelle différence réelle ?
II. Pourquoi faut-il supprimer les quartiers disciplinaires et les quartiers d'isolement ?
III. Peut-on se passer des quartiers disciplinaires et des quartiers d'isolement ?
IV. Et maintenant : que faire ?

Introduction : le mitard, la prison dans la prison

« Dans le pays des libertés, on n'a pas le droit de tuer » a déclaré Christian Chouviat [1] lors de la manifestation contre les violences policières du 20 mars 2021 à Paris. Et pourtant, il semble bien que la peine de mort ne soit toujours pas abolie en France.

Ces dernières années, les mouvements de dénonciation des violences policières ont pris une ampleur inédite, introduisant dans le débat public la question de l'impunité des fonctionnaires de l'État détenteurs du monopole de la violence « légitime » et parfois auteurs d'abus de pouvoir allant jusqu'à causer la mort.

Ce contexte permettra peut-être de rendre enfin audibles les voix qui s'élèvent depuis tant d'années pour dénoncer l'invisibilisation d'une autre violence, elle aussi trop souvent mortelle, elle aussi perpétrée par des représentant·es de la force étatique : celle qui règne dans l'ombre des prisons françaises, et plus encore au sein des quartiers disciplinaires, les « mitards » ou « prisons dans la prison ».

Dans les cellules des quartiers disciplinaires (QD), les conditions de détention sont encore plus intolérables que dans le reste de la prison. Isolées du reste de l'établissement pénitentiaire, elles sont le lieu où des dizaines de prisonnier·ères meurent chaque année dans des conditions obscures.

C'est pour cela que le mitard est aussi appelé « cachot », « couloir de la mort », « cellule d'incitation au suicide » par les prisonnier·ères et leurs proches.

Fermer les mitards et les quartiers d'isolement qui humilient, détruisent, tuent jour après jour les prisonnier·ères est une urgence absolue ; c'est aussi le début de la fin des prisons.

I. Qu'est-ce que le quartier disciplinaire, dit « mitard » ?

I.1. A quoi ressemble un mitard ?

La cellule disciplinaire est une pièce minuscule, sombre, et presque vide. Les quelques meubles en béton sont fixés au sol ; un simple matelas peut faire office de lit. Contrairement à une cellule classique, il est impossible de disposer d'une télévision ou d'autres biens personnels. La cellule peut ne pas excéder une surface de 4,5m², comme à la prison de Vars en Isère.

Le ou la détenu·e y passe 23h par jour, ne pouvant bénéficier que d'une heure de promenade qui n'a pas forcément lieu à l'extérieur [2], ou parfois dans un extérieur semi-clos qui laisse à peine passer la lumière :

« Qu'est-ce que vous ne savez pas sur le QD de la MAF (Maison d'arrêt pour femmes) ? Il y a trois cellules, deux cours goudronnées 6x8m cernées de murs ou grilles de trois ou quatre mètres de haut, et au plafond tellement tapissé de barreaux, grillage serré et rouleaux de barbelés que j'imagine que la neige ne passe pas (en tout cas le soleil, c'est sûr, n'atteint jamais le sol). » _ Christine depuis le QD de la Maison d'Arrêt de Corbas, lettre du 31 janvier 2013.

La lumière naturelle est faible, parfois inexistante. Les conditions hygiéniques peuvent varier, mais les prisons françaises sont réputées pour leur état déplorable, particulièrement au sein des cellules disciplinaires. Le rapport de 2019 de la Contrôleuse Générale des Lieux de Privation de Liberté relève à leur propos :

« Plusieurs des établissements visités en 2019 présentaient des locaux disciplinaires ou d'isolement qui ont été qualifiés d'immondes et, dans un cas, leur fermeture immédiate a même été demandée. Les cellules de quartier disciplinaire et d'isolement sont nues et sombres, y compris pour des séjours de longue durée, les cours de promenade ne sont que des espaces exigus et humides dépourvus de tout et souvent recouverts de grilles diverses assombries par des débris végétaux. »

Cette expérience est traumatisante, ainsi qu'en témoigne Henriquès, un ancien prisonnier de Fleury-Merogis :

« Je passe quant au décor dantesque, les murs nauséeux, la gamelle en métal, que le maton vous tend après qu'il a servi des milliers de prisonniers avant vous ! Draps pleins de puces, hurlements psychédéliques de prisonniers souvent plus disposés à être en psychiatrie, un maton pour vingt mecs ! Si t'as mal aux dents, l'attente pour voir un dentiste c'est minimum deux jours, si t'as le malheur de frapper à la porte parce que la douleur est trop forte, on te fait attendre encore plus longtemps. (…) Telle fut ma première expérience du mitard. Lors d'autres incarcérations, j'ai connu le mitard d'autres prisons et à quelques détails près, ils partageaient tous ce même décor et ce même cynisme cruel des matons et de l'arbitraire. (…) Si la prison est l'école du crime, le mitard est l'université de l'inhumanité. »
Henriquès, propos rapporté par Numéro Zéro, 2018. Cellule disciplinaire de la prison de Fresnes.

La sanction de placement en cellule disciplinaire s'accompagne nécessairement de la suppression de toutes les activités qui ponctuent habituellement le quotidien de la personne incarcérée Ainsi, les activités sportives, religieuses, ou de loisirs sont suspendues, ainsi que les activités de formation (qui peuvent inclure un enseignement scolaire), ce qui peut avoir des conséquences à long terme lorsque la personne essaie d'obtenir un diplôme ou un certificat de compétences. La personne incarcérée n'a donc plus d'interaction sociale, parfois pendant plus de sept jours, excepté avec les médecins, les avocat·es, ainsi que les surveillant·es connu·es pour leurs propos violents et racistes :

« Tous ceux qui sont passés par le quartier disciplinaire pourront témoigner des humiliations qu'ils y ont subi, des insultes racistes, des crachats à la figure, des ordres donnés comme si on était moins que des chiens… Là-bas, celui qui a le malheur de « la ramener » peut finir comme J. : pendu. Aucun droit n'est respecté dans ce mitard. Les promenades ont lieu au bon vouloir des surveillants, et en général il n'y en a pas. L'accès aux douches nous y est refusé, et il peut se passer quinze jours sans qu'on puisse y aller. Pareil pour l'accès au feu, pour allumer une cigarette : c'est maximum trois fois par jour et ils usent de beaucoup de zèle, il faut presque les supplier. La peur y règne, et y aller est pour chacun d'entre nous, prisonniers, une vraie descente aux enfers. »
Des prisonniers de la Maison d'Arrêt de Seysses, 2018.

Enfin, si leur droit à voir leur avocat est inchangé, les personnes majeures placées au mitard n'ont plus droit qu'à un appel et une seule visite de leur proche par semaine, sachant que le ou la chef·fe d'établissement peut décider que cette seule visite se fera avec un dispositif de séparation (une vitre en plexiglas dotée d'un hygiaphone).

I.2. Pourquoi et comment va-t-on au mitard ?

Pour quelles raisons peut-on aller au mitard ?

On peut finir au mitard pour…

…avoir insulté un·e surveillant·e (y compris dans une lettre ou dans son journal intime)
- 20 jours de mitard

…avoir tenté de lancer un mouvement de grève pour protester contre les conditions de travail indignes
- 20 à 30 jours de mitard

…avoir essayé de filmer un surveillant en train de frapper une personne détenue
- 20 à 30 jours de mitard

…ne pas avoir nettoyé sa cellule
- 7 jours de mitard

…avoir pratiqué un jeu interdit par le règlement :
- 7 jours de mitard

Le placement au sein de l'une de ces cellules disciplinaires est une des sanctions qui peut être prononcée par la commission de discipline d'un établissement pénitentiaire lorsqu'un prisonnier ou une prisonnière enfreint le règlement.

Il faut souligner que le mitard est une sanction qui ne vient jamais seule :
« La sanction de cellule disciplinaire emporte pendant toute sa durée la suspension de la faculté d'effectuer en cantine [3] tout achat autre que l'achat de produits d'hygiène, du nécessaire de correspondance et, pour les personnes majeures, de tabac ainsi que la suspension de l'accès aux activités, sous réserve des dispositions de l'article R. 57-7-45. »
article R. 57-7-44 du code de procédure pénale.

Elle s'accompagne aussi systématiquement de la suppression des remises de peine qui rallonge la durée de la détention d'autant de temps qu'aura duré le placement au mitard. D'autres sanctions administratives peuvent également être prononcées en plus du placement en cellule disciplinaire, sanctions administratives qui peuvent aussi être cumulées à des sanctions pénales. Une personne sanctionnée disciplinairement par un placement au mitard peut par exemple être traduite devant une juridiction pénale pour les mêmes faits, et condamnée ensuite par cette juridiction à une nouvelle peine de prison qui viendra s'ajouter à celle qu'elle purge déjà. Le mitard, c'est donc une double, voire une triple peine pour les personnes incarcérées.

Par ailleurs, le placement au mitard s'accompagne souvent de violences et d'humiliations : les personnes détenues sont fréquemment privées d'eau, d'électricité, de tabac, de nourriture, voire tabassées par les surveillant·es qui ne sont, elles et eux, surveillé·es par personne


Illustration issue du Journal du Comité d'Action des Prisonniers (CAP), n°52, janvier 1978.

