« Du haut de la tour, je jetterai tous les artistes »

Mortibus et inutile la poésie ? Que nenni. Cette chronique « Vox Poetik » reviendra régulièrement vous le seriner en vous proposant des extraits qui nous hérissent les chakras. Dix-huitième salve, un saut de côté dans la variété italienne, avec les paroles perchées et quasiment proto-situationnistes d'un morceau de Franco Battiato, farfelu magnifique.

Le 18 mai prochain, il y aura un an que Franco Battiato est mort. On en pleure encore des larmes de sang. Pourtant, un mystère demeure. Comment cet hurluberlu binoclard a-t-il su provoquer un tel enthousiasme chez ses fans, un tel agacement chez les autres, avec ses arrangements contestables et ses paroles perchées, à côté desquelles les envolées de Mylène Farmer semblent extraites du Code de procédure pénale ? Qui sait, quand on sait pourquoi on aime c'est qu'on n'aime pas assez.

Dans le genre bizarre, le pedigree est irréprochable. Pionnier de l'électro inécoutable dans l'Italie des années 1970 (comme il le sera du vocodeur trente ans plus tard), auteur des plus énormes succès de la variétoche du début des années 1980 (« Voglio vederti danzare », « Centro di gravità permanente », « Bandiera bianca »…), il est aussi le premier chanteur pop invité à chanter devant le pape, quelques mois avant d'aller donner un concert en arabe dans Bagdad sous embargo. Puis il s'installe en ermite sur les hauteurs de sa Catane natale, où il compose des opéras, peint des tableaux pas terribles, reprend Brahms et Dalida et réalise des films dont le dernier, Niente è come sembra (2007), featuring Alejandro Jodorowsky.

Généreux en concert (« Je m'en passerais bien, concédait-il, mais ça fait plaisir aux gens ») comme à la télé, Battiato envoyait chier tout le monde, à commencer par celui de la culture – témoin, sa chanson « La Tour », ci-dessous. Avare en chansons d'amour, il distille à intervalles réguliers des messages politiques plus ou moins discrets, déplorant le sort de sa « pauvre patrie » (« Povera patria ») et « les charlatans, les magouilleurs » dont il faudrait encore « payer les extras » (« Inneres Auge »). En 2014, il avait soutenu la campagne de crowdfunding du quotidien d'extrême gauche Il Manifesto – avant de retourner à ses ésotéristes et à sa musique soufie.

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La tour

« Du haut de la tour
Je jetterai tous les artistes
Car les trompettes du jugement retentiront
Pour tous ceux qui croient en ce qu'ils font

Chez les Spartiates
Autrefois c'était pareil
Ils jetaient de la falaise
Ceux qui tournaient mal

Du haut de la tour
Je jetterai tous les théâtreux
Et Notre-Dame des Turcs
Miroir de mes appétits
Qui de nous est le meilleur en ce royaume ?

Mais je sauverai
Ceux qui n'ont envie de rien faire
Mais ne savent pas rien faire
Ceux qui n'ont envie de rien faire
Mais je sauverai
Ceux qui n'ont envie de rien faire
Mais ne savent pas faire

Du haut de la tour
Je jetterai tous les cinéastes
Les acteurs et l'électroménager
À la veille de la destruction

Des dinosaures antédiluviens
Reviendront
Une race de super-reptiles,
Chalalala, qui mangeront

Les présentateurs
Surtout les créatifs
Qui jouent à des quiz électroniques
On mangera ceux qui font mais ne savent pas ce qu'ils font

Seront sauvés
Ceux qui n'ont envie de rien faire
Mais ne savent pas rien faire
Ceux qui n'ont envie de rien faire
Seront sauvés
Ceux qui n'ont envie de rien faire
Mais ne savent pas faire »

(Franco Battiato, album L'Arca di Noè, 1982, traduction maison)

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Précédents épisodes Vox Poetik :
#1 : « Je crache sur votre argent en chien de fusil » (Gaston Miron)
#2 : Le toast de l'ami italien (Erri de Luca)
#3 : « Aux personnes qui me merveillent » (Valérie Rouzeau)
#4 : « Des têtes de fromages de tête » (Jacques Prévert)
#5 : « Paix sur la terre aux pommes de terre » (Brigitte Fontaine)
#6 : « Les dieux sont au PMU » (Kae Tempest)
#7 : « Un endroit où Billy The Kid peut se cacher quand il tire sur les gens » (Jack Spicer)
#8 : « Non, non, pas acquérir » (Henri Michaux)
#9 : « Des bêtes vivent sur nos visages » (Laura Vazquez)
#10 : « Des larmes de honte et de boue » (Boris Vian)
#11 : « Au fou, au fou ! » (Raymond Asso & Damia)
#12 : « La paix a un cancer du poumon » (Maung Day)
#13 : « On entend seulement le montagnard du Kremlin » (Ossip Mandelstam)
#14 : « Seul un insensé parle mal du vin » (Omar Khayyam)
#15 : « La poésie ne va pas à la messe » (Eugenio de Andrade)
#16 : « Le courage de cette tempête à deux flocons » (Richard Brautigan)
#17 : « Que le jour se lève, sur ce mauvais rêve » (Robert Desnos)

Serbie : les exilés au pied des murs

Dans les Balkans comme ailleurs, toutes sortes de barrières entravent le périple des personnes exilées. Des murs concrets hérissés de barbelés, comme celui que la Hongrie a fait construire à la frontière de la Serbie. Mais aussi des murs législatifs, technologiques, policiers ou politiques, bâtis en vue de satisfaire l'Union européenne (UE) et ses politiques concertées de rejet des « indésirables ». Pour les principaux concernés, venus d'Afghanistan, de Syrie ou d'Afrique du Nord, c'est l'assurance de violences accrues et de destins enlisés. Reportage au nord de la Serbie, aux confins de l'UE.

Première vision du centre-ville de Sombor : quatre jeunes migrants prennent tranquillement le soleil sur un banc d'une artère commerçante. C'est le début de l'après-midi, le dernier dimanche avant la Pâque orthodoxe, et les rues sont presque vides dans cette ville moyenne et proprette de la région de la Bačka, au nord-ouest de la Serbie. Deux flics approchent : échange de signes, contrôle des papiers, fouille des sacs, c'est bon pour cette fois. Illico, les quatre jeunes décampent, message reçu : ils ne sont pas bienvenus en ville.

Un peu plus loin, sur la route qui mène aux frontières hongroise et croate (toutes deux à environ 25 km de Sombor), on roule le long d'un faubourg résidentiel. Sur le bas-côté, des silhouettes discrètes chargées de sacs de course. À l'orée d'un petit bois, on débouche sur une sorte de kermesse pas drôle. Une vingtaine de taxis attendent les clients potentiels, qui prennent le frais sous les ombrages en attendant la rupture du jeûne du Ramadan. Derrière l'enseigne « Night-Club Grizzly », des exilés se pressent dans une petite boutique ou papotent sur un vieux terrain de basket, assis en cercle sur des chaises en plastique. Dans une arrière-cour, de jeunes types du cru d'allure pas commode – survêt', bombers, crâne rasé – rigolent autour d'un barbecue. Une impression latente et désagréable, confirmée plus tard par des connaisseurs du site : on est tombés au cœur d'un business, où chauffeurs de taxis et jeunes du coin profitent de la détresse des exilés pour arrondir les fins de mois. Pas vraiment le temps d'approfondir : le maître des lieux, un colosse patibulaire, nous prie virilement d'aller voir ailleurs1.

« Ailleurs », c'est le camp officiel, à quelques centaines de mètres. Une allée d'arbres conduit à une ancienne colonie de vacances, réaffectée à un Centre d'accueil du Commissariat pour les réfugiés et les migrations de la République de Serbie (KIRS). Le grillage est défoncé et le portail ouvert. Assis sur un banc, quatre jeunes Syriens décrivent à gros traits le quotidien du camp de Sombor plein à craquer, où tout est pourri. Ils sont là depuis huit mois dans le vide absolu – « No money, no work ». Le dialogue est interrompu par l'irruption d'un employé tremblotant qui nous fait raccompagner par un vigile. Devant l'entrée, le mot a tourné : personne ne veut causer. Ambiance.

Bruxelles sous-traite

Le camp de Sombor est l'un des quatorze ouverts par la Serbie à destination des migrants présents sur son sol. Frontalière de quatre pays membres de l'Union européenne (Croatie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie) dont un (la Hongrie) fait partie de l'espace Schengen, elle-même candidate à l'adhésion et dépendante des subsides européens, la Serbie obéit aux desiderata de Bruxelles. Les procédures d'adhésion prévoient un alignement progressif des candidats sur les politiques communautaires – y compris en matière d'immigration. C'est la quadrature du cercle qui enserre la Serbie, la Bosnie-Herzégovine ou encore l'Albanie dans ses rets : pays de transit, ils se voient néanmoins contraints de défendre les murs d'une forteresse Europe dont ils ne font pas partie, et contribuent donc, bon gré mal gré, à l'externalisation de la politique migratoire européenne, en deuxième ligne derrière la Turquie, la Libye ou le Maroc.

En jeu ? L'exemption de visas pour leurs ressortissants dans l'espace Schengen (obtenue par la Serbie en 2009 seulement), et surtout le fonds, sonnant et trébuchant, de préadhésion à l'UE. Quand il s'agit de repousser les migrants aussi, l'Union crame la CB : 90 % du budget du KIRS en provient. Les camps ne s'en portent pas mieux pour autant. « On peut mettre tout l'argent qu'on veut, ça ne change rien car personne ne prend soin des lieux », explique le juriste Radoš Đurović, directeur de l'association de soutien juridique Azylum Protection Center (APC), à Belgrade. Son organisation, pourtant reconnue par l'État serbe, jouit d'un accès limité à l'intérieur des camps. C'est par des vidéos fuitées qu'elle documente la vétusté des lieux, l'absence d'hygiène, les toilettes infectes, le surpeuplement et le désespoir.

Au camp de Subotica, la grande ville du nord de la Serbie, à un jet de pierres de la frontière hongroise, « la gale est endémique », affirme un membre de l'association de soutien aux exilés Collective Aid, qui remet une couche : « Nous avons vu des migrants porteurs de plaies ouvertes surinfectées par la gale. » Quand on y passe au petit matin, des exilés dorment dans des duvets à l'extérieur, par un froid peu printanier. Selon l'APC, ils seraient 350 pour une capacité d'accueil de 200. Deux jours plus tard, un Marocain y sera retrouvé mort : d'une overdose d'alcool et d'opioïdes, affirme le KIRS. Comment savoir ? Les médecins sont spécialement appointés par l'administration des camps, à qui ils doivent leur gagne-pain, explique encore Radoš Đurović – difficile, dès lors, de dénoncer la corruption, les trafics, les mauvais traitements…

L'incurie de la Serbie dans la gestion des camps reflète son rôle de petit rouage de la machine à refouler européenne. Les violences de la police serbe sont documentées, mais sans commune mesure avec celles de ses homologues croate et hongroise. La Serbie prend tout de même sa part du jeu sinistre des « pushbacks2 en cascade », d'un pays à l'autre, d'Italie ou d'Autriche vers la Slovénie, puis la Croatie, puis la Serbie, le long de ce que le réseau Migreurop dénonce comme « une chaîne de violation de droits ». Dans le sens retour aussi, la Serbie est un cul-de-sac : la Macédoine du Nord, pays de transit précédent sur la route de l'Europe, refuse systématiquement les réadmissions. Triste routine, les autorités conduisent donc les pushbackés au camp serbe de Preševo, aux confins de la Macédoine et du Kosovo. À Preševo, les exilés sont retenus quelques jours illégalement avant de reprendre, à prix d'or, un taxi pour la capitale et le nord du pays. Manège absurde.

Dans une région qui a récemment connu d'importants déplacements de population, les habitants semblent globalement ne pas sombrer en masse dans la haine contre les migrants. Des milices d'extrême droite ont bien entrepris de les terroriser, mais le phénomène reste relativement marginal3. Politiquement, cependant, le sujet peut se montrer aussi porteur en Serbie qu'ailleurs : les tabloïds proches du régime d'Aleksandar Vučić (voir encadré) font à l'occasion leur beurre d'un fait divers, et le ministre de l'Intérieur, l'aboyeur ultranationaliste Aleksandar Vulin, multiplie les déclarations tonitruantes. Mais en dehors de ces effets de manche xénophobes, la tendance est surtout à l'occultation : la Serbie n'est pas concernée par la crise migratoire, d'ailleurs elle la gère à merveille. Et les keufs d'assurer l'invisibilité des indésirables en mettant des bâtons dans les roues des collectifs d'aide4, en démantelant squats et campements informels et en faisant la chasse aux migrants dans les centres-villes, toujours direction Preševo. « La police communique toujours sur les mêmes nombres de migrants, multiples du nombre de bus mobilisés dans l'opération, lesquels peuvent accueillir 84 personnes. Ça n'a aucun sens », grincent à Belgrade les militants d'une autre association de soutien aux exilés, Klikaktiv. Rien qu'en avril, deux grandes rafles ont été menées contre les exilés dans la région.

Mais squats et campements sont fatalement l'exutoire de l'insalubrité et de la saturation des camps. Employé à la gare de Subotica, Marko nous raconte que certains jours, il a compté 100 à 130 personnes migrantes sur les voies de fret, entre les squats et wagons misérables qu'ils occupent de part et d'autre des rails. « Ça me fait de la peine. Je suis orthodoxe, pour moi tous les hommes sont égaux. » Il les a filmés à destination d'un copain journaliste, qui a prudemment refusé de diffuser les images. « Le gouvernement raconte que les migrants envahissent les villes. Mais en réalité, c'est là qu'ils traînent, sur les voies. » Le milieu du rail bruisserait de rumeurs de migrants morts sous les roues de trains de marchandises. La rançon, peu surprenante, de l'indifférence.

Murs et châtiments

Si les personnes migrantes sont aussi nombreuses à Sombor et Subotica, c'est évidemment à cause de la proximité de l'Union européenne. D'un côté, la Croatie, dont la frontière est principalement marquée par le Danube, large à cet endroit de plusieurs centaines de mètres. Ça se tente. Le journaliste Philippe Bertinchamps, correspondant du Courrier des Balkans à Belgrade, nous montre les images filmées par ses soins d'un Zodiac se dirigeant vers la berge. Mais, depuis deux ans, la police croate s'est rendue tristement célèbre par les violences exercées contre les exilés et le caractère systématique de ses refoulements. Sur tout le territoire, fût-ce à l'autre bout du pays, les personnes migrantes arrêtées sont brutalisées et renvoyées en Serbie ou en Bosnie-Herzégovine. Côté hongrois, c'est pire : non seulement les violences et les pushbacks, mais aussi le « mur » construit en 2015 sous les ordres du Premier ministre d'extrême droite Viktor Orbán, sur toute la frontière sud du pays.

Le mur, le voilà. Balafrant la plaine plate comme la main, immense et monotone, qui s'étend de Budapest à Belgrade, coupant en deux une opulente région agricole dont les populations mêlées ont toujours joué à saute-frontières. À l'arrière des jardins du village de Rastina, à une vingtaine de kilomètres au nord de Sombor, parmi les vergers et les cultures de colza, deux barrières métalliques, hautes de quatre et trois mètres, hérissées de barbelés concertina, encadrent une voie réservée aux patrouilles des flics et des douaniers. Le dispositif sécuritaire est agrémenté d'un arsenal de gadgets dernier cri, comme le rappelle un récent rapport du précieux réseau Migreurop : « Cette barrière est équipée de technologies capables de délivrer des chocs électriques, de capteurs de chaleur, de caméras ainsi que de haut-parleurs s'adressant aux personnes exilées en plusieurs langues5 » Le nec plus ultra.

