réveil

Pizzza : samedi 14 sept à la rouille!!!

Samedi 14 septembre 2019
Concert à la Rouille
La Rouillardière
44110 Soudan
19h, prix libre, bar, bouffe vegan
Avec:

DEATH REIGN
(Crust//St-Etienne)
http://www.lustucrust.org/deathreign_infos

THE WANTED
(Crust’n’roll’Lao//Finistère)
http://thewantedpunx.blogspot.com/

CHARNIER
(Death Grind//Brest)
https://charniergrind.bandcamp.com/

VOODOO CHÜKET
(D-beat//Finistère)

KIAL
(D-beat//BZH)


IFEELGOODRECORDS.COM
Westcoast//L.A.//44//FRANCE

Photo



Filmographie - Des documentaires sur les médias et le journalisme (8) : de P à Q

La septième partie de notre filmographie alphabétique et acritique consacrée aux films documentaires traitant des médias et du journalisme couvrait les titres de M à O, la huitième présente les titres de P à Q. La suite, prochainement...


Le Pacte fragile

1996 / France / Carnet de ville, ADL et France 3 Méditerranée / 34'

Réalisation : Alain Dufau

Résumé : Ce portrait du photographe Jacques Windenberger a été réalisé principalement à Marseille et ses alentours. Depuis plusieurs décennies, ce photographe dresse la chronique des gens et de leur cadre de vie. Avec eux, il engage une réflexion sur l'utilisation de l'image dans notre société.



The Panama Deception

1992 / États-Unis / Jeanne Doroshow, David Kasper, Nico Panigutti et Barbara Trent / 91'

Réalisation : Barbara Trent

Résumé : The Panama Deception retrace la sordide histoire des relations entre les États-Unis et Panama, en exposant la relation de longue date entre George Bush et Manuel Noriega. En partant de l'invasion américaine de 1989 et de ses effets dévastateurs, le film apporte un regard nouveau, notamment sur les manœuvres internes du système impérialiste, sur la domination mondiale de l'armée américaine et sur les médias subordonnés aux puissants.



Papapapá

1997 / États-Unis / Alex Rivera / 27'

Réalisation : Alex Rivera

Résumé : Papapapá est un documentaire expérimental sur l'immigration. À travers la pomme de terre, qui fut d'abord cultivée au Pérou comme principale denrée inca, le film dépeint le voyage et la transformation d'un légume. On suit également en parallèle l'immigration d'Augusto Rivera, le père du réalisateur. Papapapá aborde la manière dont les êtres humains, à l'instar des légumes, sont façonnés par les sociétés qu'ils rencontrent, avec un regard humoristique sur les notions de race et d'immigration, la télévision, la nostalgie et la distance.



Les Paparazzi

1963 / France, Italie et Suisse / ORTF, RAI et TSR / 12'

Réalisation : Claude Goretta et François Enderlin

Résumé : Reportage sur les photographes italiens qui épient les vedettes et que l'on appelle les « paparazzi », ou papillons. Grâce à leurs téléobjectifs très puissants, ils traquent et chassent les vedettes dans leur intimité.


Paraboles : mon pays à domicile

2006 / France / Crescendo films et France 3 / 51'

Réalisation : Robert Alaux

Résumé : L'arrivée des télévisions étrangères par satellite a révolutionné la vie des immigrés en France. Quatre familles turques et marocaines nous disent comment elles ont renoué avec leur culture d'origine et retrouvé une estime de soi grâce aux programmes de la parabole. Ce lien direct avec le pays a permis à chaque génération de sortir de son isolement et de se sentir enfin ici chez elle.



Paradoxes

2006 / France / Kataract association / 4'

Réalisation : Nicolas Olek et Frédéric Vermeersch

Résumé : Suite aux premières projections de leur film Pollutions, les deux réalisateurs partagent leurs réflexions. Ils constatent que la contestation écologique est récupérée par ceux-là-mêmes qu'elle dénonce...


Paris Couleurs

2005 / France / Image & Compagnie et France 5 / 52'

Réalisation : Éric Deroo

Résumé : Les très nombreux Français issus de l'immigration se retrouvent systématiquement enfermés dans les vieux clichés, ceux des « trois couleurs » des indigènes de l'empire colonial français : le noir, le jaune et le brun. Fantasme collectif, clichés paternalistes et racistes, exploitation politique ou médiatique : ces stéréotypes ont été fabriqués et nourris par notre imaginaire. C'est l'histoire de la construction de ce regard et de ses contradictions qui est racontée ici.



Parole de journaleux

1997 / France / Périphéries productions, Musique de nuit et Parallèles Attitudes Diffusion / 10'

Réalisation : Jean-Paul Lascar

Résumé : En juillet 1996, un « arbre à palabres » réunit, le temps d'un débat intitulé « Médias et banlieues », les habitants de la Cité Jacques Prévert à Bassens. Trois journalistes y assistent, ils représentent la presse et la radio régionales et France Télévisions.


Parole et résistances : la dictature grecque (1967-1974)

2010 / France et Grèce / TK Films, Aia Films et ERT Hellenic Broadcasting Corporation / 80'

Réalisation : Timon Koulmasis

Résumé : Durant les années sombres de la dictature, les Grecs écoutaient presque tous clandestinement l'émission grecque diffusée quotidiennement sur la radio internationale allemande Deutsche Welle. Ce film raconte l'aventure de celles et ceux qui l'ont créée et qui, pourchassés et contraints à l'exil par un régime fasciste, se sont battus pendant sept ans pour garder la dignité et rendre l'espoir aux gens. Il interroge ainsi la puissance de la parole engagée et tente d'en redéfinir la nécessité aujourd'hui.



Paroles d'homme

1980 / France / Université Paris VII – Département Cinéma et Audiovisuel / 60'

Réalisation : Bernard Cuau

Résumé : En novembre 1979, le président Giscard d'Estaing se retrouve face à trois journalistes dans un studio de la télévision. Daniel Lacombe, un professeur de logique mathématique, revoit l'émission et l'analyse : comment un homme sûr de lui, sachant jouer sur les mots peut réussir à répondre à des questions qui ne lui sont pas posées aux fins de déclarer que tout ce que l'on affirme est faux.


Paroles d'images

1997 / France / Périphérie / 26'

Réalisation : Michèle Guenoun

Résumé : Trois étudiants de l'École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris proposent à des jeunes de la cité des Courtillières, un quartier populaire rude de Pantin, de faire un atelier de création d'images sur l'actualité pendant une semaine de leurs vacances. Défi lancé : que leurs images, à défaut de changer le monde, les aident à le comprendre.


Paroles du documentaire

1989 / France / Ardèche images production / 23'

Réalisation : Brigitte Barbe

Résumé : À l'occasion de la première édition des « États généraux du film documentaire » qui s'est tenue à Lussas (Ardèche) en 1989, des critiques de cinéma et des réalisateurs de films, donnent leur point de vue sur le film documentaire, son histoire, sa fonction, ses rapports avec la télévision et le cinéma de fiction.


Les Pas des médias

2011 / Mauritanie / Sahel Production / 12'

Réalisation : Yero Djigo

Résumé : La presse mauritanienne a connu de profondes mutations depuis la création des premiers médias publics en 1960. Cette évolution perceptible se traduit par un engouement grandissant pour la consommation de l'information. Cependant, le travail des journalistes est méconnu, et il se heurte à de nombreux obstacles causés par le manque de formation, de matériel technique et d'encadrement, etc. Pour pallier cette situation, encouragées par la société civile, les autorités mauritaniennes mènent aujourd'hui une politique d'ouverture dans ce secteur et cèdent peu à peu du terrain à la liberté d'expression et à la professionnalisation de la presse mauritanienne.


Pas vu, pas pris

1998 / France / Listen productions et C-P productions / 85'

Réalisation : Pierre Carles

Résumé : Après avoir proclamé qu'il n'y a pas de sujet tabou à la télé, des journalistes en vue découvrent un document piraté montrant Étienne Mougeotte et François Léotard en discussion d'affaires au sujet des destinées de TF1. Pierre Carles demande alors aux journalistes s'ils auraient accepté de diffuser ce document, et si non, pourquoi ? Il semblerait qu'un tabou demeure à la télévision : la connivence de plus en plus étroite des journalistes et du pouvoir politique.



Les Passeurs d'images

2000 / France / Jean-Michel Rodrigo / 26'

Réalisation : Jean-Michel Rodrigo

Résumé : Les « passeurs d'images » sont quatre jeunes passionnés de cinéma et de télévision : Thomas prépare son deuxième court métrage et a monté une petite maison de production à Toulouse ; Bénédicte organise un festival de courts métrages dans une banlieue difficile ; Paula et Stéphane participent au lancement de la chaîne étudiante à l'université de Nanterre.


Pauvre Consuelo à la conquête du monde

2011 / France / Les Films d'Ici et Escape Pictures / 86'

Réalisation : Peter Friedman

Résumé : Les télénovelas, qui sont surtout radiophoniques mais aussi télévisuelles sont des « séries à portée sociale » très populaires. Elles abordent les problématiques rencontrées par les populations les plus démunies et les moins informées, en les intégrant à une histoire divertissante et rythmée, suivant les codes des feuilletons populaires. Pauvre Consuelo à la conquête du monde est l'histoire de la rencontre entre ces séries et leur public à travers le monde.


La Peau de l'ours

2006 / France / Ateliers Varan / 36'

Réalisation : Claire Carrard

Résumé : Automne 2006, Libération est au bord du redressement judiciaire : son fondateur a été remercié quelques mois avant par le nouvel actionnaire et un nouveau plan social se prépare. Peu à peu, le contrôle du journal échappe à l'équipe. Entre stupeur et nostalgie, une époque s'achève.


Perdu à Pékin (Lost in Beijing)

2011 / Chine / Pandavision Studio et Guangzhou Television / 52'

Réalisation : Qin Yuming et Kun Li

Résumé : C'est une histoire de quête et de désespoir. Un jeune journaliste essaie de témoigner, avec son stylo et sa caméra, d'un passé à jamais enfoui. Il se rend compte que c'est peine perdue, que le passé ne peut être retrouvé. Un groupe d'habitants de Pékin essaie pourtant de faire resurgir son paradis perdu.


Le Petit Monde du roman-photo

1964 / Suisse / TSR (Télévision suisse romande) / 12'

Réalisation : Claude Goretta et Jean-Pierre Goretta

Résumé : Reportage sur l'univers du roman-photo, ces magazines lus par quinze millions de femmes en France. On y montre différentes séquences de tournage durant lesquelles on voit le travail des figurants et du réalisateur. Sont également interviewées Madame Régis-Leroy, rédactrice de romans-photos et Sylvie Vartan, qui a posé pour ce type de magazine.


Petites Histoires des duels présidentiels

2005 / France / Ina, Public Sénat et France 2 / 52'

Réalisation : Hugues Nancy

Résumé : Pourquoi les duels présidentiels d'entre-deux tours ont-ils tant marqué l'histoire de la télévision et l'histoire politique ? Comment la télévision a-t-elle imposé le genre tout en laissant les hommes politiques imposer leurs règles et leurs limites à ces débats ? Avec les témoignages inédits de trois journalistes présents au premier rang de ces duels et d'un spécialiste de l'impact de la télévision dans les campagnes électorales, ce film raconte et dévoile les coulisses de quatre duels télévisés qui sont restés dans les mémoires.


Philippe Labro, entre ombre et lumière

2011 / France / France 5, Ina, Elzevir Films et Cinextra Productions / 52'

Réalisation : Stéphanie Valloatto

Résumé : Tour à tour journaliste, écrivain, réalisateur et patron de média, Philippe Labro a rencontré de nombreuses personnalités en vue de son époque, dont il est lui-même une figure médiatique. Ce film retrace les moments clés et évoque les personnes qui ont compté dans sa vie.


Photo Op

1992 / États-Unis / Bill Morrison / 5'

Réalisation : Bill Morrison

Résumé : Photo Op se sert d'images provenant d'actualités télévisées locales des années 1960 et de bandes d'actualités datant de la Seconde Guerre mondiale, afin de dépeindre un pays à la fois endeuillé et nostalgique de son passé photographié.


Photographe de guerre (War Photographer)

2001 / Suisse et France / Christian Frei Filmproduktion, Suissimage, ARTE France, SRF (Schweizer Radio und Fernsehen) et DRS / 96'

Réalisation : Christian Frei

Résumé : Dans l'une des nombreuses régions en conflit de notre planète, confronté à la souffrance, la violence et le chaos, le photographe James Nachtwey tente de saisir l'image qu'il pourra publier en toute conscience. Le film nous montre un homme à la fois engagé et timide, qui est aussi l'un des photographes de guerre les plus remarquables et courageux de notre époque. Pour autant, l'homme ne répond en rien au cliché du baroudeur endurci.


Pierre Brossolette, résistant

2002 / France / Julianne films et France 5 / 52'

Réalisation : Étienne Goldet

Résumé : Ce documentaire retrace la vie de Pierre Brossolette, résistant mort en mars 1944 après avoir sauté du 5e étage de l'immeuble parisien de la Gestapo pour être sûr de ne pas parler. Après deux coups de projecteur sur sa carrière de journaliste lucide face à la montée du péril nazi dans les années 1930, le film nous donne à voir un homme avide d'action dans un terrain vierge en 1941 : la Résistance, puis, dès 1942, dans celui de la France combattante de De Gaulle pour laquelle il aide à organiser les services secrets.


Pierre Dumayet

2000 / France / Ina / 58'

Réalisation : Dominique Froissant

Résumé : Il voulait être pharmacien, il sera licencié de philosophie. Après guerre, il entre à la radio pour un magazine littéraire avec Pierre Desgraupes. Sa voie est tracée : recruté par Pierre Sabbagh pour une télévision naissante, il sera journaliste et producteur pour des émissions essentiellement littéraires qui ont fait date. Sur un ton pince-sans-rire, il livre ici des anecdotes et sa façon de voir le journalisme.


Pierre Lazareff

1997 / France / LMK images, Ina, Écrimage, La Cinquième et Canal + / 52'

Réalisation : Gilles Nadeau

Résumé : Portrait de Pierre Lazareff qui a été un acteur et un témoin passionné de la vie culturelle, politique et sociale. À 30 ans, il était le principal responsable de Paris Soir, le plus grand quotidien français de tous les temps. Il a également créé France Soir et Télé 7 jours, ainsi que le célèbre magazine télévisé « Cinq Colonnes à la Une ».


Pierre Lazareff

1969 / France / ORTF / 150'

Réalisation : Jean Brard et Raoul Sangla

Résumé : Sur le plateau de l'émission « L'Invité du dimanche », Pierre Lazareff est interviewé dans un premier temps par Pierre Desgraupes, puis il reçoit les amis qui ont compté dans sa vie. Au fil des conversations qui évoquent cinquante années de carrière journalistique, se dessine de manière très vivante le portrait de l'un des patrons les plus importants de la presse parisienne.


Pierre Tchernia

1999 / France / Ina / 54'

Réalisation : Dominique Froissant

Résumé : Il n'a que 12 ans en 1940, mais La Chevauchée fantastique de John Ford est une révélation pour Pierre Tchernia : il travaillera dans le cinéma. Après l'école de cinéma Vaugirard, l'Idhec et deux ans de radio au « Club d'essai », il débute au journal télévisé en 1949. Pierre Tchernia n'a pas son pareil pour raconter des histoires ; il fait partie des familiers qui sont entrés dans tous les foyers par le biais du petit écran.


La Planète CNN

1997 / France / Interscoop et La Sept ARTE / 105'

Réalisation : Frédéric Laffont

Résumé : La notoriété de CNN croît au gré des crises internationales et des directs. Les images de la chaîne d'Atlanta nourrissent désormais les rédactions et les écrans du monde entier. Objet d'aversion ou d'admiration, CNN fait débat dans tous les milieux. Ce sont des histoires, des instants de vie de quelques-uns de ses employés qui nous permettent de découvrir la chaîne de l'intérieur.


Plantu

1987 / France / Montévidéo / 4'

Réalisation : Laurent Charpentier

Résumé : Dessinateur au journal Le Monde, Plantu a produit son 10 000e dessin le 4 décembre 1986 : à la Une ce jour-là, les manifestations étudiantes contre le projet de loi Devaquet. C'est l'occasion de découvrir le travail du dessinateur. Une courte interview de Daniel Vernet, rédacteur en chef, précise l'apport de Plantu dans le cadre de ce quotidien national.


Plantu, un destin à la Une

2008 / France / 2P2L et France 5 / 52'

Réalisation : Morgane du Liège et Damien Vercaemer

Résumé : Le dessinateur Plantu officie au Monde depuis plus de trente ans. Les réalisateurs se demandent qui se cache derrière ses airs de grand enfant ; ils le voient comme un humaniste, un faux modeste et un vrai angoissé qui parcourt le monde pour parler de la liberté d'expression. Le film le suit à Ramallah où se tient alors son exposition « Cartooning for Peace », qui vise à défendre la liberté des dessinateurs de presse et les droits de l'homme à travers le monde.


Plein Sud

2008 / Belgique / Quizas / 28'

Réalisation : Hubert Fiasse

Résumé : Animer bénévolement une radio locale ? Juste pour le plaisir d'égayer le quotidien des auditeurs ? C'est la mission de Paula et Marc et de nombreux animateurs bénévoles. Depuis plus de 20 ans, ils donnent la parole aux auditeurs de la région liégeoise. Un rôle social plutôt exceptionnel dans la jungle de la bande FM.