Les articles qui définissent les fautes disciplinaires sont supposés les énumérer limitativement. Néanmoins, ils sont rédigés dans des termes particulièrement vagues, qui peuvent donner lieu à interprétation et laissent ainsi une grande marge de manœuvre à l'administration qui peut, de fait, recourir à la sanction du placement en quartier disciplinaire selon son bon vouloir.

D'ailleurs, la mise en quartier disciplinaire est la sanction à laquelle l'administration pénitentiaire recourt le plus, dans 70% des infractions au règlement [4].

Comment va-t-on au mitard ? [5]

La procédure qui conduit à cette sanction particulièrement dure qu'est le placement en quartier disciplinaire ne respecte pas les droits fondamentaux des personnes détenues.

La sanction ne peut être prononcée qu'après un passage devant une commission de discipline ; le placement peut néanmoins être mis en place à titre préventif avant la réunion de cette commission.

Cette commission comprend le ou la chef·fe de l'établissement et deux assesseu·ses qui l'assistent : l'un·e choisi·e parmi les membres du personnel de surveillance de l'établissement, et l'autre parmi les personnes extérieures à l'administration pénitentiaire qui « manifestent un intérêt pour les questions relatives au fonctionnement des établissements pénitentiaires »… Le Code de procédure pénale exclut la possibilité que des personnes détenues ou leurs proches soient désignées comme assesseu·ses.. En outre, les voix de ces assesseu·ses ne sont que consultatives. En définitif, c'est le ou la chef·fe de l'établissement qui décide, seul·e, de la sanction.

Ces dispositions ne peuvent que questionner :
l'administration pénitentiaire est juge et partie dans ce processus décisionnel. Le placement au mitard étant appelé « sanction disciplinaire » et non « peine », on prétend qu'il n'y a pas d'atteinte aux droits des personnes détenues à l'indépendance et l'impartialité de celles et ceux qui les jugent. Pourtant, la nature de cette « sanction » est telle qu'elle a tout d'une peine, et d'une peine particulièrement sévère.

Comment expliquer qu'il existe un lieu où celui ou celle qui vous surveille peut décider seul·e de vous envoyer 30 jours à l'isolement dans des conditions indignes ?

À noter au demeurant que les maigres droits de la défense ne sont souvent guère respectés. L'administration pénitentiaire peut par exemple tout-à-fait refuser de faire droit à une demande de communication d'un « élément utile à l'exercice des droits de la défense » si elle considère que cette consultation porte « atteinte à la sécurité publique ou à celle des personnes » ; la communication des images des vidéosurveillances, éléments de preuve pourtant souvent essentiels dans les procès pénaux, est ainsi souvent refusée.

Et si la personne détenue ne comprend pas la langue française ou est dans l'incapacité de s'exprimer, elle peut être assistée d'un·e interprète… mais toujours « dans la mesure du possible » selon l'article R57-7-25 du Code de procédure pénale.

La procédure conduisant au mitard ne respecte ainsi ni les principes d'indépendance et d'impartialité, ni les droits de la défense. Pour toutes ces raisons, le mitard est une « incohérence constitutionnelle », notamment du fait de cette procédure, dans laquelle « l'administration détermine les fautes et la procédure, puis interprète et applique les textes qu'elle a écrits. L'administration pénitentiaire [...] est à la fois victime, autorité de poursuite, enquêteur, arbitre, et geôlier. » [6]

I.3. Combien de temps va-t-on au mitard ?

Le Code de procédure pénale [7] détermine trois degrés de faute disciplinaire. Une faute de premier degré peut conduire à une sanction de 20 ou 30 jours de mitard, une faute de deuxième degré à une sanction de 14 jours et une faute de troisième degré à 7 jours [8].

Ainsi, le placement au mitard peut en théorie durer jusqu'à 30 jours en France pour les personnes majeures. Cette durée est bien supérieure à la durée recommandée par le Comité de Prévention de la Torture (CPT) qui considère qu'au-delà de 14 jours la peine relève de la torture.

Cette durée maximale est par ailleurs supérieure à celle d'autres pays européens comme l'Italie (10 jours), les Pays-Bas (14 jours) – avec la visite d'un·e médecin tous les jours (contre deux fois par semaine en France), et celle d'un·e psychologue régulièrement – ou encore la Suède (24h) [9].

Et pourtant, dans la pratique, certain·es prisonnier·ères y passent parfois plusieurs mois, voire des années. Christine Ribailly, par exemple, qui a subi quatre ans de prison, a passé 752 jours au mitard et 210 jours à l'isolement. Pour de nombreu·ses prisonnier·ères, les peines de mitard s'enchaînent : 30 jours, puis une journée en cellule « normale » avant d'être à nouveau placé·es au mitard pour 30 jours.

I.4. Quartier disciplinaire et quartier d'isolement : quelle différence réelle ?

En théorie, le quartier disciplinaire (QD) se distingue fortement du quartier d'isolement (QI). Une circulaire de l'Administration Pénitentiaire (1999) établit très clairement que le quartier isolement ne « constitue pas une sanction disciplinaire », ce qui permet notamment d'y placer les prisonnier·ères pour une durée indéterminée. Les cellules du QI doivent recevoir le même ameublement qu'une cellule normale, la personne détenue n'est pas interdite d'activités et les deux heures de promenade quotidienne sont maintenues. Simplement, tout se déroule de manière isolée du reste de la prison et des autres prisonnier·ères. Cette mesure peut être appliquée sur demande de la personne, ou lorsque l'administration pénitentiaire estime la personne en danger, sur avis d'un médecin délivrant un certificat médical.

« Le quartier d'isolement, c'est le mitard sans limitation de durée » (Christine)

En pratique, le QI peut aussi être utilisé par l'administration pénitentiaire comme un moyen de sanction, d'autant plus qu'elle bénéficie pour un placement au QI d'une plus grande liberté dans la justification des motifs. Si la procédure disciplinaire ne permet pas de placer la personne au QD, ou si le QD est déjà rempli, il est alors possible d'envoyer la personne au QI sous couvert de protection et d'assistance à personne en danger. L'isolement est parfois utilisé comme une mesure « préventive », terme ambigu qui cache des logiques de sanction et laisse plus de place à l'arbitraire des décisions. Quoi qu'il en soit, la privation des interactions sociales entraine une grande souffrance et constitue de fait une forme de punition. Par ailleurs, si les cellules du QI sont censées maintenir des conditions d'hygiène et un confort minimum, des témoignages de prisonnier·ères révèlent une réalité toute autre :

« Connaissez-vous « Santa Muerte » ? Moi, ça fait quatre longs mois que je vis au creux de ses mains froides… Je parle bien évidemment de la centrale de Saint-Maur… Pourquoi l'appeler ainsi ? Parce que, littéralement, je suis en train de mourir à petit feu entre ces quatre murs glaciaux, j'ai perdu 20 kg à cause de l'eau polluée du robinet, et récemment j'ai chopé une angine au cachot tellement il fait froid. Mais le plus triste, c'est que la toubib m'a prescrit un spray pour le nez pour soigner mon angine tenace, à croire qu'elle ne connaît que ça, comme médocs ! Nos conditions de détention au QI sont horribles et on n'a même pas droit à des soins dignes de ce nom ! Faut-il que l'on se laisse mourir pour attirer l'attention de hauts responsables sur ce lieu inhumain ? Ca ne servirait à rien car nos vies ne comptent pas, nous ne sommes que des numéros pour eux ! »
Lettre de Michaël envoyée à l'Envolée depuis le quartier d'isolement de la Centrale de Saint-Maur, janvier 2021.

La suppression des quartiers disciplinaire ne peut pas s'envisager sans la suppression des quartiers d'isolement. Abolir le quartier disciplinaire sans abolir le quartier d'isolement n'empêcherait en effet pas l'administration pénitentiaire d'utiliser l'isolement comme substitut au mitard, une pratique déjà existante bien que totalement illégale.

Car il y a bien un précédent : les conditions d'incarcération au QI ne sont pas sans rappeler celles des Quartiers de Haute Sécurité (QHS) pourtant abolis en 1982 après des années de lutte des prisonnier·ères et de leurs proches. Ce ne sont donc pas seulement les QD et les QI qu'il faut fermer, c'est le concept même d'isolement qu'il faut abolir.

« Les conditions d'isolement, donc la privation sensorielle, que subissent aujourd'hui certains détenus, qu'ils soient politique ou droits communs, ne sont rien d'autre que des assassinats lents et propres. Les quartiers d'isolement, quelque soient leur appellation sont la forme futuriste de la peine capitale. On y assassine le mental en mettant en place le système de l'oppression carcérale à outrance, conduisant à la mort par misère psychologique. »
Bulletin de l'Association des Parents et Amis de Détenus, n°9, février 1988

II. Pourquoi faut-il supprimer les quartiers disciplinaires et les quartiers d'isolement ?

Le 27 avril 2021, un jeune homme de 18 ans est retrouvé pendu dans sa cellule du quartier d'isolement à la maison d'arrêt de Saint-Brieuc après avoir demandé en vain à ce que son placement en QI soit fractionné ; un autre prisonnier d'une vingtaine d'années, placé en cellule disciplinaire depuis plusieurs jours, s'est pendu le 6 janvier 2021 à la prison de Gradignan ; le 23 janvier, un homme d'une trentaine d'années s'est lui aussi suicidé au quartier d'isolement ; c'est au mitard de la maison d'arrêt de Seysses que Jules, 20 ans, est mort dans la nuit du 5 au 6 décembre 2020 ; Idir, 22 ans, est décédé le 9 septembre 2020 au quartier disciplinaire de la maison d'arrêt de Lyon Corbas ; le 27 mai 2019, Amara Fofana est retrouvé mort dans la cellule du quartier disciplinaire de Réau où il a été placé une demi-heure plus tôt ; le samedi 21 juillet 2018, L.H., 21 ans, est retrouvé mort à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis où il était incarcéré ; en octobre 2011, Jamal meurt à 23 ans dans sa cellule du mitard de la maison d'arrêt de Nanterre ; la vie d'Eric Blaise a pris fin le 13 novembre 2005 dans une cellule du mitard de la prison de Fleury-Mérogis.