« Cette barrière est équipée de technologies capables de délivrer des chocs électriques, de capteurs de chaleur, de caméras ainsi que de haut-parleurs s'adressant aux personnes exilées en plusieurs langues. »

Pour financer ces petits bijoux et encadrer le sale boulot des gardes-frontières, on retrouve Frontex, l'agence de surveillance des frontières extérieures de l'Union européenne, dotée de moyens colossaux6. Témoin voire complice quotidien des abus de la police hongroise, des chiens d'attaque lancés sur les passe-frontières ou des migrants enfermés dans des conteneurs avant d'être refoulés7, Frontex a attendu février 2021 pour quitter le pays d'Orbán, sous la pression médiatique et après que la Cour de justice de l'Union européenne a interdit (en vain) à la Hongrie de procéder aux pushbacks. La duplicité européenne – se dire étranger aux exactions tout en les supervisant – avait fini par se voir. Sur le terrain, il y a longtemps qu'elle ne faisait de doute pour personne. Après des années passées en lien avec les institutions internationales, Radoš Đurović s'est fait une religion sur la question : « Ce n'est pas vrai qu'il n'y a pas de politique migratoire européenne commune. Dans la pratique, elle consiste tout simplement à freiner voire arrêter les migrations. » À n'importe quel prix. « L'Europe sait parfaitement ce qui se passe ici. Toutes les associations ont des contacts avec les institutions européennes, à qui elles font remonter les infos. » Violences comprises ? Oui. « À cette échelle, des violences aussi systématiques ne peuvent être orchestrées que d'en haut », lâche-t-il.

À côté de Frontex, des accords bilatéraux entre États permettent aussi d'organiser des opérations de police communes. Quand cette coopération s'effectue au sein du très réac' groupe de Visegrád8 au nom de la « défense collective des frontières de l'Europe » chère à Orbán, le pire est attendu : la police tchèque prêterait la main aux brutalités de la police hongroise. En revanche, la présence de la police allemande exercerait des vertus apaisantes, l'opinion du pays étant plus scrupuleuse en matière de droits humains. Misère des petits jeux diplomatiques... Passer, à tout prix

Carte de Cécile Kiefer

Si médiatisé soit-il, le mur hongrois fait pâle figure à côté de ses prédécesseurs des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, ou de la frontière gréco-turque. Un jeune Marocain, rencontré à Subotica, ne s'est même pas posé la question : « La frontière espagnole, c'est juste impossible. C'est grave ce qui se passe là-bas. La Hongrie, ça va beaucoup plus vite. » « Le mur n'a rien d'efficace, confirme Radoš Đurović. Il alimente juste le trafic des passeurs. » Même son de cloche du côté de l'association Klikaktiv : « Les gens continuent à tenter de passer par le mur parce que c'est la voie la plus rapide. Les barbelés et les chiens n'y changent rien. » De temps à autre, la police découvre un tunnel creusé sous le mur, au risque pour ceux qui l'empruntent de se faire cueillir à la sortie, ou de mourir étouffés sous les éboulis.

Passer, donc, ça se fait. Le désespoir donne des ailes et l'adrénaline occulte momentanément la douleur (voir le témoignage de Zyed ci-contre). Surtout, il n'est aucun problème auquel le marché ne propose sa solution frelatée, et le « game » du passage nourrit une économie florissante9. De la course en taxi surtaxée au « package » migratoire complet, tout un catalogue de services est mis à disposition – auxquels certains migrants prêtent parfois la main pour financer leur prochaine tentative. Aux plus offrants, les passeurs proposent un « guarantee game », un passage « garanti », comme nous l'expliquent les membres de Klikaktiv : pendant qu'une première troupe est envoyée en diversion, les candidats plus fortunés tentent la traversée à un autre endroit. Côté hongrois, si tout va bien, un véhicule attend et les douaniers – dont la corruption est proverbiale en Hongrie – regardent ailleurs.

Ensuite, les personnes migrantes s'évanouissent dans la campagne hongroise. Lancé début 2015, le groupe de solidarité MigSzolt, à Szeged (à 15 km au nord de la frontière serbe), a ainsi fermé boutique dès novembre 2017. Parmi ses fondateurs, le chercheur Mark Kékesi raconte : « Nous n'avions plus d'activité. Les migrants avaient disparu de Hongrie. Il faut dire que les arrestations sont permanentes et que beaucoup d'exilés se retrouvent en prison ou expulsés, souvent après dénonciation des habitants. Ceux qui passent réémergent ensuite en Autriche ou en Allemagne, mais leur circulation sur le territoire est invisible, et sans doute liée au crime organisé. »

Pour ceux, nombreux, qui n'ont pas les moyens financiers nécessaires, les chances sont beaucoup plus minces. Dans un square proche de la gare routière de Belgrade, Djelaluddin résume la situation en quelques phrases désabusées : « Ça fait quatre mois que je suis dans ce pays et j'ai déjà tenté plusieurs fois de passer. Et partout j'ai été brutalisé. En Hongrie, en Croatie, en Roumanie, on te tape à chaque fois. Ils m'ont aussi pris mon argent et mon téléphone. Je ne sais plus quoi faire. » Pourtant, son histoire ne laisse aucun doute sur son droit à l'asile politique : « Je suis parti d'Afghanistan quand les talibans sont revenus [en août 2021]. À cette époque, j'étais dans l'armée. Nous n'étions même pas au combat, seulement en exercice. Ça a suffi pour que les talibans me considèrent comme un ennemi », raconte-t-il en montrant les stigmates des exactions subies : un doigt tordu dans le mauvais sens et une vilaine cicatrice au cou. Il retrace à grands traits son périple, l'Iran, la Turquie, la Grèce, la Bulgarie, un trajet assez rapide, mais semé d'embûches. « Je connais trois personnes qui ont été tuées par des chiens à la frontière bulgare. Partout, on nous traite comme des animaux. » Ses yeux s'illuminent encore quand il raconte son rêve : le Canada. En attendant la rupture du jeûne, Djelaluddin propose de nous payer un sandwich. Il peut se le permettre, dit-il : il lui reste 14 ou 15 euros. Quand on le quitte, il lève le pouce, souriant.

« En Hongrie, en Croatie, en Roumanie, on te tape à chaque fois. »

D'autres n'ont plus cette énergie. Chez Klikaktiv, Vuk Vučković ne compte plus les personnes blessées en franchissant le mur, ou après avoir rencontré les matraques hongroises, qui reprennent la route sans attendre d'être guéries – et finissent invalides. Quand tous les horizons sont bouchés, « certains sombrent dans la drogue ou la folie », nous explique Radoš Đurović. Ils perdent alors de vue ce territoire rêvé qui se démène pour les refouler : l'Europe, juste de l'autre côté du mur.

Le triangle mord

Tout a une fin – les murs aussi. Depuis 2020, une nouvelle route s'est ouverte afin de contourner le mur hongrois par le Banat, région à cheval sur la Serbie et la Roumanie10. Au niveau du poste-frontière qui relie Rabe (Serbie) à Kübekháza (Hongrie), la clôture aboutit à un simple portail métallique. De l'autre côté de la chaussée, une campagne ouverte, ponctuée de quelques bosquets : la frontière serbo-roumaine, que rien n'indique sur le terrain, pas même un bout de grillage. Un pick-up de la police roumaine se dirige vers nous avant de se garer près de la guérite des douaniers. Quelques minutes plus tôt, on l'avait repéré, arrêté à notre hauteur, tandis que nous approchions d'un squat de personnes migrantes, dans une usine abandonnée entre les hameaux de Majdan et Rabe.

Car, en dépit des apparences, la Roumanie n'est guère plus accessible que la patrie d'Orbán. Caméras à vision thermique, chiens équipés de GPS, dispositifs de détection des battements du cœur… Toute la quincaillerie de Frontex est mobilisée pour interdire le passage. Certains exilés s'y seraient repris des dizaines de fois. Pendant des semaines ou des mois d'attente, ils rasent alors les murs des villages sinistres, aux trois quarts vides et en ruines, que relient des routes en béton défoncé le long de la frontière. Les derniers mois, on a compté jusqu'à 300 migrants squattant les maisons abandonnées de Majdan – soit davantage que la population officielle du village. Ils se font discrets, car les relations avec les habitants sont tendues ; quelques-unes des belles pintades qui errent au milieu des rues auraient assouvi la faim d'exilés.

À une dizaine de kilomètres à l'ouest, par-delà les champs, le village de Đala s'étend mollement jusqu'à la rivière Tisza qui, sur quelques kilomètres, marque la frontière entre Serbie et Hongrie. Début 2020, la Hongrie a déployé des unités maritimes armées pour dissuader les migrants de tenter la traversée à la nage. Côté serbe, une grosse bagnole de police patrouille sur la berge, parmi les herbes hautes.

Un peu en retrait, le bourg de Srpski Krstur semble presque vivant. C'est la sortie des classes, des enfants roms, nombreux dans la commune, gambadent sur les trottoirs. Un peu à l'écart de la route principale, un faubourg délabré s'étire en direction de la rivière. Devant une épicerie, une dizaine d'exilés papotent ou boivent des coups. Un Marocain nous raconte qu'il prend la route pour la deuxième fois. Après treize ans à Bologne, malgré femme et enfant, il a été expulsé au Maroc, d'où il est reparti pour rentrer chez lui. Son récit est interrompu quand, branle-bas de combat, deux taxis débarquent coup sur coup, déchargeant des personnes migrantes en provenance de villes voisines. Deux autres voitures arrivent dans la foulée et font chacune monter un groupe. Le conducteur de la deuxième, un jeune Serbe élégamment mis, nous jette un regard peu amène. Derrière nous, la porte de l'épicerie se ferme brusquement à double tour, clac. En quelques minutes, les exilés s'évaporent dans la nature. L'un d'eux, avec qui nous venions d'échanger quelques mots, se cache derrière l'angle du mur, son foulard remonté sur son visage.

Comme à Sombor, nous dérangeons. C'est toute une économie locale dont les voyageurs de l'exil, pris au piège, sont la clientèle captive. Du petit taxi indépendant au réseau transfrontalier armé de sa propre flotte de voitures, le trafic des passeurs aux frontières nord de la Serbie aurait représenté entre 8,5 et 10,5 millions d'euros en 2020, selon les chiffres de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime. Avec la complicité inévitable de la police, très présente au quotidien dans tous les pays de la région, et largement corrompue. Prises en étau entre l'Europe qui les rejette et les mafias qui leur font les poches, les flics qui les frappent et ceux qui les rackettent, les personnes exilées subissent un enfer humain. Attendant le moment où elles seront libérées de ce bourbier de frontières. Et où, à l'instar de Zyed, jeune Tunisien arrivé en Autriche après des années d'errance, elles pourront enfin dire : « C'est la fin des ténèbres. »

Texte et photos Émilien Bernard & Laurent Perez

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Vučić : réélection d'un acrobate autoritaire

Le 3 avril dernier, le président serbe Aleksandar Vučić est réélu haut la main, avec 60 % des voix. Mais ce triomphe est en trompe-l'œil : son parti n'a pas obtenu la majorité absolue aux législatives, et risque de perdre la mairie de Belgrade. Remotivée l'hiver dernier par un soulèvement populaire massif et (pour l'instant) victorieux contre un projet de mine de lithium du groupe Rio Tinto11, la gauche a massivement documenté les fraudes électorales du régime. Pendant ce temps, et malgré le corsetage des médias, les liens du régime avec le grand banditisme et les gros bras des supporters ultras, au cœur de tous les trafics, sont de plus en plus apparents. Le début de la fin ?

Depuis l'arrivée du Parti progressiste serbe au pouvoir en 2012, la Serbie maintient un équilibre inconfortable entre l'Union européenne – horizon déclaré et financier indispensable –, le traditionnel allié russe, et une Chine toujours contente de pousser ses pions en Europe. Position d'autant plus acrobatique que le régime et ses médias encouragent presque ouvertement une nouvelle « opposition pro-Poutine », plébiscitée par la jeunesse. Sur les murs de Belgrade, ces derniers mois, ont fleuri les portraits du général génocidaire Ratko Mladić ; jusque dans les campagnes les plus paumées, les tags « Ratko Mladić, héros serbe » sont omniprésents. Vučić n'en reste pas moins l'interlocuteur privilégié de l'Occident, au nom d'une « stabilité » synonyme pour la population de pauvreté, de corruption et d'émigration massive.

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Zyed : « Bienvenue chez Frontex ! »

Quand il raconte son périple de la Tunisie à l'Autriche où il vit actuellement, Zyed est intarissable. Lui qui prépare un livre sur son expérience a vécu de multiples enlisements, en Grèce, en Bosnie, etc. Au final : trois ans et huit mois sur la route après son départ en octobre 2017. Plusieurs fois tabassé, notamment par la police croate – « Je vois toujours leurs visages. » –, il revient ici sur la fin de son périple, en Serbie et Roumanie :

« Je suis resté quatre mois en Serbie. Et j'ai encore en tête ma première tentative de passer le mur. C'est un passeur de la mafia qui nous a amenés. On était une trentaine. Arrivé au mur, il a sorti un grand couteau, l'a agité et nous a dit de foncer. Une fois en haut de l'échelle, il fallait se jeter de quatre mètres. J'ai tenté d'atterrir en roulé-boulé, mais je me suis quand même foulé la cheville. Malgré tout, j'ai continué et grimpé la deuxième barrière. Il faut imaginer la scène : les barbelés, le courant électrique, la douleur… C'est l'adrénaline qui m'a fait passer.

Côté hongrois, je me suis retrouvé dans un marécage. J'ai marché dans la nuit, en essayant de m'éloigner des cris que j'entendais. Puis un hélicoptère est arrivé, une manière de nous dire : “Bienvenue dans l'Union européenne, bienvenue chez Frontex.” Ils ont illuminé les environs et utilisé des caméras thermiques. Forcément, il m'ont attrapé et refoulé en Serbie. Il m'a fallu un moment pour soigner mon pied, dans le camp de Subotica, aux conditions d'hygiène terribles.

Après, j'ai voulu passer par la Roumanie, via le triangle. J'ai été arrêté deux fois. Au final, j'ai réussi à traverser grâce à deux militantes. Elles m'ont indiqué où passer la frontière Roumanie/Hongrie, un coin désert, au milieu de nulle part. Après trois ans et huit mois je foulais le sol européen sans policiers pour me refouler. Plus loin, mes amies m'attendaient. Elles m'ont amené à Budapest, puis m'ont fait passer la frontière autrichienne. Moi qui avait été foulé et refoulé tant de fois, j'étais de l'autre côté grâce à elles. C'était la fin des ténèbres. »


1 Selon certains associatifs, le colosse et ses supplétifs seraient payés par les autorités pour « fixer » les exilés en périphérie de la ville.

2 Expulsion illégale des personnes vers le pays précédent, sur la base d'accords bilatéraux plus ou moins officieux.

4 En janvier 2020, trois bénévoles étrangers du collectif No Name Kitchen, à Šid (frontière serbo-croate), ont été expulsés après une altercation avec de jeunes fascistes locaux. Tout récemment, des membres d'un autre collectif auraient eu vent de directives d'expulsion non officielles vis-à-vis des Occidentaux présents à proximité des frontières.

6 A ce sujet, lire « Frontex : une machine de mort européenne », article d'Olivier Cyran publié dans ce même dossier sur la forteresse Europe.

7 Voir notamment le témoignage de H. dans le rapport de Migreurop, déjà cité : « Blessé, la police hongroise m'a battu et m'a laissé plusieurs heures dans un conteneur avant de me refouler en Serbie. »

8 Fondé en 1991, il réunit la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie, qui s'opposent souvent collectivement aux politiques bruxelloises, notamment en termes d'accueil des migrants.

9 Voir le rapport« Spot prices – Analyzing flows of people, drugs and money in the Western Balkans » de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, 2021.

11 « Serbie : contre Rio Tinto, la mobilisation continue », Le Courrier des Balkans (29/12/2001).

Réfugié·es ukrainien·nes : solidarité bateau

Tandis que les réfugié·es d'Ukraine sont accueilli·es avec des égards inhabituels, les ressortissant·es d'autres pays en guerre dénoncent un traitement discriminatoire. À Marseille, un navire de la compagnie Corsica Linea a été mis à disposition pour loger les réfugié·es ukrainien·nes : si le dispositif est spectaculaire, la réalité est moins rose.