Plomb durci

2009 / Italie / Pulsemedia / 80'

Réalisation : Stefano Savona

Résumé : Au onzième jour de l'opération « Plomb durci » menée par l'armée israélienne contre la Bande de Gaza, aucun témoin n'a encore réussi à forcer le barrage total que les troupes d'occupation imposent à la presse internationale. Une faille imperceptible s'ouvre alors : quelques journalistes réussissent à passer, dont un réalisateur avec sa caméra. Ce film nous donne à voir ce que cette caméra a pu filmer au-delà de la frontière.


Le Plomb, l'Encre, la Liberté

1995 / France / Libre Accès productions, Zeaux productions, France 3 Rhône-Alpes Auvergne et La Cinquième / 52'

Réalisation : Jean-Paul Lebesson

Résumé : Dès l'invasion allemande en 1940, la presse nationale se scinde en deux et les grands titres se replient en « zone libre ». Lyon, qui était déjà le siège d'une presse régionale influente et respectée, accueille toute une société de journalistes parisiens et devient la capitale de la Résistance. De nombreux journaux clandestins y naîtront. À la Libération, une pléthore de titres apparaît qui préfigure la presse d'aujourd'hui. Ce documentaire narre la vie de la presse sous l'Occupation mais aussi le récit de sa libération.


Plumes en exil

2007 / France et Allemagne / Lopevi Images, Filmkraft, WDR (Westdeutscher Rundfunk) et Téléssonne / 84'

Réalisation : Bénédicte Banet et Sylvie Banuls

Résumé : Les dictatures craignent encore et toujours la force du verbe. Le prix à payer pour les journalistes qui ont choisi la libre parole est élevé : censures, persécutions, tortures, emprisonnements, assassinats... La Maison des journalistes de Paris, lieu unique au monde, accueille ces exilés du verbe. Ce film propose une réflexion sur la liberté de la presse et le sort des journalistes qui la défendent.



Plus Belle l'Info !

2011 / France / Université de Provence (Secteur cinéma) / 48'

Réalisation : Charlotte Penchenier

Résumé : Laure et Stéphanie couvrent l'actualité du Sud-Est de la France au jour le jour pour le compte d'une chaîne d'information en continu. Le film les suit pendant le mouvement social d'octobre 2010 contre la réforme des retraites. Entre passion, tensions, fous rires et concessions, c'est une chronique cocasse d'un métier sous pression.



Plus Belle la Ville

2013 / France / Comic Strip production et France 3 / 52'

Réalisation : Antony Fayada

Résumé : La série Plus Belle la Vie divertit des millions de téléspectateurs depuis bientôt 10 ans. Entre la fiction et la ville de Marseille, des liens étroits, intimes et parfois inattendus se sont noués au fil des saisons. Comment se répondent ces deux piliers de l'actualité, la vie réelle, rapportée dans les journaux télévisés, et les aventures de personnages de la série, imaginées par des scénaristes ?



Le Polar

2003 / France / Telfrance Group, France 5, France 3 et TV5 Monde / 52'

Réalisation : Patrick Jeudy

Résumé : Les héros des premières séries policières de la télé française, tels que l'inspecteur Bourrel et le commissaire Maigret, se définissent bien souvent par la déduction, la séduction et l'intuition. Mais à la fin des années 1960, la télévision cherche davantage à captiver son public et devient moins sérieuse : les auteurs étoffent les enquêtes et les confient à des détectives privés, des journalistes, des aventuriers... Les nouvelles séries sont moins austères que les précédentes et rendent compte de l'évolution de la société.


Politique chronique : une campagne de presse

2002 / France et Espagne / Sans Canal Fixe (SCF), Zaléa TV et Clot RTV / 154'

Réalisation : Yvan Petit et Xavier Selva

Résumé : Un an avant les élections municipales de 2001, le médiatique député Renaud Donnedieu de Vabres annonce sa candidature à Tours face au maire socialiste en place. Convaincue d'avoir trouvé une ville moyenne idéale pour « illustrer » les divisions de la gauche plurielle et le retour de la droite, la presse nationale, Le Figaro en tête, titre à plusieurs reprises « Tours, la ville qui va basculer à droite ». Mais le verdict des urnes contredira les prédictions médiatiques. Plus que la chronique d'une victoire politique, c'est le film d'une revanche face aux gros titres des journaux.


Pop Art & Co

2001 / France / Lapsus, Centre Georges Pompidou et ARTE France / 56'

Réalisation : Renan Pollès

Résumé : Aux États-Unis et en Europe, les années 1960 sont marquées par une grande prospérité économique. Elle se traduit par une imagerie nouvelle, construite essentiellement autour de la télévision, du cinéma et de la publicité, qui remodèle l'environnement de l'homme et de la femme modernes. Les années Pop consacrent le règne de l'objet, de la femme symbole, des icônes, des médias, du politique, bref, d'une iconographie directement empruntée au flux des images générées par la société.


Pop Goes Islam

2010 / France / Alegria productions et ARTE GEIE / 52'

Réalisation : Ismail Elmokedem

Résumé : La création au Caire de 4shbab, première chaîne musicale islamique, a immédiatement fait événement dans le monde arabe. Le film suit deux personnages engagés dans la vie de cette nouvelle chaîne de télévision qui cherchent à repousser les limites de l'Islam en y introduisant la culture populaire contemporaine : son patron fondateur et une top model voilée.



Positif, une revue

2003 / France / Grand Large productions, CNRS Images/Média FEMIS-CICT et CinéCinéma / 52'

Réalisation : Bernard Cohn

Résumé : La revue Positif fête ses 50 ans. Elle est devenue une institution, ce qui ne l'empêche pas de rester bien vivante. Certains rédacteurs d'origine ont cédé la place à des nouveaux, mais c'est toujours la même passion qui anime les uns et les autres, le même désir de faire partager un enthousiasme : celui de l'amour des films...


Pour mieux s'entendre

2004 / Belgique / Kaos films / 52'

Réalisation : Jean-Charles L'Ami

Résumé : La dramaturge burundaise Marie-Louise Sibazuri écrit des feuilletons radiophoniques, et « Umubanyi niwe muryango » (« Nos voisins, ce sont eux notre famille ») est le programme radiophonique le plus populaire du Burundi. Le programme explore la vie de tous les jours de deux familles, l'une Hutu, l'autre Tutsi, et montre comment elles maintiennent leur amitié malgré les crises et les difficultés. Depuis 1997, le feuilleton vise à faire tomber les barrières entre Hutus et Tutsis. Car, au-delà d'une histoire, ces feuilletons offrent des balises sociales et tentent de faire sentir qu'il y a moyen de s'entendre.


Pour une poignée de palmiers

1994 / Belgique / MG productions / 18'

Réalisation : Michaël Goldberg

Résumé : Quatre jeunes paparazzis bruxellois traquent lors du Festival de Cannes, le temps d'un regard sur les stars et sur eux-mêmes.


Presse et Pouvoir : un divorce impossible

2010 / France / Ina et France Télévisions / 77'

Réalisation : Philippe Reinhard et Michel Royer

Résumé : Journalistes et politiques se regardent de tout temps en chiens de faïence. Ces deux milieux si proches qu'ils en sont parfois consanguins se méfient l'un de l'autre quand ils ne se détestent pas carrément. Leur divorce est pourtant impossible, tant ils ont besoin l'un de l'autre. Bon nombre d'acteurs de ce jeu ambigu viennent témoigner de la complexité de cette relation, soutenus par des exemples emblématiques du passé.



Profession journaliste

2012 / France / Anatone / 72'

Réalisation : Julien Després

Résumé : Profession journaliste est une réflexion sur l'état du métier. À travers les témoignages de journalistes contemporains, et en revenant sur l'histoire du journalisme, le film expose les liens entre les mondes médiatique, politique et économique. Il décortique le traitement soit disant « objectif et factuel » de l'information ainsi que ses conséquences idéologiques sur notre société. Des professionnels de tous les horizons s'expriment sur la situation de leur métier et leurs conditions de travail : la précarité et la rapidité du traitement de l'information font d'eux « des ouvriers dans des usines modernes », « ils ne sont pas là pour réfléchir ».



Les Progrès de la télévision

1988 / France / Sygma TV / 2'

Réalisation : Henri de Turenne et Jean-Noël Delamarre

Résumé : Relatant la première émission diffusée par la télévision en 1936, ce reportage réalisé à partir du fonds d'archives du magazine L'Illustration fait l'historique de son invention puis tente d'imaginer les développements futurs que pourrait connaître ce nouveau média.



Propaganda : il n'y a plus de propagande ? (Chapitre 6)

1987 / France / Ina, TF1 et La Sept / 52'

Réalisation : Philippe Collin

Résumé : Un survol ironique et partial des images d'aujourd'hui (information, publicité, cinéma) pour traquer l'intention, la manipulation, bref la propagande qui s'y cacherait. Comment combiner tolérance et vigilance ?


Propaganda : In America (Chapitre 4)

1987 / France / Ina, TF1 et La Sept / 53'

Réalisation : Philippe Collin

Résumé : Les débuts de la télévision coïncident avec la guerre froide. Aux États-Unis, la psychose du communisme et l'exaltation de l'« American Way of Life » marquent les thèmes, les modes de représentation et le ton des différents genres télévisuels et cinématographiques. On peut encore observer cette marque de nos jours. L'intervenant est J. Fred Mac Donald, historien des médias.


Propaganda : un siècle de propagande (Chapitre 1)

1987 / France / Ina, TF1 et La Sept / 52'

Réalisation : Pierre Beuchot

Résumé : Ce premier chapitre de la série « Propaganda, l'image et son pouvoir », est un panorama d'images de toute nature utilisées depuis la Première Guerre mondiale, et dont il est possible de faire une interprétation en termes de propagande. Intertitres et montage organisent, en lieu et place de tout commentaire, une vision de l'image animée comme tout-propagande. Ce film se base sur des extraits de nombreux films (actualités, fiction, documentaire), émissions de télévision (de la publicité au feuilleton) et interventions de sociologues, historiens du cinéma ou témoins alternent pour, à la fois, montrer, pointer et décrypter.


Propaganda kompanien : les reporters du IIIe Reich

2012 / France / Planète+ No Limit, RTBF, Y.N Productions et ECPAD / 90'

Réalisation : Véronique Lhorme

Résumé : Ce sont des compagnies militaires du IIIe Reich qui ont tourné la plupart des images de la Deuxième Guerre mondiale, dans une optique bien précise : la propagande. Aujourd'hui, on est en droit de s'interroger sur l'impact de ces images. Continuent-elles à influencer notre perception de la Deuxième Guerre mondiale et à véhiculer, plus ou moins sournoisement, la propagande nazie ?



Propos d'un passeur : Serge Daney

1993 / France / Ardèche images production et Cités télévision / 56'

Réalisation : Philippe Roger

Résumé : Serge Daney a pensé le monde avec ses outils de « cinéphile barthésien en préretraite », ainsi qu'il se définissait lui-même. Coauteur de l'un de ses livres, Philippe Roger l'a filmé en le confrontant à quatre étapes de l'histoire du cinéma (Chaplin, Stevens, Eustache, Truffaut). Entre esthétique et éthique, cinéma et psychanalyse, les propos de Serge Daney nous invitent à repenser la vidéosphère.



Le Proscrit de la Libération

2005 / France / Riff Production et France 3 Normandie / 52'

Réalisation : Martin Gouesse

Résumé : À la Libération, René-Gustave Nobécourt, le grand-père du réalisateur, a fait de la prison. Était-ce pour faits de collaboration, ou bien est-ce son poste de directeur de journal qui lui a valu cette peine de prison ? « RG » avait rencontré des problèmes avec la censure allemande, mais il avait aussi foi en le maréchal Pétain. Soixante après, les membres de sa famille acceptent de parler de cet épisode et racontent comment ils ont vécu cet emprisonnement.


La Pub

1976 / France / Antenne 2 / 85'

Réalisation : Ange Casta

Résumé : Ce film, qui a été interdit pendant quatre ans et dans lequel on entend les plus grands publicitaires, questionne le rôle de la publicité, qui tient une place de plus en plus grande sur les écrans de télévision... Est-elle un accélérateur économique, comme le prétendent ses partisans ? Manipulatrice ?


Quand le train traverse la nature, le bonheur défile

2008 / France / Séverine Vanel / 26'

Réalisation : Séverine Vanel

Résumé : Le premier train qui relie la Chine au Tibet entre en gare de Lhassa. Sur toutes les chaînes de télévision tibétaines, on vante la prouesse technologique, le défi à la nature, le soutien infaillible du Parti à sa province isolée, la Chine étant sur le point d'accueillir les Jeux olympiques. Mais des voix critiques racontent une autre histoire : celle d'une seconde invasion du Tibet par la Chine.


Le Quatrième Pouvoir (en herbe)

2001 / France / Archipel 33 et France 3 / 52'

Réalisation : Gerry Meaudre

Résumé : Ce documentaire ambitionne de décrire les aspirations et la formation des nouveaux journalistes. On les suit depuis leur école jusqu'à leur premier contrat rémunéré. Sans relever d'une science exacte, l'enseignement du journalisme s'appuie sur des méthodes, des mécaniques, prenant en considération aussi bien d'évidentes règles de déontologie que la spécificité des publics que l'on cherche à atteindre. Observer cette « cuisine » permet d'en apprendre autant sur le métier de journaliste que sur notre propre condition de lecteur, auditeur, téléspectateur.



Querida Doña Elena

2009 / Espagne / TV 3 (Catalunya) / 53'

Réalisation : Josep Rovira Cuadrench

Résumé : En 2006, une commune voisine de Barcelone lance un chantier de rénovation. Dans un vieil immeuble, les ouvriers mettent alors la main sur un trésor inestimable : des milliers de lettres manuscrites, toutes adressées à Doña Elena Francis. Animatrice factice d'une émission de radio durant le franquisme, elle prodiguait de nombreux conseils à ses auditeurs. Toutes ces lettres nous font découvrir l'univers intime de milliers de personnes, majoritairement des femmes, qui confiaient leurs problèmes à cœur ouvert...



Qui sème la misère récolte la rage

2010 / France / La Seine TV / 11'

Réalisation : Didier Mauro

Résumé : Comme en 1936 et en 1968, la rue parle. C'est le sujet de ce film expérimental en forme de ciné-tract, à l'occasion d'un défilé unitaire intersyndical organisé lors des grandes mobilisations de 2010. Les slogans sont repris et affichés en intertitres inspirés par l'époque du cinéma muet, privilégiant celui qui appelle à la « grève générale interprofessionnelle ».


Titres précédents :
- de 0 à A ;
- de B à C ;
- de D à E ;
- de F à G ;
- de H à I ;
- de J à L ;
- de M à O.

Mon fiston ma baston – l’école du futur

Notre-Dame-des-Landes: destruction de cabanes le jeudi 8 août 2019

Le matin du jeudi 8 août, deux cabanes ont été détruites par les flics (entre l’Isolette et la Saulce). Ils ont aussi volé la caravane d’une personne absente…

Selon un article paru dans Presse-Océan, «ce n’est pas la première intervention de ce type sur la ZAD. En mars dernier, déjà, une opération similaire avait eu lieu. La préfecture de Loire-Atlantique expliquait alors que ces constructions étaient ‘sans lien avec les projets agricoles qui ont fait l’objet de conventions d’occupation précaire. L’État a toujours été clair et n’accepte aucune reconstruction des squats illégaux qui avaient été détruits lors des deux phases d’expulsion‘ au printemps 2018.» Selon la Préfecture de Loire-Atlantique, «cette opération n’a aucune conséquence sur le processus de régularisation engagé avec les habitants (…) [et] s’inscrit dans le cadre du maintien de l’ordre classique.»

Nous voilà rassuré·e·s !

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Incendie de Notre-Dame : quand France Info balayait d'un revers de main le danger lié au plomb

En plus de sa rubrique « Vrai ou fake » dédiée au fact-checking, certains articles disponibles sur le site web de France Info ressemblent à s'y méprendre à de la « vérification des faits » : sélection d'une question d'actualité et promesse d'y répondre succinctement, par un travail de collecte et de confrontation des données. Vendredi 18 avril, le site web de France Info avait ainsi publié un article traitant d'un sujet sensible, avant tout le monde : faut-il craindre la dispersion de plomb dans l'air, consécutivement à l'incendie de Notre-Dame de Paris ? « Pas de risque », semble répondre la chaîne publique. Problème : la « vérification » s'est révélée… erronée.

Le mercredi 16 avril un peu avant 10 heures, le porte-parole des sapeurs-pompiers de Paris annonce que « l'ensemble du feu est éteint » et que « la phase est désormais à l'expertise ». Dans une vidéo accompagnée d'un article, France Info répond aux craintes exprimées par de nombreux internautes et par l'association Robin des Bois quant à la possibilité d'une pollution au plomb dans l'atmosphère parisienne.



Selon le journaliste, pendant l'incendie, les 360 tonnes de plomb présentes sur le toit et sur la flèche ne se sont pas évaporées mais se sont transformées en liquide. Intervention d'experts et infographie à la clé, la conclusion de la vidéo est claire : « le plomb ne s'est pas évaporé, il a fondu ».