Cette liste est loin d'être exhaustive, les faits sont incontestables : les morts s'enchaînent en prison et plus particulièrement au mitard. Condamner une personne à la prison, et plus particulièrement au QD ou au QI, équivaut souvent à une condamnation à mort qui ne dit pas son nom. Plus qu'inutiles, les quartiers disciplinaires sont nuisibles, dangereux, et souvent mortels.

Toutes les personnes concernées, prisonnier·ères, proches, « spécialistes » en tout genre, psychiatres, cherch·euses, associations, comités de prévention, journalistes, militant·es, font le même constat : le mitard est une torture physique et psychologique, un obstacle supplémentaire aux objectifs de « réinsertion » pourtant brandis par les partisan·es de la prison. En effet, l'isolement carcéral compromet l'adaptation à la vie en communauté et complique les futures interactions sociales. Il est un des facteurs principaux du développement de maladies psychotiques chez les personnes incarcérées, provoquant panique, anxiété, dépersonnalisation, paranoïa, hallucinations, dépression ou aggravant les pathologies existantes. Car comme le dit Christine, ancienne prisonnière « la solitude, c'est dangereux, ça mange le cerveau ».

Alors qu'on estime que le risque de suicide à l'isolement est sept fois plus élevé qu'en cellule ordinaire et jusqu'à quarante fois plus élevé qu'en dehors de la prison, le mitard est entièrement soustrait aux regards. En l'absence de témoins directs, savoir avec certitude ce qui s'y passe est impossible, et les témoignages de détenu·es comme d'ancien·nes surveillant·es pénitentiaires dénoncent sans cesse les violences qui y sont commises sur les personnes détenues :

« Ensuite, je suis arrivé au QD, ils m'ont mis à genoux et m'ont laissé nu, toujours sans médecin (alors que j'en faisais l'appel). Ils sont violents. Je ne sais plus quoi faire ! »
Lettre d'Abderrazak Djefour, prisonnier à Bapaume le 16 octobre 2020

« KO, à terre, je suis roué de coup de pieds ! Combien de temps ? je sais pas, mais ça m'a paru interminable. ¾ KO, ¼ conscient, je vois les jambes des surveillants me frapper, mon corps faire des sursauts – mais impossible de me protéger. Aucune partie de mon corps de voulait bouger à cause de l'état de KO dans lequel j'étais. Puis celui qui m'a mis le KO est monté sur mon dos, m'a fait un espère d'étranglement, puis il m'a dit : « On va voir c'est qui l'enculé ! »

Ensuite, ben ça a été la lacrymo. Ils m'ont mis 27 jets de gazeuse (mes oreilles ont entendu 27 pshitt) ! Les endroits visés sont multiples : les yeux, le nez, l'intérieur des narines, sur et dans la bouche, sur et dans les oreilles, sur les testicules et sur le sexe. »
Lettre d'un prisonnier le 17 Novembre 2020, Vendin-le-Vieil

« Ils m'ont ensuite emmené au palier entre le rez-de-chaussée et le 1er étage, dans l'angle mort de la caméra, où ils m'ont mis au sol et molesté, avec des coups de pied. A force de coups et de clés de bras, ma main est sortie de ma menotte qu'ils m'ont remise, n'empêchant pas leurs coups. Ils m'ont ensuite ramené au QD sous les menaces du chef : – t'as de la chance, c'est pas moi qui te tient le bras, je te l'aurais cassé. »
Témoignage de B., enfermé au mitard de Mont-de-Marsan, décembre 2019

III. Peut-on se passer des quartiers disciplinaires et des quartiers d'isolement ?

"Une existence pareille ne devrait pas avoir le droit d'exister. Car, la joie barricadée, l'intellect bien empaqueté, les fringues dans le naphte, que reste-t-il ?"
Albertine Sarrazin, Le Times, 1959

Mais comment faire alors, sans « mitard » ?

Cette question revient à se demander : comment faire pour pacifier les relations humaines sans un lieu de torture physique et psychologique qui permet d'éliminer les personnes considérées comme dangereuses ?

Comment faire pour que les « criminel·les » cessent de tuer, violer, blesser sans les enfermer dans un lieu où iels sont elleux-mêmes tuées, violées, blessées ?

Ces questions ne sont-elles pas emplies de contradictions ?

Que penserait-on d'une personne qui en séquestre une autre pendant des jours ou des semaines dans un lieu étroit, insalubre, sans lumière, la laissant sortir une heure par jour dans une cour tout aussi insalubre, contrôle ses possibilités de communiquer avec ses proches, lui interdit de posséder un quelconque objet de divertissement ou de culture ?

Quand quelque chose d'absolument intolérable se produit, différer son arrêt est inacceptable. Peu de choses (rien ?) n'est pire que le mitard.

On ne peut se cacher derrière l'excuse qu'il est difficile d'imaginer les choses autrement : avec un peu de courage, d'imagination, de volonté, des réponses plus satisfaisantes, acceptables, utiles, tolérables ne sont pas si difficiles à trouver.

Dans une société qui prétend refuser la barbarie, la destruction volontaire des liens sociaux et de l'intégrité psychique et physique des personnes ne saurait en aucun cas être considérée comme une solution.

Les pistes ouvertes par la justice transformatrice permettent un élargissement de la perspective et offrent des réponses beaucoup plus satisfaisantes aux situations de conflit. Il s'agit de cesser d'individualiser le « crime », d'essentialiser les « coupables », pour transformer les relations sociopolitiques qui produisent autant les comportements considérés comme illégaux que les réponses discriminatoires. Il s'agit de désamorcer la violence sociale par plus de justice sociale, plutôt que par une justice pénale basée sur la punition et non sur la réparation d'une communauté défaite.

Fermer les mitards et les quartiers d'isolement qui humilient, détruisent, tuent jour après jour les prisonnier·ères est une urgence absolue ; c'est aussi le début de la fin des prisons.

IV. Et maintenant : que faire ?

Les luttes contre l'isolement carcéral ne datent pas d'hier : elles constituent les plus importantes mobilisations de ces cinquante dernières années à l'intérieur et à l'extérieur des prisons. Les prisonnier·ères, leurs familles, leurs proches, dénonçaient déjà la torture de l'isolement dès les années 70 [10]. Des années de luttes, de révoltes et de grèves de la faim dans les années 70 et 80 ont fini par avoir raison des QHS (Quartiers Haute Sécurité), sans pour autant parvenir à abolir l'isolement. Ces revendications persistent depuis, alors que les prisonnier·ères de Roanne réclamaient encore en 2012 la fermeture des quartiers disciplinaires et d'isolement.

Tout cela a assez duré, et il est plus que temps : on ne veut pas que ça change, on veut que ça s'arrête !

Aujourd'hui, continuons à soutenir celles et ceux qui luttent pour que cessent l'humiliation et la torture tant des prisonnier-ères que de leurs proches, qui ne veulent plus voir mourir celles et ceux qu'iels aiment dans les prisons. Le Réseau d'Entraide Vérité et Justice se mobilise pour appeler à la fermeture des quartiers d'isolement et des quartiers disciplinaires. L'association Idir Espoir et Solidarité, créée à la suite de la mort d'Idir Mederess au mitard de la maison d'arrêt de Corbas en septembre 2020, a lancé une pétition pour radier les quartiers disciplinaires11 ainsi qu'une journée de mobilisation nationale chaque dernier dimanche de mai pour lutter pour le respect et la dignité des prisonnier-ères et contre les violences pénitentiaires.

Continuons à soutenir ces luttes et à être présent·es, partout, avec celles et ceux qui luttent, pour se battre, pour crier, pour dénoncer l'injustice et imposer la justice, pour faire advenir un monde sans mitards, et peut-être un jour un monde sans prisons.