Illustration de Gwen Tomahawk

20 avril 2022, plus de 5 millions d'Ukrainien·nes ont fui leur pays. Deux tiers ont rejoint la Pologne et la Roumanie voisines, d'autres ont gagné l'Europe occidentale. À l'heure où ces lignes sont écrites, plus de 70 000 d'entre eux ont été enregistré·es en France depuis le déclenchement de la guerre le 24 février.

Dès les premiers jours de l'invasion russe, entreprises et institutions françaises rivalisent de solidarité. La SNCF offre la circulation gratuite jusqu'à leur point de chute aux détenteur·ices du passeport ukrainien. L'opérateur Free lance un forfait mobile temporairement gratuit. Plusieurs centaines d'entreprises mobilisées aux côtés de Pôle emploi sortent des placards 7 000 offres d'emploi. Airbnb, LVMH ou encore Danone mettent la main à la poche... Une mobilisation certes salutaire, mais qui interroge au regard des politiques menées lors des épisodes migratoires précédents.

Hôtes d'exception

La France n'est pas la seule à répondre à l'appel : ces dispositifs s'inscrivent dans une stratégie commune des États européens. Le 4 mars, le Conseil de l'Union européenne annonce activer la directive « Protection temporaire », pour la première fois depuis son adoption en 2001, dans la foulée des guerres en ex-Yougoslavie. Ce qu'elle permet ? Attribuer sans délai une carte de séjour temporaire aux personnes fuyant massivement leur pays, hors du cadre de la procédure d'asile ; concéder à ses bénéficiaires un accès simplifié au travail, à l'école, à un hébergement, à la santé – à la différence des demandeur·ses d'asile, soumis à un délai de carence de trois mois sur ce dernier point. À titre d'exemple, en France, au 29 avril, 12 899 enfants sont scolarisés, selon le ministère de l'Éducation nationale.

Expression d'un altruisme à deux vitesses ? Pour les États membres, cette mobilisation répond surtout à un enjeu pragmatique : éviter l'enrayage des dispositifs d'asile en Europe, face à un afflux de déplacé·es sans précédent depuis 1945. En effet, « l'Union [européenne (UE)] pourrait être confrontée à l'arrivée d'un nombre très important de personnes déplacées, potentiellement compris entre 2,5 et 6,5 millions de personnes », estime le Conseil de l'UE.

Régulièrement évoquée depuis le bond des demandes d'asile en Europe en 2015, la directive « Protection temporaire » n'a pourtant pas été mise en œuvre pour le million de Syrien·nes qui ont trouvé refuge sur le continent. Selon une résolution du Parlement européen1, les États membres n'étaient pas parvenus jusque-là à s'accorder sur une définition du critère d' » arrivée massive ». Idem concernant les nombreu·ses Afghan·es arrivé·es en Europe depuis le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan à l'été 2021.

L'Europe, toujours forteresse

Exilé soudanais, en France depuis 2017 et militant pour les droits des personnes réfugiées, Hamad Gamal dénonce l'indignation sélective de l'Europe. Il se souvient du parcours du combattant qui a été le sien : « Comme la plupart des demandeurs d'asile, j'ai attendu longtemps pour avoir le statut. » Il poursuit : « En 2017, quand j'ai passé la frontière franco-italienne, le contrôleur du train a voulu appeler la police pour me refouler vers l'Italie, parce que je n'avais pas de billet2. Aujourd'hui, la SNCF annonce que les réfugiés ukrainiens peuvent prendre le train gratuitement... » Et Hamad de poser la question : « Est-ce que la SNCF est une société raciste  ? »

Pire, aujourd'hui, l'UE exclut du bénéfice de la directive « Protection temporaire » les étudiant·es et travailleur·ses migrant·es qui ont fui l'Ukraine au déclenchement des hostilités, au prétexte qu'ils et elles n'y ont pas le statut de résident·es permanent·es. Cette exclusion fait écho à un scandale qui a marqué les premières heures de la guerre : celui de « l'interdiction faite par une partie des forces de l'ordre ukrainiennes aux ressortissants africains de franchir la frontière3. Une mesure raciste qui viole le droit international », estime Hamad Gamal. Si les vannes ont ensuite été ouvertes, aujourd'hui, les contrôles se poursuivent aux frontières orientales de l'espace Schengen.

La loi du coupe-file

Alors que, faute de centres d'accueil, des milliers de demandeur·ses d'asile vivent à la rue, les Ukrainien·nes bénéficient d'une mobilisation de moyens jamais vue : réseaux d'hébergement chez l'habitant et accès à l'hébergement d'urgence ainsi qu'au parc social. À Marseille, le ministère de l'Intérieur a été jusqu'à financer la mise à disposition d'un navire de la Corsica Linea, avec ses 70 membres d'équipage. Au 27 avril, plus de 700 ukrainien·nes avaient pris place à bord, principalement des femmes et des enfants.

« Pour les résidents ukrainiens du bateau, partis d'Ukraine après le 24 février, la procédure est étonnement simple », témoigne Elena, traductrice russophone à bord. Elle raconte : « Les candidats à la protection temporaire se présentent le matin à la préfecture, laquelle remet immédiatement une autorisation provisoire de séjour. Le jour même, ce récépissé ouvre droit à la CSS, la complémentaire santé, et à l'ADA, l'allocation des demandeurs d'asile4. » Une procédure déconcertante de rapidité, quand on connaît l'encombrement quotidien et la tradition d'accueil indigne aux guichets des préfectures françaises.

Chez Elena « se mêlent deux réactions » : « l'une, de “s'émerveiller” de ce dispositif, d'une telle efficacité dans l'accueil réservé aux personnes parties d'Ukraine ; l'autre, de se rappeler que ce ferry est habituellement emprunté pour douze heures environ, le temps d'une traversée de la Méditerranée, que les cabines sont donc minuscules, sans fenêtre pour les trois quarts, les plafonds, bas et la lumière, rare. » Et Elena de s'interroger sur l'adéquation d'un dispositif aussi spectaculaire, qui ne répond pas forcément aux besoins des bénéficiaires. Le bateau reprendra d'ailleurs sa liaison maritime habituelle le 10 juin prochain : « Qu'en sera-t-il des personnes hébergées  ? Une autre solution tout aussi temporaire sera-t-elle trouvée  ? »

Pour sa part, Elena a été débauchée de son poste de travail habituel dans une association d'aide aux personnes précaires. D'autres travailleuses et travailleurs sociaux à bord officiaient jusque-là dans les centres d'hébergement de demandeur·ses d'asile des environs. « Sans que les travailleurs sociaux ne soient remplacés auprès de leurs publics habituels… On déshabille Pierre pour habiller Paul », fustige Elena.

Comment ne pas voir dans cette charité sélective le spectacle de la mobilisation politique d'un camp, élément de la guerre hybride en cours ? « L'Union [européenne] a montré […] son soutien résolu à l'Ukraine et à ses citoyens, face à un acte d'agression sans précédent de la part de la Fédération de Russie », confirme la décision d'exécution de la directive « Protection temporaire ». Soutenu par des polémistes qui entraînent le débat vers des bas-fonds culturalistes5, l'État n'a pas hésité à utiliser la figure de l'exilé·e ukrainien·ne à ses fins de propagande. Charité bien ordonnée…

Oum Ziad & Édith Marek

1 Résolution du 12 avril 2016 sur la situation en Méditerranée.

2 La collaboration SNCF/police est avérée depuis 2015 à la frontière franco-italienne. Lire à ce sujet : « À la frontière italienne, des cheminots résistent à la “chasse aux migrants” », Mediapart (12/01/2017).

4 Au 27 avril, plus de 70 000 Ukrainien·nes en bénéficiaient.

5 Entendu dans les médias : une « immigration de grande qualité » (Europe 1, 25/02/2022), « L'Ukrainien, il me ressemble » (RMC, 01/03/2022), ou encore : « Il faut accueillir les Ukrainiens, parce que ce sont des Européens de culture » (BFM, 26/02/2022).

Le candidat du vide

Quand des femmes et hommes du futur tenteront de retracer la dégringolade de l'époque macroniste, ils auront tout intérêt à se pencher sur une série de vidéos à vocation propagandesque, intitulée Le Candidat. D'un format d'une dizaine de minutes, mises en ligne chaque semaine sur YouTube de début mars à fin avril, ces huit pastilles numériques disent beaucoup du récit déconnecté que le président réélu tient à livrer sur lui-même. La mise en scène est à la fois scandaleusement vide et bourrée d'artefacts narratifs. Et ça fait pschiit.

Illustration de Gwen Tomahawk

« Moi, ils m'ont collé une étiquette de président des riches qui me fait encore du mal. » (Emmanuel Macron, Le Candidat, épisode 7)

Ça commence comme une pub pour un déo cheapos. Sur fond discret de musique pompeuse, un homme en costume bleu grimpe lestement des escaliers suivi de son chien noir, puis traverse un couloir d'un pas déterminé. Plan suivant, il est à son bureau en chemise blanche, pinçant les lèvres – l'heure est grave, il a un message à faire passer. Tandis qu'il dégoise, la caméra tressaute autour de son visage, en gros plan tremblé. Son propos : s'il ne s'est pas déclaré candidat plus tôt, c'est en raison de l'épidémie et de la guerre en Ukraine – « Une situation qui impressionne nos compatriotes ». Face au virus et à Poutine, pas le temps pour le petit et mesquin théâtre électoral. N'empêche, quelque chose a changé, assure-t-il, il est devenu « humble », répète-t-il, tellement « humble », tandis que le dispositif narratif lui-même lève les yeux au ciel en gloussant. Une petite mélodie au piano très Amélie Poulain revient tournoyer dans les oreilles, alors qu'il signe un papier d'un bleu « Emmanuel Macron », scritch scritch, puis assure avec un sourire faux que oui oui on peut l'appeler « monsieur le candidat ». Avant qu'une dizaine de secondes ne soient accordées à son équipe de campagne, quelques séquences en flash montrant leur reconnaissance – il est candidat, alléluia –, puis rideau ; à plus, les gueux.

Ce premier épisode de la série Le Candidat, fagotée en vue de faire réélire le président, est sorti le 4 mars 2022. Plus court que les suivants, 4 minutes 33, il est pourtant interminable. Sur YouTube, 399 291 personnes l'ont visionné à l'heure où ces lignes sont écrites. Il a été produit par une boîte appelée Arduina, fondée par un certain Dominique Delport qui, après avoir été directeur général de l'agence de com' Havas, a grenouillé dans l'empire Vice Media. Ce serait, ô surprise, un proche du magnat des médias Vincent Bolloré. Dans un entretien avec le site Petit Web1, Delport explique : « Notre client est l'équipe de campagne et [c'est] le candidat qui a le final cut. » Le piteux résultat est donc sous entier contrôle de la bande à Macron. Et Delport d'ajouter qu'il y a une vingtaine de personnes impliquées dans les tournages et qu'il se revendique de « la qualité Netflix ».

Netflix, donc. Un phare surpuissant qui affole les équipes de com' et les façonneurs d'imaginaire, posant l'objet série comme le phénomène culturel majeur de notre temps. Qui a poussé les béats Jeunes avec Macron à propulser une campagne d'affichage intitulée « Vivement qu'on signe pour cinq saisons de plus ». Qui a sans doute en partie inspiré les mises en scène photographiques grotesques du président en « chef de guerre », supplicié de stress au téléphone ou en hoodie noir/casquette/barbe mal rasée. Et dont l'esthétique anime apparemment sa photographe Soazig de la Moissonnière qui, sur son Instagram perso, déverse des tas de clichés prétendument « off », le montrant dans son quotidien (et tellement humain, morbleu).

« Je vous dis merde ! »

En matière de mise en fiction modernisée, Macron a des prédécesseurs. Barack Obama si cool, au micro comme sur un terrain de basket. Ou le président ukrainien Volodymyr Zelensky, si profondément imprégné par son passé d'acteur dans cette confusion vraie vie/série télé. Mais il ne suffit pas de se vouloir héros transcendé par le cadre narratif pour que cela fonctionne. Loin de là. Et les huit épisodes du Candidat mis en ligne jusqu'au dernier round de l'élection dégagent avant tout un immense sentiment de vide et de fausseté, puant le carton-pâte voire la campagne électorale Potemkine. Tant de passages gênants... Macron discutant en bord de Seine avec un joggeur s'entraînant pour le marathon – « Je vous dis merde  ! » – avant de lâcher, la tour Eiffel dans son dos : « On est quand même le plus beau pays du monde. » Macron galopant dans des escaliers (gimmick récurrent). Macron songeur à l'arrière de sa berline, les yeux perdus sur le paysage. Macron parlant foot : « Il faut être concret et percutant, tel Basile Boli administrant cette magnifique tête dans les buts du Milan AC. » Macron demandant deux fois à Brigitte s'il doit changer de pantalon (oui)...

Très vite, l'overdose de fausse intimité se fait totale, repoussante. Les médias comme les spectateurs ne s'y sont pas trompés. Les premiers ont beaucoup évoqué l'épisode 1, avant de se désintéresser de la suite. Les seconds ont progressivement déserté YouTube, avec des chiffres de plus en plus dérisoires : Environ 175 000 vues pour le 2e opus, 68 000 pour le 5e et 47 000 pour le dernier. Peanuts, quoi, pour ce qui devait être une locomotive de la campagne et a mobilisé beaucoup de moyens et de temps.

Macron demandant deux fois à Brigitte s'il doit changer de pantalon.

L'ambition de l'équipe de com' était pourtant claire : s'immiscer au plus proche de l'intimité du président-candidat, parfois à 5 cm de son visage, ou bien au plus près de ses bains-de-foule-serrages-de-mains-humains-tellement-humains. Tout ça saupoudré d'artefacts de montage et de prises de vue, ainsi que de cliffhangers claqués au sol, pour rentrer dans le cahier des charges Netflix. Mais voilà, la forme ne suffit pas. Et au vide des propositions succède cette impression d'autosatisfecit permanent, Macron commentant les prestations de Macron sans jamais se décentrer. Vertigineux.

Candidat au Loft ?

Auteur d'un bouquin qui a fait date, Storytelling – La Machine à fabriquer des histoires et formater les esprits (La Découverte, 2007), le chercheur Christian Salmon n'est pas tendre avec la mise en scène macronienne2 : « Macron a voulu redonner au pouvoir une aura de sacralité profane, de magie artificielle, une hyperréalité politique caractérisée par l'impossibilité de distinguer les contraires. Car la scène politique n'est plus régie par la dissimulation, mais par la simulation ; non plus par le secret et le calcul cynique, mais par l'exhibition et la surexposition. Triomphe de la télé-réalité sur le théâtre politique. Il n'y a rien à interpréter. »

Ce cirque médiatique flou, tordant toujours plus les limites fiction/réalité, ne semble en tout cas pas prêt de s'arranger, si l'on en croit le grand barnum dégoulinant de bleu blanc rouge à La Défense Arena le 2 avril dernier. Dans le 4e épisode du Candidat, on voit d'ailleurs Macron donner ses indications pour la soirée : « Ce que je voudrais, c'est pas une écriture de meeting. Je voudrais un truc plus dans l'effet d'un événement sportif. Un truc plus charnel. Une forme de moi qui dit merci. » Là encore, le mélange des genres et le brouillage du message sont maximum, dont il ne reste plus rien, sauf : moi.

Ce pauvre moi hypertrophié et mal joué, comme toutes les baudruches surgonflées, finira forcément par exploser dans un grand déluge de confettis avariés. Ce jour-là, il faudra opposer aux autres mauvais et dangereux acteurs en embuscade, au premier rang desquels ceux de l'extrême droite, notre propre imaginaire, aux antipodes des grossières manipulations des docteurs Folamour de la com', gorgés de coke et d'ego.

D'ailleurs, si un producteur passe par là, on a une excellente idée de série à proposer. Ça s'appellerait Chien Rouge, le candidat du tout brûler (surtout les communicants). Un potentiel de ouf.

Émilien Bernard

Pédagogie disruptive

Un dessin de Tommy.