L'épais panache de fumée jaune qui s'échappait de la cathédrale gothique pendant l'incendie de la charpente de la nef et de la flèche ne contiendrait donc pas de plomb. Pas de risque d'intoxication pour les riverains donc :



Problème : dix jours plus tard, des résidus de plomb sont retrouvés chez les proches riverains de la cathédrale comme nous en informe… France Info.



Du plomb se serait donc bien volatilisé lors de l'incendie. La légèreté de France Info pourrait faire sourire, si elle ne concernait pas des enjeux de santé publique majeurs : jeudi 18 juillet, l'Agence régionale de santé (ARS) a communiqué de nouveaux résultats alarmants concernant des taux de plomb au-dessus du seuil de vigilance chez certains riverains du site, ainsi que le cas d'un enfant à la limite du saturnisme.


Julien Baldassarra

St-Jean-du-Gard (Cévennes): pourquoi La Borie n’est pas expulsable

Le projet de l’arrogance // Pourquoi La Borie n’est pas expulsable légalement

Une fois l’arrivée fracassante de cette nouvelle actrice dans le dossier La Borie,  ça a pris quelques temps pour se remettre de nos émotions. Rappelons que cette personne s’est installée sur un terrain où vivent déjà des gens, sans même être venue nous voir au préalable, tout en faisant venir une pelleteuse! Si le premier contact fut désastreux, il y a eu toute une série d’échanges qui nous a fait miroiter que cette personne pouvait être de bonne foi. Cependant, c’est en ignorant nos demandes qu’elle a complètement défriché la deuxième piste menant accès à notre lieu de vie. Cette piste, parfaitement inutile, servait de barricade depuis des années. Maintenant défrichée, il s’avère qu’elle n’est même pas utilisable les jours de pluie (ça va être jojo pendant les épisodes cévenoles!). En arrivant, le premier geste de l’acheteuse a donc été de nous rendre plus vulnérables à une opération policière qui jouera en sa faveur. Pourtant elle demande au maire de ne pas expulser pour le moment. Il obtempère. Elle se donne le beau rôle. Au final, on n’est même pas expulsable légalement, une procédure doit être relancée.

Peu après son arrivée, elle nous dit à plusieurs reprises qu’elle se dédouane d’une future expulsion. Elle se considère complètement extérieure à ce conflit qui n’implique que les squatteur.euse.s et le maire. N’est-elle pas consciente qu’en tant que future propriétaire, c’est elle qui acte la destruction de ce qu’on a mis des années à construire et à protéger? Peut-elle vraiment ignorer que c’est la présence des occupant.e.s de La Borie qui a permis d’éviter sa destruction, depuis trente ans? Et que la défense de ce lieu magnifique où elle s’imagine développer ses projets agro-touristiques a été possible grâce à celleux qu’elle attend maintenant de voir expulsé.e.s de force? Belle reconnaissance. D’un côté, elle nous dit qu’elle partage nos valeurs, de l’autre elle facilite le travail des flics et utilise les arguments de la propriété privée pour nous imposer ses décisions. Mais elle nous comprend, sachez-le!

Comble de l’arrogance, elle nous demande de faire plus propre pour ses acheteurs et investisseurs. Elle menace de faire venir les flics à la moindre exaction (sic) et parle de nous faire “déplacer”. Elle nous propose même d’ouvrir un musée sur nos luttes comme ça on pourra en faire vivre la mémoire. UN MUSÉE! Petite nouvelle, madame: la bataille pour La Borie n’est pas terminée, elle est toujours bien vivante. On n’abandonne pas si facilement. Bienvenue dans l’arène.

Un projet agro-touristique éco-quoi?

Selon le document de présentation du “Projet d’installation agricole” dont on a obtenu copie, son projet est de faire de La Borie un site “agro-touristique” à destination commerciale et pseudo-sociale. Elle souhaite fabriquer une forêt comestible exploitable et commercialiser sa production (voir l’image ci-dessus, tirée du document, un peu modifiée…). Surtout, elle va construire 10 emplacements de “bivouac naturel” de luxe loués comme “lieu de vacances en famille, entre amis ou en comité d’entreprise”. Ceux-ci comprendront chacun leur propre tente sophistiquée, leur propre toilette sèche, leur propre cuisine, leur propre douche et leur propre jardin comestible. Adieu la gratuité de La Borie. Le montant estimé pour l’achat de matos de ces installations “rudimentaires”?
22 500 euros. Vraiment. On vit [pas] dans le même monde. Les projets collectifs gratuits c’est bon pour les musées. Vive les installations individuelles payantes destinées au “tourisme écologique”!

Sur le plan éco-lol, notre chère nouvelle arrivante prétend également faire découvrir “un environnement totalement protégé” où elle n’utilisera pas de “tracteurs qui tassent le sol, empêchent le drainage et la formation de racines”. En regard du défrichage de la piste, on peut se permettre de douter de son interprétation de “totalement protégé”. Selon les témoins qui étaient sur place, il s’avère que ce n’est pas aux ciseaux qu’elle s’est taillé son allée inutile, mais bien à la pelleteuse et au bulldozer. C’est pour le moins étrange, non? pour une personne qui se félicite de ne pas utiliser de tracteurs par soucis pour le drainage et les racines. Permettons-nous de douter, encore une fois, de la bonne foi de ce personnage. D’autant plus qu’elle parle d’une “bienveillance envers la nature et les personnes”… Alors là! Faudrait pas nous prendre pour des bureaucrates, on pourrait y croire!

“Il n’existe aucun autre lieu d’accueil de ce genre dans le Parc Naturel des Cévennes”
– citation rigolote

Ce qui nous choque (ou nous fait marrer) encore plus, c’est l’aspect pseudo “social” de ce projet et l’absence totale et délibérée de considération pour ce qui est déjà en place ici. En fait, outre la commercialisation de sa production et la location aux touristes, un de ses objectifs est de proposer des séjours de soutien thématiques (comme “soutien dans le deuil”, “yoga et remise en forme”, “survie dans la nature”, “protection de l’environnement et recyclage”, etc.) lors desquelles elle fera payer le gros prix en fonction des revenus. Cette gentrification de La Borie pour les bobos et les touristes en mal de connexion avec l’environnement, de même que les revenus de sa production agricole commerciale, permettront de financer des “séjours de rupture” pour des jeunes en galère qu’elle souhaite faire travailler. Oui oui! Parce que travailler, c’est ça qu’ils souhaitent les jeunes! On avait dit social? Oui oui: réinsertion sociale. Un projet unique, novateur, alliant tourisme, gentrification et réinsertion. Du jamais vu.

En soi, c’est super de proposer des “séjours de rupture” à des jeunes qui galèrent dans la vie. Ce qu’elle ne réalise pas trop, c’est que La Borie est DÉJÀ un lieu refuge pour toutes sortes de jeunes (et moins jeunes) qui sont dans différentes galères et qui, en plus, arrivent à s’organiser sans rapport hiérarchique ni collaboration avec l’État. Diantre! Ces gens peuvent même habiter le lieu sans avoir à y travailler et sans payer! C’est gratuit, improductif et… épanouissant? Scandale! Et il parait qu’illes rejettent la notion de propriété privée et considèrent La Borie et sa plage comme un espace collectif et ouvert à toustes… et ce depuis des années! Tellement qu’on arrive même pas à les virer!

Une question persiste: peut-on vraiment s’attribuer une étiquette “sociale” quand on vire des personnes de chez elles pour les remplacer par des touristes et faire de la réinsertion par le travail? Pas étonnant que son collaborateur ait abandonné le projet…

Et alors, tu fous quoi là, à nous reprocher de n’avoir rien fait de La Borie pendant 15 ans, alors que tu ne connais rien de l’histoire de ce lieu qui est, notamment, une référence dans les réseaux anti-psychiatrie et féministe? Tu penses qu’on va rester là, à te regarder t’installer et à détruire ce lieu-refuge si rare et précieux? Contre la mairie, on résiste. Contre l’achat de La Borie, on résistera aussi.

Yo. Au lieu de nous couper l’herbe sous le pied, si tu partages des valeurs communes avec nous, pourquoi ne pas, justement, faire vivre la commune de La Borie? C’est dommage, on aurait pu bien s’entendre, prendre le temps de mieux se connaître… mais fallait cependant y penser avant de débarquer avec tes grands sabots de future propriétaire sur un territoire en lutte!

– Non mais, illes se prennent pour qui ces squatteur.euse.s?

Pour des squatteur.euse.s, justement. Faudra faire avec.

– Mais quelle arrogance!


POURQUOI LA BORIE N’EST PAS EXPULSABLE LEGALEMENT

Depuis la Borie, nous nous sentons concernés par les propos du maire de Sain-Jean-du-Gard lorsqu’il parle des « squatteurs ». Nous nous permettons donc de répondre aux propos qu’il a tenu dans l’article du Midi Libre du 11 juin 2019.

Depuis le 3 janvier 2017, la Commune de Saint-Jean-du-Gard a initié une procédure judiciaire à l’encontre de Patrick, Michel et Delphine. Depuis plus de deux ans, le maire Ruas s’acharne à expulser la Borie. Un jugement disproportionné du 12 juin 2018 ordonnait l’expulsion de Delphine, Patrick et Michel ainsi que de tou.te.s occupant.e.s.

Delphine et Patrick ont continué la bataille judiciaire devant la Cour d’Appel et ils ont obtenu leur maintien dans les lieux. La décision du 14 février 2019 leur reconnaît un bail d’habitation. Pendant ces deux années, les autres squatteur.euse.s ont disparu du paysage judiciaire. Ils ont été ignorés par la Commune de Saint-Jean-du-Gard qui a peut-être estimé que ces derniers ne méritaient même pas un procès. C’est d’ailleurs ce qu’a dû entendre Ruas lorsque la Cour d’Appel a déclaré irrecevable la demande d’intervention volontaire des squatteur.euse.s pour être inclus.es dans la procédure d’appel.

C’est peut être aussi pour cela que Ruas s’est permis d’imaginer qu’il appartenait aux agriculteurs de virer par eux-même « les squatteurs ». Encore une fois Patrick et Delphine ont sollicité l’interprétation du jugement de la Cour d’Appel.

Le 6 juin 2019, le président de la Cour d’Appel a mis les points sur les i. Les agriculteurs ainsi que «les personnes de leurs familles et de leur entourage proche qui ont partagé concomitamment un même toit qu’eux» doivent quitter les lieux de La Borie hormis la petite maison où ils détiennent un bail d’habitation.

Rappelons maintenant les propos de Ruas dans le Midi Libre: “Cette décision nous ramène au premier jugement en notre faveur. C’est à nous de requérir les forces de l’ordre pour expulser les squatteurs. Cela dit, à la demande de la future acquéreuse du domaine, j’ai décidé de ne pas le faire pour l’instant.“

Tout d’abord, il n’y a pas de décision qui ramène au premier jugement. Ensuite, il ne peut y avoir réquisition des forces de l’ordre sans décision de justice. Or, la décision du 14 février 2019 considère que: «l’issue de la présente instance est sans incidence sur le sort des autres occupants du site». Nous attendons donc avec curiosité quelle fameuse décision de justice permettrait de faire venir les flics à La Borie pour expulser «les squatteurs».

En tout cas la décision interprétative du 6 juin 2019 est pour tou.te.s les squatteur.euse.s une jurisprudence qui ne manquera pas d’être utile lorsqu’on sait à quel point les droits des «occupants sans droit ni titre» sont bafoués et que les occupants d’un lieu facilement englobés dans la notion de «tous occupants de leur chef» dans des décisions de justice pourtant réputées contradictoires. Alors avis à tous les occupants de leur chef, cette notion ne concerne que les personnes de la famille ou de l’entourage proche qui ont partagé concomitamment un même toit que la partie régulièrement nommée à la procédure. Et les autres attendront toujours la venue de l’huissier.

Pour finir, nous pensons, en vrai, que Ruas n’a pas besoin de nous pour comprendre la teneur de la décision de la Cour d’Appel. Par contre, nous savons d’une part, qu’il tentera si un jour il en a le pouvoir de réaliser une expulsion illégale. Et d’autre part, qu’il croit encore pouvoir tromper et manipuler les médias et les personnes qu’il installe sur les lieux. Comme quoi, quinze ans après il y en a qui n’ont toujours rien compris.


Editorial

Pourquoi ce journal? Pour donner des news, pour s’exprimer, pour montrer que nous sommes toujours là. On s’est senti tellement depassé.e.s par toutes les choses qui arrivent en ce moment à La Borie. C’est incroyable ce qui se passe tous les jours. Puis on rencontre des personnes qui demandent tout le temps “Ah ça existe toujours La Borie?! Vous n’étiez pas censé.e.s être expulsé.e.s?” Eh bah oui! Mais alors comment expliquer, commencer par où? Si on ne comprend même pas soi même qu’est-ce qui est en train de se passer.
Ce qu’il faut essayer de comprendre, c’est que c’est tous les jours (ou pratiquement) “comme ça”. Un “comme ça” indescriptible, aussi difficile que de tenter sa chance à décrire le mouvement de l’eau. Un torrent, par exemple, prend de multiples formes, se fracasse sur les pierres à une vitesse variable, partage des directions infinies… ce sont ces sphères de spontanéités qui animent les journées à La Borie.

C’est aussi pour ça qu’on a du mal à donner des news régulièrement. Il y en a beaucoup! Dernièrement, l’arrivée d’une personne qui veut acheter La Borie nous a bien bousculé. On nous dit qu’on a de la chance avec elle, que son projet n’est pas si mal. Mais en vrai, il faut appeler les choses par leur nom. Vendre du développement durable – c’est du capitalisme greenwashé. Acheter un lieu déjà squatté pour gagner des thunes en acceuillant des touristes – c’est de la gentrification.

Donc voilà, ce journal c’est un cri, c’est la matérialisation d’un moment de torrent qui s’est craché sur des feuilles. Les textes et autres choses qui ont trouvé leur chemin dans ce joural sont des perspectives individuelles, et parfois collectives. Ensemble, peut-être composent-elles une image qui représente un peu ce qui se passe ici. Au moins c’est l’idée du truc…

Et tout cas, viens toi-même te faire ta propre idée… ACABisoux <3

La Borie post, version cahier photocopiable + version page par page

[Publié le 1er août 2019 sur le site de La Borie.]

Apprendre à se créer des armes

Ces quelques pages ont été réalisées en décembre 2018, en guise d'écrit de fin de Diplôme universitaire Éducation populaire et transformation sociale, à l'IUT Carrières sociales de l'Université Rennes 1. Elles retranscrivent le point de vue de leur auteure et ne prétendent en aucun cas à l'exhaustivité. Les prénoms ont été modifiés afin d'une part de préserver l'anonymat des personnes que j'ai interrogées et également pour éviter la personnalisation, éviter de glorifier ou réprouver des personnes mais bien dégager ce qu'il y de commun dans ce croisement d'expériences pourtant singulières. Je tiens par ailleurs à préciser que l'emploi d'un vocabulaire guerrier n'est en aucun cas un appel à la violence mais plutôt une métaphore qui permet de rendre visible de manière décalée un rapport de domination qui l'est peu.


Sommaire

- Point de départ
- 1. Où l'on part au front, la fleur au fusil
- 2. Où l'on analyse le champ de bataille pour revoir sa stratégie
- 3. Où l'on bricole ses armes
- 4. Où l'on raconte ses victoires
- Partager ses munitions


Point de départ

Comme point de départ à l'écriture de ces quelques pages, il y a :

Le croisement entre un diplôme universitaire à faire valider par un écrit et une première expérience de salariat associatif qui m'a poussé à prendre position et à me questionner. Il y a donc ce prétexte qui a permis de mettre par écrit du vécu à chaud, de prendre du recul. L'incitation de la part de nos formateurs à « assumer un point de vue situé et subjectif », à « raconter ce qui demeure sans histoires », à « ne pas avoir peur de se coltiner le quotidien, les petits événements discrets ».

Il y a l'actualité de la fin des contrats aidés et l'augmentation du recours au service civique qui posent de manière plus aiguë la question de l'emploi dans les asso. La pression économique qui fait qu'il y a toujours beaucoup plus urgent que de penser à notre fonctionnement, que de considérer nos conditions de travail. Il y a cette intuition que la jeunesse et le peu d'expérience professionnelle y sont pour quelque chose dans ce qu'on accepte de faire, dans ce qu'on refuse de dire. Qu'en étant « jeune » tu pars d'encore plus loin, que pour gagner ta légitimité tu dois encore plus être armé, encore mieux savoir parler. Il y a ce sentiment d'injustice qui perdure de la fois où, animatrice, j'avais écrit une lettre à la mairie qui nous embauchait au sujet d'un conflit et où les bons retours sur mon travail se sont transformés en froide indifférence.

Il y a le décalage entre ce qui est promis sur le papier, les valeurs que l'on défend et un sentiment de précarité et d'impuissance. Il y a la certitude que l'on met en danger nos projets de transformation sociale si on n'applique pas à nous-mêmes les droits qu'on réclame pour les autres. La certitude qu'il n'est pas contradictoire de se « syndicaliser » dans une asso, c'est au contraire réfléchir au sens du travail, ce qui est éminemment politique. Et malgré tout, persiste une pointe de culpabilité quelque part, la peur de se tromper de combat.