Sources

https://fermerlesmitards.over-blog.com
https://enfinpisserdanslherbe.noblo...
http://cqfd-journal.org/La-prison-u...
https://www.liberation.fr/debats/20...
http://prison.eu.org/pour-jamal-ghe...
http://ericblaise.canalblog.com/
https://lenvolee.net/encore-un-mort...
https://lenvolee.net/encore-un-mort...
https://oip.org/analyse/deces-au-qd...
https://oip.org/communique/tribunal...
https://lenvolee.net/encore-un-suic...
https://lenvolee.net/appel-a-laide-...
https://lenvolee.net/mon-frere-bloq...
https://lenvolee.net/lettre-dabderr...
https://lenvolee.net/lettre-de-linfame/

Pour aller plus loin…

Si les idées vous intéressent, si vous voulez en savoir plus sur la justice transformatrice et réussir à concevoir un monde sans prisons, voici quelques lectures :

- Pourquoi faudrait-il punir ?, Catherine Baker, 2004 (en ligne)
- Pour en finir avec la prison d'Alain Brossat, La Fabrique, 2001
- Punir une passion contemporaine, Didier Fassin, Seuil, 2017
- Un monde sans prison, Albert Jacquard, Seuil 1993
- La prison est-elle obsolète ? d'Angela Davis, Au Diable Vauvert, 2014
- Humaniser la peine, Yasmine Bouagga, Presses Universitaires Rennes, 2015
- Capitalisme carcéral, Jackie Wang, Divergences, 2019
- Pour elles toutes. Femmes contre la prison, de Gwenola Ricordeau, Lux, 2019
- Fumbling Towards Repair : A Workbook for Community Accountability, Mariame Kaba and Shira Hassan, Project NIA, 2019
- Se battre contre l'isolement, c'est se battre contre la prison. A propos du quartier d'isolement de Bruges. [http://infokiosques.net/spip.php?ar...] (Belgique)

Des récits de prisonnier·ères et de leurs proches :

- Je ne reverrrai jamais le monde, Ahmet Altan, Actes Sud, 2019
- L'université de Rebibbia, Goliarda Sapienza, Le Tripode, 2013.
- L'Astragale, Albertine Sarrazin, Jean-Jacques Pauvert, 1965
- Le Times, Albertine Sarrazin, Editions du chemin de fer, 2013
- La Cavale, Albertine Sarrazin, Jean-Jacques Pauvert, 1965
- Ca ne valait pas la peine, mais ça valait le coup, Hafed Benotman, Du bout de la ville, 2017
- Lettres de prison, Rosa Luxembourg, Berg international, 2012
- A ceux qui se croient libres, Thierry Chatbi, L'insomniaque, 2015

Ou quelques films :

- « Matons violents, la loi du silence », Laurence Delleur - 2016.
- « Sur les toits », Nicolas Drolc - 2014
- « Enfermés mais vivants », Clémence Davigo - 2018
- « Danser sa peine », Valérie Müller - 2019
- « 10e chambre – instants d'audience », Raymond Depardon - 2004
- « Au pays des droits de l'homme », Frédéric Chignac - 2003
- « Le cri est toujours le début d'un chant », Clémence Ancelin - 2018
- « Cinq femmes », Sandrine Lanno,
- « A côté », Stéphane Mercurio
- « Zonzon », Laurent Bouhnik, 1998


[1] Christian Chouviat est le père de Cédric Chouviat, mort étranglé et plaqué au sol par des policiers en janvier 2020 à Paris.

[2] A Metz, dans le quartier disciplinaire des Femmes, la promenade a lieu dans une pièce plafonnée de 17,4m².

[3] Magasin interne au sein de la prison géré par l'administration pénitentiaire ou par des entreprises privées. Les prix pratiqués y sont notoirement plus élevés qu'à l'extérieur.

[4] Libération, "Le mitard, une incohérence constitutionnelle", 23 août 2018

[5] Voir les articles R.57-7-1 à R.57-7-61 du Code de procédure pénale

[6] Op. cit.

[7] Section 1 : De la discipline (Articles R57-7 à R57-7-61)

[8] Article R57-7-1 et suivants du Code de procédure pénale.

[9] (Prison Insider, 2020).

[10] Pour plus de précision, voir la chronologie des luttes que propose Thierry Chatbi dans son livre À ceux qui se croient libres.

Contact du texte : Fracas @@@ riseup.net

L'association Idir Espoir et Solidarité, créée à la suite de la mort d'Idir Mederess au mitard de la maison d'arrêt de Corbas en septembre 2020, a lancé une pétition pour radier les quartiers disciplinaires 13 ainsi qu'une journée de mobilisation nationale chaque dernier dimanche de mai pour lutter pour le respect et la dignité des prisonnier·ères et contre les violences pénitentiaires.

Actualité des médias : Naufrages dans la presse Lagardère, le bulldozer Bolloré sur Europe 1, les amendes de CNews…

Nous poursuivons notre série d'information mensuelle sur l'actualité des médias avec cette édition revenant sur le mois de juin 2021 [1]

Du côté des journalistes, des éditocrates et de leurs œuvres


- Malaise sarkozyste à Paris Match « Ce n'est pas la première fois que nous sommes troublés par le parti-pris de notre journal concernant Nicolas Sarkozy. » C'est par ces mots adressés à la direction (publiés par Les Jours, 18/06) que la société des journalistes de Paris Match et les syndicats SNME-CFDT, CGT, SNJ et FO ont fait part de leur malaise. En cause notamment : l'article paru le 12 novembre 2020, dans lequel Paris Match affirmait avoir « retrouvé » Ziad Takieddine au Liban et mettait en scène la rétractation de ce dernier dans l'affaire des financements libyens de la campagne Sarkozy en 2007 : une « version […] qui épargne cette fois-ci Nicolas Sarkozy ».



Mais sept mois plus tard, l'organisation de cette interview soulève bien des problèmes : comme le rapporte Mediapart (24/06), « la justice a désormais une autre lecture des événements, qualifiés par deux juges d'instruction parisiens […] de "subornation de témoin" et "association de malfaiteurs". » Alors que Michèle Marchand et Noël Dubus ont été mis en examen sur ces motifs, Mediapart évoque « une opération intéressée, confinant à la manipulation médiatique dans le but de tromper la justice en pesant sur son cours. Avec un bénéficiaire en bout de chaîne : Nicolas Sarkozy. » C'est donc là « la goutte d'eau » pour la rédaction et l'intersyndicale de Paris Match. Dans le communiqué précédemment cité, elles déplorent que « [la] direction [n'ait] pas jugé bon de s'expliquer sur cet épisode » et surtout, critiquent la couverture qui en a été faite par l'hebdomadaire, en particulier « le passage sous silence de la mise en examen de "Mimi" Marchand ». Plus largement, elles dénoncent un parti-pris clair (et de longue date) en faveur de l'ancien président de la République : « Hormis un édito [favorable à Nicolas Sarkozy] et une interview de l'ancien Président de la République, pas une ligne sur les affaires judiciaires le mettant en cause n'a été publiée. » Partant, les journalistes regrettent que le journal devienne « un organe utilisé à des fins partisanes ou personnelles. »


- « Crise éditoriale et sociale » dans la presse Lagardère – « Un directeur, deux rédactions et un même chaos. » C'est ainsi que Mediapart (26/06) débute une longue enquête sur le management d'Hervé Gattegno au sein du JDD et de Paris Match. Une crise qui s'est intensifiée avec « l'affaire Takieddine » (cf. ci-dessus) et qui « éclate en pleine réorganisation de la filiale Lagardère News, et alors que les équipes d'un autre média du groupe, la radio Europe 1, ont mené une grève contre le management autoritaire et la reprise en main de la rédaction par Vincent Bolloré. » Retraçant la promotion d'Hervé Gattegno par Arnaud Lagardère à la tête de Paris Match (2019) – qui cumule ainsi avec la direction du JDD (depuis 2016) – Mediapart détaille plusieurs exemples ayant, au fil des années, nourri la « crise éditoriale ». Des controverses de fond, auxquelles s'ajoute, selon une élue du CSE, « la brutalité managériale quotidienne ». Rappelant que deux enquêtes internes sont en cours sur la situation des salariés [2], Mediapart interviewe plusieurs d'entre eux. « [Hervé Gattegno] n'a fait que confirmer le positionnement d'une sorte d'oligarchie au sein du journal, en constituant une garde rapprochée de quelques personnes » témoignera notamment une journaliste. À Paris Match spécifiquement, les journalistes font état (dans le texte précédemment cité) de 24 départs de « collaborateurs » depuis l'arrivée d'Hervé Gattegno, « priés, avec plus ou moins d'égards, de quitter l'entreprise ». Ils s'alarment en outre d' « un climat délétère et destructeur (burn-out, arrêts de travail, appels de détresse, pensées suicidaires, intimidation d'élus…) ».


- Mouvements sociaux à Europe 1 – Contre la prise de pouvoir de Bolloré, la rédaction d'Europe 1 se mobilise. Rappel des faits : « Même si en coulisses, c'est bien Vivendi [dont le groupe Bolloré est le 1er actionnaire] qui tire les ficelles alors qu'une orientation plus à droite de la radio est en vue » relate Le Monde (17/06). Pour preuve, l'arrivée de plusieurs journalistes/chroniqueurs dans la future grille d'Europe 1, tous et toutes venus directement de CNews (groupe Canal, lui-même filiale du groupe Vivendi). En clair, des personnalités à la botte de Vincent Bolloré. « La future grille témoigne de liens tissés avec CNews. À commencer par l'arrivée potentielle de Dimitri Pavlenko à la matinale. À 41 ans, le journaliste fait partie des chroniqueurs réguliers de Face à l'info, l'émission à laquelle participe Eric Zemmour, le polémiste-phare de Bolloré. » Mais également « la montée en puissance de Sonia Mabrouk » qui animera « Le Grand Rendez-vous » du dimanche. Le Figaro (21/06) annonce quant à lui que Laurence Ferrari animera une tranche d'information commune à CNews et Europe 1, et que Louis de Raguenel occupera la tête du service politique (après en avoir été « seulement » adjoint à la suite de protestations de journalistes en septembre 2020). Arrêt sur images (9/07) complète le tableau des « transfuges » de CNews débarqués sur Europe 1 : Romain Desarbres à midi, Thomas Lequertier à la mi-journée le week-end, mais également Mouloud Achour et Lorie Cholewa venus de Canal+.