Inter piratée, la radio retrouvée

10 et 24 avril, soirées électorales. Les résultats sont commentés, les analyses livrées, la parole gentiment distribuée entre personnes habilitées. Bref, France Inter, radio la plus écoutée du pays, fait du France Inter. Souvent, c'est énervant. Et puis là, quelque chose se passe : un piratage radiophonique en bonne et due forme. Le pied ! Le pire ? On l'a raté. Mais ça peut (presque) se rattraper.

Gravure de Mortimer

Comme à la grande époque, celle qu'on n'a jamais connue. On imagine quelques valeureux grimper sur le toit d'un immeuble, matos rustique sous le bras. Des galères sans doute, de grands projets, certainement. Et puis, ça marche. Dans l'Est parisien, les 10 et 24 avril, à l'annonce des résultats de la présidentielle, la fréquence de France Inter est piratée. Et voilà que, pendant plus d'une heure, d'autres programmes sont diffusés. Des voix qui nous racontent d'autres choses, qui inventent un futur dystopique, puis détournent les palabres présidentielles. Magie du montage, le 24 au soir, Macron avoue n'avoir « aucune envie de faire cinq ans de plus », « car la vérité est que nous sommes en guerre […] : l'État est une menace qui se concrétise. À cet égard, notre stratégie est d'infliger des dommages sur ses centres de pouvoir […]. Il faut que le désordre gagne les espaces communs. » Jouissif. Surtout – on imagine – pour les auditeurs désorientés en direct.

Pour celles et ceux qui, comme nous, n'étaient pas derrière le poste, on peut retrouver des extraits sur le site de Lundi matin et saluer l'audace (on rappelle que les joyeux pirates risquent quand même la taule). Le 10 avril, Antoine Chao était pour sa part tranquillement installé dans sa cuisine, quand c'est arrivé. Pour ce journaliste à France Inter (qui tente d'y faire exister depuis des années des paroles critiques1), fin connaisseur et admirateur de l'histoire de la radio (notamment pirate), c'est un peu Noël : « sa » radio est piratée, là, devant ses oreilles. Au début, il se croit sur Radio libertaire, mais non : c'est bien Inter. Il sort son dictaphone et capture le moment. De ces morceaux enregistrés à la volée, il a tiré 18 minutes de radio : on l'entend raconter sa surprise ébahie, sur laquelle il a greffé d'autres morceaux d'anthologie de piraterie radiophonique, ou encore des interviews que lui-même a réalisées auprès de vétérans, tel Lionel, de Radio Tomate. Le slogan du collectif à l'époque ? « Tout mélanger pour que tout puisse arriver  ». Encore valable en 2022.

Margaux Wartelle

1 Ancien de « Là-bas si j'y suis » et de « Comme un bruit qui court », il réalise cette saison l'émission « C'est bientôt demain », sur les luttes environnementales.

L'impossible résistance d'une favela lisboète

Sous ses faux airs de film de voyous, O Fim do Mundo raconte surtout la fin de la Reboleira, un quartier pauvre de la banlieue de Lisbonne, grignoté peu à peu par les pelleteuses municipales.

Huit ans de maison de correction, c'est long. Spira y était entré enfant, il en ressort presque homme. Le voilà de retour dans son quartier, la Reboleira, périphérie désargentée et immigrée de Lisbonne. Immigration postcoloniale : ici, tout le monde – ou presque – est noir ou métis. Les seuls blancs qu'on aperçoit sont le curé, les employés municipaux et les flics.

Le retour de Spira ne plaît guère à Kikas, un gros dealer du quartier. Le cycle de provocations et de vengeances qui les oppose dans un crescendo fatal sert d'intrigue au film. Mais le véritable sujet du réalisateur Basil da Cunha, c'est le quartier lui-même. Ses personnages, leurs visages (magnifiquement filmés, de près), les maisonnettes mignonnes mais moisies. Surtout, ce détonnant mélange de cruauté et d'humanité, de solidarité et d'agressivité, d'ennui et de danses, de mal-être et de félicité, d'envie de partir et de volonté de rester. Même au cœur de la mouise, a-t-on le droit de rêver ? Oui, répond résolument le film, versant un instant dans l'onirisme.

« La mairie n'a pas ramassé les poubelles depuis deux mois… »

Mais dans cette fiction qui confine souvent au documentaire (notons que la plupart des acteurs, non professionnels, sont des habitants du quartier), la froide réalité sociale n'est jamais bien loin. « Les gars, vous sentez cette odeur d'ordures qui plane dans l'air  ? » demande Spira aux deux compères avec qui il tient un spot de deal. Réponse : « La mairie n'a pas ramassé les poubelles depuis deux mois… »

Les autorités veulent faire place nette : une à une, les maisons sont vouées à la destruction. À la place, on construira des immeubles. Et on passera de l'enfer du bidonville à celui des grands ensembles. La violence la plus forte, elle est sans doute là, dans ces décisions politiques lointaines qui actent la fin d'un type d'habitat, d'un mode de vie, d'une façon de former communauté. « On ne fait qu'obéir aux ordres », se défend un flic invectivé par un habitant un jour de démolition. « Aux ordres de qui  ? » — « Ça, on ne sait pas. » — « Vous détruisez une maison et vous ne savez même pas qui a donné l'ordre  ?! »

Demain, c'est la maison de l'amoureuse de Spira qui doit y passer. Est-ce que ça brûle bien, un bulldozer ?

Clair Rivière

O Fim do Mundo, de Basil da Cunha, 1 h 47.

Retour vers un autre futur

Dans Proletkult, le dernier roman du collectif italien Wu Ming, une extraterrestre surgit d'un classique de science-fiction pour débarquer dans l'URSS de 1927. L'occasion surtout d'évoquer la figure éclatée d'Alexandre Bogdanov, témoin du foisonnement d'idées à l'origine de la révolution russe.

Illustration de Slevenn

La pensée critique est une question d'imaginaire et toute révolution est aussi un nouveau récit, une sortie plus ou moins contrôlée de l'ornière de l'ennui et de l'exploitation, cap vers l'ailleurs. Et c'est bien de ça que cause Proletkult1, le dernier roman du collectif italien Wu Ming2 : des ferments d'utopie qui se baladent partout, en l'occurrence chez les socialistes russes du début du XXe siècle – et de la manière dont ils ont été écrasés par la saga monolithique des soviets.

***

Au centre du livre, un personnage aussi loufoque qu'oublié : Alexandre Malinovski dit Bogdanov (1873-1928), philosophe, romancier et médecin heu… expérimental. De 1896 à 1911, Bogdanov fait partie du cercle étroit à la tête du mouvement communiste, au plus près de Lénine. Peu à peu, pourtant, leurs voies se séparent. Reprenant les théories du physicien autrichien Ernst Mach (1838-1916), Bogdanov adopte une position radicale, selon lequel la matière n'existe pas en-dehors de la sensation qu'on en reçoit. « Si tu es marxiste, si tu veux changer la réalité, tu dois changer les sensations et la façon de les organiser », résume son personnage dans le roman. Ces thèses jugées « idéalistes » – et une vieille rivalité perso avec Lénine – lui valent d'être exclu du parti.

Organiser les sensations, cela implique de miser sur la culture. Après la révolution de 1917, la grande œuvre de Bogdanov sera ainsi le Proletkult (« Culture prolétarienne »), organisation destinée à promouvoir une culture et un art révolutionnaires. Mais avant ça, il a aussi écrit deux romans utopiques, L'Étoile rouge (1908) et L'Ingénieur Menni (1912), un peu chiants comme souvent les utopies mais qui rencontrent à l'époque un gros succès3. Il y imagine une société parfaite sur la planète Mars, où les enfants sont élevés en commun, où les ouvriers travaillent selon leurs désirs, où la consommation est libre et sans argent, et où la médecine promet à tous une jeunesse prolongée par le « collectivisme physiologique », c'est-à-dire la pratique de la transfusion sanguine réciproque. C'est là que ça coince : Bogdanov y croit. Fondateur, après la révolution russe, du premier institut au monde de transfusion sanguine, il s'auto-empoisonne au cours d'une expérience et meurt à 55 ans, après deux semaines d'agonie atroce.

***

Dans une veine fantastique, Proletkult tourne autour de l'arrivée sur terre, dans l'URSS de 1927, d'une extraterrestre venue de la planète socialiste imaginée par Bogdanov. Dans un Moscou angoissé sur lequel commence à planer l'ombre de Staline, elle apporte la question que Bogdanov se pose lui-même, à mesure que remontent ses souvenirs de révolutionnaire : la révolution des humains a-t-elle échoué ? Dix ans après Octobre, ne reste de ses tentatives que la mémoire des formes et des idées – magnifiques ou cheloues – dont est née la révolution.

Laurent Perez

1 Paru en février dernier chez Métailié, dans une traduction d'Anne Échenoz.

2 Voir notre entretien avec Wu Ming 1 : « “Le complotisme est toujours la traduction d'un malaise réel” », dans CQFD n° 202 (octobre 2021). Il y était question de son livre sur QAnon, Q comme Qomplot, dont la traduction française par Serge Quadruppani paraîtra en septembre 2022 chez Lux.

3 L'Étoile rouge a d'abord été traduit en 1936 par Colette Peignot (1903-1938), militante révolutionnaire et autrice de génie, plus connue sous le pseudonyme de Laure. Les deux romans de Bogdanov ont ensuite été publiés ensemble par L'Âge d'Homme en 1985.

Réélection de la matraque

Un quinquennat très bleu se finit. Un nouveau commence...

Illustration de Clément Buée

Pour les flics à la gâchette facile, les cinq dernières années ont clairement représenté une ère de bamboche : répression ultraviolente des manifestations des Gilets jaunes (mains arrachées, yeux crevés, affaire Zineb Redouane, etc.), répression ultraviolente des fêtes non autorisées (avec à la clé la noyade de Steve Maia Caniço dans la Loire en juin 2019 et une main arrachée à la rave party de Redon en juin 2021), contrôles routiers qui tournent mal (mort par asphyxie de Cédric Chouviat en janvier 2020, décès par balle de Souheil El Khalfaoui à Marseille en août 2021, etc.), agressions racistes (Michel Zecler roué de coups en novembre 2020)... Les drames se sont accumulés en toute impunité – ou presque. Les victimes ? Pour une bonne partie, des personnes racisées, issues des classes et des quartiers populaires.

On le sait : à la présidentielle, les pandores ont voté en masse pour Marine Le Pen, qui leur faisait miroiter une exorbitante « présomption de légitime défense », autrement dit un permis de tuer. Certes, elle n'a pas été élue mais, au vu des dernières heures du premier quinquennat Macron, les choses ne risquent pas de s'arranger au cours du second. Le 21 avril, un étudiant marocain est gravement blessé par des policiers à Blois – il meurt deux jours plus tard des suites de ses blessures. Le 22, deux flics, accusés du viol d'une touriste canadienne dans leurs bureaux du 36 quai des Orfèvres, sont acquittés en appel (ils avaient été condamnés à sept ans de taule en première instance) et quittent leur box sous les répugnants hourras de leurs collègues présents. Le 24, soit le soir même du deuxième tour, sur le Pont-Neuf à Paris, un jeune flic arrose au fusil d'assaut un véhicule dont le conducteur aurait refusé de s'arrêter : deux morts et un blessé.

Très vite après ce dernier drame, le syndicat Alliance dénonce la mise en examen du tireur pour « homicide volontaire » et appelle à des rassemblements devant les commissariats et les tribunaux. Une stratégie de surenchère permanente et de provocation, grâce à laquelle Alliance espère gratter quelques voix aux élections professionnelles du 8 décembre prochain. Le rédacteur en chef de StreetPress Mathieu Molard a ainsi révélé sur Twitter le 30 avril le contenu d'une note vocale émanant d'un cadre d'Alliance, qui tourne actuellement dans les milieux policiers : « On a l'air de nous dire qu'il ne faut pas jeter de l'huile sur le feu. Sauf qu'on l'a toujours fait. On l'a fait sur l'affaire Zecler […]. L'affaire Théo. L'affaire de la BAC Nord Marseille. »

De l'huile sur le feu… excellente idée, alors même que des ONG comme Amnesty International tirent avec insistance la sonnette d'alarme sur les violences policières et les menaces pesant sur le droit de manifester en France. Tout dernièrement, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a elle aussi dressé un rapport incendiaire sur « l'usage excessif et injustifié de la force par les forces de l'ordre » en Europe, où la France se retrouve épinglée au côté de la Russie et de la Turquie, pour ne citer qu'elles1. Qu'importe : dans son programme électoral, le président-candidat annonçait vouloir « poursuivre le “réarmement, juridique et matériel”, entamé pendant le quinquennat2 », en augmentant de 15 milliards sur cinq ans le budget de l'Intérieur. Autres largesses évoquées : le doublement des forces de l'ordre sur la voie publique et la constitution d'une « “force d'action républicaine” pour rétablir en urgence l'ordre dans les quartiers en crise ».

La drague est lourde, mais le jeu en vaut la chandelle. Lors du mouvement des Gilets jaunes, le régime n'a en effet dû sa survie qu'à la violence débridée des condés. (Mal) réélu dans la grogne généralisée, il sait qu'il va devoir à nouveau compter sur eux, car la rue a les crocs. Ahou, ahou, ahou  !


Au sommaire du n° 209 (en kiosque)

Dans ce numéro de mai promettant de continuer à « mordre et tenir » les années à venir, un dossier de 12 pages sur le murs et barbelés tachés de sang de la forteresse Europe, avec incursion au nord de la Serbie, mais aussi : un retour sur les racines autoritaires de la Ve République, un dissections dérives anti-syndicalistes de La Poste, un panorama de la psychanalyse version gauchisme, une « putain de chronique » parlant d'amour, un éloge du piratage de France Inter, des figues, des utopies, des envolées…

Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...

En couverture : « Encore et toujours, mordre et tenir », de Vincent Croguennec ]

Actualités d'ici & d'ailleurs

Le 12e coup d'État de la Ve République – Ça ne date pas de 2022 : en France, on vote souvent le flingue sur la tempe et pour solde de tout compte démocratique. Et pour cause : les institutions de la Ve République, nées sous la menace d'un coup d'État, ont été façonnées et refondues au bénéfice du général de Gaulle – pour la plus grande joie de ses successeurs. Ya basta !

Illustration de Clément Buée

La Poste, zone de non-droit syndical – À La Poste, la répression des syndicalistes n'est pas une nouveauté. Mais depuis plusieurs mois, la direction semble s'être lancée dans une frénétique chasse aux militants. Des entraves à l'exercice du droit syndical que dénoncent des postiers Sud et CGT.

Pour une psychanalyse de combat – Qui a dit que la psychanalyse devait se tenir à l'écart de la politique ? Certainement pas Florent Gabarron-Garcia, psychanalyste et psychologue formé notamment à la clinique de La Borde, qui s'insurge contre l'idée d'une psychanalyse neutre. À travers Histoire populaire de la psychanalyse (La Fabrique, 2021), il rappelle comment cette discipline, des années 1920 aux années 1970, s'est rangée du côté des classes populaires, contribuant aux luttes pour l'émancipation et contre les inégalités sociales. Entretien.

Autopsie d'un crash narratif : Le candidat du vide – Quand des femmes et hommes du futur tenteront de retracer la dégringolade de l'époque macroniste, ils auront tout intérêt à se pencher sur une série de vidéos à vocation propagandesque, intitulée Le Candidat. D'un format d'une dizaine de minutes, mises en ligne chaque semaine sur YouTube de début mars à fin avril, ces huit pastilles numériques disent beaucoup du récit déconnecté que le président réélu tient à livrer sur lui-même. La mise en scène est à la fois scandaleusement vide et bourrée d'artefacts narratifs. Et ça fait pschiit.

Dossier « Europe forteresse : du sang sur les murs »

En finir avec l'Europe forteresse – Introduction de ce dossier oscillant entre Bruxelles, la Serbie, les Canaries, la France, Ceuta...

Serbie : les exilés au pied des murs – Dans les Balkans comme ailleurs, toutes sortes de barrières entravent le périple des personnes exilées. Des murs concrets hérissés de barbelés, comme celui que la Hongrie a fait construire à la frontière de la Serbie. Mais aussi des murs législatifs, technologiques, policiers ou politiques... Pour les principaux concernés, venus d'Afghanistan, de Syrie ou d'Afrique du Nord, c'est l'assurance de violences accrues et de destins enlisés. Reportage au nord de la Serbie, aux confins de l'UE.