Il y a la colère face à ceux qui considèrent la souffrance au travail dans une asso comme normale, voire indispensable. Il y a la nécessité de mettre des mots sur ce qui était invisible et non-dit. Le besoin de faire exister cette petite lutte, écrire dessus revient à ne pas l'avoir fait pour rien. Réussir à transformer une expérience vécue parfois douloureusement en source de savoir. Et de manière générale rendre hommage à ces luttes du quotidien, qui coûtent beaucoup et ne sont jamais vraiment victorieuses.

Il y a l'envie de comprendre comment on commence à lutter, à dire non, à dire qu'on n'est pas d'accord, qu'est ce qui fait déclic ? Et après ? Comment on s'organise ? Comment on « fait collectif » quand on ne l'a jamais fait avant ? Il y a l'envie d'interroger d'autres « jeunes » ou considérés comme tels, qui se sont appropriés des moyens d'action, qui ont bricolé des armes, individuellement ou collectivement. Il y a la frustration d'être à une place qui ne permet pas de faire changer les choses, de subir une organisation pas aussi démocratique qu'elle ne se le dit. Il y a une question, en boucle dans ma tête : « Comment est-ce qu'on se donne du pouvoir quand on n'en a pas ? ». Il y a aussi cette phrase de psychologie sociale lue et relue encore pour s'encourager : « une minorité active a toujours plus de pouvoir qu'une majorité silencieuse ».

Et peu à peu, au cours de cette année est apparu ce besoin de faire dans du concret. De comprendre, se poser des questions, réfléchir, analyser, d'accord ! Mais pour ensuite agir, trouver des solutions, se donner de la puissance, ne plus subir au quotidien. Bref, apprendre à se créer des armes.

1. Où l'on part au front, la fleur au fusil

Décembre 2017. Je signais un CDD de 5 mois dans une association de 4 salariées après y avoir été 8 mois en service civique. Les autres salariées étaient la directrice, co-fondatrice de l'association, et deux chargées de projets, respectivement présentes dans l'association depuis 5 et 2 ans et demi, toutes les deux dans le cadre d'un premier poste salarié en CDI. Au moment où je signais mon CDD, la directrice était en mi-temps thérapeutique après un arrêt maladie pour burn-out de près d'un an, les deux autres salariées étaient en arrêt maladie de quinze jours à trois semaines. Des entretiens annuels avaient eu lieu quinze jours plus tôt, en présence de la directrice et de la présidente de l'association et d'un administrateur. Mes deux collègues attendaient beaucoup de cet entretien, quoique avec une certaine appréhension, pour pouvoir s'exprimer sur les conditions de travail qu'elles vivaient (étant pour ma part en service civique à ce moment, je n'était pas concernée par les entretiens annuels). Des éléments de la situation difficile que vivaient les salariées ont pu être dits lors de cet entretien. Le Conseil d'administration était donc informé du grand stress, de la pression, de la douleur, du fait que les salariées étaient « à bout ». Tout cela était noté dans le compte-rendu qui a été rédigé par la suite. On leur a principalement dit qu'il s'agissait de problèmes interpersonnels, d'incompatibilité de caractère avec la directrice. Aucune mesure n'a été prise dans les semaines qui ont suivi. Pour moi, les arrêts de travail consécutifs étaient une preuve supplémentaire de la souffrance au travail que subissait l'ensemble des salariées.

Je me sentais à ce moment là vraiment démunie face à cette situation, en colère parce que le CA, malgré un burn-out de la directrice de l'asso, malgré ce qui avait été dit pendant les entretiens, cela additionné à deux arrêts de travail, reste inactif. On en parlait régulièrement avec mes deux collègues mais sans trouver de solution.

Quelques jours après avoir signé mon CDD, je tombe par hasard sur une feuille que l'une d'entre elles avait dû imprimer. C'est un texte qui rappelle notamment l'article L.4121-1 du Code du travail, « l'employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ». C'est un déclic de savoir qu'une de mes collègues a imprimé ce document, je prends alors conscience de toute l'énergie que nous déployons toutes pour faire changer les lignes, pour faire valoir le droit de travailler dans un environnement de travail serein.

La seule solution qui s'impose alors à moi c'est d'écrire une lettre au CA en mon nom, pour les alerter sur cette situation, leur rappeler qu'ils sont légalement responsables de la santé des salariées au travail et proposer de faire intervenir une tierce personne pour débloquer la situation. Je rédige alors une lettre très formelle, pour être prise le plus au sérieux possible. Je me sens extrêmement soulagée après l'écriture de cette lettre, que mes deux collègues ont lu et dont la directrice a été informée. Il me semble à ce moment que c'est la meilleure chose que je pouvais faire pour que la situation s'améliore, j'ai confiance en le CA et suis sûre qu'ils feront de leur mieux pour prendre en main la situation.

Suite à la réunion du CA, je suis convoquée du jour pour le lendemain par deux administrateurs. Je leur propose par mail avec une de mes collègues - de retour de son arrêt de travail - de plutôt se rencontrer collectivement, car je n'ai fait que pointer du doigt une situation qui concerne l'ensemble de l'équipe et je ne me sens pas de porter la parole de mes collègues. J'apprends le jour même par la directrice que les administrateurs se déplacent quand même pour me rencontrer, au vu de l'urgence de la situation. A leur arrivée, nous leur demandons à nouveau si ma collègue peut être présente également. Ils refusent car j'ai signé le courrier en mon nom, c'est donc à moi seule de les rencontrer. Je commence à avoir peur du contenu de cette rencontre et décide de leur expliquer pourquoi je ne veux pas parler tant que je suis seule. Je leur explique que je me suis déjà beaucoup engagée en écrivant cette lettre et qu'il s'agit à présent d'une situation à réfléchir collectivement. A ce moment là, je ne veux en aucun cas porter préjudice à mes collègues en parlant à leur place et j'ai également peur de me mettre en danger, de dire des choses sans témoins, qui pourraient ensuite être retenues contre moi. Mes réponses ne leur suffisent pas, ils attendent que je détaille les risques psycho-sociaux que j'évoque dans la lettre. Ils répètent que mes accusations sont graves et qu'ils ont fait l'effort de venir bénévolement, je ne peux pas les laisser comme ça.

La situation devient rapidement inconfortable pour moi, je suis rapidement débordée par l'émotion, je me mets à pleurer et suis dans l'incapacité d'avoir un discours clair et construit. Au vu de mon état, ils acceptent finalement (au bout d'un moment qui me semble interminable !) que ma collègue présente au rez-de- chaussée nous rejoigne et la discussion a pu être plus construite.

Même si l'intervention d'une tierce personne que je propose dans la lettre est refusée de but en blanc, il est dit à ce moment là que les choses ont été entendues, que dès le mois de janvier elles vont être prises en main par le CA. Aucune vraie mesure ou réflexion collective - du moins aucune à laquelle nous ayons été associées ou informées n'est prise par la suite. Il a juste été fait état de cette rencontre au CA suivant et de la volonté de tout le monde de mieux communiquer. Nous avons alors fait « profil bas », j'avais pour ma part perdu beaucoup d'énergie. Une de mes collègues a décidé de quitter l'association au mois de mars.

J'avais surtout pris conscience que je n'étais pas du tout assez armée pour partir au front la fleur au fusil comme je l'avais fait. Je comprenais que défendre les droits des salariés dans cette association n'allait pas de soi, qu'il s'agissait bien d'une lutte, dans laquelle deux camps plus ou moins distincts défendaient leurs intérêts et que si je voulais un jour réussir à tenir ma position ou même gagner du terrain, il allait falloir mieux comprendre le champ de bataille, les forces en présence pour être plus stratégique et perdre moins de plumes.

La lettre que j'ai donné à lire au CA :

2. Où l'on analyse le champ de bataille pour revoir sa stratégie

« CERTES, JE SUIS EMPLOYEUR MAIS... »
Sur la fonction employeur bénévole

« La loi est claire : les employeurs sont les bénévoles (le bureau, le conseil d'administration, l'assemblée générale de l'association). Mais dans les faits, les témoignages des salarié-e-s montrent que cette responsabilité est rarement assumée. Le travail salarié n'a pas été pensé dans les associations puisqu'embaucher n'est pas leur vocation première. Ainsi les bénévoles se considèrent rarement comme patron, en refusent même parfois l'étiquette et la responsabilité » Simon Cottin-Marx, Anahita Grisoni, Olivier Roueff

C'est après avoir écrit cette lettre que je me suis rendue compte que la confiance que je plaçais jusque là dans le Conseil d'administration en pensant que nous avions la même volonté à faire évoluer les choses n'avait pas lieu d'être. J'ai réalisé que même si nous avions des valeurs et des intérêts communs qui se retrouvaient dans le projet de l'association, en ce qui concernait ma place de salariée, nous n'avions pas le même point de vue, ni les mêmes intérêts, ce qui peut sembler une évidence, voire une condition de tout rapport salarié-employeur, mais ne l'était pas du tout dans ce contexte. Il est en ce sens révélateur que, lorsque j'ai dit aux deux administrateurs qui m'avaient convoqué que je ne me sentais pas à l'aise toute seule face à eux, ils m'aient répondu « Mais nous ne sommes pas face à face, nous sommes tous les trois ensemble autour de la même table ». En plus d'être invisible, ce rapport de domination était même nié. Le rapport de domination est défini par Danièle Kergoat comme un rapport social dans lequel un groupe exerce un pouvoir sur l'autre. De fait, les administrateurs avaient bel et bien un pouvoir sur moi, matériellement d'abord, en me versant un salaire, ensuite en pouvant décider de me garder ou non, de me réembaucher, ou non. Dans le résultat d'un questionnaire sur les figures de l'employeur dans les entreprises de l'ESS mené par les sociologues Matthieu Hély, Sophie Rétif et Maud Simonet [1], il transparaît régulièrement dans les commentaires la difficulté des employeurs à se considérer comme tels : « Certes je suis employeur ... mais ai du mal à me considérer comme telle, car l'ambiance y est particulièrement amicale et chaleureuse ! »

En racontant ce qui les a poussées à créer Asso, le syndicat des salarié.e.s du secteur associatif en 2009, Nayla A. et Elsa M. [2] expliquent que ce statut bénévole de employeurs leur semble être le principal problème auquel sont confronté.e.s les salarié.e.s associatif.ve.s : « Nous avons croisé nos expériences, nos constats, et on a identifié ce qui posait problème : la structure même, la structure employeur et sa composition. C'est à dire des employeurs qui sont en fait des bénévoles militants, qui ne se voient pas employeurs : qui ne sont pas formés pour être employeurs et qui font même de la résistance pour avoir ce rôle. Le CA fait de la résistance. Ils sont parfois incompétents et ne cherchent pas à dépasser leurs limites. » Elles soulignent également que les employeurs associatifs ne gagnant pas d'argent, il est difficile de les voir comme ceux qui exploitent. Mais selon elle, les administrateurs gagnent quand même plein d'autres choses symboliquement, socialement (reconnaissance, pouvoir décisionnaire ...) . En ce qui me concerne, on m'a souvent rappelé cet adage dans mon association : « ils sont bénévoles, ils font ce qu'ils peuvent ». D'autant qu'il était difficile de mobiliser des « gens du CA », comme nous les appelions. Il était à la fois difficile de renouveler ses membres et également de mobiliser ceux qui était présents. Il s'agissait donc aussi de ne pas les décourager ! Selon la sociologue Viviane Tchernonog, c'est un problème récurrent : près de 50% des asso employeuses disent peiner à renouveler leurs dirigeants bénévoles [3].

Il est d'autant plus compliqué de faire accepter aux administrateurs leur statut d'employeurs dans les associations militantes de gauche où ce statut est connoté. Cela fait partie de la culture de ce milieu de se penser contre le patron, il est donc trop inconfortable de se considérer soi-même patron. En tant que salarié.e.s associatif.ve.s, il nous incombe donc bien souvent cette double tâche de défendre ses droits et de travailler à rendre visible ce rapport de domination salarié.e/ employeur.se.

« Tout se passe comme si, qu'ils soient président.e.s bénévoles ou directeurs.rices salarié.e.s, les employeurs.euses se sentaient blessé.e.s de se voir coller une étiquette de patron.e par leurs salarié.e.s quand ces dernier.e.s réclament une amélioration des conditions de travail, et donc la prise en compte de la réalité du salariat. » Fédéric Amiel

« TOUS COPAINS-COPINES »
Sur le flou entre rapports professionnels et personnels

L'association dans laquelle j'ai été salariée s'est créée il y a vingt ans, autour d'un groupe affinitaire. L'élément moteur en était un couple. Elle est aujourd'hui la directrice de l'association, tandis que son mari, qui a longtemps été au CA, et ponctuellement président et salarié de l'association, fait aujourd'hui partie des « proches » informels de l'association et reste important dans les prises de décision.
Au moment où j'ai écrit cette lettre, les membres du conseil d'administration étaient pour la plupart des amis de la directrice, ce qui a largement contribué au fait que je me sente peu libre de dire ce que je pensais de l'organisation de travail et du fonctionnement collectif tel qu'il était pensé par la directrice. Alors qu'ils me disaient le contraire, je savais que cette double casquette jouait plutôt en ma défaveur dans leur positionnement. Même si la directrice était salariée comme nous trois, du fait de ce groupe affinitaire, je ressentais la direction et le conseil d'administration comme un groupe homogène. Ils avaient la même volonté : que ce qui était institué le reste, que le fonctionnement ne soit pas remis en question. C'est pour cela que faire intervenir une tierce personne, non-impliquée dans l'association, me semblait la meilleure (et seule ?) solution. Les membres de l'association avaient d'ailleurs peur que cet entre-soi, ce groupe perde son homogénéité, j'ai entendu parler à plusieurs reprises de peur du « putsch » ou de « coup d'Etat ». Dans de nombreuses associations, les salarié.e.s entretiennent des liens personnels, amicaux avec les membres du CA, ce qui peut évidemment rendre difficile des revendications. Comme le dit très bien Julien, ancien salarié de Artisans du monde : « On n'a pas forcément envie de partir en guerre contre notre CA. Dans le CA, il y a des gens avec qui on était copain, le vice-président qui est devenu président, c'était mon colocataire quand je suis arrivé à Lyon ». Elise, salariée d'une association d'éducation populaire pense que la culture dominante c'est de penser : « On se dit que nos employeurs c'est nos potes alors du coup on peut pas leur en vouloir. » Dans l'article « Travailler dans les associations est un sport de combat » [4], une salariée raconte son emploi dans une tête de réseau d'associations d'éducation populaire : « Une situation que je considérais comme purement professionnelle a été vampirisée par l'affectif, omniprésent. C'est ce que j'appréciais dans mon travail, ce côté famille. C'est ce qui me dégoûte aujourd'hui. Je me dis, à tort, sûrement, qu'il est plus facile de déceler des situations de harcèlement, de souffrance au travail quand le rapport employeurs/employés est clair et assumé. »

Dans tous les groupes, en contexte professionnel ou non, les relations sont empreintes de règles et normes tacites et plus ou moins implicites. On retrouve par exemple régulièrement dans les très petites associations le tutoiement systématique, le fait de se faire la bise, qui contribuent à flouter la séparation entre relation professionnelle et personnelle et le rôle de chacun. Florence me raconte en ce sens que, récemment salariée dans une petite association, elle décide sciemment de serrer la main au président de l'association, pour garder un rapport formel. Celui-ci finit par lui dire « On peut se faire la bise quand même, je ne suis pas ton patron ! » C'est l'ensemble de ces règles et normes tacites relatives à un groupe qui forment ce que l'on appelle la culture du groupe. Dans cette association dans laquelle je travaillais, et je pense que c'est une caractéristique commune à de nombreuses associations, la convivialité, que l'on peut définir comme le caractère positif, amical, joyeux des relations entre personnes, faisait partie de la culture du groupe. Faire en sorte au quotidien que la convivialité soit présente dans les rapports entre les salarié.e.s mais également avec les bénévoles faisaient partie de ces choses non formulées, des normes à respecter pour intégrer le groupe. Vu que ces règles sont implicites, non écrites sur le contrat de travail, on peut penser qu'il est secondaire de les respecter, que cela relève d'un choix personnel et non plus du professionnel. Pourtant, il est souvent difficile d'aller à l'encontre de cette culture du groupe, que l'on a souvent bien intégré. Après la lecture de cette fameuse lettre, les membres du CA nous ont dit qu'ils avaient du mal à comprendre la situation car, lorsqu'ils venaient dans les locaux de l'association, nous étions toujours souriantes et tout semblait bien aller [5]. J'ai mis longtemps à réaliser que ce qui m'avait mis aussi mal à l'aise dans cette expérience c'était que rappeler ses droits dans ce contexte revenait à rompre cette culture conviviale, cette confiance. Cela revenait à endosser le rôle de la personne méfiante, alors que supposément il n'y avait que de la bienveillance. J'ai retrouvé des points communs de la situation que j'avais vécue dans ce témoignage de Patouche. Elle raconte qu'elle décide de quitter son emploi à cause de l'absence de décision des administrateurs face à la démobilisation de l'équipe. Alors qu'un groupe de collègues veut écrire une lettre à un CA pour alerter sur des risques psycho-sociaux, un autre la trouve trop agressive : « il faut comprendre leur point de vue : dans une ambiance conviviale, avec des salariés présents depuis parfois 15 ans, comment imaginer de faire appel au droit du travail, de dire « stop » aux maltraitances, mêmes si elles sont inconscientes ? Une partie des salariés à décidé de « faire avec », d'autres ne voient pas où est le problème, nous qualifient à présent d‘idéalistes voire de traîtres, dans un climat passionnel [...] Lorsque le directeur ironise sur les termes que nous employons : risques psycho-sociaux, certains le suivent, sont d'accord avec lui : quand on ne va pas bien, il faut arriver au boulot avec le sourire, mettre ses souffrances sous le paillasson, faire bonne figure. » [6]

Cela faisait également partie de la culture de cette association de fonctionner particulièrement dans l'informel, de refuser le cadre, ce qui était largement favorisé par cette sensation d'entre-soi, de famille, où la norme était la confiance. Cela s'explique en partie parce que l'association n'avait pas de vocation à être employeuse au début, mais s'est progressivement professionnalisée. Ainsi, la question de la prise de décision, des rôles respectifs des salariés et des administrateurs, de l'organisation du travail n'a, à ma connaissance, jamais été vraiment formalisée. Faire appel au droit dans ce contexte et d'autant plus en passant par l'écrit allait donc complètement à l'encontre du fonctionnement implicite de l'association.