C'est dans ce contexte, alourdi par la mise à pied d'un journaliste d'Europe 1 pour un conflit avec la RH et la démission d'une humoriste de la station pour crime de lèse-Zemmour, que la rédaction se mobilise. Une partie des journalistes s'est mise cinq jours en grève. Le mouvement s'est arrêté quand la rédaction a obtenu la garantie d'obtenir une « clause de conscience », c'est-à-dire de pouvoir partir avec une indemnité si le ou la journaliste n'est plus en accord avec la ligne éditoriale. Rien n'est moins sûr, pourtant : une rupture conventionnelle collective a été proposée à la rédaction, selon Les Jours (8/06), dont nous recommandons toute la série journalistique sur ce dossier, intitulée « L'héritier ». Le 8 juillet, l'AFP affirmait que ce plan de départ avait recueilli 77 demandes.


- Bolloré à nouveau condamné pour procès-bâillon – Vincent Bolloré est un habitué : dès qu'un article ou une vidéo lui pose problème, il porte plainte. Le but : même s'il perd, faire taire les auteurs et autrices à cause des frais de justice et du temps perdu. Simplement, Bolloré est parfois pris à son propre piège. Ainsi, le milliardaire français a-t-il été condamné à de multiples reprises pour procédure abusive. Récemment, comme l'explique l'AFP (22/06), « Bolloré avait porté plainte contre Benoît Collombat et Florence Sultan, ancienne directrice des éditions Calmann-Lévy, pour un passage de l'ouvrage collectif Informer n'est pas un délit. M. Collombat y décrivait les poursuites engagées par le groupe pour des extraits d'un long reportage diffusé en 2009 sur France Inter et intitulé "Cameroun, l'empire noir de Vincent Bolloré". Ces poursuites avaient abouti à une condamnation de la radio et de son journaliste en 2010, pour diffamation. Dans la procédure contre le livre, cette fois, le tribunal correctionnel de Paris avait relaxé en 2019 le journaliste et l'éditrice, condamnant le groupe pour procédure abusive. » Mais de telles condamnations n'arrêtent pas Bolloré, qui continue de harceler la presse : « Le groupe Bolloré avait ensuite formé un pourvoi en cassation et la plus haute juridiction de l'ordre judiciaire a annulé cette dernière décision et ordonné un nouveau procès à la cour d'appel de Paris, autrement composée. La Cour de cassation a estimé que la cour d'appel n'avait pas étudié toutes les "allégations" ou "imputations" potentiellement diffamatoires contenues dans les propos poursuivis par Bolloré. »


- Grève à L'Yonne républicaine Mouvement social dans le journal L'Yonne républicaine. Dans un communiqué (30/06), le SNJ relaie la position de la rédaction, qui « dénonce dans sa grande majorité le projet de la direction visant à remettre en cause l'ensemble des accords et des usages portant sur la rémunération et le temps de travail des journalistes, employés, ouvriers et cadres du groupe Centre France. » Un projet qui s'inscrit dans un contexte d'ores et déjà défavorable pour les salariés du journal : « Ces dernières années, la rédaction a vu ses effectifs diminuer (passant de 45 à 36 journalistes en 10 ans). La charge de travail au quotidien est lourde : souvent dix heures de travail minimum par jour. »


Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires


- Arnaud Lagardère perd définitivement le contrôle de son groupe – C'est donc la fin d'un bras de fer qui dure depuis l'arrivée fracassante de Vincent Bolloré au capital du groupe Lagardère en avril 2020. Fin juin, Arnaud Lagardère, l'héritier du groupe médiatique légué par son père, a dû se résoudre lors de l'assemblée générale des actionnaires à laisser son groupe passer du statut de commandite (où il concentrait le pouvoir avec seulement 7 % du capital), à celui de société anonyme. Arnaud Lagardère perd ainsi définitivement le contrôle de son groupe, au profit de Vincent Bolloré (premier actionnaire du groupe avec 27 % du capital). D'après Le Monde (30/06), viennent ensuite le fonds financier américain Amber (18 %) et Arnaud Lagardère lui-même, dont l'opération a abouti au doublement de ses parts du capital (14 % aujourd'hui). Les deux derniers actionnaires importants restent un fonds d'investissement contrôlé par l'émirat du Qatar (12 %), puis la première fortune de France, Bernard Arnault (7 %).


- CNews mis en difficulté par le CSA et le Conseil d'État – Si les audiences montent grâce à Éric Zemmour, les saillies racistes du polémiste d'extrême droite commencent à coûter cher à la chaîne. D'après Le Monde (18/06), le Conseil d'État a confirmé l'amende de 10 000 euros que Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) avait infligé à CNews pour un discours raciste et haineux d'Éric Zemmour non modéré par la chaîne. Si le montant de l'amende prête à sourire, la nouvelle a de quoi inquiéter CNews, car une amende similaire lui a été infligée par le CSA pour un autre discours de Zemmour, mais cette fois d'un montant de 200 000 euros (France Info, 5/06). Cerise sur le gâteau : la CSA a mis en demeure CNews pour manquement à ses obligations en matière de pluralisme politique. En effet, la chaîne d'info en continu n'avait pas déclaré le temps de parole du candidat étiqueté RN aux élections régionales (et ancien présentateur de LCI) Philippe Ballard, alors que celui-ci a été invité pas moins de neuf fois pour un total d'une heure d'antenne. CNews, qui n'avait déclaré que 7 minutes d'antenne pour le RN, a cependant su s'adapter : d'après Les Jours (19/07), la chaîne d'info a pu continuer à débiter ses discours d'extrême droite « en recevant des invités d'extrême droite mais non encartés. » À part courir derrière les amendes, que fait (encore) le CSA ?


- Alain Weill quitte Altice – L'homme d'affaire Alain Weill a annoncé son départ du groupe fin juin. Après avoir lancé le groupe NextRadioTV (BFM-TV, RMC…) et l'avoir vendu au milliardaire Patrick Drahi (Altice), il était devenu président directeur général d'Altice France, président directeur général de SFR et président d'Altice Média. Alain Weill conserve sa part majoritaire dans l'hebdomadaire L'Express, où il pourra continuer à licencier ses journalistes en toute quiétude [3].


- Canal+ condamné à payer 3,48 millions d'euros à Maïtena Biraben – Le 24 juin, l'AFP rapporte que la cour d'appel de Versailles a condamné Canal+ en appel à verser 3,48 millions d'euros à la journaliste Maïtena Biraben pour licenciement sans cause réelle ni sérieuse. L'affaire fait suite au licenciement pour faute grave de la journaliste pendant l'été 2016, peu de temps après la reprise en main brutale de Canal+ par Vincent Bolloré. Si la somme obtenue par Maïtena Biraben laisse songeur, il s'agit en revanche d'une preuve supplémentaire du caractère arbitraire et violent du management à la sauce Bolloré.


Du côté des publications sur les médias


Note : cette rubrique ne constitue pas une sélection, mais recense les ouvrages parus dans le mois sur la question des médias, qu'il s'agisse de bonnes ou de moins bonnes lectures.

- Bousquet (Franck) et Amiel (Pauline), La presse quotidienne régionale, La Découverte, juin 2021, 128 p., 10 euros.

- Cusnir (Camelia), Pélissier (Nicolas) et Rieffel (Rémy), Intellectuels et médias à l'ère numérique, L'Harmattan, juin 2021, 258 p., 26 euros.

- Desrumaux (Clément) et Nollet (Jérémie), Un capital médiatique ? Usages et légitimation de la médiatisation en politique, PUR, juin 2021, 204 p., 24 euros.

- Douek (Simone), L'acte radiophonique. Une esthétique du documentaire, Creaphis, juin 2021, 251 p., 12 euros.

- Duprat (Jean-Antoine), Fake news 2.1 : mode d'emploi, Esprit du temps, juin 2021, 256 p., 20 euros.

- Faillet (Caroline), Décoder l'info. Comment décrypter les fake news ?, Bréal, juin 2021, 167 p., 12 euros.

- Lejeune (Michel), La singulière fabrique des sondages d'opinion, L'Harmattan, juin 2021, 168 p., 19 euros.

- Minne (Olivier), Speakerines. Une histoire de femmes à la télévision, Le Rocher, juin 2021, 416 p., 7,90 euros.

- Tassi (Philippe), Les médias et leurs fonctions. Du Paléolithique au numérique, Ems management et sociétés, juin 2021, 312 p., 25 euros.


Jérémie Fabre, et Benjamin Lagues, grâce au travail d'observation collective des adhérentes et adhérents d'Acrimed


[2] Une première du CSE du JDD, après la tentative de suicide d'une journaliste ayant « établi un lien entre son geste et sa situation dans le journal » et une seconde, « confiée à un cabinet extérieur », portant « sur les risques psychosociaux dans les deux rédactions ».

To-do list : désarmer le béton, reprendre la terre, sortir les poubelles

Une belle manif et des prises de paroles incisives. Une palanquée de tracteurs en colère. Des actions de blocage contre l'agriculture industrielle et son monde. Des montgolfières antifascistes. Des militants de tous horizons, issus des luttes pour le climat, des braises encore vives de Notre-Dame-des-Landes ou de l'agriculture paysanne... Sûr, le week-end organisé par le collectif informel des Soulèvements de la Terre les 19, 20 et 21 juin derniers avait de quoi requinquer le plus pessimiste des militants anticapitalistes. Et c'était d'autant plus salvateur que le lieu choisi, Saint-Colomban (Loire-Atlantique) croule littéralement sous les assauts des bétonneurs de tous crins et des partisans de l'agriculture intensive. Retour sur un élan qui ne demande qu'à faire tache d'huile.