Photographie de Louis Witter

« Les pays européens se sont habitués à la violence contre les migrants » – Olivier Clochard est géographe au CNRS, spécialiste des migrations. Depuis des années, il opère un travail critique des politiques européennes en la matière, et a notamment publié au début des années 2000 la première carte des morts aux frontières de l'Europe. Il a également dirigé l'impressionnant travail de documentation qu'est l'Atlas des migrants en Europe. Dans cet entretien, il dresse le portrait d'une Europe toujours plus cadenassée, semant violence et mort à l'encontre des personnes en exil tentant de la rejoindre.

Frontex : une machine de mort européenne – En février dernier, dix-neuf cadavres d'exilés, repoussés par les gardes-frontières grecs, sont retrouvés près de la rive turque de l'Évros. Un crime qui découle de la politique européenne axée sur le refoulement des « indésirables », dont l'agence Frontex est l'organe agissant.

Réfugié·es ukrainien·nes : solidarité bateau – Tandis que les réfugié·es d'Ukraine sont accueilli·es avec des égards inhabituels, les ressortissant·es d'autres pays en guerre dénoncent un traitement discriminatoire. À Marseille, un navire de la compagnie Corsica Linea a été mis à disposition pour loger les réfugié·es ukrainien·nes : si le dispositif est spectaculaire, la réalité est moins rose.

Illustration d'Étienne Savoye

« Dans l'aventure clandestine, tout est hypothèse » – Lorsque Walkalawa quitte son village du sud-est du Tchad pour rejoindre les rebelles dans le nord, il a 16 ans. Quatorze ans plus tard, attablé dans la véranda de son appartement marseillais, il déroule son histoire. Récit d'une vie morcelée.

Face au Sahara occidental, le mur de l'Atlantique – Dense et inquiétant, le dernier rapport d'Alarm Phone se penche sur les traversées d'exilés au départ de l'Afrique du Nord vers l'Espagne. Zoom sur la route des Canaries, à l'heure où une reconfiguration géopolitique autour du Sahara occidental risque de mettre les personnes migrantes toujours plus en danger.

Femmes et frontières : corps à corps – Avec Les Damnées de la mer – Femmes et frontières en Méditerranée, la géographe Camille Schmoll livre une enquête saisissante qui se fait l'écho de la « singularité commune » des parcours migratoires féminins. Focus sur ce que les frontières font aux corps des femmes.

Côté chroniques & culture

[Je vous écris de l 'Ehpad / Épisode 18 : « Allez-y, faites-moi rire ! » – Nouvel épisode de la chronique de Denis L., qui nous livre chaque mois des fragments de son quotidien d'auxiliaire de vie dans un Ehpad (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) public.

Putain de chronique #7 / Aimer une putain. – Yzé Voluptée est travailleuse du sexe. Elle est à la fois escort, camgirl, réalisatrice et performeuse porno-féministe. Elle chronique désormais dans ces colonnes son quotidien, ses réflexions et ses coups de gueule. Né le jour des figues

Illustration de Nijelle Botainne

« Né le jour des figues » – « Tu es Azzedine B., né le jour des figues. » Devenu chef de chantier en Normandie, l'homme un jour disparaît. Sa fille part à sa recherche, le trouve en pleine bouffée délirante et entame un dialogue avec lui, qui la mènera au théâtre, puis à la poésie, à travers un livre : La Nuit des figues.

L'impossible résistance d'une favela lisboète – Sous ses faux airs de film de voyous, O Fim do Mundo raconte surtout la fin de la Reboleira, un quartier pauvre de la banlieue de Lisbonne, grignoté peu à peu par les pelleteuses municipales.

Inter piratée, la radio retrouvée – 10 et 24 avril, soirées électorales. Les résultats sont commentés, les analyses livrées, la parole gentiment distribuée entre personnes habilitées. Bref, France Inter, radio la plus écoutée du pays, fait du France Inter. Souvent, c'est énervant. Et puis là, quelque chose se passe : un piratage radiophonique en bonne et due forme. Le pied !

Cap sur l'utopie : Le Père Peinard et Ravachol chient encore dans la colle – Les livres sur l'anarchisme continuent de pleuvoir. L'un d'entre eux suscite des débats ardents en milieu anti-autoritaire. C'est Anarchisme et changement social – Insurrectionnalisme, syndicalisme, éducationnisme-réalisateur de Gaetano Manfredonia, surtout connu pour ses travaux approfondis sur la chanson et la poésie contestataires...

Retour vers un autre futur – Dans Proletkult, le dernier roman du collectif italien Wu Ming, une extraterrestre surgit d'un classique de science-fiction pour débarquer dans l'URSS de 1927. L'occasion surtout d'évoquer la figure éclatée d'Alexandre Bogdanov, témoin du foisonnement d'idées à l'origine de la révolution russe.

Et aussi...

L'éditoRéélection de la matraque

Ça brûle !Au bout du monde, Rita

Horoscope - Mai fait ce qui lui plaît

Abonnement - (par ici)


La une du n°209 en PDF

Fragments de Fatou S.

C'est à l'occasion de la venue à Grenoble de Fatou S, autrice du livre Fragments paru aux éditions Terrasses en 2021, que nous avons imaginé notre dernière émission de DégenréE.
Nous avons pu la rencontrer en amont de notre échange lors de la présentation de son livre, mais aussi lors de sa performance Dimina, et d'ateliers d'écriture. Il est question de son livre, d'abord, mais aussi de son rapport à la scène, au corps, à l'écriture, à ce qui ce met en partage, remue, connecte. Moments multiples donc où s'entremêlèrent nos écoutes, résonances et réflexions.
De la poésie à la prose, de l'entretien à la scène, l'écriture de Fatou S. est rythme, récit, rage, adresse, mémoire, voix, questions, nécessité, rituel, mouvement...

La liste a toujours l'avantage de l'infini. Et plutôt que de la poursuivre, nous même, pour nous même, écoutons l'autrice.

Note à/pour l'écoute : Notre enregistrement s'est fait hors studio et à plusieurs micros et, malgré la magie du montage, persistent des mouvements de voix et leurs volumes mouvementés, nous espérons que l'écoute restera fluide à vos oreilles^^

Extrait lu de Fragments, tiré de la performance Dimina "Puisqu'on y est"

Musiques écoutées :
Alicia Keys, Underdog
Barbara, La solitude
Diam's, L'honneur d'un peuple

Agenda :
Vous trouverez Fragments dans toutes les bonnes librairies et/ou bibliothèques
Dimina, le performance est en pause...
Carte noire nommée désir, pour suivre les prochaines dates du spectacle, suivez "La Cie dans le ventre" via L'oeil écoute : https://www.loeilecoute.eu/cie-dansleventre-rebeccachaillon

Fragments

La valeur du service public

« Quand tout sera privé, nous serons privé•es de tout ! », nous entendons ce slogan dans les manifestations, nous le lisons tagué sur des murs, inscrit sur des pancartes ou des affiches… La privatisation des services publics est en marche, Macron et sa clique, comme les gouvernements qui les ont précédés, mettent tout en œuvre pour les détruire alors que la crise liée au Covid19 a montré - si nous en doutions - à quel point nous avons besoin de services publics solides, partout, tout le temps.

Nous recevons cette semaine l'historienne Claire Lemercier qui vient nous parler du livre qu'elle a co-écrit avec la politiste Julie Gervais et le sociologue Willy Pelletier « La valeur du service public », paru aux éditions La découverte.

Pour aller plus loin sur le sujet, vous pouvez écouter nos émissions sur Le caché de La Poste - Enquête sur l'organisation du travail des facteurs ou celle Qui sauvera l'Éducation Nationale ? Avec les enseignants en grève

LA FRANCE PUE RADIO SHOW 03/05/2022

0/ COCHE BOMBA (Lyon, France) « La France Pue » from split LP w/Enola Gay (1995)

1/ AXE RASH (Stockholm, Su§de) « False Pictiures » from « Contemporary Ass » EP (2022)

2/ COMMON IGNORANCE (Houston, US) « Come and take it » from « Come and take it» Tape (2014)

3/ DRUX (Leipzig, Allemagne) « Romance » from « s/t » LP (2017)

4/ FUKKER (Perth, Australie) « Shrapnel » from « Demo » EP (2022)

5/ COLLAPS (Berlin, Allemagne) « Working Class Pride » from « Demo » (2022)

6+7/ GOD PLUTONIUM (Pittsburgh, US) « Turn Away » + « Shallow » from « Demo » Tape (2022)

8/ EXIT ORDER (Boston, US) « Still Water » from « Seed of Hysteria » (2017)

9/ FAIM (Denver, US) « Promises kept » from « Hollow Hope » LP (2020)

10/ HECKLER (Basel, Suisse) « Don’t talk to me » from « 2016 Records » Tape (2016)

11+12/ SECT MARK (Roma, Italie) « No worth » + « Dumb Fuck » from split Tape w/ Övasen Frontera Kollaps (2022)

13/ TUHOON TUOMITUT (Tampere, Finlande) « Nälka Kosvaa Syodessa » from « Nälka Kosvaa Syodessa » LP (2022)

14/ EXTENDED SUICIDE (Odense, Danemark) « Musas » from « ES500 » LP (2022)

15/ LOVVE (Tours, France) « Against Me » from « After the Rain the Sun comes Out » LP (2020)

16/ LA COUPURE (Marseille, France) « Crackhead Kraken » from LP (2020)

17/ YOUTH AVOIDERS (Paris, France) « Martial Society » from « Relentless » LP (2018)

18/ I OBJECT (Rochester, US) « Lay it out » from « Teaching Revenge » (2006)

19/ KICK IT ! (Hesse, Allemagne) « It’s not cool to talk with cops » from « Bière Frites et Vandalisme» LP (2015)

20/ MENTAL DISEASE (Kariya, Japon) « Bad Eyes » from « Proud Loneliness » CD (2002)

21/ HEAVEN (Tokyo, Japon) « Disease » from « Starless Midnight » EP (2022)

22/ GRIPE (Santiago, Chili) « (Estas) Bajo Control » from « Déjame Solo » EP (2022)

23+24/ CONSEC (Atlanta, US) « You’re not going anywhere » + « Forced to watch » from « Bound to this Nightmare » Tape (2022)

25/ INFERNÖH (Malmö, Suède) « De Galna och de Blinda » from « War Tjard » EP (2012)

26/ KRIG I HUDIK (Hudiksvall, Suède) « Krig I Hudik » from « I » EP (2009)

27/ NITAD (Stockholm, Suède) « F.V.H. (Fuck Hela Världen) » from « Rastlös och Vild » EP (2012)

28/ DENIM (Vienna, Autriche) « Denim Stomp » from « No Remorse » EP (2022)

29/ RATAS (Quito, Équateur) « Stay Punk » from « Solos O Acompanados » LP (2022)

30+31/ NO BRAINERS (Auckland, Nouvelle-Zélande) « Neon Trash » + « Nothing to do » from « Acid Melt » EP (2022)

32/ JENNY WOO (Alberta, Canada) « I Refuse to be a Victim » from « My Revenge » LP (2013)

33/ DOLORES HAZE (Stockholm, Suède) « The Haze is forever » from « The Haze is Forever » LP (2015)

34/ X-RAY SPEX (London, UK) « Obsessed with You » from « Germfree Adolescents » LP (1978)

35/ GEFYR (Hudiksvall, Suède) « Töm och Bortglömd » from upcoming LP (2022)

36/ SPIT ! (Taipei, Taiwan) « Kill my Womb » from « s/t » Tape (2022)

37/ CRIME OF PASSING (Cincinnati, US) « Off my Shoulder » from « s/t » LP (2022)

38/ MÄLSTROM (Suisse) « Quotidien » from ?

39/ REACT (Harwinton, US) « Pupa » from « Deus Ex Machina » LP (2000)

40/ SEDITION (Glasgow, Écosse) « Ride On » from « Earthbeat » LP (1993)

41+42/ RIVIERA (Oulu, Finlande) « Samat Säänot » + « Vaki Valta » from « 5 Tracks » EP (2022)

43+44/ GORILLA KNIFEFIGHT (Milwaukee, US) « Equality & Anarchy » + « See You in Hell » from « Knifefight in Hell » Tape (2022)

45+46/ FERAL (Atlanta, US) « Side One » + « Burning Center » from « Dunce » Demo Tape (2022)

47/ SUICIDAL TENDENCIES (Venice, US) « Hippie Killer » from « Freedumb » LP (1999)

48/ WHITE STAINS (Pittsburgh, US) « Laughing Gas » from « Blood on the Beach » EP (2021)

SEDITION (Pic : Teppei Miki)

Accessibiliser un événement : le Guide

Vous nous l’aviez demandé, nous l’avons fait : voici la première édition de notre guide accessibilité.

Les objectifs de ce guide sont de vous aider à :

  • Prendre conscience de l’idéal d’accessibilité à atteindre
  • Dégager ce qui peut s’appliquer à votre cas
  • Pouvoir indiquer clairement à votre public ce que vous avez pu, ou pas, mettre en place
  • Pouvoir informer clairement votre public sur les conditions d’accessibilité garantie et celles qui n’ont pu être remplies.
  • Vous trouverez en annexe des ressources plus poussées sur différents points abordés.

A l’intérieur, vous retrouverez donc des conseils pour rendre accessibles vos événements et adopter une démarche réellement anti-validiste. N’hésitez pas à le diffuser autour de vous et à nous faire part de vos suggestions pour les prochaines éditions via le formulaire de contact. On espère qu’il vous sera utile !

Rapport annuel 2019 : la représentation du handicap à l’antenne et l’accessibilité des programmes de télévision aux personnes handicapées

  • La loi confie au CSA le soin de veiller à l’accessibilité des programmes télévisés aux personnes handicapées et à la représentation du handicap à l’antenne.

    Comme chaque année et conformément à ses missions, le Conseil a assuré, en 2019, un suivi du respect des obligations des chaînes en matière d’accessibilité des programmes télévisés aux personnes souffrant de déficience auditive ou visuelle. Il a également poursuivi son action pour améliorer la représentation du handicap à l’antenne.

  • Le sous-titrage :

Sept chaînes sur onze montrent une évolution à la hausse de leur volume horaire: trois chaînes du groupe France Télévisions (France 3, France 4 et France Ô), deux chaînes du groupe Canal (Canal + et C8), W9 et TMC ;

Toutes chaînes confondues, les deux chaînes d’information en continu du service public (Franceinfo : et France 24) sont celles qui proposent les volumes de programmes sous-titrés les plus élevés ;

Parmi les chaînes privées, BFMTV est celle qui propose le plus de sous-titrage.

  • La langue des signes française (LSF)

Une baisse du volume horaire de l’offre d’information a été constatée sur trois chaînes d’information en continu (Cnews, franceinfo : et LCI).

  • L’Audiodescription

Sept chaînes -TF1, C8, W9, TMC, TF1 Séries Films, 6Ter et Chérie 25- ainsi que France Télévisions ont renforcé leur offre de programmes audiodécrits par rapport à 2018.

  • Le Services de médias à la demande (SMAD)

Des difficultés toujours rencontrées par les opérateurs afin de rendre accessibles leurs contenus sur leurs services de télévision de rattrapage et les plateformes de vidéo à la demande (VàD). Toutefois, des efforts notables sont fournis pour faire évoluer les techniques notamment des groupes FTV, M6, TF1, France Médias Monde, NextradioTV et NRJ.

 

Constat sur la représentation du handicap à l’antenne

  • Seulement 0,7 % du total des personnes indexées sont perçues comme handicapées (contre 0,7 % en 2018, 0,6 % en 2017 et 0,8 % en 2016)

Le présent rapport rend compte des actions que le CSA a menées en matière de handicap en 2019 (I.) ainsi que du respect par les chaînes de leurs obligations en matière d’accessibilité des programmes et de l’état de la représentation du handicap à l’antenne (II.) tout en formulant des préconisations et des pistes d’amélioration sur ces différents sujets.