« AUJOURD'HUI IL FAUT FAIRE, FAIRE, FAIRE »
Sur l'influence du financement sur les associations

« Ainsi nous sommes conduits à exécuter un travail dont nous ne sommes pas fiers, tous en étant plus ou moins obligés de démontrer - évaluation oblige - que c'est du bon travail. Dans le secteur des activités sociales, politiques et culturelles la souffrance qui en résulte est probablement pire qu'ailleurs, car ceux qui s'y engagent le font précisément parce qu'ils sont mobilisés par un fort idéal, tant vis-à-vis du travail que vis à vis de la société et vis-à-vis des valeurs. » Christophe Dejours

Pour mieux comprendre le fonctionnement interne des associations, il me semble aussi primordial de comprendre le contexte économique global dans lequel elles s'insèrent. Le secteur associatif est un secteur en mutation ces quinze dernières années [7], ce qui a un impact direct sur les salarié.e.s. Dans l'association dans laquelle je travaillais, le budget et les finances de l'association étaient un sujet quotidien extrêmement anxiogène. En effet, les subventions de fonctionnement ne permettent plus de financer l'intégralité du fonctionnement (charges de personnel, loyer, charges) de l'association. Comme pour de nombreuses associations, il est alors indispensable d'avoir recours au financement par projets, c'est-à-dire de répondre à des appels d'offres, pour financer une partie du fonctionnement de l'association. Répondre à ces appels d'offres est extrêmement chronophage et très lourd administrativement quand les dossiers sont différents pour chaque financeur. A cela s'ajoute la pédagogie dont il faut faire preuve au quotidien face aux nombreux partenaires qui pensent qu'il s'agit d'une « association subventionnée » et ont du mal à comprendre que chacun des projets doit également permettre de dégager des ressources pour financer les postes salariés. Ce contexte est subi par de nombreuses associations, notamment les petites depuis une quinzaine d'années. Traditionnellement, en France, les associations étaient soutenues financièrement par les pouvoir publics (du moins beaucoup plus que dans les pays anglo-saxons et les pays nordiques). C'est pourquoi, lorsque l'État, puis les collectivités territoriales baissent sur une période relativement courte leur participation financière, la survie de nombreuses associations se pose brutalement. Elles sont alors souvent obligées de multiplier les projets pour réussir à financer leurs postes salariés.

Au-delà de la mise en danger financière des associations induites par ces mutations de modes de financement, on peut dire qu'elles restreignent la liberté associative. En effet, elles provoquent également un transfert de l'initiative et de l'innovation du monde associatif vers les pouvoirs publics, dont elle deviennent un instrument de mise en œuvre des politiques publiques, au risque de devenir de simples exécutantes. On assiste donc à une perte de sens de leur travail pour les salariés. Nadia Bellaoui et Marie Lamy, du Mouvement associatif, expliquent en ce sens que : « les logiques gestionnaires qui traversent les asso engendrent des conflits de valeurs très difficiles à vivre pour les salariés, et plus particulièrement les dirigeants, pris en étau entre une injonction à la rationalité économique et une volonté militante de faire vivre le projet » [8]. Dans de nombreux cas, cette injonction à produire plus, à mener des projets, à faire du chiffre impacte directement la qualité des relations au travail. Par exemple, dans une enquête sur les centres sociaux, la directrice de recherche Catherine Neveu note que la disparition des espaces d'acculturation réciproque entre salariés et membres du CA permettaient des échanges, des partages de points de vue, « le sens était approprié par chacun, du coup, les bénévoles sentaient ce qu'on vivait, ils l'entendaient, alors qu'aujourd'hui les salariés sont « pressés par le temps, il faut mettre en place plein de choses, il faut faire, faire, faire ! » [9]. Elle explique ensuite comment ces contraintes institutionnelles et financières ne permettent plus ces échanges et créent dans ce contexte des centres sociaux, de véritables tensions entre salariés et administrateurs.

Cette pression financière constante qui met en danger l'association et crée une perte de sens du travail des salariés pose question quand c'est eux qui en font personnellement les frais. C'est ce que pointe Elise : « On a des financements qui font que nos asso elles tiennent pas. Elles tiennent uniquement sur le fait qu'on travaille plus que ce qu'on devrait, on s'engage plus que ce qu'on devrait, on peut pas faire 35h, on peut pas payer nos heures supp', quand on a des problèmes de trésorerie, on est obligé.e.s d'utiliser notre propre carte de crédit et de se faire rembourser plus tard. C'est pour ça que les salarié.e.s sont résigné.e.s et se disent qu'on peut pas faire autrement. C'est encore des trucs qui viennent piocher dans l'engagement individuel, qui font que la vie perso est mise en veilleuse par la vie pro ».

« Aujourd'hui l'association sert un système et dans ce système, ce sont les salariés qui sont la variable d'ajustement. Le salariat associatif est une main d'œuvre bon marché, car elle produit beaucoup de travail, beaucoup de salarié.e.s sont surchargés, pour des salaires bas. [...] Là dessus, les associations doivent évoluer, le fait que ce soit du non-lucratif ce n'est plus une excuse. La spécificité du secteur : les salarié.e.s et l'employeur adhèrent à une même cause. Est-ce plus noble d'être exploité au nom d'une cause ou au nom du capitalisme ? » Elsa M.

« DES PANSEMENTS SUR LE SYSTÈME »
Sur la précarisation de la jeunesse

Je me souviens qu'un administrateur de l'association m'avait demandé : « Si la situation est si terrible que ça, pourquoi tu acceptes de rester ? » Je n'avais pas su quoi répondre tellement la réponse me semblait évidente : il avait été suffisamment difficile pour moi de trouver un emploi en CDD au SMIC dans mon domaine d'études pour que je renonce aussi facilement. Le taux de chômage de 1 jeune sur 5 me faisait accepter sûrement plus de choses que si je savais que j'allais retrouver plus facilement un emploi par la suite.

Même si le service civique n'est légalement pas considéré comme du salariat et dépend du Code du service civil (comme le service militaire ) il est en de nombreux points révélateur de l'évolution et de la précarisation du salariat associatif. Créé en 2010, il a permis à 300 000 « jeunes » (dont 125 000 en 2017) de 16 à 25 ans de s'engager pour une durée de 6 à 12 mois dans une association, une fondation, un établissement public, une collectivité territoriale, les services de l'État, ou encore depuis janvier 2017 auprès de bailleurs sociaux et d'entreprises appartenant au secteur de l'Économie Sociale et Solidaire pour réaliser une mission d'intérêt général, indemnisée au moins 580,55 € par mois. En septembre 2018, il avait touché 300 000 « jeunes » depuis sa création, dont 125 000 rien qu'en 2017, ce qui en fait le premier dispositif européen dédié à « l'engagement » et est révélateur de sa croissance exponentielle. L'incitation est aujourd'hui très forte, comme en témoigne mon mur d'actualités facebook qui est quotidiennement abreuvé de publicités sur le service civique qui me vendent « #LePouvoirDetreUtile ». J'étais pour ma part déjà en colère contre le service civique avant même d'en faire un. Les quelques mois de chômage subi à la fin de mes études durant lesquels je postulais principalement à des services civiques sans succès m'ont laissé un goût amer. Je savais bien que malgré mon BAC +5 et mes quelques stages, le milieu culturel ne m'offrirait rien de plus qu'un service civique. Romane, ancienne volontaire, avait dès le début conscience à la fois que cette expérience était une première porte vers l'emploi, conscience de voler le travail de quelqu'un et d'être dans une situation de précarité : « En service civique, au début, tu sais que tu vas devenir précaire, mais c'est vraiment au bout de 6 mois, que j'ai senti que là j'étais vraiment précaire. »

« J'étais épuisée à la fin de ma journée, j'avais vraiment travaillé mais c'était pas considéré comme du travail » Romane

C'est ensuite de rencontrer d'autres situations de volontaires, certains dans des situations incroyables, qui a contribué à nourrir ma révolte contre le statut. Je me suis rendu compte que ce n'est pas simplement le fait de quelques cas isolés de non-respect des droits qui pose problème mais bien le cadre même du service civique qui permet d'outrepasser ce que le Code du travail ne permettrait pas. Le flou qui existe sur le cadre légal en est la preuve, les volontaires ont par exemple le droit de travailler 48h par semaine « à titre exceptionnel » mais rien ne précise ce qui relève de l'exceptionnel ou non. Romane raconte : « le pire c'est ceux qui ne s'en rendent pas compte, qui sont à Pôle emploi ou à la CAF et trouvent ça génial. Pourtant ils passent leur journée à gérer les situations de précarité des autres, ils sont en première ligne, ils prennent tout sur eux, c'est des pansements sur le système ». Par ailleurs, toutes les initiatives pour réfléchir au statut du service civique en dehors du cadre institutionnel sont bien souvent extrêmement surveillées. Ayant été invitée lors de mon service civique à participer à une vidéo de témoignage de services civiques sur le territoire, je dis - avec beaucoup de pincettes - que « dans certains cas, les services civiques peuvent s'apparenter à des contrats déguisés ». Peu de temps après la publication de la vidéo, l'association qui l'a portée est contactée par la DDCS [10] et se voit obligée de retirer ma vidéo. Romane -ancienne volontaire membre du collectif de défense des droits des services civiques- a quant à elle eu droit à un véritable interrogatoire du responsable de la DRCS sur son lieu de service civique sur les activités du collectif : « A ce moment-là je sens bien qu'il y a une ligne que je suis en train de franchir et qu'il faut pas que je franchisse trop ».

Ni salariat, ni bénévolat, on présente régulièrement le service civique comme héritier du statut d'objecteur de conscience. Le service civique répond pourtant plus à une demande d'insertion professionnelle qu'à une vision contestataire. Florence Ihaddadene, sociologue du travail, s'attache au contraire à en montrer les divergences dans un article intitulé « De l'instruction militaire à l'éducation populaire, que reste-t-il de l'objection de conscience dans le service civique ? » [11] L'objection de conscience, obtenue en 1963 suite à 22 jours de grève de la faim, constituait une alternative au service militaire (jusque là, ceux qui refusaient de prendre les armes s'exposaient à une peine de prison). Loin d'être généralisé, le statut d'objecteur constitue plutôt une dérogation à la loi. Et ceux qui en bénéficient n'ont pas le droit de communiquer sur cette dérogation. Des peines seront formulées pour incitation à la désobéissance. Ce n'est qu'en 1983 que la situation des objecteurs est régularisée. On assiste alors à une croissance de la salarisation des associations. On voit donc que l'objection de conscience a été obtenue au terme d'une mobilisation politique forte qui relevait de la désobéissance civile. A l'inverse, le service civique, lui, vient « d'en haut ». Selon Florence Ihaddadene, il est révélateur de la vision actuelle de l'insertion professionnelle des jeunes : « ce sont des citoyens activés qui accéderont à l'emploi. Leurs études ne suffisent plus à les rendre légitimes à travailler, ni même leurs qualifications. Leur insertion professionnelle semble dépendre aujourd'hui de leur capacité à "s'engager", à travailler en l'échange d'une faible rémunération (le stage n'en est qu'une illustration supplémentaire), au nom d'une cause, au service de la société. »

« La précarité créée par les dispositifs à destination des jeunes n'est plus aussi visible dès lors qu'on met en avant la notion "d'engagement gratuit", formulation socialement valorisée. L'effet d'aubaine existe pourtant et le risque que ne soient remplacés des emplois "stables" par ces missions courtes, non rémunérées, est bien présent. Empêcher le discours sur le travail des volontaires, c'est aussi leur nier un statut de travailleur (et avec lui, des droits). C'est encore les considérer comme des pré-salariés, sans réel statut. En faisant disparaitre le vocabulaire du travail, c'est un champ de réflexion, et donc de revendication, qui s'efface. » Florence Ihaddadene

« LES FLICS DANS LA TÊTE » [12]
Sur l'intériorisation de l'oppression

J'ai fait en juillet 2018 une demande de deux jours de congés de formation économique sociale et syndicale (CFESS), auxquels chaque salarié a droit (12 journées par an). J'en ai parlé en réunion à ma directrice avant la durée légale, pour l'inscrire à l'ordre du jour du prochain CA. J'ai senti alors que ma requête était dérangeante. Elle m'a demandé si je ne pouvais pas l'effectuer sur mes congés, si j'étais bien sûre qu'en tant que CDD j'y avais droit. Elle a beaucoup insisté sur le fait que ça allait lui demander de faire des papiers et donc du temps de travail. Elle a fini par dire que j'avais raison, toute l'équipe et elle-même devraient faire des formations mais que personne n'en prenait le temps. Aucun « non » formel ne m'a été adressé (je savais de toute façon qu'il y a légalement très peu de raisons possibles de refus d'une demande de CFESS) mais tout était formulé de manière à ce que je renonce moi-même à ma demande. C'est donc bien avec les voix dans ma tête qui lui donnaient raison que j'ai dû me débattre. C'est donc surtout avec ma volonté personnelle que j'ai dû réussir à maintenir ma position en faisant taire les voix intérieures qui me disaient que « tant pis, ça n'en valait pas la peine. »

J'ai alors l'impression d'avoir ressenti de manière assez flagrante ce que Paolo Freire écrit sur l'intériorisation de l'oppression. Paolo Freire est un pédagogue brésilien, qui a écrit en 1974, Pédagogie de l'opprimé, dans lequel il définit l'opprimé comme un être qui n'est pas libre. Il décrit le processus par lequel il accueille l'oppresseur en lui. Il est à la fois lui-même et un autre en ce qu'il intériorise la vision du monde de l'oppresseur et par là, il se déprécie, il a peur, se sent en insécurité par rapport à lui-même et aux autres. Pour Freire, tant que l'opprimé n'aura pas localisé en lui la présence de l'oppresseur et tant qu'il n'aura pas acquis sa propre conscience de la situation, il aura des attitudes fatalistes. La grande tâche des opprimés est de se libérer eux-mêmes, et par ce mouvement, ils libéreront aussi leurs oppresseurs. C'était d'autant plus visible dans cette situation que, faisant appel à mes droits, contre lequel ma supérieure ne pouvait rien, c'était à moi de lutter pour me considérer comme un sujet de droit. En tant que salarié.e.s associatif.ve.s c'est régulièrement nous-mêmes qui, intériorisant l'oppression directe ou indirecte, nous empêchons de faire appel au droit.

3. Où l'on bricole ses armes

Bricoler : Réparer, fabriquer, arranger quelque chose avec des moyens limités.

Cette petite liste « d'armes bricolées » n'est pas une recette à suivre à la lettre. En réécoutant les petits entretiens que j'ai menés, j'ai été impressionnée de constater à quel point chaque expérience de lutte qui m'était racontée était vraiment une réappropriation de modes d'action très variés dans le but de se créer ses propres armes.

« FÉDÉRER LES TROUPES »

Se syndiquer ?