Collage de 20100

« Foule qui pioche et pioche qui rompt / Y a de la terre sous le béton » (Hymne officieux des Soulèvements de la Terre)

5 heures du mat, jet des frissons : la douzaine de tracteurs qui patientaient dans la cour d'une ferme des environs de Saint-Colomban s'élancent en cahotant. Ils forment la majeure partie de la « colonne Sud », qui ne tardera pas à se renforcer de quelques retardataires en cours de route et retrouvera ceux de la « colonne Nord » aux abords de la cible. En tout, ils sont quarante à avaler en grondant le bitume et les chemins de Loire-Atlantique, certains massifs et modernes aux faux airs de dinosaures de métal, d'autres chétifs et dépouillés, à l'ancienne. De bric et de broc, certes, mais cette armée verte est clairement déter'.

Il fait encore nuit et, dans l'engin qui mène la marche de l'armée du Sud, garni de trois escogriffes rêvant de cafés et viennoiseries, on scrute l'obscurité trouée par les phares avec une légère angoisse : les pandores sont-ils au courant pour l'action ? Après quelques minutes, bim, on pile : des gendarmes nous font face. La consigne tourne vite : « Y a les flics, plan B ! » Ballet des gros engins qui font demi-tour puis s'esquivent à l'anglaise vers un petit chemin de traverse serpentant dans le bocage. « Tu penses, depuis Notre-Dame-des-Landes on connaît tous les détours pour les leurrer », me dira plus tard en se marrant Benoît *, historique des luttes du coin et maître-stratège en matière de convois agricoles – « L'idéal, c'est de rouler à 16 ou 17 km/h, comme ça tu ne perds pas ceux qui plafonnent à 20 et n'ont aucune reprise. »

Une petite heure de route, des reins en miettes, et voilà le bâtiment ciblé par les boutefeux des Soulèvements de la Terre, en banlieue nantaise : la coopérative Océane, plateforme de fruits & légumes produits par des maraîchers industriels et desservant notamment les hypermarchés de la région. Quelques bottes de paille déposées, une banderole dressée – » Stop à l'extension de l'industrie maraîchère » – et le siège peut commencer, avec, au menu, brioche offerte par un camarade boulanger, jus de pomme bio et accordéon. Sont présents une centaine de motivés – des paysans, des militants sans étiquettes, mais aussi des syndicalistes de la CGT et de Solidaires, rameutés en minibus. L'objectif : bloquer quelques heures ce nœud commercial au service de l'agriculture dans ce qu'elle a de plus destructrice. Car les produits dispatchés ici sont pour la plupart issus d'une agriculture liée à l'exploitation de très polluantes carrières géantes de sable – matière dont les maraîchers font massivement usage pour optimiser leurs récoltes. Deux d'entre elles sont d'ailleurs situées à Saint-Colomban, lieu de départ de l'action.

Magie d'une organisation affûtée : là-bas aussi, ça crépite. À l'heure où les tracteurs et la centaine de personnes qui les accompagnent commencent à bloquer la coopérative Océane, un groupe d'environ 150 manifestants s'approche des grilles de ces carrières, exploitées par les monstres GSM et Lafarge [1]. Certains portent des chambres à air de tracteur, d'autres des crocodiles et cygnes gonflables, qu'ils comptent utiliser pour barboter dans les plans d'eau nécessaires à cette industrie particulière et ainsi bloquer les lieux. Ils n'y parviendront pas, faute de pouvoir blouser les flics rappliqués en nombre avec l'appui d'un hélicoptère, mais l'ensemble du site sera bien fermé tout ce lundi, victoire notable. Les messages sur les banderoles font référence au projet d'extension des carrières au profit de ces deux groupes qui ont fini d'essorer à sec les 115 hectares qu'ils se partageaient et visent à satisfaire leur morbide fringale, à rebours des recommandations environnementales [2]. On peut notamment lire : « Les carrières touchent le fond ».

Deux actions rondement menées, donc, dans l'enthousiasme et la détermination. Et qui, malgré des cibles différentes, dénoncent une même fuite en avant, balafrant aussi bien les terres agricoles que les humains vivant dans leurs environs.

Haut foutage de gueule environnemental

La veille de ces deux actions, je me balade en Logan moribonde sur la D 178, le long des champs de mâche et de radis cultivés par les maraîchers industriels, pour constater l'étendue du désastre. Un détail attire mon attention, à la fois dérisoire et tellement parlant.

C'est un petit panneau sans prétention, dressé en bordure d'un immense champ.

S'il y avait un procès des massacreurs de la nature, nul doute que son cynique message pourrait être convoqué comme pièce à conviction, le procureur Triton haussant la voix : « Pollueurs de la terre, qu'avez-vous à dire pour votre défense ? Était-ce une blague ou bien le comble du cynisme ? »

Las : on n'en est pas encore là.

Pour l'instant, il est posé au-dessus de deux autres messages, l'un grognant que la propriété privée règne en maître ici, l'autre que des caméras filment tout individu susceptible de s'aventurer par là – la bonne ambiance.

Sur ce panneau s'étale un dessin de couleur rouge, sympa, presque champêtre, représentant une petite ferme épanouie au soleil, chouette, avec des arbres fruitiers opulents et un mignon papillon qui volète. Et cette mention officielle, décernée par l'Association nationale pour le développement : « Haute valeur environnementale » (HVE).

Si les yeux se lèvent et si le corps opère un 360 ° de type tour d'horizon, il est facile de résumer la gueule des environs : un grand désert de terre ingrate.

« Tu sauras quand tu seras au bon endroit : ça ressemble à tout sauf à des champs cultivés, plutôt à une autre planète », m'assurait un riverain impliqué dans l'association La Tête dans le sable, Xavier* [3], désolé par la progression de ce vide que d'aucuns appellent la « mer de plastique ». Et d'ajouter qu'il y a peu se trouvait autour de l'endroit d'où j'observe l'horizon macramé une ferme d'élevage à taille plus humaine.

Ce qui a dévoré cette ferme ? Une agro-industrie devenue folle, pratiquant un maraîchage industriel prédateur sans que les autorités – locales ou nationales – ne s'en émeuvent. Au contraire, les accapareurs destructeurs qui la gèrent ont même droit à leurs médailles, le label HVE permettant (notamment) de toucher des subventions étant tellement aisé à obtenir que le Mordor du Seigneur des anneaux le décrocherait aisément [4].

Pour les papillons, par contre, c'est mort : pas un camarade héliophile voletant à l'horizon.

Le retour du « temps des seigneurs »

Des champs comme celui-ci, il y en a beaucoup dans les environs des deux voraces carrières. Logique, en un sens, puisque ceux qui les cultivent utiliseraient à eux seuls 30 % du sable extrait sur place par GSM et Lafarge. « L'implantation des carrières attire les maraîchers industriels : les uns s'appuient sur les autres pour dévaster les environs de concert », explique Basile*, l'un des initiateurs des Soulèvements de la Terre. Immenses et secs, ces champs dénaturés ont envahi le dit « pays de Retz » et sont pour certains couverts d'un hideux plastique noir. D'autres sont saupoudrés de généreuses couches de sable [5]. Cela dépend de l'époque et des cultures pratiquées – avec une prédominance de mâche et de muguet.

Une constante : ces terres appartiennent à des agriculteurs usant d'une forme d'accaparement rendue possible par le biais de montages sociétaires alambiqués [voir l'encadré]. Disposant de moyens financiers conséquents, ils rachètent les terres à des prix plus élevés que celui du marché, rognant ensuite sur les salaires de leurs ouvriers, qui bossent dans des conditions infernales.

« Quand j'ai atterri dans le coin, je cherchais un travail et j'ai pris le premier qui se présentait », se souvient Hugo*, longs cheveux blonds, bobine de surfeur sympa et clopiaux à la chaîne. « C'est comme ça que je me suis retrouvé à bosser sur un champ immense, au beau milieu de la mer de plastique. J'ai tenu deux jours et demi avant de me casser. » Il poursuit : « Il n'y avait quasiment que des ouvriers agricoles étrangers, amenés spécialement de Roumanie ou du Maroc, et ils trimaient comme des beaux diables sous les invectives de petits chefs bourrés dès midi qui leur hurlaient dessus à chaque fois qu'ils ralentissaient la cadence. Et interdiction de parler aux autres employés. Un genre d'esclavage moderne. »

Hugo n'est pas le seul à parler d'esclavage pour décrire ces conditions de travail, rappelant les immenses exploitations d'Andalousie, avec des ouvriers agricoles ramenés de pays pauvres, ne parlant pas français et logés dans de grands bâtiments tristes appartenant à leur employeur. « C'est un monde extrêmement opaque, mais on sait que les patrons paient ces travailleurs détachés au salaire le plus bas possible, avec retenue d'argent pour le logement et des contrats dérogatoires qui peuvent atteindre les 70 heures par semaine au moment de la récolte du muguet pour le 1er mai », détaille Ronan, de la CGT Sud-Loire, présent à l'action de blocage de la plateforme Océane.