HANDICAP : LA HIÉRARCHIE DES VIES. Épisode 4 : Quelle place pour les handis dans les fictions ?

Freaks, monstres exhibés, ou laids et super-méchants, ou encore héroïques car simplement ils existent. Cantonnés à un humanisme apolitique et larmoyant. Les représentations dominantes des personnes handicapées participent également de leur exclusion.

De quels régimes d’images ou de représentations des personnes handicapées hérite-t-on ? Freaks, monstres exhibés, ou affreux, laid, super-méchant, chez Kubrick par exemple…

La militante handicapée australienne Stella Young, appelle “l’inspiration porn”, la pornographie de l’inspiration. Une mise en scène voyeuriste destinée à inspirer et rassurer les valides.

Le théoricien de la danse allemand Kai Van Eikels, également handicapé, parle lui d’affect bourgeois de la compassion.

L’anthropologue espagnole Melania Moscoso insiste sur l’idéologie néolibérale qui sous-tend ces récits dominants, elle écrit :

Le super héros infirme, dont les déficiences physiques sont exhibées avec une obscénité didactique, est la preuve fallacieuse que les seules limitations valides sont celles que l’on rencontre en son for intérieur. Il n’y a plus d’handicapés, d’infirmes et de paralysés, il n’y a plus non plus d’opprimés, ni d’injustice. Il n’y a que des perdants, des fainéants et des vagabonds.”

No Anger, chercheuse et performeuse analyse : “Je pense qu’un des mécanismes de domination consiste à enfermer les corps dominés dans des narrations qui les réduisent au final à un seul aspect fantasmé. Il y a un passage dans une chanson d’Anne Sylvestre, ‘Une sorcière comme les autres’, qui illustre bien cette idée : ‘Je vous prie ne m’inventez pas, vous l’avez tant fait déjà’. C’est le regard du dominant qui crée et impose une narration que les corps dominés subissent”. Quant à Elisa Rojas, avocate, membre du CLHEE, elle explique : “Si on a des représentations aussi hors-sols et aussi déconnectées de la réalité, notamment sociale des personnes handicapées, c’est parce qu’elles sont produites par des personnes qui ne sont à la fois pas concernées et qui n’ont pas de réflexions critiques sur ces représentations.” avant d’ajouter : “La fonction sociale des personnes handicapées, c’est de rassurer les personnes valides.”

 

Sans doute le ton change-t-il radicalement, quand les subalternes peuvent parler. Comme au théâtre de Morlaix où la troupe Catalyse collabore depuis une trentaine d’années avec des travailleurs handicapés mentaux de l’Esat (Établissement et service d’aide par le travail) que nous avons suivis lors de répétitions et qui témoignent de leur passion pour le théâtre.

Une troupe avec à sa tête Madeleine Louarn, ancienne éducatrice spécialisée, qui constatant que rarement les handicapés parlaient pour eux, a eu cette volonté de créer un théâtre afin de leur donner la parole : “ Le dernier spectacle, la moitié des textes, c’est eux qui les ont écrits. Évidemment, il y a du soutien puisque certains ne savent pas lire et écrire, on trouve alors d’autres biais pour que ça puisse se faire. Mais ça reste leur parole. Ça reste eux. Ça reste la façon dont leur rire, leur vision se construit“.

Par ailleurs, elle explique : “J’ai souvent pensé que les limites qu’on voyait sur un plateau ou que l’on définissait du handicap étaient surtout les nôtres. Notre incapacité à comprendre à savoir par où ça passe et nos énervements, nos conventions, mais toutes tout travail artistique a forcément une nécessité de déplacement“.

Un documentaire de Clémence Allezard, réalisé par Asssia Khalid.

Avec :

Christelle Podeur, Tristan Cantin, Sylvain Robic, Emilio Le Tareau et Jean-Claude Pouliquen interprètes de l’Atelier Catalyse,

Madeleine Louarn, metteuse en scène,

No Anger , chercheuse et performeuse,

Cy Jung , écrivaine,

Elena Chamorro , professeure d’espagnole, et membre du CLHEE (Collectif Lutte et Handicaps pour l’Egalité et l’Emancipation),

Charlotte Puiseux , psychologue, autrice de De chair et de fer, vivre dans une société validiste .

Zig Blanquer , auteur de Nos existences handies ,

Elisa Rojas , avocate, membre du CLHEE (Collectif Lutte et Handicaps pour l’Egalité et l’Emancipation),

Michaëla Danjé, cofondatrice du collectif Cases rebelles ..

Liens

Février 2022 – Transfuges de sexe

En février, on poursuit notre petite série sur les approches matérialistes et intersectionnelles des vécus et des parcours trans avec le sociologue Emmanuel Beaubatie qui a publié « Transfuges de sexe, Passer les frontières du genre » en mai 2021.

Le premier volet a commencé en décembre par une interview de Pauline Clochec qui a codirigé le livre matérialisme trans.

Le livre Transfuge de sexe analyse les transitions de sexe comme une mobilité sociale. Il aborde aussi des aspects matériels, très concrets, des parcours de transition dont on parle très peu quand on parle des trans. Il prend en compte les vies des trans dans leur globalité, et notamment au sein de plein d'institutions comme la famille, l'école, le travail, la médecine, la justice, dans l'espace public et parle même des sexualités des trans et de leur possible changements au cours ou à la suite de transitions.

Pendant l'émission, on a pris le temps de déplier un peu la densité du livre et on a essayé de donner un petit aperçu des réflexions développées dedans.

D'abord, on parle de l'histoire de la fabrique des trans en survolant les approches médicales et les études queer y ont participé.

Puis on explique les injonctions contradictoires que les institutions médicales et juridiques imposent aux trans et les facteurs sociaux qui facilitent ou rendent plus difficile une transition.

Après la première pause musicale, on aborde le cœur de la réflexion du livre, à savoir que la transition n'est pas qu'une question d‘identité de genre, c'est aussi et surtout une question de mobilité sociale, ascendante pour les hommes trans et descendante pour les femmes trans. Les deux versants de la transition de sexe ne recevant pas le même accueil et n'impliquant pas le même vécu.

On parle aussi l'idée que la sexualité joue un rôle primordial dans les parcours de transition et que « les orientation sexuelles contribuent à faire ou défaire l'appartenance à un sexe ou à l'autre ».

Enfin, on termine par quelques courtes minutes pour présenter la réflexion autour de « l'espace social du genre ». Comme on n'a pas eu le temps de finir là dessus, si vous avez envie d'aller plus loin, on vous invite à écouter l'émission sortir du patriarcapitalisme dans laquelle il a été invité.

http://sortirducapitalisme.fr/sortirdupatriarcapitalisme/317-transfuges-de-sexe-une-analyse-materialiste-des-parcours-trans

ou là pour approfondir sur l'histoire de la fabrique des trans https://www.podcastics.com/podcast/episode/la-multiplicite-du-genre-avec-emmanuel-beaubatie-30999/

Voilà, bonne écoute !

Les musiques de l'émission :

Billy Tipton, Begin the Beguine

Rocco Katastrophe, Halfway Happy

Ryan Cassata, Check Engine

Chronologie : évolution du regard sur les personnes handicapées

De l’Antiquité au XXIe siècle , le regard sur le handicap et sa prise en charge ont beaucoup évolué tant du point de vue social que politique.

Du Haut Moyen-Âge au début du XIXe siècle

Le Haut Moyen-Âge voit l’édification des premiers Hôtels-Dieu destinés à accueillir les infirmes, confondus alors avec tous les pauvres, les miséreux de la société.
À partir du XIVe siècle, la peur prend le dessus sur cette attitude charitable et conduit à la mise à l’écart, puis à l’enfermement de cette population composite de gueux et pauvres gens, d’infirmes et de pauvres d’esprit. La création à Paris de l’Hôpital Général – La Salpêtrière à la fin du XVIIe siècle illustre ce moment.
Louis XIV crée l’Institution des Invalides pour héberger les vétérans devenus inaptes au travail.
Au siècle des Lumières, l’influence de nouvelles théories philosophiques, les avancées de la connaissance scientifique permettent de placer sur le devant de la scène les problèmes posés par l’éducation des enfants ou des adultes frappés de déficiences sensorielles. Denis Diderot publie en 1749 sa « Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient », oeuvre qui entraîne son emprisonnement à Vincennes pour quelques mois. En 1785, Valentin Haüy ouvre, à ses frais, rue Coquillière à Paris, la première école gratuite pour de jeunes aveugles, filles et garçons.
En 1790, le principe du devoir d’assistance par la Nation est pour la première fois affirmé devant l’Assemblée constituante par le comité de mendicité présidé par La Rochefoucault-Liancourt.
Au début du XIXe siècle, un nouvel intérêt émerge pour les maladies de l’esprit et pour les enfants considérés comme idiots, avec des médecins et des éducateurs, comme d’Esquirol qui cherchent à mettre au point de nouvelles méthodes médico-éducatives.

1889
Un congrès de l’assistance se réunit à Paris et rédige une charte de l’assistance. Dans les années qui suivent, sont votées plusieurs lois d’assistance dont une loi d’assistance aux vieillards, infirmes et incurables (1905).

Première moitié du XXe siècle : après l’assistanat, vers la reconnaissance d’un droit à réparation

1898
Loi sur les accidents du travail qui met à la charge de l’employeur une assurance spécifique permettant le versement d’une indemnisation au titre des infirmités acquises dans le cadre du travail.

1909
Création des premières classes de perfectionnement dans quelques écoles par le ministère de l’instruction publique pour éduquer les enfants alors qualifiés d’ »anormaux d’école » pour leur permettre de gagner leur vie et éviter qu’ils ne tombent dans la délinquance.

1919
Le ministère des anciens combattants met en place un barème d’évaluation des handicaps subis par les victimes de la première guerre mondiale, de manière à déterminer le montant de leur pension d’invalidité.

1921
Création de la Fédération des Mutilés du Travail.

1924
Loi du 26 avril : elle impose aux entreprises le recrutement de mutilés de guerre.

1929
Création de la Ligue pour l’adaptation des diminués physiques au travail.

1930
Loi du 14 mai : elle donne le droit aux victimes d’accidents du travail d’être admises gratuitement dans les écoles de rééducation professionnelle créées par les militaires.

1933
Création de l’Association des paralysés de France (APF).

1945
Création de la sécurité sociale qui permet d’assurer l’ensemble des salariés contre les conséquences de maladies et d’accidents non liés au travail mais les privant de leurs « capacités de gains ».

1949
Loi du 2 août : elle généralise l’aide à la réinsertion à tous les grands infirmes par la création de l’allocation de compensation aux grands infirmes travailleurs. Elle ouvre l’accès à la formation professionnelle de tous les grands infirmes.

1953
Décret du 29 novembre : il crée les commissions départementales d’orientation des infirmes pour la reconnaissance de l’aptitude au travail ou la possibilité d’une rééducation professionnelle.

1957
Loi 57-1223 du 23 novembre sur le reclassement professionnel dans laquelle apparaît le terme de travailleur handicapé. Définition de la qualité de travailleur handicapé. Instauration de priorités d’emploi (quota théorique de 10%). Définition du travail protégé. Création du conseil supérieur pour le reclassement professionnel et social des travailleurs handicapés.

Vers l’obligation nationale de l’intégration des personnes handicapées

1967
François Bloch-Lainé, remet un rapport au Premier ministre intitulé « Etude du problème général de l’inadaptation des personnes handicapées », qui ouvre la voie au texte d’orientation de 1975.

30 juin 1975
Loi 75-535 du 30 juin 1975 relative aux institutions sociales et médico-sociales. Elle réglemente les conditions de création, de financement, de formation et de statut du personnel des établissements et services du secteur.
Loi 75-534 du 30 juin 1975 d’orientation en faveur des personnes handicapées.Elle fixe le cadre juridique de l’action des pouvoirs publics :

  • importance de la prévention et du dépistage des handicaps ;
  • obligation éducative pour les enfants et adolescents handicapés ;
  • accès des personnes handicapées aux institutions ouvertes à l’ensemble de la population ;
  • et maintien des personnes handicapées chaque fois que possible dans un cadre ordinaire de travail et de vie.

La loi confie la reconnaissance du handicap à des commissions départementales, distinctes : pour les jeunes de 0 à 20 ans (commission départementale de l’éducation spéciale) et pour les adultes (commission technique d’orientation et de reclassement professionnelle à partir de 20 ans, les COTOREP).

9 décembre 1975
Adoption par l’Assemblée générale des Nations unies d’une déclaration des droits des personnes handicapées.

12 mars 1981
Adoption de la « Charte européenne des handicapés » par l’Assemblée européenne à Strasbourg.

Fin des années 1980 : l’intégration des personnes handicapées se décline dans plusieurs textes législatifs

10 juillet 1987
Promulgation de la loi n° 87-517 en faveur de l’emploi des travailleurs handicapés (JO n° 160) qui institue pour les entreprises de plus de 20 salariés l’obligation d’employer, à temps plein ou partiel, 6% d’entre eux.

15 septembre 1988
Prévue par loi de 1987, création de l’Association nationale pour la gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées (AGEFIPH). Soumise au contrôle de l’État, elle associe le CNPF, la CGPME, la CFDT et des associations de personnes handicapées  pour la gestion du Fonds de développement de l’insertion professionnelle des handicapés. .

13 janvier 1989
L’article 22 de la loi portant diverses mesures d’ordre social modifie l’article 6 de la loi de 1975 et crée un alinéa dit « amendement Creton ».

12 juillet 1989
Publication au JO de la loi du 10 juillet 1989 relative à l’accueil par des particuliers à leur domicile à titre onéreux de personnes âgées ou handicapées adultes. Institution d’une procédure d’agrément et de vérification des conditions d’accueil sur la base d’un contrat.
Publication au JO de la loi d’orientation sur l’éducation qui dispose que l’intégration scolaire des jeunes handicapés est favorisée.

9 décembre 1989
La Charte sociale européenne du Conseil de l’Europe engage les États membres à prendre les mesures nécessaires en vue de garantir aux personnes handicapées l’exercice du droit à l’autonomie, à l’intégration sociale et à la participation à la vie de la communauté (art.15).

13 juillet 1990
Publication au JO de la loi du 12 juillet 1990 relative à la protection des personnes contre les discriminations en raison de leur état de santé ou de leur handicap.

18 janvier 1991
Loi du 18 janvier (titre III, art. 33) facilitant le bilinguisme. Elle autorise et organise l’enseignement du français et de la langue des signes pour les personnes sourdes.

13 juillet 1991
Promulgation de la loi portant diverses mesures destinées à favoriser l’accessibilité aux personnes handicapées des locaux d’habitation, des lieux de travail et des installations recevant du public (JO du 19).

4 novembre 1993
Publication par décret du guide barème instaurant huit grandes catégories de déficiences (déficiences intellectuelles et difficultés du comportement, déficiences du psychisme, déficiences de l’audition, déficiences du langage et de la parole, déficiences de la vision, déficiences viscérales et générales, déficiences de l’appareil locomoteur, déficiences esthétiques). Ce guide s’inspire de la classification internationale des handicaps (CIH), basé sur les travaux du britannique Philip Wood.

21 novembre 1994
Dans un rapport remis à Simone Veil, ministre des affaires sociales, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) dénonce les insuffisances du système de prise en charge des autistes en France et propose la création de « schémas régionaux d’action » élaborés par les préfets de région.

14 mai 1996
Le 14, rapport du Comité national d’éthique (CNE) qui aborde la question de la stérilisation des handicapés : le CNE estime que cette question « ne relève pas de sa compétence », mais « d’un débat de société qui ne peut être tranché que par le législateur ».

11 décembre 1996
Promulgation de la loi n° 96-1076 relative à l’autisme (publiée au JO n° 289 du 12). Les personnes autistes doivent bénéficier d’une prise en charge pluridisciplinaire tenant compte de leurs besoins dans le cadre d’une approche éducative, pédagogique, thérapeutique et sociale.