Ayant pourtant une forte culture syndicale par mon père, je ne me sentais pourtant pas concernée par le syndicalisme, tant que « tout allait bien ». Cela s'explique surtout par le fait que j'appartienne à une génération très peu syndiquée et "syndicalisée". Romane le dit bien : « On est marqué par le symbole du syndicalisme dans notre tête comme quelque chose de lourd, il y a une donnée militante hyper forte, ça correspond à un autre temps, et surtout ça correspond pas à notre mode d'action ». La syndicalisation est faible dans les associations de manière générale. C'est d'autant plus vrai que la spécificité du salariat associatif n'est pas ou peu prise en compte par les syndicats traditionnels. Julien raconte que, salariés dans une des 150 associations du Réseau artisans du monde, lui et ses collègues ont connaissance de cas de non-respect des droits des salariés (licenciements abusifs ...) dans d'autres associations du réseau. Ils sont alors allés rencontrer les permanences des CGT et CFDT locales. Le discours des personnes qu'ils rencontrent était totalement déconnecté de leur quotidien à eux. Le fonctionnement « bordélique » de leur association choquait les syndicalistes rencontrés. Selon lui, ces syndicats traditionnels ne voient que l'opposition « direction-salariés » et ne prennent pas du tout en compte la spécificité du bénévolat : « ils auraient été facilement capables de nous sortir d'une situation dans l'industrie, dans une grosse boîte, mais là en l'occurrence on s'est pas senti trop aidé ». Christian Lamy, du réseau des Crefad, soutient que « si le syndicalisme salarié est sur la seule défense d'un statut et d'une protection, il est dans l'impossibilité de considérer le salariat associatif. » [13]

Un autre frein est lié au fait que se syndiquer est considéré comme contradictoire avec l'engagement associatif. Je n'ai pour ma part jamais vraiment osé dire que j'étais syndiquée dans l'association dans laquelle je travaillais. Elise parle bien de cette tension entre l'engagement au sein de l'association et dans un syndicat : « Si on se syndique c'est un acte de traîtrise. Le discours dominant c'est "nous aussi on est là pour de la transformation sociale alors pourquoi on irait voir un syndicat vu qu'on peut le faire à l'intérieur de l'asso !" » A cause des difficultés économiques et de la culture de l'entre-soi, de la confiance mutuelle, nombreux sont celles et ceux qui voient une contradiction entre l'engagement associatif et la défense de droits propres aux salarié.e.s, aux stagiaires ou aux volontaires, supposée faire peser un poids supplémentaire sur des associations déjà en difficulté. Pour Elise le syndicat peut être au contraire un véritable espace de transformation et d'éducation populaire. Pour Mélanie, salariée d'une association de deux salariés, se syndiquer ça va de soi : « tu es salarié, tu te syndiques, ça permet de se rappeler ses droits ». Pour moi, ça a d'abord été symbolique, se mettre dans une posture où je me sens un peu plus protégée, un peu plus forte. Au quotidien, c'est surtout un réseau ressources, quand j'ai une question sans réponse, j'envoie un mail à la liste et je sais que dans la demi-journée j'ai une réponse.

La grève et les Posca

C'est la rencontre d'Élise, qui a participé à la création d'une section locale d'Asso qui m'a convaincue de sauter le pas. Asso a été créé en 2009 et est affilié au syndicat national Solidaires. Elise raconte que c'est le contexte de la suppression des contrats aidés (fin de l'été 2017) qui a impulsé leur envie de créer une section locale du syndicat : « À la suite d'annonces du gouvernement qui étaient assez trash par rapport aux asso, on s'est demandé comment est-ce que nous on pouvait réagir et rapidement, on s'est dit que la meilleure façon c'était d'avoir une activité syndicale. » Ils ont alors créé une section locale, en se donnant une page facebook et une adresse mail. Ils ont commencé à 3 puis d'autres les ont rejoints. Elle me dit : « Les premiers mois on était hyperactifs, on participait à toutes les manifs, on avait les plus belles banderoles, parce que bon, dans les asso on est créatif ! On nous disait : "Vous, en fait votre stratégie, c'est la grève et les Posca" : c'est devenu notre slogan. » Petit à petit, l'antenne locale a commencé à se structurer, à établir un calendrier de réunion et des permanences et à se tourner plus progressivement vers l'accompagnement des salarié.e.s, en s'outillant petit à petit (on y reviendra). Le récit de cette expérience par Elise m'a montré que créer une section locale nécessitait une logistique beaucoup moins lourde que ce que je pensais (du moins au sein d'Asso). Et aussi, qu'il y avait d'autres façons de faire du syndicalisme, que ce n'était pas réservé aux hommes de plus de 50 ans qui savent parler fort.

Arpenter la convention collective

C'est au fur à mesure que la nouvelle section locale se rend compte qu'il faut qu'ils s'outillent en terme de connaissances légales. Beaucoup d'entre eux appartiennent à la même convention collective, celle de l'animation, ils décident donc d'organiser un arpentage de leur convention collective. L'arpentage est une méthode de lecture issue des cercles ouvriers qui permet de lire un texte à plusieurs en le séparant en plusieurs parties dont on se partage la lecture puis en mettant en commun ce qu'on a compris du texte. C'est un outil qui permet la désacralisation du texte - ce que je trouve particulièrement intéressant dans le cas d'un texte aussi dense qu'une convention collective - et la création d'une culture commune autour d'un savoir. Ce type d'expérience permet donc à la fois de se fédérer, de créer du commun dans le groupe et également de s'autoformer. Elise me dit en effet : « Je sais que maintenant les gens viennent me voir pour me demander comment on fait telle ou telle démarche alors qu'il y a un an j'y connaissais rien ! C'est allé vite mais c'est parce que c'est passionnant ! »

Se nommer pour exister

Romane est membre du collectif de défense des droits des services civiques, qui s'est créé en 2016 à Rennes. L'élément déclencheur de la création du collectif est la rencontre par l'une des fondatrices de nombreux services civiques qui vivaient des situations difficiles (absence de tuteurs, personnes virées sans raisons ...) . En effet, ils s'adressaient à l'association dans laquelle elle était en service civique souvent en détresse, n'ayant pas eu de réponses à leurs mails adressés à la direction régionale... Le collectif se créé alors et compte jusqu'à 14 membres à son apogée. Les missions premières sont d'organiser des Apéro service civique, sans présence institutionnelle et également de tracter et d'informer à la sortie des rassemblements officiels de volontaires en service civique. L'idée était de se fédérer, qu'en étant collectif on a beaucoup plus de poids.

« Dans le collectif de défense des droits des services civiques, j'ai compris quelque chose, c'est qu'il suffit de se nommer pour exister, c'est un truc incroyable, c'est une puissance. Tu dis que tu es un collectif, même si tu es deux, trois, tu représentes quand même quelque chose, tu as une entité, tu as un nom et derrière tu as une idée, ce qui peut faire potentiellement peur » Romane

S'unir

Julien, ancien salarié d'une association du réseau Artisans du monde me raconte comment en 2010, ils se sont progressivement organisés pour créer une association des salariés afin que les salariés des associations locales aient une voix à l'AG du réseau (c'était déjà le cas pour les salariés de la fédération nationale). C'est le fait de se fédérer, informellement au début, entre leurs trois associations lyonnaises puis dans le réseau dense des associations en Rhône-Alpes qui leur a permis de se rendre compte de l'isolement de certains salariés et des disparités des conditions de travail : « C'est au fur et à mesure de nos discussions qu'on s'est dit : "c'est pas juste que toi tu aies ça et pas moi" et on s'est dit : "mince on travaille au sein du même réseau, on devrait avoir les mêmes conditions de travail !". » Pour faire changer les choses, il faut que les salariés locaux s'unissent. En amont de l'AG suivante, ils organisent alors une réunion des salariés locaux à Paris, où ils se disent alors qu'ils faut qu'ils réussissent à avoir une voix des salariés des associations locales à l'AG, et pour cela faire modifier les statuts. Trois associations doivent porter une motion pour les modifier. Ils réussissent à trouver ces trois associations alliées pour qu'elle soutiennent et présentent l'initiative. Après débat, elle est acceptée et la nouvelle association des salariés a donc dorénavant droit de vote à l'AG de l'association. C'est bien là en fédérant et rassemblant des salariés jusque là isolés au sein d'un même réseau qu'ils ont réussi à faire levier.

Mettre en commun ses expériences

Après plusieurs temps de rencontres formelles et informelles avec des volontaires ou jeunes salarié.e.s, je me rends compte que l'on est nombreux à partager mes questionnements autour des conditions de travail, du respect des droits des salarié.e.s/volontaires et du fonctionnement plus ou moins démocratique des asso dans lesquelles on évolue. Je décide alors d'impulser une journée de partage d'expériences en juin 2018.

Le mail que j'ai envoyé :

Ce sera finalement une demi-journée que nous avons organisée à deux, au CRIJ de Rennes. Nous étions cinq (le choix de la date : un samedi après-midi ensoleillé de fin juin, l'explique en partie !) Le petit nombre a permis d'échanger assez longuement sur nos situations respectives, ce qui ne nous convenait pas, nous mettait en colère, voire était illégal et de réfléchir à penser à des solutions ensemble. L'idée était aussi que ce partage d'expériences soit un point de départ qui nous fasse réfléchir à ce qu'on a appelé des « Actions très très concrètes », ce qu'on pouvait vraiment mettre en place pour se former, informer, questionner à court, moyen ou long terme. Partager ses expériences, insatisfaisantes ou non, son quotidien de salarié, même si ce n'est pas agir à proprement parler c'est déjà s'armer, se donner de la force en permettant de sortir de la personnalisation, en se rendant compte de ce qui il y a de commun dans ce qu'on traverse.

Organiser un apéro

C'est à ce moment là que j'ai pris connaissance des Apéros de volontaires de service civique qu'a organisé pendant plusieurs mois à Rennes le collectif de défense des droits des services civiques. L'idée était à la fois d'informer de l'existence du collectif, de recruter de nouveaux membres mais aussi de s'informer entre pairs, pour que les personnes en difficulté n'aillent pas systématiquement voir « ceux qui incarnaient l'autorité » mais puissent trouver dans ces temps conviviaux un espace d'échanges et de discussion, entre personnes qui ont des intérêts communs.

S'ENTRAÎNER Á LA GUERILLA AUTREMENT QU'AVEC LA TÊTE

Faire du théâtre de l'opprimé un outil de lutte syndicale

J'ai eu l'occasion de faire deux stages de théâtre de l'opprimé de deux jours chacun l'an dernier. Le théâtre de l'opprimé a été créé par le Brésilien Augusto Boal dans les années 1970. Partant d'une conception politique du théâtre, il veut libérer le spectateur de sa condition et le rendre acteur et pour cela cesser d'être objet pour devenir sujet. La pratique du théâtre doit aider à changer la réalité par l'expérience.

« Il se peut que ce théâtre là ne soit pas révolutionnaire, mais ses formes sont certainement une répétition de la révolution. Le spectateur-acteur met en pratique un acte réel, même si c'est dans la fiction. En essayant fictivement de lancer une bombe, il est concrètement en train d'apprendre comment cela se fait. En tentant d'organiser une grève, il organise concrètement une grève. L'expérience, bien qu'en termes fictifs, est concrète. » Augusto Boal

Un des dispositifs le plus connu et le plus utilisé est le théâtre-forum. Après un préalable destiné à connaître son corps et à le rendre expressif, le théâtre-forum consiste à jouer une scène qui comporte un problème social ou politique difficile à résoudre qui a été vécu par un des participants. La scène est ensuite décrite précisément, on tente d'analyser qui sont les oppresseurs, les oppressés et éventuels alliés puis elle est jouée face aux reste des participants. Celui qui a partagé son histoire avec le groupe joue généralement le rôle de l'oppresseur, car c'est celui qui connaît le mieux ses motivations et réactions. A la fin de la scène on demande si la situation leur convient et le cas échéant s'ils ont des solutions à proposer. La scène va être rejouée à l'identique mais les participants qui ne sont pas d'accord peuvent rentrer en scène dès qu'il le souhaitent pour remplacer un des acteurs et proposer une nouvelle solution.

Le premier stage de théâtre de l'opprimé que j'ai eu l'occasion de faire n'était pas spécifiquement tourné vers la thématique du travail mais je savais dès le début que c'était les rapports dans le cadre du travail que j'avais besoin de « travailler ». C'est même devenu une nécessité, je me suis rendue compte par les exercices à quel point j'avais l'impression de subir une situation de travail et de n'avoir aucune prise sur elle, aucun pouvoir. J'ai donc joué une situation de réunion de travail dans laquelle j'avais voulu réagir mais avais plutôt subi la situation silencieusement. Jouer cette scène encore et encore (il faut rejouer au moins une partie de la scène à chacune des propositions) a été à la fois éprouvant et libérateur. Cela a suscité un tel bouleversement que j'ai été incapable de retourner travailler le lendemain et ai dû m'arrêter quelques jours. Je ne pense évidemment pas que c'est un outil magique, mais en tout cas, voir d'autres personnes que moi jouer mon rôle dans la scène m‘a apporté un autre regard sur la situation, m'a fait me rendre compte de possibilités d'actions que je n'envisageais même pas auparavant. Je ne sais pas si c'est directement lié, mais j'ai réussi la semaine suivante à prendre position en réunion comme je ne l'avais jamais fait auparavant. Il ne s'agit pas simplement de catharsis [14], mais bien de l'idée que se mettre en mouvement et ressentir des émotions peut permettre ensuite d'agir concrètement dans la réalité. A partir de là, j'ai eu en tête que le théâtre de l'opprimé pouvait être un outil opérant en particulier pour les salariés, à la fois un outil d'analyse et aussi un moyen assez puissant de se mettre en action, une arme pour se donner plus de pouvoir. Alors quand j'ai vu qu'Asso organisait en septembre une session de formation intitulée « Le théâtre de l'opprimé comme outil de lutte syndicale », il me semblait impensable de ne pas y participer !

J'ai assisté à la deuxième session de cette récente formation. Le format s'est allongé depuis la première (deux journées) et une personne ressource pour le droit du travail était maintenant présente. Rémi, formateur et initiateur de cette formation au sein d'Asso me dit : « C'est quelque chose qu'on aimerait continuer à creuser : comment utiliser le droit du travail un peu comme une arme, comme une ressource dans ce type de situations. » Les deux jours permettent de pratiquer toutes sortes d'exercices, d'approfondir le théâtre-forum et également d'amorcer un travail sur les émotions, ce qui est assez novateur. Rémi me confie que c'est dans le but de renouveler le format des formations syndicales, qui passent pour lui trop par le « blabla » et ne mènent pas à grand chose en terme d'action qu'il a proposé cette formation là. L'outil du théâtre de l'opprimé permet pour lui de contourner les problèmes de répartition de la parole dans un contexte syndical où c'est « toujours les mêmes qui parlent, les mêmes mecs qui veulent te parler que de théorie ». Par contre il souligne qu' « Un des points de tension, c'est que comme c'est une approche très déroutante pour le syndicalisme traditionnel, ça peut faire peur à des gens, ça peut les secouer. Quand on évolue dans un syndicalisme à l'ancienne, questionner ses émotions, ça va un peu loin quoi ! [..] Il y a un enjeu à savoir jusqu'où tu vas pour proposer un truc un peu différent mais sans perdre les gens non plus. » Selon Rémi, les stratégies activistes et militantes qu'on retrouve dans les partis, les syndicats, les mouvements sociaux ont comme grande faiblesse d'être des stratégies mentales, argumentatives et très codifiées et gagneraient à prendre en compte l‘importance des leviers émotionnels et instinctifs dans l'action politique. « On pense généralement que c'est en argumentant qu'on fait changer les gens, moi je pense que les gens se mettent en action parce qu'ils vivent un truc qui les touchent et c'est ça qui les fait bouger. Alors que tu peux distribuer tous les tracts que tu veux, tu peux t'égosiller dans tous les mégaphones que tu veux, à part les gens d'accord, je vois pas qui tu vas toucher ! »

« J'ai aussi voulu donner quelques preuves du fait que le théâtre est une arme. Une arme très efficace. C'est pour cela qu'il faut lutter pour lui. C'est pour cela que les classes dominantes essaient de façon permanente de confisquer le théâtre et de l'utiliser comme instrument de domination. [...] Mais le théâtre peut aussi être une arme de libération. Pour qu'il le soit, il faut créer les formes théâtrales adéquates, il faut le changer. » Augusto Boal

Créer un manuel de guérilla

Guérilla : (issu de l'espagnol, diminutif de guerre) Combat mené par des groupes clandestins et caractérisé par des actions ponctuelles en vue de déstabiliser un régime. Forme de guerre caractérisée par des actions de harcèlement, d'embuscades ou de coups de main.

Dans le cadre du Diplôme universitaire Éducation Populaire et transformation sociale nous avons organisé le 15 novembre 2018 un atelier intitulé : « Créer ses armes - Echanges de luttes de salarié.e.s associatif.ve.s » au CRIJ de Rennes. En préparant cet atelier avec deux autres camarades de formation, nous nous sommes dit que nous partagions l'envie qu'il soit le plus concret possible, qu'il passe assez peu par la parole, du moins pas en grand groupe. L'atelier s'est déroulé en deux phases. Pendant la première les participants se sont racontés à deux ou trois « une expérience de lutte pour ses droits dans l'associatif » ou « une expérience de conditions de travail dans l'associatif ». Chaque petit groupe en a tiré des idées fortes qui ont ensuite été rassemblées en une grande carte mentale collective.

La deuxième phase de l'atelier a été consacrée à la fabrication de petits « Manuels de guérilla du salarié associatif ». L'idée était, après avoir identifié ce qui nous posait problème dans la première phase de l'atelier, de compiler « les armes du groupe » pour défendre ses droits dans le salariat associatif et de mettre tout cela en forme sur quelques pages grâce au matériel mis à disposition (magazines à découper, feutres, gravure sur polystyrène, typographie...). Trois livrets ont donc été réalisés pendant l'atelier, selon une méthode de pliage qui permet de rassembler le contenu sur le recto d'une feuille, permettant ainsi facilement l'impression et la diffusion. Le scan de chacun des livrets a ensuite été envoyé à l'ensemble du groupe dans l'optique de « les imprimer, organiser des ateliers de pliage massif et de les glisser là où ils sembleraient pouvoir semer des graines. » Il était important pour moi à ce moment là d'organiser un atelier dont le médium principal ne soit pas la parole formelle mais de défendre l'idée qu'on peut produire du sens aussi sur le papier, de manière créative, que l'on peut « penser avec les mains ». Il s'agissait aussi de favoriser un autre type d'expression en prenant en compte ceux qui, comme moi, sont moins à l'aise avec la parole qu'avec l'écrit. Une des limites toutefois de l'atelier dans ce cadre était que des personnes en situation de détresse professionnelle sont venues en demande de réponses concrètes sur leur situation. Or l'atelier sous cette forme ne pouvait répondre complètement à leur demande.