Voisin de ces terres toxiques, Xavier résume la situation en convoquant le souvenir de feu son père agriculteur : « Je me souviens de ce jour où il était proche de la fin et où il m'a dit “Tu sais, j'aurais jamais cru vivre ça, mais avec ces usines à mâche et à muguet on revient à ce qui subsistait encore ici dans l'entre-deux-guerres, le temps des seigneurs et des serfs.” » Un terrible constat, partagé par la femme de Xavier, Caroline* : « Le pire, c'est que tout ça provoque un gaspillage énorme et a un impact considérable sur l'environnement. L'association La Tête dans le sable a bien montré à quel point ce type de culture est néfaste pour les nappes phréatiques. On est dans une agriculture de saccage de la nature. »

Face à ce tableau dantesque, grignotant aussi bien le bocage que les petites exploitations agricoles, c'est peu dire que les autorités ménagent ceux qui mènent le bal agro-industriel. À l'image d'un certain Jean-François Vimet, qui possède moult sociétés et se pose en tycoon du muguet, type qui selon des témoignages unanimes et remontés ne fait pas franchement figure de symbole d'une agriculture raisonnable. Et pourtant : quand le ministre de l'Agriculture, Julien Denormandie, et le ministre délégué aux Petites et moyennes entreprises, Alain Griset, se déplacent en avril dernier dans le coin, c'est bien à l'exploitation de ce Vimet qu'ils rendent visite. « Le “savoir-faire français” a été mis en évidence par Alain Griset, qualifiant “d'impressionnante la capacité des professionnels à préparer le muguet pour le jour J” », écrivait pour l'occasion Le Courrier du pays de Retz [6].

Cocorico : le « savoir-faire » des seigneurs de la terre saccagée est ici reconnu à sa juste valeur. Parfait symbole d'un microcosme local mazouté par une agro-industrie aux airs de marée noire.

Au carrefour des bétonneurs

À première vue, Saint-Colomban ne paye pas de mine – même pas question débine. Une petite bourgade de Loire-Atlantique un peu moche, de type pavillonnaire-rural, ne se poussant pas du col. Trois gros milliers d'habitants, une mairie hideuse, des façades proprettes, l'ennui qui plane dans l'air, une vie associative municipale largement financée par GSM et Lafarge [7], voilà tracée la banale esquisse, aux gros pinceaux. Rien de bien notable.

Il doit pourtant y avoir quelque chose dans l'eau du robinet du coin ou dans le potentiel magouilleur des élus locaux qui attire les projets inutiles et saccageurs. Comme si les carrières de sable et l'invasion du maraîchage industriel ne suffisaient pas, deux autres monstruosités sont en effet dans les cartons. À quelques kilomètres au nord-est, à Montbert, c'est Amazon qui a des vues sur un gigantesque terrain. Impliquée dans le collectif Anina (Amazon ni ici ni ailleurs), Dominique explique que l'entreprise américaine tentaculaire souhaite construire un espace de stockage de 185 000 m2 et que cela impacterait fortement une région déjà abonnée à l'essor de zones d'activité aussi sordides que polluantes. Et de rappeler que « la Loire-Atlantique est une championne en matière de projets inutiles ».

Un autre candidat au podium de la dévastation vise, lui, à s'implanter au sud de Saint-Colomban, à Corcoué-sur-Logne. Sa spécialité : le méthane, soit l'exploitation des déjections des bêtes d'élevage. Le « méthaniseur XXL » et ses trois cheminées de 50 mètres de haut, censés être construits par une multinationale danoise, Nature Energy, présentent en effet un bilan écologique projeté des plus déplorables, avec, selon les opposants un risque majeur de pollution des nappes phréatiques. Il est prévu de transformer chaque année 700 000 tonnes de lisier et de fumier en biogaz [8].

Bref, n'en jetez plus, la coupe dégueule, tant il apparaît que sont condensés dans les environs de Saint-Colomban nombre de calamités frappant aussi bien les tenants d'une agriculture paysanne maîtrisée que les pourfendeurs de la bétonisation du monde. Une exception ? Pas forcément. Plutôt : un condensé de ce désert avide que les amoureux du béton concoctent dans les campagnes.

Du côté de ceux qui disent non, la mayonnaise n'a pas pris immédiatement. « Au début, on avait clairement l'impression que tout le monde s'en foutait, que pour les gens des environs c'était normal de voir notre environnement dévasté en mode accéléré », explique Hector *, un militant du coin. Il rappelle aussi que les pressions n'ont pas tardé, venues aussi bien des flics que des maraîchers ou des exploitants de la carrière. Quant au maire de Saint-Colomban, il les accuse d'encourager les zadistes à venir sur place. Nul doute qu'il a apprécié ce week-end militant et sa dynamique, que résume bien Hector : « Comme on ne ne nous écoutait pas, on a voulu monter d'un cran. C'est pour ça qu'on est allés à la rencontre des camarades des Soulèvements de la Terre, pour leur proposer d'organiser ensemble ce temps de résistance. Il fallait donner plus de résonance à nos luttes locales. »

La vérité si je soulèvements

Un spectre hante ce week-end de luttes : celui de Notre-Dame-des-Landes (NDDL). Pour rappel : après des années de combat acharné et de rassemblements pyrotechniques, et malgré une répression relevant parfois de l'occupation militaire, le projet d'aéroport est définitivement enterré en janvier 2018. Une victoire porteuse d'horizons réjouissants, mais qui ne se passe alors pas sans prises de tête et de bec, entre ceux qui optent pour la régularisation des terres agricoles (360 hectares au total) et d'autres se considérant comme les dindons de la farce. Une période complexe, parfois moche, avec des plaies toujours pas refermées. Quoi qu'il en soit, le lieu reste depuis un territoire d'expérimentation et un symbole fort, brassant initiatives et militants. Et c'est sur place qu'à l'été 2020 est lancé un premier rassemblement visant à organiser ces « Soulèvements de la Terre ». Le principe : mettre en branle une campagne de lutte visant à fédérer le plus largement possible, incluant, outre les franges les plus autonomes, des acteurs moins attendus, comme la Confédération paysanne ou Youth For Climate. En janvier, un appel est rédigé, qui donne le ton : « Nous ne nous résoudrons pas à contempler la fin du monde, impuissant.es, isolé.es et enfermé.es chez nous. Nous avons besoin d'air, d'eau, de terre et d'espaces libérés pour explorer de nouvelles relations entre humains comme avec le reste du vivant. »

Pour Nicolu, historique de la lutte anti-aéroport, tout cela est né d'un constat concret : « Dans les moments forts du combat, des gens débarquaient sur la Zad par milliers. Et on se disait toujours qu'il faudrait réussir à fédérer ces gens au-delà de NDDL une fois la victoire entérinée. C'est l'un des objectifs des Soulèvements. »

Si les rassemblements organisés sont pour l'instant moins « massifs » que ceux de l'emblématique Zad, ils ont par contre vite suscité un élan de propositions concrètes, qui a poussé les personnes aux manettes à faire feu de tout bois, ambition au taquet. Sont désormais prévues trois « saisons », chacune composée de plusieurs « actes ».

Consacrée à la dénonciation de l'artificialisation des terres, la première est en cours et a déjà été jalonnée d'étapes importantes : en mars à Besançon, aux Vaîtes, pour défendre 34 hectares de terres menacées par un écoquartier ; en avril vers Rennes contre l'extension des installations du club de foot local ; en mai au « Pays de Suc » (Haute-Loire) contre la déviation de la RN 88 voulue par un certain Laurent fucking Wauquiez ; et en juin, donc, autour de Saint-Colomban (épisode faisant office de transition avec la saison 2, davantage consacrée à une thématique plus spécifiquement agricole – l'accaparement des terres). Quant à la saison 3, il se murmure qu'elle pourrait être consacrée à l'invasion du champ agricole par d'aliénantes technologies high-tech – l'agriculture sans humains ? No pasarán.

Illustration de Marine Summercity

Tectonique des luttes

De tout ce joyeux chambard militant, on peut retenir quelques pans particulièrement encourageants. La volonté de fédérer largement, donc, mais aussi le fait de mêler luttes urbaines et rurales. Et cette impression largement partagée que, face à l'infinie sinistrose politique du moment, les luttes écolos locales sont l'un des rares horizons porteurs d'espoir. « Ces combats sont souvent vus comme légitimes, avec, en face, des gens qui ont de plus en plus de mal à justifier le saccage de l'environnement, rappelle Nicolu. Et c'est en partie pour cela qu'on a obtenu plusieurs victoires importantes. Outre celle de Notre-Dame-des-Landes, il y a eu par exemple l'abandon du projet d'écoquartier menaçant le “Quartier libre des Lentillères”, à Dijon. Ou bien celui du Center Parcs de Roybon, dans la forêt de Chambaran, en Isère, à l'été 2020. Et aussi la déconfiture du projet EuropaCity, dans le Triangle de Gonesse, près de Paris, fin 2019. Des luttes ayant mobilisé beaucoup de monde et qui ont été influencées par l'exemple de la Zad, qui a montré qu'à condition d'être ancré et déterminé tu peux faire reculer les bulldozers, ouvrir des brèches. »

Même son de cloche chez les agriculteurs venus participer en tracteurs à l'action contre la coopérative Océane, à l'image de Dominique, la cinquantaine joviale : « La lutte de Notre-Dame-des-Landes nous a profondément changés. Tous ces gens que tu vois débouler en tracteur, il y a eu pour eux un avant et un après. Et je suis vraiment heureux d'avoir vécu ça, parce que ça m'a ouvert à d'autres horizons, malgré les difficultés et les engueulades. Je n'aurais par exemple jamais compris les jeunes qui brisent des vitrines en manif sans cette expérience. Et on n'attend qu'une chose : relancer un mouvement de masse. »

Quant à Christian, qui ne boude pas son plaisir au moment de défiler dans Saint-Colomban tous klaxons hurlant après l'action de blocage, avec pause prolongée devant la mairie si timide face à l'agro-industrie, il estime avoir vécu « quelque chose d'exceptionnel avec la lutte de Notre-Dame-des-Landes », victorieuse selon lui grâce à « l'alliance entre agriculteurs locaux, qui avaient besoin d'autres horizons pour donner plus de consistance à la lutte, et militants extérieurs ».