5 mars 1997
Communication en Conseil des ministres sur le programme d’action en faveur des handicapés. Commentant la communication, Jacques Chirac, président de la République, qualifie de « véritable honte pour notre pays l’incapacité dans laquelle nous sommes de faire face au problème de l’accessibilité des lieux publics et des moyens de transport par les handicapés », et il dénonce « une sorte de refus culturel des techniciens », ajoutant que la France est « très en retard par rapport à la plupart des grands pays du monde ».

2 octobre 1997
Signature du traité d’Amsterdam qui inclut un article général concernant la non-discrimination – l’article 13. Cet article confère expressément et pour la première fois à l’Union européenne le pouvoir d’agir dans le domaine du handicap. Il reconnaît ainsi le problème de la discrimination fondée sur le handicap.

16 septembre 1998
Rapport de Dominique Gillot, députée (PS) du Val d’Oise, sur « le droit des sourds », avançant 115 propositions pour, notamment, « la reconnaissance académique » de la langue des sourds et l’abaissement du coût des appareils et prothèses auditives.

24 novembre 1998
Rapport des inspections générales des finances, des services judiciaires et des affaires sociales sur le système de protection des « majeurs incapables » : dénonciation de dysfonctionnements (mode de financement, contrôle insuffisant de la gestion des revenus des majeurs incapables) et proposition de réformes (notamment accompagnement des juges, responsabilisation des familles des majeurs et réexamen obligatoire du maintien de la protection).

2000
Adoption par le Conseil de l’Union européenne d’une directive (2000/78/CE) portant création d’un cadre général en faveur de l’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail.

9 octobre 2001
Ségolène Royal, ministre de la famille, de l’enfance et des personnes handicapées, Michel Sapin, ministre de la fonction publique et de la réforme de l’État, et cinq fédérations syndicales de fonctionnaires (CFDT, FSU, UNSA, CFE-CGC, CFTC) signent un protocole qui impose aux administrations d’État le recrutement, d’ici trois ans, de personnes handicapées à hauteur de 6 % des effectifs.

2002 : Début des travaux d’actualisation de la loi de 1975 pour une mise en oeuvre d’un droit à compensation

Janvier 2002
L’Assemblée nationale adopte, en première lecture, la proposition de loi relative à la solidarité nationale et à l’indemnisation des handicapés congénitaux, qui contient un amendement du gouvernement affirmant que « nul ne peut se prévaloir d’un préjudice du seul fait de sa naissance » et mettant fin à la « jurisprudence Perruche » (arrêt de la Cour de cassation du 17 novembre 2000 permettant à l’enfant né handicapé à la suite d’une erreur de diagnostic médical de demander une indemnité au titre du préjudice subi). L’amendement est intégré dans le projet de loi relatif aux droits des malades et à la qualité du système de santé. Cet article L. 114-1 est réécrit et développé par la loi 2002-73 du 17 janvier 2002 dite de modernisation sociale qui intègre dans son article 53 l’amendement gouvernemental sur l’indemnisation des handicapés congénitaux. La loi crée aussi les conseils départementaux consultatifs des personnes handicapées (CDCPH), chargés de faire des propositions pour mettre en oeuvre au niveau local la politique en direction des personnes handicapées.

19 février 2002
Le Parlement adopte à l’unanimité le projet de loi sur les droits des malades et la qualité du système de santé, intégrant un dispositif qui met fin à la jurisprudence Perruche.

14 juillet 2002
Lors d’un entretien télévisé, le président de la République, Jacques Chirac, annonce qu’il souhaite privilégier trois « grands chantiers » (lutte contre l’insécurité routière, insertion des handicapés et lutte contre le cancer).

4 avril 2003
Ouverture des premiers états généraux de la citoyenneté des personnes handicapées à Paris.

30 avril 2003
Promulgation de la loi relative aux assistants d’éducation : les assistants d’éducation remplissent des missions d’aide à l’accueil et à l’intégration scolaires des élèves handicapés et bénéficient d’une formation spécifique pour assurer leurs fonctions (JO du 2 avril).

6 novembre 2003
Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, présente un plan de solidarité en faveur des personnes dépendantes, qu’elles soient âgées ou handicapées ; le plan prévoit une enveloppe de 9 milliards d’euros répartis sur quatre ans ; il réaffirme le droit à compensation du handicap et insiste sur le développement de l’autonomie personnelle par le maintien à domicile le plus longtemps possible.

6 mai 2004
L’Assemblée nationale vote la création d’une Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) chargée de contribuer au financement d’actions favorisant l’autonomie des personnes handicapées et des personnes âgées dépendantes. Cette caisse finance notamment la prestation de compensation personnalisée ainsi qu’une partie du coût de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA). Elle est en partie financée par une contribution versée par les employeurs sur le produit du travail effectué durant la journée de solidarité.

1er juin 2004
Anne-Marie Montchamp, secrétaire d’Etat aux personnes handicapées, présente le projet de loi pour l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées ; ce projet institue une « prestation de compensation » personnalisée.

30 juin 2004
Promulgation de la loi relative à la solidarité pour l’autonomie des personnes âgées et des personnes handicapées.

24 novembre 2004
Publication par la Cour des comptes d’un rapport sur « Les politiques sociales en faveur des personnes handicapées adultes », qui critique le manque de cohérence de la politique d’insertion sociale et le fonctionnement « globalement défectueux » des structures administratives et financières.

La refondation de la politique du handicap depuis 2005

11 février 2005
Loi n° 2005-102 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.

22 avril 2005
La loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie dispose que les traitements ne doivent pas être poursuivis avec une « obstination déraisonnable » et fait obligation de dispenser des soins palliatifs.

28 novembre 2006
Présentation, en Conseil des ministres, d’un projet de loi portant réforme de la protection juridique des majeurs : ce projet vise à recentrer les efforts de la justice sur les personnes majeures rendues vulnérables par la vieillesse et le handicap, et à dégager les magistrats du traitement social des personnes en difficulté, confié au département. Jacques Chirac, président de la République, salue une réforme qui va permettre de « renforcer la protection des plus fragiles et de garantir le respect qui leur est dû ».

5 mars 2007
Promulgation de la loi portant réforme de la protection juridique des majeurs (JO du 7). Il s’agit de recentrer les efforts de la justice sur les personnes majeures rendues vulnérables par la vieillesse et le handicap, et à dégager les magistrats du traitement social des personnes en difficulté, confié au département.

17 avril 2007
Installation par Philippe Bas, ministre de la Santé et des Solidarités, de l’Observatoire national sur la formation, la recherche et l’innovation sur le handicap, créé par la loi du 11 février 2005 sur le handicap.

Mars 2008
Le 25, lors d’une visite à Tarbes, Nicolas Sarkozy, président de la République, annonce une augmentation de 5% en 2008 de l’allocation adultes handicapés (AAH), qui a déjà été augmentée en janvier de 1,1%.

Février 2009
Remise au Parlement du rapport du Gouvernement relatif au bilan et aux orientations de la politique du handicap redéfinie par la loi du 11 février 2005 et axée sur l’accessibilité, la compensation et les mesures d’insertion par le travail.

6 novembre 2009
Création par décret du comité interministériel du handicap, placé auprès du Premier ministre et chargé notamment de définir, coordonner et évaluer les politiques conduites par l’État en direction des personnes handicapées. Le comité se substitue à la délégation interministérielle aux personnes handicapées.

2 mars 2013
Remise au Premier ministre du rapport de la sénatrice Claire-Lise Campion sur l’accessibilité des personnes handicapées au logement, aux établissements recevant du public, aux transports, à la voirie et aux espaces publics. Le rapport valide le maintien de l’échéance de 2015 de l’accessibilité en France. Il propose d’accompagner cette décision en déployant sur l’ensemble du territoire des Agendas programmés de mise en accessibilité (Ad’Ap).

9 mai 2014
Promulgation de la loi permettant le don de jours de repos à un parent d’un enfant gravement malade (JO du 10). Ce texte autorise un salarié à « renoncer anonymement et sans contrepartie », avec l’accord de l’employeur, à des jours de repos au bénéfice d’un autre salarié de l’entreprise ayant la charge d’un enfant âgé de moins de vingt ans atteint d’une maladie, d’un handicap ou d’un accident rendant indispensable une « présence soutenue ».

20 juin 2014
Remise du rapport de Denis Piveteau, « Zéro sans solution : le devoir collectif de permettre un parcours de vie sans rupture, pour les personnes en situation de handicap et pour leurs proches ».

26 septembre 2014
Promulgation d’une ordonnance sur la mise en accessibilité des établissements recevant du public, des transports publics, des bâtiments d’habitation et de la voirie pour les personnes handicapées (JO du 27). Le texte simplifie et explicite les normes d’accessibilité. Il prévoit en outre la mise en place d’un dispositif d’échéanciers : les Ad’AP.

4 novembre 2014
Remise aux ministres en charge des affaires sociales, du travail et des personnes handicapées du rapport de la mission parlementaire présidée par Annie Le Houerou sur l’accompagnement dans l’emploi des personnes handicapées.

11 décembre 2014
Conférence nationale du handicap : annonce d’une série une série de mesures touchant de nombreux aspects du handicap, des MDPH à l’inclusion scolaire, en passant par l’emploi ou l’accessibilité numérique.

5 août 2015
Promulgation de la loi accordant de nouveaux délais pour la mise en accessibilité des lieux publics et des transports aux personnes handicapées.

Août 2017
Publication d’un rapport de l’IGAS sur l’évolution de la prestation de compensation du handicap qui préconise notamment une évolution des limites d’âge pour son attribution et la création d’une aide à la parentalité au sein de la PCH.

28 mai 2018
Remise du rapport d’Adrien Taquet, député et Jean-François Serres, membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese) intitulé « Plus simple la vie, 113 propositions pour améliorer le quotidien des personnes en situation de handicap ».

Juin 2018
Chargé d’une mission sur les freins à l’accès et au maintien dans l’emploi des personnes handicapées, Dominique Gillot, présidente du Conseil national des personnes handicapées rend son rapport.

5 septembre 2018
Promulgation de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel (JO du 6). Le texte prévoit des mesures modifiant l’obligation d’emploi des personnes handicapées (OETH) : obligation pour toutes les entreprises de déclarer leurs effectifs bénéficiant de l’OETH. A partir de 2024, le taux sera actualisé mais ne pourra être inférieur à 6 %.

19 décembre 2018
Dépôt sur le bureau de l’Assemblée nationale d’une proposition de loi pour une école vraiment inclusive.

Rwanda : le silence des mots

Coréalisé par l’auteur et musicien franco-rwandais Gaël Faye et le réalisateur Michael Sztanke, ce film recueille pour la première fois avec pudeur le témoignage de Prisca, Marie-Jeanne et Concessa. Il s’intéresse à ce que ces femmes ont subi durant le génocide et à leur vie d’après.

L’horreur, au-delà de l’imaginable. Tutsi, elles racontent, face caméra, leur quotidien durant le génocide et dans les camps de réfugiés de Murambi et Nyarushishi. « Ils nous appelaient : ‘Tutsi ! Tutsi !’ Ils te sortaient de la tente et faisaient de toi ce qu’ils voulaient. » « Ils », ce sont, selon elles, des soldats français de l’opération Turquoise, ceux-là mêmes qui, sous mandat de l’ONU, devaient les protéger, mais auraient réalisé « tous leurs fantasmes » à la nuit tombée. Toutes décrivent un même rituel : l’enlèvement dans leur tente, les viols en réunion, les photos prises par les militaires, encore et encore. « On pensait naïvement que le Blanc était un sauveur, qu’il apporterait la paix », soupire l’une de ces femmes. Alors que l’armée française réfute toute accusation de viol, les trois femmes ont déposé plainte devant la justice française en 2004 et 2012. L’instruction est aujourd’hui au point mort.

HANDICAP : LA HIÉRARCHIE DES VIES. Épisode 1 : Quand la politique empêche

Qu’est-ce qu’une vie empêchée ? Empêché d’exercer les droits civiques les plus basiques, d’étudier, de se déplacer, de choisir ses lieux de vie, de sociabilités. Ces vies structurellement contraintes nous racontent une organisation sociale validiste.

Comme pour les discriminations sur la base du genre, de la race, de l’orientation sexuelle, les discriminations sur la base du handicap sont fortement naturalisées. La domination va de soi, puisque les êtres sont naturellement, biologiquement inférieurs. Or, cette domination, aussi, est socialement construite. Professeur d’espagnol et membre du CLHEE, Elena Chamorro explique : “Je me dis une personne handicapée, mais j’entends handicaper dans le sens passif du terme, c’est-à-dire que je me considère handicapée puisque la société m’handicape“.

L’avocate Elisa Rojas, également membre du CHLEE en fait la même analyse : “Le fait que je sois une personne handicapée a participé à ma construction et ça fait partie de mon expérience et de mon identité, mais ce n’est pas le seul élément constitutif de mon identité même si, ça ne me dérange pas de dire que je suis une personne handicapée. Il n’empêche que le handicap est une construction sociale née de la volonté d’un groupe social d’exclure un autre groupe social qui n’est pas considéré comme étant conforme à la norme définie par ceux qui ont le pouvoir de la définir.”

Qu’est-ce qu’être handicapé ? Qu’est-ce qui fabrique, socialement, du handicap ? “Handicap” c’est une réalité médicale mais c’est aussi une réalité administrative, des parcours fastidieux, extrêmement médicalisés, des demandes d’aide examinées avec suspicion.

C’est une réalité sociale, des personnes isolées, exclues du champ social comme de celui du désirable, des corps, des existences rendues vulnérables par l’indifférence politique, l’isolement, le manque d’infrastructures, de moyens…

Etre handicapé, c’est une réalité économique, une précarité et une dépendance organisées, qu’elle soit une conséquence de la conjugalisation des aides ou des conditions de travail dans les établissements spécialisés (ESAT), être handicapé, c’est ne pas avoir de place dans le système capitaliste à cause de corps jugés improductifs, incapables d’être performants, autonomes. C’est une place dans un système de dominations.

La notion de “validisme” a été introduite en 2004 par Zig Blanquer avec une brochure “la culture du valide (occidental)”. Ce concept, ou cet outil conceptuel, permet de révéler et d’analyser les rapports sociaux de pouvoir par le prisme du handicap. Penser l’oppression subie par les personnes ne correspondant pas à la norme d’un corps “sain”, “bien portant”, “valide”, une norme érigée par la pensée médicale. La psychologue Charlotte Puisieux l’évoque ainsi : “C’est une expérience collective de domination, c’est-à-dire que c’est le fruit de politiques pensées par et pour les valides qui organisent le monde pour elle. Le validisme, ça nous empêche d’aller à l’école, de travailler, d’avoir une vie sociale, amoureuse… il faudrait prendre votre vie quotidienne et vous imaginez d’être empêché dans tout.”

Foucault a d’ailleurs donné des outils pour penser ce concept :

« Par pensée médicale, j’entends une façon de percevoir les choses qui s’organisent autour de la norme, c’est-à-dire qui essaient de partager ce qui est normal de ce qui est anormal, ce qui n’est pas tout à fait justement le licite et l’illicite ; […] elle cherche aussi à se donner les moyens de correction qui ne sont pas exactement des moyens de punition, mais des moyens de transformation de l’individu, toute une technologie du comportement de l’être humain qui est liée à cela… » Michel Foucault, Le Pouvoir, une bête magnifique (1977)

Un documentaire de Clémence Allezard, réalisé par Asssia Khalid.

#15 Le Pouvoir - Naomi Alderman

Le Pouvoir est un roman de Naomi Alderman, paru en 2017 sous le titre original The Power et en 2018 dans la traduction française de Christine Barbaste.

Ce livre raconte le bouleversement de la société quand les femmes se mettent d'un coup à pouvoir générer des décharges électriques du bout de leurs doigts, un peu à la manière des anguilles, et qu'elles acquièrent ainsi un pouvoir de vie ou de mort, sur les hommes notamment. Cette fiction interroge la question des constructions sociales, la question de l'Histoire, les questions du pouvoir et de ses abus…

Pour monter cette émission, on a utilisé des bouts de musique de la compositrice Doris Norton, une pionnière italienne de la musique électronique des années 80, notamment de son album Norton Computer For Peace qui nous semblait bien d'actualité.