4. Où l'on raconte ses victoires

Je me suis longtemps dit que la lutte au sein de mon association avait été un échec, que je n'avais pas réussi à faire entendre ma revendication de départ, à savoir que la souffrance au travail des salariées soit reconnue et pas considérée comme normale. Et puis en lisant un passage de Être radical, de Saul Alinski [15], je me suis laissée convaincre qu'il fallait se concentrer sur ses victoires, aussi petites soient elles, pour se donner la confiance et l'assurance de continuer la lutte. Les petites victoires directes ou indirectes de cette lutte que j'ai pu énumérer, c'est qu'une de mes collègues jusque là plutôt résignée se soit syndiquée, que le document obligatoire du Code du travail ait été affiché dans les locaux de l'association, c'est d'avoir réussi à utiliser mes deux jours de congé de formation syndicale, d'avoir très partiellement négocié l'ajout d'une mention à mon contrat de travail, et enfin et peut-être surtout c'est d'avoir essayer au maximum de se soutenir entre collègues.

Durant un temps de formation en septembre, on a tâché de relever les tactiques et stratégies que l'on met en place pour lutter face à un problème. La grille de lecture utilisée était celle du sociologue Michel de Certeau, qui nomme tactique ce qui fait que l'on résiste au problème sur le coup, tandis que la stratégie serait ce qu'on met en œuvre pour permettre que ça ne se reproduise plus sur le long terme. Je me suis alors rendue compte que malgré ma sensation d'échec et de renoncement, je mettais bien en place au quotidien, des tactiques - parfois a priori anodines - pour me protéger dans ce contexte de travail. Par exemple, j'essayais inconsciemment de ne pas entretenir un rapport affectif avec la directrice de l'association, en introduisant le moins possible d'éléments personnels dans les discussions, en refusant poliment d'aller boire un verre. M'étant rendue compte de ma posture physique généralement courbée en réunion, j'ai essayé aussi de la modifier, en me tenant droite, regardant mon interlocuteur dans les yeux, etc.

C'est ce que j'ai essayé de mettre en avant durant l'atelier de création d'un « manuel de guerilla » : se baser sur ce qu'on sait déjà et ainsi prendre conscience des ressources que l'on a en soi, acquises bien souvent par l'expérience, pour se donner un peu plus le droit d'agir. Comme l'a dit après-coup Sabrina, une des participantes « Agir, c'est déjà se rendre compte de tout ce qu'on a, de tout ce qu'on sait » ou encore Aline, « Je ne suis pas salariée associative mais terminer le petit fascicule, ça m'a donné de la force ».

Face à la domination quasi invisible qui s'exerce dans la relation salarié.e/employeur.euse associatif telle que je l'ai vécue, rendre visible ce rapport est déjà une forme de lutte, comme c'est par exemple également le cas dans le sexisme ordinaire. C'est une lutte de longue haleine, une guerilla du quotidien, qui se fait à tâtons, qui se construit au fur et à mesure, où l'on se forme en même temps que l'on avance ou que l'on apprend de ses échecs. Une guerilla qui demande beaucoup d'énergie invisible rien que pour tenir sa position, où quelquefois il faut accepter de se retrancher pour se ménager, ou accepter la défaite quand on n'avait pas les bonnes armes. Ce n'est donc en aucun cas un combat très glorieux, parce que quasiment invisible.

Le rendre visible, c'est essayer de le légitimer et de rendre hommage aux petites guerillas du quotidien qui peuvent sembler ingrates et minuscules mais contribuent à ne plus subir, à rester digne, voire à se créer de la marge de manœuvre, à élargir les possibles, et tant mieux si ça nous rend plus fort.

Partager ses munitions

- « Qui est le patron des associations ? », revue Mouvements n°81, 2015.
- Éducation populaire et Féminisme. Récit(s) d'un combat (trop) ordinaire. Analyses et stratégies pour l'égalité. Ouvrage collectif écrit par 11 femmes de l'association « La Grenaille », réseau d'éducation populaire, 2016.
- Marion Peyre (dir.), Le livre noir de l'animation socioculturelle. Du grand écart entre discours et pratique, L'Harmattan, coll. Questions contemporaines, 2011.
- Augusto Boal, Théâtre de l'opprimé, La Découverte, 1996 (première édition de 1974).
- Saul Alinsky, Être radical. Manuel Pragmatique pour radicaux réalistes, Editions Aden, 2012 (première édition de 1971).
- Paulo Freire, Pédagogie de l'opprimé, Maspero, 1974 (édition épuisée). En condensé sur education-authentique.org.
- Elsa Miské, Margaïd Quioc, Anaïs Bourdet, YESSS, un podcast de Warriors.
- SCOP Le Pavé, « Le projet », Les cahiers du Pavé #1, 2012.
- Mathieu Hély, Les métamorphoses du monde associatif, PUF, coll. Le lien social, 2009.
- André Gorz, Métamorphoses du travail. Critique de la raison économique, Gallimard, coll. Essais Folio, 2004 (première édition de 1988).


[1] « Figures de l'employeur et formes du « dialogue social » dans les entreprises de l'ESS », in Qui est le patron des associations ?, Mouvements n°81, printemps 2015 p.119.

[2] « Créer un syndicat pour défendre les salariés du secteur associatif », in Ibidem., p.77.

[3] Viviane Tchernonog, Le paysage associatif français. Mesures et évolutions, 2013.

[4] « Travailler dans les associations est un sport de combat » in Qui est le patron des associations ?, Mouvements n°81, printemps 2015, p.96.

[5] C'est d'autant plus vrai qu'en tant que femmes, on attend communément de nous d'être souriantes et agréables.

[6] « Travailler dans les associations est un sport de combat » in Qui est le patron des associations ?, Mouvements n°81, printemps 2015, p.99.

[7] « Les mutations institutionnelles du monde associatif », in Ibid., p.32.

[8] « Les associations, lieu de réinvention du travail ? », in Qui est le patron des associations ?, Mouvements n°81, 2015, p.75.

[9] « Des relations de travail sous tension : adminitrateur.e.s et salarié.e.s des centres sociaux », in Ibid., p.89.

[10] Direction Départementale de la Cohésion Sociale, référente des volontaires à l'échelle locale.

[11] Dans Qui est le patron des associations ?, Mouvements n°81, p.107.

[12] Le terme vient du metteur en scène et comédien Augusto Boal qui a pratiqué et théorisé le théâtre de l'opprimé au milieu des années 1970. A son arrivée en Europe, il est surpris de constater que même si aucune dictature ne les menace, les gens continuent à avoir des barrières qui les entravent. Il nomme ces barrières « les flics dans la tête », il développera par la suite des techniques pour les identifier et les neutraliser.

[13] « Travailler là et pas ailleurs. Le sens de la démocratie dans le monde associatif », in Qui est le patron des associations, Mouvements n°81, p143.

[14] Terme grec qui désigne la purification des passions, la libération des émotions qui survient d'après Aristote, par exemple après avoir assisté à une pièce de théâtre.

[15] Saul Alinsky, Être radical. Manuel Pragmatique pour radicaux réalistes, première édition 1971.

Un grand merci à celles et ceux qui ont de près ou de loin contribué à l'écriture de ces quelques pages. Qu'on se donne de la force.

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sous pression! #451

artiste – album – titre

les partisans – les lendemain qui dansent – tu danses
monoxyde – monoxyde – le coeur en émoi
la gachette – 20 ans d’insoumission – héritage
union thugs – on a d’affaire icitte – terre promise
zone infinie – zone infinie – zone infinie
tulamort – main d’oeuvre internationale – dans ton quartier
demain – demain – mourir en mieux
dernier futur – dernier futur – lanterne noire
urban vietcong – storie tra bottiglie e ciminiere – storie tra bottiglie e ciminiere
urban vietcong – storie tra bottiglie e ciminiere – cantico dei condannati
rancoeur – rancoeur – grands brûlés
les marmottes aplaties – décadents – caroline
nuage flou – conversations avec nuage flou – la vie des rois
la fraction – la vie rêvée – l’infâme
les gens d’ici – sacré lascar – sacré lascar

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urban vietcong


Lire : « Journaliste : auteur ou fournisseur de contenus ? »

Cinq après l'enquête « De quoi vivent les journalistes ? » (2013), la Scam (Société civile des auteurs multimedia) a adressé fin 2018 un questionnaire à plus de 20 000 journalistes (près de 4 000 réponses) et a réalisé une soixantaine d'entretiens. Cette enquête sur le journalisme vise à en « documenter les pratiques particulièrement dégradées ». Le rapport, publié en mars 2019, mêle analyses statistiques et témoignages individuels et met en lumière la précarisation de la profession et ses conséquences sur la qualité de l'information.

Permanents, pigistes, auto-entrepreneurs... l'évolution du statut des journalistes


D'emblée, le constat porte sur la précarisation du statut des journalistes :

C'est seulement une courte majorité (56%) des personnes ayant répondu au sondage qui se déclare travailler comme permanents. Entre 2013 et 2018, la part des personnes salariées permanentes a ainsi diminué de six points au profit d'autres situations, notamment celle des pigistes qui est en forte hausse par rapport à 2013 pour s'établir à 42%. Parmi les moins de 35 ans, les pigistes (51%) sont devenus plus nombreux que les permanents (49%). L'auto-entreprenariat, l'intermittence, le paiement en droits d'auteur ont pris en importance et témoignent de la difficulté croissante pour les journalistes de se faire rémunérer en salaires.

Les permanents sont « de moins en moins nombreux », et les pigistes, confrontés au non-respect du Code du travail (ancienneté, congés payés, indemnités de licenciement etc.), doivent souvent se battre pour (essayer de) faire reconnaître leurs droits. De plus, ils sont soumis à des calendriers très contraignants : alors qu'on exige d'eux une extrême disponibilité, ils sont en même temps tributaires des stratégies des rédactions qui mettent en place des quotas de piges, diminuent leur rémunération, et s'appliquent à ne pas répondre à leurs requêtes .

La presse quotidienne régionale et l'audiovisuel (en particulier Radio France et France Télévisions) sont aussi de fervents utilisateurs des CDD, notamment le CDD d'usage, qui « peut être reconduit sans limitation, ne comporte pas forcément une date de fin (…) et ne donne pas droit à des indemnités de précarité. (…) C'est d'une grande souplesse pour l'employeur et d'une grande précarité pour la ou le salarié, qui peut enchaîner des années de contrats de grille pour une même émission ».

Mais le statut qui monte en puissance est celui de l'auto-entrepreneuriat, au grand mépris de la loi... et des droits des journalistes.

Le statut s'est particulièrement développé dans des media émergents non couverts par des conventions collectives et notamment dans le web, mais il a largement dépassé ce cadre aujourd'hui, et de nombreuses revues et journaux mais aussi sociétés de production audiovisuelle tentent d'imposer ce statut à leurs collaborateurs et collaboratrices. De grands media prestigieux délèguent aussi une partie de leur contenu à des agences qui font travailler des personnes en auto-entrepreneuriat.

Pigistes, en CDD, auto-entrepreneurs, intermittents, voire payés en droits d'auteurs, la précarité qui touche les « forçats du journalisme » ne fait que renforcer leur dépendance aux directions des médias et affaiblir leur autonomie journalistique, et partant la qualité de l'information qu'ils produisent.


L'information sacrifiée


C'est qu'en effet l'enquête de la Scam fait le lien entre conditions de travail des journalistes et la qualité de l'information :

Les remarques des journalistes permettent d'identifier plusieurs phénomènes (…) : une organisation du travail bouleversée par la révolution numérique qui échappe complètement aux journalistes ; un recul du journalisme de terrain dans tous les media ; la généralisation de l'information en continu ; un mélange des genres délétère lié à la recherche d'une meilleure rentabilité, et aussi en filigrane, la difficulté dans ce système très contraint de laisser s'exprimer la liberté de regard, la fantaisie, l'originalité.

Parmi les phénomènes développés dans le rapport, une page entière est dédiée aux « sujets en kit ». Nous la reproduisons in extenso tant elle illustre l'une des évolutions de la profession :


Le rapport complet est disponible ici.


Maxime Friot

Rio Grande do Sul (Brésil): deux vidéos à propos de la résistance Kaingang

[Deux vidéos réalisées en 2018 par le collectif Catarse. Activez les sous-titres !]

Ce projet est né de l´initiative de quelques Kaingang qui pensent qu´il est urgent de raconter l´histoire et le présent de leur difficile lutte pour la terre. Deux films verront le jour: le premier, une biographie du chef politique-spirituel Alcindo Peni Nascimento qui a participé aux récupérations des terres indigènes de Nonoai et Mangueirinha dans le sud du Brésil, et le deuxième aborde les récupérations de terres qui ont lieu actuellement dans le Haut Uruguai (Rio Grande do Sul, Brésil), les difficultés et les persécutions auxquelles les Amérindiens Kaingang doivent se confronter tout comme leurs projets de vie basés sur des relations harmonieuses avec la nature.

Contact: catarse@@@coletivocatarse.com.br

emission 13. un protocole pour le stress, l'angoisse et la dépréssion ? et des critiques de deux livres

Hola
Pour l'émission 13 on va parler de deux protocoles : MBSR, le programme Mindulness-Based Stress Reduction (Réduction du Stress Basée sur la Pleine Conscience) et MBCT, Le programme Mindfulness-Based Cognitive Therapy (Thérapie Cognitive Basée sur la Pleine Conscience) , programme de thérapie pratique basée sur la méditation de pleine conscience.
Et puis aussi on fera une critique du livre Batir aussi des ateliers de l'antémonde et de Hello monde cruel. 101 alternatives au suicides pour les ados, les freaks et autres rebelles. K. Bornstein.

Bonné écoute !

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réveils

Ta voisine gronde

Parce qu' être vénère quand on est féministe ce sera toujours de saison, c'est dans les vieux bruits qu'on fait les meilleurs acouphènes.. Pour cette playlist de fait-vriller, on vous propose de la vengeance qui se mange pas froide.

« Malik Oussekine n'a pas reçu de coups de la police » : la fake news d'un directeur du Figaro

Lundi 5 août, le directeur adjoint du Figaro Magazine, Jean-Christophe Buisson, intervenait dans « On refait le monde » sur RTL. L'occasion d'asséner plusieurs contrevérités sur la mort de Malik Oussekine, étudiant tué par la police en 1986, sans être jamais contredit. Un épisode qui montre une nouvelle fois que les producteurs de « fake news » ne sont pas toujours dépourvus de carte de presse…

Jean-Christophe Buisson est formel ce 5 août au micro de RTL : si tout le monde considère que Malik Oussekine a été victime de violences policières, « ce n'est factuellement pas le cas ». Et le directeur adjoint du Figaro Magazine de préciser que l'étudiant n'aurait « pas reçu de coups » et qu'il serait « mort avec son problème d'insuline ». Peu importe que l'autopsie réalisée alors concluait « à un décès consécutif à un état de choc », des suites de coups reçus dans les côtes selon l'article du Monde du 9 décembre 1986. Ou que les policiers en cause aient été condamnés par la justice.

Sur le plateau de RTL, aucune contradiction... au contraire, le présentateur Vincent Parizot semble acquiescer aux propos de Jean-Christophe Buisson (« C'est mieux de réagir un peu à froid, vous voulez dire »), laissant entendre que les critiques faites à la police à propos de la mort de Steve Maia Caniço sont hâtives. « Quand on réagit à chaud, on dit souvent des bêtises » ajoute, très inspiré, un autre invité.



Face au tollé provoqué par la séquence sur les réseaux sociaux, Jean-Christophe Buisson sera finalement contraint de publier des excuses sur Twitter :



Des excuses également relayées le lendemain à l'antenne de RTL ; mais qui s'avèrent plus que légères et nuancées, puisque le directeur adjoint du Figaro Magazine ne reconnaît toujours pas que l'étudiant a été tué par la police (sinon « à la suite d'une intervention policière »).

Interrogé le lendemain par Checknews, celui qui se considère comme « polémiste » précise qu'il a « parlé trop vite »... mais il persiste et signe cependant, en remettant en question la « vérité judiciaire » et le bienfondé de la décision de justice qui a condamné les policiers. Jusqu'à établir un parallèle entre le dossier Oussekine… et l'affaire Dreyfus. Sans bien sûr apporter le moindre élément de preuve.

Outre l'indécence des propos de Jean-Christophe Buisson, cet épisode montre comment les journalistes des grands médias, qui se targuent de jouer le rôle de rempart contre les « fake news », en sont parfois les premiers producteurs ou propagateurs. Il illustre également le rapport contrarié aux faits de certains journalistes ou éditorialistes réactionnaires, que nous avions évoqué dans un précédent article :

Les exemples sont légion, d'Ivan Rioufol affirmant que « 50% des jeunes musulmans des cités se réclam[ent] de l'État islamique » sur la base d'un sondage inexistant [1] à Éric Zemmour ou Charlotte d'Ornellas, grands agitateurs des peurs sur « l'immigration massive » qui brandissent régulièrement l'épouvantail des 400 000 ou 200 000 nouveaux étrangers de plus par an. Quand bien même des contradictions sont (parfois) apportées en plateau, ces idéologues n'en ont cure (« les téléspectateurs se feront leur opinion », est leur mot d'ordre), et surtout, répètent sur le plateau suivant l'affirmation démentie sans que cela n'émeuve les présentateurs.