D'autres horizons.

C'est bien ça.

À l'heure de plier bagage après trois jours d'actions, manifs, ateliers et rencontres, le sourire est donc de mise. Comme si chacun avait en tête que, malgré des forces vives encore limitées, quelque chose se tisse peu à peu, de bric et de broc, grondant dans l'ombre des saccageurs, se préparant à bondir. Sans doute en raison d'un foisonnement difficilement descriptible, lumineux et foutraque, dont certains éléments méritent d'être mentionnés :

- La manif du samedi en bordure de carrières, derrière un char à la sono taquine, oscillant entre Internationale version soviétique et tube punk bramant « Si c'est vous le futur nous serons la guérilla ».
- La participation impromptue d'un collectif grenoblois nommé Les Rallumeurs d'étoiles, spécialisé dans la confection de ballons géants, envoyant haut dans le ciel de Loire-Atlantique des banderoles antifascistes (« Le fascisme c'est comme la gangrène, on l'élimine ou on en crève ») et des jeux de mots pourraves (« On mâche sur la tête »).
- Le pétage de durite d'un maraîcher industriel, débarqué vrombissant en Audi grand luxe, alpaguant les bloqueurs de la plateforme logistique d'un furieux « Mais vous m'empêchez de travailler ! » puis remballé par un vieux de la vieille couturé de cicatrices : « Oui, c'est bien pour ça qu'on est là ! »
- une « danse de l'ours » collective improvisée sur la route passant devant la plateforme, bloquant voitures et camions dans un grand n'importe quoi chorégraphique et suscitant pourtant l'enthousiasme klaxonneur de certains routiers – pôôôôônnnn.

Une belle respiration, donc. Et l'impression sans doute un chouïa naïve mais tellement bienvenue que ces Soulèvements, à Saint-Colomban comme ailleurs, ne sont que le début d'une longue longue lutte. Qui finira, c'est écrit, par renverser la table des zombies saccageurs et ouvrir un nouveau chapitre. Son titre : « Adieu les cons, adieu béton ».

Émilien Bernard


La question foncière, nerf de la guerre agricole

C'est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l'artificialisation des territoires : l'accaparement des terres agricoles par une petite frange d'agriculteurs, davantage branchés FNSEA [9] productiviste que paysannerie maîtrisée – à l'image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d'autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf') s'échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n'appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s'inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d'y voir plus clair, j'ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf'. Elle m'a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant à favoriser l'installation de jeunes agriculteurs et éviter l'agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d'accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens. De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l'agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S'il est impossible d'entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires » chez les agriculteurs visant à s'étendre, soit la matérialisation d'une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d'un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s'applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l'agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s'étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon*, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l'agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu'on voudrait c'est trouver des manières de convaincre ces derniers qu'il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s'installer, qu'on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C'est compliqué de combattre l'accaparement, car c'est moins spectaculaire que l'artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf' de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s'agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l'usage des pesticides, c'est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. » •


La une en PDF

- Ce reportage a été publié dans le dossier du numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Il est consacré aux insurrections de la terre et piétine allégrement les bétonneurs et leurs vassaux. Son sommaire peut se dévorer ici.

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[1] Le premier occupe 65 hectares pour 400 000 tonnes de sable extraites par an, le second 49 hectares pour 350 000 tonnes. Depuis leur ouverture il y a vingt ans, 10 millions de tonnes de sable ont été prélevées.

[2] Le projet, qui sera validé (ou pas) à l'horizon 2021 contreviendrait notamment au Schéma de cohérence territorial (SCOT).

[3] Les prénoms suivis d'un astérisque ont été modifiés.

[4] On peut par exemple l'obtenir en utilisant des pesticides de synthèse et en usant de quelques artifices de type replantage d'arbres en bord de terrains. Voir notamment « Le ministre de l'Agriculture fait une PAC pour les gros et pas pour le bio », Reporterre (22/05/2021).

[5] « Le sable, c'est pour réchauffer le sol et le drainer », explique Christian, agriculteur, qui ajoute : « C'est une technique qui gaspille beaucoup, parce qu'il faut toujours en remettre. »

[7] Selon les militants de La Tête dans le sable.

[8] Chiffres extraits d'un article de France 3, « Polémique autour du projet de méthaniseur XXL à Corcoué-sur-Logne » (23/11/20). Notons que ce projet pose de nombreux problèmes écologiques, notamment de par sa production de « digestat », ensuite massivement épandu dans les champs.

[9] Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles, clairement en faveur d'une vision ultra-productiviste de l'agriculture.

Karachi (Pakistan): une vingtaine d’habitations détruites dans le quartier Chanesar Halt

Le vendredi 25 juin 2021, des affrontements ont opposé la police et les services de sécurité de la Ville de Karachi à des habitants expulsés (ou en voie de l’être) dans le quartier Chanesar Halt, près des voies ferrées.

Une vingtaine d’habitations ont été démolies, toutes étaient auto-construites par les habitants sur un terrain squatté. Comme les expulsions ont été suivies immédiatement par les démolitions, bien souvent les maisons s’écroulaient avec beaucoup d’affaires personnelles à l’intérieur.

Des émeutes ont éclaté, des habitants du quartier caillassant la police et tirant des coups de feu en l’air. Des policiers et des vigiles des services de sécurité ont notamment jeté des pierres sur les habitants expulsés qui se révoltaient. Des renforts de police sont arrivés pour surveiller la zone où les expulsions et démolitions ont eu lieu, et pour empêcher que les émeutes se répandent.

Les médias font mention de quatre ou cinq flics blessés dans les affrontements. Aucune précision concernant les habitants du quartier.

[Sources: Samaa | The News | UrduPoint.]

Sirventès de l’horloge

Un après-midi brumeux de février 1894
Martial Bourdin s’est présenté
Au Royal Observatory de Londres
Et a fait exploser ses entrailles
En tentant de détruire l’horloge
Qui tient le temps moyen de Greenwich

Bourdin savait que l’ennemi
Se présente toujours à nous
En brandissant une horloge
Montre au poignet
Et chronomètre à la main

L’horloge ne mesure pas le temps
Elle le produit
Et ce temps produit est une marchandise
Qui peut être dépensée ou gaspillée

« Time is money »
Disaient les financiers de la City
Qui ont regardé Martial Bourdin crever
En trente minutes top chrono
Mais le temps ne peut être de l’argent
Qu’en étant produit comme marchandise
Et en transformant par le fait même
En marchandise les individus
Dont la vie a été scrupuleusement réglée
Sur le temps moyen de Greenwich

Le temps de l’horloge
N’est pas celui de l’individu libre
N’est pas le temps de son corps
Et du monde vivant qui l’entoure
Il n’est pas le temps de l’amour
De l’amitié, du désir et du plaisir
Il n’est pas le temps de ce qui mérite
Réellement d’être vécu
Il n’est même pas le temps de la nature
Celui qui est observable et calculable

Le temps de l’horloge
Est celui de la production
Celui de la croissance et du profit
Il est le temps de ce qui nous écrase face contre terre
Le temps du mépris, de la souffrance et de la mort

C’est le temps du pouvoir et du capitalisme
De la religion et du salariat
De l’école et de la chaîne de montage
Du salut au drapeau et des hymnes nationaux
Des minutes de silence et des pauses café
Des peines de prison et des assauts militaires
Des entrevues d’embauche et des tarifs horaires
Des contractions minutées des accouchements médicalisés
De la performance qui détruit tout sur son passage

Le temps de l’horloge est une construction sociale
Au même titre que le genre et la race
Que l’argent et la propriété
Il ne sert que les intérêts
De ceux qui se présentent à nous
En brandissant une horloge

Le temps de l’horloge n’est pas fixe
Il est fréquemment modifié et ajusté
Pour répondre aux objectifs sociaux et politiques
De ceux qui nous oppriment
Qui nous réduisent à moins que nous-mêmes
Qui colonisent nos corps et nos esprits
Car le colonialisme s’est toujours exercé
Avec l’horloge parmi ses armes
La Compagnie des Indes Orientales
Et le temps médian de Greenwich
Sont deux visages de l’horreur coloniale
Et des prétention universalistes
D’un occident assoiffé de conquêtes et de sang

Si bien que lorsqu’on se retrouve sous la botte
D’un dictateur fasciste
On se console en se disant
Qu’au moins il fait arriver les trains à l’heure

S’il est plus facile pour nous d’imaginer la fin du monde
Que d’imaginer la fin du capitalisme
C’est que nous vivons depuis trop longtemps
Sous la dictature de l’horloge
Et il faudra beaucoup
De Martial Bourdin
Pour espérer
S’en défaire