Bonne écoute !

#15 Le Pouvoir de Naomi Alderman #15 Le Pouvoir de Naomi Alderman
#15 Le Pouvoir de Naomi Alderman #15 Le Pouvoir de Naomi Alderman

Cette émission était diffusée le 25 avril 2022.

Il y a un flux RSS pour notre émission, si vous voulez vous abonner en mode podcast.

Nos appétits

Pour préparer cette émission on s'est retrouvées toutes les 6 autour d'un pique-nique. On a fait un tour de parole pour se raconter aux unes et aux autres ce que nos appétits nous évoquent, en partant de nos expériences situées, intimes. C'était fort et émouvant, on a brassé plein de choses et on a constaté qu'il y avait beaucoup de commun. Des trucs chouettes : du plaisir, du désir, du partage, des recettes de cuisine… et des trucs durs : la violence que les normes hétéropatriarcales font vivre à nos corps et à nos têtes, la charge mentale que peut représenter la bouffe, la difficulté à retrouver le plaisir dans cette forêt de contraintes.

On vous a concocté un petit menu pour en parler : en entrée on parle de filiation, de famille, des mères et des grands-mères dans la cuisine… En plat de résistance on parlera de problèmes systémiques, d'injonctions, de grossophobie et tout ça dans une société hétéro patriarcale. Pour le fromage on parlera de végétarisme et de véganisme et en dessert on se demandera ce qui nous reste du plaisir, du rapport à la sexualisation et de la femme comestible.

Dans cette émission, on a cité :

La Déferlante N°2 – Manger – Quand le genre passe à table
On ne naît pas grosse de Gabrielle Deydier
Feu : abécédaire des féminismes présents, coordonné par Elsa Dorlin
Une femme gelée d'Annie Ernaux
La femme comestible de Margaret Atwood

On a écouté :

Yseult – Corps
Liso – My skin
J'ai faim de toi – Lise Cabaret

Blubrry PowerPress Player

GOOD TRIP

Ce mois-ci dans le Gang on parle de drogues, consommations, toxicophobie, discriminations liées aux genres et l'accès à la santé et de réductions des risques !

Au programme :
- "Apéro FESTIF" : Un p'tit son d'échanges et de textes au TIPI festifà Marseille

- Au Plateau Good Trip : Mélissa, actrice de RDR et membre de la 15aine Stupéfiante, Rachel, intervenante de réduction des risques au BUS 3132 pour le Pôle festif et référente sur la question des violences sexuelles et sexistes en milieux festifs et Pénélope, actrice et chercheuse en RDR.

- Un petit agenda et une bonne nouvelle en Argentine
- De la bonne zik toujours

LES LIENS UTILES abordés dans l'émission :
- LE CAARUD
- Le diagramme de Venn des drogues
- Tableau tripsit
- Plus belle la nuit
- Techno+
- Le forum "psychoactif"
- psychowiki

Une très bonne écoute !

PS. On n'a pas eu le temps de nettoyer l'émission alors les niveaux sont ptêtre bas des fois mais vous montrez le son ;-) !

Le podcast à télécharger

Le podcast sur le site de radio galère

Voir en ligne : Good trip

La possibilité du fascisme

Alors que le second tour des élections présidentielles approche, cette semaine, on vous propose une nouvelle diffusion d'un entretien avec le sociologue Ugo Palheta que nous avions reçu à l'occasion de la sortie son livre "la possibilité du fascisme - France, la trajectoire du désastre" publié aux éditions la découverte.

Exils noirs transatlantiques

Exils noirs transatlantiques est un documentaire audio en deux chapitres du Bondy Blog racontant les exils croisés des noir.es américain.es en France et des français.es noir.es aux Etats-Unis, et ce que ces traversées racontent des dynamiques raciales de chaque pays.

James Baldwin, Joséphine Baker, William Gardner Smith,… Nombreux sont les noir.es américain.es qui ont fui le racisme américain et “trouvé refuge en France.” Mais que se cache derrière cette flatteuse fable française?

Avec Tyler Stovall, Jo Blount, Solaire Denaud, des archives de James Baldwin et d’une lettre d’un soldat afro-américain de la première guerre mondiale.

Autour de 10 000. C’est le nombre estimé de français.es noir.es aux Etats-Unis. Dans ce deuxième chapitre, on discute des français qui ont fait ce choix et pourquoi.

Avec Jo Blount, Solaire Denaud et Maboula Soumahoro.

 

 

Les nouveaux visages de l’antisémitisme 1945 à nos jours | Histoire de l’antisémitisme (4/4) | ARTE

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, le dense récit de deux millénaires d’intolérance et de persécution à l’égard des juifs, étayé par les éclairages passionnants d’une pléiade de chercheurs. Dernier épisode : après la Shoah, la communauté internationale découvre avec stupeur l’extermination de 6 millions de juifs. Pourtant, l’antisémitisme n’a pas disparu, comme en témoigne le pogrom de Kielce, en Pologne, où des rescapés des camps sont massacrés. Après la proclamation de l’État d’Israël en 1948, les populations juives doivent, en majorité, quitter les pays arabes. En 1965, à l’issue du concile Vatican II, l’Église met fin à deux mille ans d’antijudaïsme. Après une période d’accalmie dans les années 1960, l’antisémitisme adopte de nouveaux visages. Instrumentalisation Fondée sur les travaux de nombreux chercheurs – historiens, théologiens, islamologue, psychanalyste, anthropologue… –, cette traversée de deux millénaires d’antisémitisme impressionne par sa riche iconographie, son érudition et sa densité. Elle accable aussi, tant l’histoire se répète. Aux brèves accalmies (la période Al-Andalus, la Pologne des XVIe et XVIIe siècles…) succèdent des torrents de haine, le fléau voyageant à travers l’Europe. Battant en brèche l’idée d’un rejet immémorial, la série montre par quels ressorts l’antisémitisme, instrumentalisé pour des raisons religieuses, politiques ou économiques, s’est construit et recyclé à travers le temps. Les nazis ont par exemple puisé dans l’imagerie moyenâgeuse pour stigmatiser leurs contemporains. Mais ces persécutions ont paradoxalement renforcé l’existence de la communauté juive, qui s’est structurée à force d’être ramenée à une identité fantasmée. Cette histoire des discriminations est donc aussi celle d’une émancipation et d’une résistance, des protestations du philosophe Philon au Ier siècle à l’épithète rageuse de Robert Badinter (interviewé dans la série) contre le négationniste Robert Faurisson, qualifié de « faussaire de l’histoire », en passant par le poème du Russo-Israélien Haïm Bialik en réaction au pogrom de Kichinev de 1903. Cette œuvre littéraire, pour une fois suivie d’effet, exhortait les juifs à « se réveiller » et provoqua un exode massif vers des terres plus hospitalières.

De l’émancipation à la Shoah 1791-1945 | Histoire de l’antisémitisme (3/4) | ARTE

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, le dense récit de deux millénaires d’intolérance et de persécution à l’égard des juifs, étayé par les éclairages passionnants d’une pléiade de chercheurs. Épisode 3 : sous l’influence des révolutionnaires français, de nombreux juifs accèdent à la citoyenneté en Europe. Mais l’essor industriel amène de nouvelles formes d’hostilité. Le poids de la religion diminuant, l’antisémitisme s’appuie désormais sur des théories raciales. Les juifs servent aussi de bouc émissaire à un courant socialiste populiste qui réactive le cliché moyenâgeux du « juif homme d’argent » et leur impute la misère ouvrière. Sous l’impulsion du journaliste Theodor Herzl émerge le mouvement sioniste et la revendication d’un État refuge. En 1903, le pogrom russe de Kichinev indigne la communauté internationale. Le XXe siècle est aussi marqué par l’avènement du régime hitlérien, à la doctrine ouvertement antisémite. Instrumentalisation Fondée sur les travaux de nombreux chercheurs – historiens, théologiens, islamologue, psychanalyste, anthropologue… –, cette traversée de deux millénaires d’antisémitisme impressionne par sa riche iconographie, son érudition et sa densité. Elle accable aussi, tant l’histoire se répète. Aux brèves accalmies (la période Al-Andalus, la Pologne des XVIe et XVIIe siècles…) succèdent des torrents de haine, le fléau voyageant à travers l’Europe. Battant en brèche l’idée d’un rejet immémorial, la série montre par quels ressorts l’antisémitisme, instrumentalisé pour des raisons religieuses, politiques ou économiques, s’est construit et recyclé à travers le temps. Les nazis ont par exemple puisé dans l’imagerie moyenâgeuse pour stigmatiser leurs contemporains. Mais ces persécutions ont paradoxalement renforcé l’existence de la communauté juive, qui s’est structurée à force d’être ramenée à une identité fantasmée. Cette histoire des discriminations est donc aussi celle d’une émancipation et d’une résistance, des protestations du philosophe Philon au Ier siècle à l’épithète rageuse de Robert Badinter (interviewé dans la série) contre le négationniste Robert Faurisson, qualifié de « faussaire de l’histoire », en passant par le poème du Russo-Israélien Haïm Bialik en réaction au pogrom de Kichinev de 1903. Cette œuvre littéraire, pour une fois suivie d’effet, exhortait les juifs à « se réveiller » et provoqua un exode massif vers des terres plus hospitalières.

Le temps du rejet 1144-1791 | Histoire de l’antisémitisme (2/4) | ARTE

De l’Antiquité jusqu’à nos jours, le dense récit de deux millénaires d’intolérance et de persécution à l’égard des juifs, étayé par les éclairages passionnants d’une pléiade de chercheurs. Épisode 2 : aux XIIe et XIIIe siècles, la situation des juifs en Europe se dégrade. Les souverains durcissent les règles sous l’influence d’une chrétienté qui s’étend et leur confère une légitimité. Ils vont s’astreindre à rendre visibles des juifs que rien ne distinguait du reste de la population, à travers une iconographie délirante (nez crochus, chapeaux pointus…) et des mesures discriminatoires, tel le port de la rouelle, anneau jaune dont la couleur, symbole de traîtrise, resurgira sous l’ère nazie. En 1290, les premières expulsions surviennent en Angleterre avant de gagner l’Europe de l’Ouest. Cinq siècles plus tard, la Révolution française change à jamais la situation des juifs à travers le monde. Instrumentalisation Fondée sur les travaux de nombreux chercheurs – historiens, théologiens, islamologue, psychanalyste, anthropologue… –, cette traversée de deux millénaires d’antisémitisme impressionne par sa riche iconographie, son érudition et sa densité. Elle accable aussi, tant l’histoire se répète. Aux brèves accalmies (la période Al-Andalus, la Pologne des XVIe et XVIIe siècles…) succèdent des torrents de haine, le fléau voyageant à travers l’Europe. Battant en brèche l’idée d’un rejet immémorial, la série montre par quels ressorts l’antisémitisme, instrumentalisé pour des raisons religieuses, politiques ou économiques, s’est construit et recyclé à travers le temps. Les nazis ont par exemple puisé dans l’imagerie moyenâgeuse pour stigmatiser leurs contemporains. Mais ces persécutions ont paradoxalement renforcé l’existence de la communauté juive, qui s’est structurée à force d’être ramenée à une identité fantasmée. Cette histoire des discriminations est donc aussi celle d’une émancipation et d’une résistance, des protestations du philosophe Philon au Ier siècle à l’épithète rageuse de Robert Badinter (interviewé dans la série) contre le négationniste Robert Faurisson, qualifié de « faussaire de l’histoire », en passant par le poème du Russo-Israélien Haïm Bialik en réaction au pogrom de Kichinev de 1903. Cette œuvre littéraire, pour une fois suivie d’effet, exhortait les juifs à « se réveiller » et provoqua un exode massif vers des terres plus hospitalières.

LA FRANCE PUE RADIO SHOW 19/04/2022

0/ COCHE BOMBA (Lyon, France) « La France Pue » from split LP w/Enola Gay (1995)

1/ L.U.S.T. (Olympia, US) « Dark Place » from « Life Under Systematic Terror » Tape (2019)

2/ PROTESTERA (Gothenburg, Suède) « Vad vi alla behöver » from « Benefit for Sea Shepherd EP (2019)

3/ MAUDIT DRAGON (Grenoble, France) « La Certa » from « s/t » LP (2022)

4/ FLOOR (Miami, US) « In a Day » from « Dove » LP (2004)

5/ GREEN DAY (Oakland, US) « Extraordinary Girl » from « American Idiot » LP (2004)

6/ NADA SURF (New York, US) « High/Low » from « The Plan » (1996)

7/ NIGHT FEVER (US) « Having a Hard Time » from « s/t » EP (2021)

8/ BURNCHURCH (Dublin, Irlande) « Dust and Bones » from « s/t » LP (2014)

9/ LA FRACTION (Paris, France) « Trop Vieux pour Mourir Jeunes » from « De L’Autre Côté » LP (2022)

10/ VIDRO (Stockholm, Suède) « Vagornas Svall » from « Glod » LP (2022)

11/ JUNTA (København, Danemark) « I krig Mod Liv » from « Dod Tid » EP (2020)

12/ KAAOS (Tampere, Finlande) « Syytön Sivustakatsoja » from « Ei Enää Kipua Ei Tuskaa » LP (2019)

13/ HELIOGABALE (Paris, France) « Bullet in ya Belly » from « Yolk » CD (1995)

14/ SLEEPPERS (Bordeaux, France) « Doom » from « Subconscious Nocturnal Activity » CD (1995)

15/ BAD RELIGION (Los Angeles, US) « Before you die » from « New Maps of Hell » LP (2007)

16/ MILLENCOLIN (Örebro, Suède) « Mister Clean » from « Same Old Tunes » LP (1994)

17/ ALTERCADO (Graneros, Chili) « Asesina a tus Asesinos » from split LP w/Schaefer (2013)

18/ D.S.B. (Tokyo, Japon) « Answer » from « Wings continue to Strive with unchanged minds» LP (1998)

19/ C.H.U.T.E. (Singapore) « It Happens » from « Consumer Room » EP (2022)

20/ PRIMER REGIMEN (Bogota, Colombie) « Lideres » from « 1983 » EP (2022)

21/ BURNING HEADS (Orléans, France) « Endless Loop (in my Head) » from « Torches of Freedom » LP (2022)

22/ GRRZZZ (Marseille, France) « L’Émeute » from « Geriatric Disasters » LP (2016)

23/ PAINFUL PLACES (Saint-Etienne, France) « Where we Live » from « Demo » (2015)

24/ CIRCLES (Nantes, France) « Grey Winds » from « Resonate » EP (2019)

25/ THE EX (Amsterdam, Hollande) « Squat ! » from « Tumult » LP (1983)

26/ SPRAY PAINT (Austin, US) « Burn Barrell » from « Feel the Clamps » LP (2016)

27/ PUTREFACTION (Dublin, Irlande) « After the Storm » from « Scavenger » EP (2015)

28/ LIFE POSSESSION (Dašice, République Tchèque) « Miliony Let » from « Miliony Let » EP (2014)

29/ TOMAHAWK (California, US) « You can’t win » from « Mit Gas » LP (2003)

30/ TOMAHAWK (California, US) « Sir Yes Sir » from « s/t » LP (2001)

31/ MUSHROOM ATTACK (Groningen, Hollande) « Wombwork » from split LP w/Disorder (1992)

32/ DISORDER (Bristol, UK) « Closed » from split LP w/Mushroom Attack (1992)

33+34/ PISSKRÄNKT (Gothenburg, Suède) « Dags att fa panik » + « Jag Lever, Ni Dör » from « Jag Lever, Ni Dör » Demo Tape (2022)

35/ UZU (Montréal, Canada) « Chamsoum Moudlina » from « s/t » EP (2022)

PRIMER REGIMEN

One ear later : Retour sur l'emission sur Troubles dans le travail

Depuis l'autre coté de la Manche, Marion dans sa chronique rétroactive revient sur l'émission avec la sociologue Marie-Anne Dujarier qui dans son dernier ouvrage Troubles dans le Travail paru aux éditions PUF se penche sur cette impressionnante polysémie et déconstruit cette catégorie de pensée.