Les débatteurs ont certes le droit d'exprimer leur opinion. Mais les journalistes ont quant à eux le devoir de ne pas les laisser complaisamment dire n'importe quoi. Autant les « polémiques », les « clashs » et les « dérapages » font les bonnes audiences ; autant ils noient un peu plus le débat médiatique sous les contrevérités et les obsessions réactionnaires.


Frédéric Lemaire


[1] Sur un plateau de Pascal Praud (CNews). Voir, notamment, ce papier de L'Express.

Mort de Steve Maia Caniço : Dominique Rizet au secours de l'IGPN

Le 30 juillet, Édouard Philippe communiquait la synthèse du rapport de l'inspection générale de la police nationale (IGPN) concernant la charge policière du 21 juin, à Nantes, au soir de la Fête de la musique, ayant entraîné la chute de plusieurs personnes dans la Loire. Une prise de parole qui fasait suite à la découverte du corps de Steve Maia Caniço, Nantais de 24 ans disparu depuis les événements, finalement repêché dans le fleuve. Dans la foulée, sur BFM-TV, les différents responsables du service « police-justice » se sont succédé sur les plateaux pour commenter cette intervention, comme les événements survenus depuis. Parmi eux, l'inénarrable Dominique Rizet, mais également deux consœurs, Sarah-Lou Cohen et Mélanie Vecchio, respectivement cheffe et journaliste du service police-justice de la chaîne : trois incarnations du journalisme de préfecture.

« Aucun élément ne permet d'établir un lien direct entre l'intervention des forces de l'ordre et la disparition de M. Steve Maia Caniço vers 4 heures le même jour dans le même secteur ». Ainsi se conclut le rapport de l'IGPN, daté du 16 juillet, et communiqué le 30 juillet par Édouard Philippe suite à la découverte du corps de Steve Maia Caniço. Comme le précise Le Monde, le document « n'apporte ni explication définitive ni réelle nouveauté par rapport aux révélations de la presse depuis cinq semaines. Il tend en définitive davantage à exonérer les fonctionnaires de toute responsabilité. »

Dans les jours qui ont suivi, d'autres médias se sont interrogés sur le contenu de ce rapport, et certains ont même pointé, à la chaîne, de nombreuses défaillances, de « curieuses lacunes » (Presse Océan, 01/08) et des « zones d'ombre » (Mediapart, 01/08). Le journal en ligne révèle par exemple que « l'IGPN omet des éléments à charge pour la police », n'ayant pas « jugé bon d'auditionner le commandant de l'unité de CRS intervenue sur place quelques minutes après l'opération de police », et dont l'unité a publié un rapport qui « [accable] le mode opératoire choisi par les policiers ».

De son côté, pour Presse Océan et Le Monde, Yan Gauchard recueille les propos « du témoin "oublié" de l'IGPN », Romain G., qui « dénonce le fait que la police des polices a passé sous silence son témoignage dans son enquête administrative ». Le journaliste annonce également qu' « aucun point de vue d'un des 89 participants à la soirée techno ayant porté plainte pour "mise en danger de la vie d'autrui et violences volontaires par personnes dépositaires de l'autorité publique" n'est relayé. » Le 2 août, le même journaliste publie de nouveau avec sa consœur Anne-Hélène Dorison une « salve de témoignages accablants » concernant les charges policières et l'usage des gaz lacrymogènes.


Dominique Rizet : « L'IGPN ne rend jamais des rapports de complaisance »


Ainsi, depuis (et même avant) la « conférence de presse » d'Édouard Philippe, dont Arrêt sur images soulignait qu'elle avait plutôt viré au monologue officiel, des journalistes des grands médias ont pris le soin d'enquêter, confrontant les éléments du rapport de l'IGPN aux informations, et notamment aux vidéos, déjà parues, qui « contredisent la version des autorités » (Libération, 12/07). Ainsi des journalistes ont-ils pris le soin d'aller sur le terrain, notamment pour recueillir les témoignages de victimes. Ainsi des journalistes ont-ils, en somme, pris le simple soin de faire leur travail.

Une démarche journalistique dont se croit vraisemblablement dispensé Dominique Rizet, qui n'en finit pas de confondre son métier avec une mission de porte-parolat des autorités. Dès le 30 juillet à 19h en effet, quelques heures après la conférence de presse, l'expert phare de BFM-TV sur les questions « police-justice » est formel. Interrogé par l'animatrice, il se lance dans une défense à tout crin de l'IGPN. Un plaidoyer dont nous reproduisons la première partie, et qui s'avère, au regard des informations apportées plus tard par ses confrères, particulièrement bien informé :

- Animatrice : Dominique Rizet, sur ce que disait Julien Odoul (NDR : représentant du RN), sur le fait que la police des polices n'était pas tendre envers les forces de l'ordre... Néanmoins ce rapport, il a fait polémique, il interpelle, les vidéos, on les a tous vues, il y a cette enquête de l'inspection générale de l'administration lancée par Édouard Philippe donc ça pose quand même des questions.

- Dominique Rizet : Et si on envisageait que les choses peuvent s'être passées comme le dit le rapport de l'IGPN ? Pourquoi est-ce que les choses se seraient forcément passées différemment ? Vous savez, l'IGPN ne rend jamais des rapports de complaisance. Il faut savoir que les policiers qui sont sur le terrain et qui sont concernés par l'IGPN les appellent toujours les bœuf-carottes. Parce qu'on fait bouillir le policier, on le garde à petit feu pendant des heures, et ils les appellent même plus vulgairement les bœufs. […] Voilà. Donc l'IGPN ne rend pas des rapports de complaisance. L'IGPN sait être extrêmement dure avec des policiers, il y en a qui sont révoqués, il y en a beaucoup qui sont punis. Donc il n'y a pas de rapport de complaisance. Je veux dire, c'est pas possible que l'IGPN ait rempli ce rapport en disant : « On va arranger les bidons des policiers de Nantes, on va arranger les bidons du directeur de la sécurité de Nantes et on va arranger les bidons de monsieur Castaner. » Ça c'est pas vrai, c'est pas possible.

Compris ? En bon éditorialiste, Dominique Rizet décrète, affirme, et se garde bien d'apporter le moindre élément justifiant l'allégation selon laquelle l'IGPN ne rendrait « jamais » des rapports de complaisance. Pourtant, les exemples sont légion de l'extrême complaisance – pour ne pas dire plus – de cette instance vis-à-vis des policiers mis en cause par des victimes, familles et collectifs, notamment dans les quartiers populaires, de l'affaire Théo Luhaka à celle de Babacar Gueye en passant par le cas des lycéens de Mantes-la-Jolie.

Dernièrement, le traitement des 240 enquêtes lancées dans le cadre du mouvement des gilets jaunes, et dont la chaîne qui emploie Dominique Rizet faisait le bilan en mai dernier, auraient également dû conduire l'expert à prendre, tout au moins, quelques précautions.


BFM-TV, « Gilets jaunes : où en sont les 240 enquêtes IGPN ouvertes pour des violences policières présumées ? », 10 mai 2019


Des précautions et une distance critique dont aurait enfin pu faire preuve notre expert au vu des déclarations outrancières qu'avait déjà tenues la cheffe de l'IGPN, Brigitte Jullien. Le 13 juin, après des mois de signalements systématiques de violences policières, après des centaines de témoignages écrits et vidéo, après maintes interpellations des autorités par différentes ONG et instances internationales, cette dernière affirmait en effet au Parisien qu'elle « réfut[ait] totalement le terme de violences policières. » Et de poursuivre : « Pour qu'il y ait suspension, il faut qu'il y ait faute. Or, à ce jour, aucune enquête n'a permis de conclure que la responsabilité d'un policier était engagée à titre individuel. » [1] Comment, dès lors, qualifier les déclarations de Dominique Rizet ? Complaisance ou information ?

Certes, l'expert-police admet que des précautions langagières auraient sans doute été de mise de la part de l'IGPN dans le cadre de « l'affaire Steve ». Mais c'est aussitôt pour mieux basculer dans la politique-fiction, et se lancer dans un commentaire dépouillé de la plus maigre rigueur journalistique :

Donc, il y a ce rapport de l'IGPN. Alors la conclusion… peut-être qu'il eut été plus prudent d'employer des conditionnels, puisque la dernière phrase c'est celle-ci : « Il n'y a aucun lien entre l'intervention et la disparition de Steve Maia Caniço ». Bon, peut-être eut-il été plus prudent de dire « a priori » ou « selon nous », ou « selon les investigations », ou « selon les premiers éléments recueillis par l'IGPN », il n'y aurait pas de… Voilà. Bon, c'est un peu violent de le dire comme ça, mais ça s'est peut-être, pardon pour tous ceux qui pensent le contraire, mais ça s'est peut-être passé comme ça. Si ça s'était passé comme ça ? S'il n'y avait pas de rapport entre l'intervention de la police et la mort de Steve Maia Caniço, qui est un drame immense ? […] On va très très vite, les accusations qui sont portées contre la police… Je les défends pas systématiquement, parfois oui, parfois non, mais on va très très vite là quand même, on s'emballe tous un peu.

Et le moins qu'on puisse dire, c'est que personne ne contredit « l'expert » sur le plateau, bien au contraire. L'éditorialiste Denis Demonpion oscille entre le suivisme vis-à-vis de la communication gouvernementale et les contre-vérités, affirmant notamment qu'« aucun » témoin tombé dans la Loire n'a « remis en cause l'action des policiers ». Il sera tout de même démenti par l'animatrice. Quant à Julien Odoul, membre du bureau national du Rassemblement national, il donnera la réplique à Dominique Rizet, tous deux s'accordant à dire que « l'IGPN n'est jamais tendre avec la police ». Un florilège de ce grand moment de pluralisme est disponible en annexe.


Les faux mots de la neutralité


Un tel exemple de journalisme de préfecture pourrait sembler « anecdotique » s'il n'était pas monnaie courante sur BFM-TV, les journalistes du service police-justice préférant, à l'enquête, la fonction de porte-parolat de tel représentant de police, tel préfet, ou tel ministre. Ainsi de Mélanie Vecchio, invitée en plateau le 2 août à 11h25 pour « apporter des précisions », selon l'animatrice, sur les déclarations du préfet de Loire-Atlantique Claude d'Harcourt, autour des manifestations en hommage à Steve Maia Caniço organisées dans la ville le lendemain. « Le préfet a rappelé que », « le préfet a dit que », « le préfet a expliqué que », « le préfet a affirmé que »… De bout en bout, la journaliste se contente de reproduire au discours indirect des propos que les téléspectateurs auront pu suivre au discours direct quelques minutes auparavant. Aucune valeur ajoutée ne vient signer cette prestation « journalistique » de haute volée, que la journaliste répétera par la suite plusieurs fois dans l'édition.

Quelques jours plus tôt, c'était au tour de Sarah Lou-Cohen de s'illustrer sur le plateau d'Olivier Truchot. En une phrase aussi concise qu'éloquente, la cheffe du service police-justice de BFM-TV donnait des nouvelles de la fameuse « neutralité journalistique », et éclairait sa conception du métier de journaliste :

- Olivier Truchot : Pour le moment, [le rapport de l'IGPN] n'établit pas de lien entre l'intervention… ou la charge des forces de l'ordre, je ne sais pas ce qu'on doit dire Sarah-Lou Cohen… et la mort de Steve Maia Caniço.

- Sarah-Lou Cohen : Si on veut être neutre, on dit « l'intervention », sinon, on dit « charge », mais la police conteste le terme de « charge ».

Au bas de l'écran, le bandeau affichait « Steve : "Faire toute la lumière" ». On peut dire que, sur BFM-TV, l'affaire était bien engagée…


***


Dans notre article « Médias et violences policières : aux sources du "journalisme de préfecture" », nous évoquions combien la proximité et la connivence de certains journalistes vis-à-vis de leurs sources policières et des institutions politico-judiciaires pèsent sur l'information qu'ils restituent au public. Si l'exemple de Dominique Rizet, revendiquant, rappelons-le, « une objectivé et une impartialité totales » dans son métier, vient à l'esprit, il est loin d'être un cas isolé sur les chaînes d'information en continu. Il serait grand temps que certains « spécialistes police-justice » cessent de se prendre pour les porte-parole des autorités, des syndicats de police ou de la préfecture... Une attitude qui n'a décidément « aucun lien » avec le métier de journaliste.


Pauline Perrenot


Annexe : Extraits du plateau de BFM-TV (30/07)

- Denis Demonpion : Jusqu'à plus ample informé, Christophe Castaner n'a pas donné d'ordre particulier ce soir-là pour qu'il y ait des violences particulières. […] La difficulté, qui a été d'ailleurs soulignée hier par le Premier ministre, c'est que l'endroit où avait lieu cette manifestation n'était pas du tout sécurisé. »

[...]

- Julien Odoul : Moi je fais confiance aux forces de l'ordre, je fais confiance aux hommes et aux femmes qui portent l'uniforme de la République.

- Animatrice : Donc vous ne remettez pas en question le rapport de l'IGPN en l'occurrence.

- Julien Odoul : Pas du tout ! Mais de toute façon on le sait, et je pense que Dominique Rizet pourra le dire mieux que moi, c'est que l'IGPN n'est pas forcément très tendre avec la police…

- Dominique Rizet : Jamais ! Jamais tendre avec la police.

- Julien Odoul : Voilà, et qu'elle a une vision quand même assez neutre. Donc je pense que le rapport est équilibré et qu'il faut arrêter de toujours trouver le moindre prétexte pour taper sur nos policiers qui subissent il faut le dire depuis des mois un flic-bashing insupportable.

[…]

- Animatrice : On s'emballe trop ?

- Denis Demonpion : Oui, c'est vrai, il y a une forme de focalisation : les policiers seraient forcément responsables de la mort de ce garçon. Il y a des éléments à prendre en compte. […] Il faut aussi souligner que ce jeune garçon qui s'est noyé dans la Loire, il n'était pas le seul. Lui, il a eu le malheur de ne pas savoir nager, mais il y avait je crois entre 8 et 14 personnes qui ont été d'ailleurs interrogées et jusqu'à présent, aucun n'a, comment dirais-je, mis en cause l'action des policiers.

- Animatrice : Alors on avait en l'occurrence hier l'avocate de 89 plaignants. Parmi ces 89 plaignants, il y en a deux qui sont tombés dans l'eau et elle nous confirmait que c'était suite à l'action. Alors c'est pas les policiers qui les ont jetés à l'eau mais c'était suite à l'action des forces de l'ordre et aux jets de gaz lacrymogènes qu'ils sont tombés à l'eau. En tout cas, c'est sa version des faits à lui.

- Denis Demonpion : Bien, très bien, mais là, ça pose effectivement le problème de la sécurisation de cet endroit où a eu lieu la fête. Le Premier ministre a demandé une enquête à l'inspection générale de l'administration, on verra si les organisateurs sont responsables.


[1] On pourra également se reporter à l'article d'Arrêt sur images (2/08) intitulé « L'IGPN, passe-plat du pouvoir avec des sursauts d'indépendance », consultable, en accès payant, sur son site. Arrêt sur images revient notamment sur les affaires autour de la mort de Zineb Redouane ou des lycéens de Mantes-la-Jolie.

Bologne (Italie): Nouvel espace pour XM24 d’ici le 15 novembre

Un accord a été signé avec la municipalité, qui s’engage à trouver un emplacement approprié pour toutes les activités du centre social à partir de lieux (tous à Bologne) déjà proposés par XM24. Mais « la résistance continue », indiquaient clairement les militant-e-s. Les personnes qui étaient restées sur le toit du centre social depuis ce matin sont descendues. Après la réunion au quartier général de la police avec l’administration municipale, le mégaphone des soutiens dans le parc en face du bâtiment a annoncé que « la négociation s’est très bien passée ».
La journée d’aujourd’hui représente « une victoire de détermination et de solidarité », car « des centaines de personnes sont descendues dans la rue de 4 heures du matin à 7 heures du soir, le 6 août, sous la moiteur de Bologne, personne ne les a jamais vues. Et qui plus est, l’expulsion d’aujourd’hui est « une expulsion qui se termine sans aucune plainte ». « Les camarades qui sont sur le toit descendent victorieu-x-seus et ce résultat a été atteint grâce à tou-te-s et à chacun-e », ont crié les militant-e-s, ajoutant : « Nous respectons à l’expéditeur les déclarations du maire Merola qui compare les bulldozers du XM24 aux hypothétiques bulldozers des fascistes de Casa Pound ». Le Conseil bolognais du PD « a agi avec XM24 de manière sérieuse, avec les bulldozers, comme l’actuel ministre de l’intérieur et il n’y a aucune différence ».

Au vu des résultats de la réunion, « ce que nous avons réussi à réaliser grâce à nous tou-te-s, c’est un engagement sérieux, signé, avec une date pour un nouvel espace qui sera donné au XM24 pour que toutes ses activités puissent reprendre. Les activistes expliquent à nouveau :  » C’est la municipalité qui s’engage à trouver un nouvel endroit approprié pour reprendre les activités le plus tôt possible et en tout cas au plus tard le 15 novembre 2019. Ce ne sera pas n’importe quel lieu mais seront discutés des lieux que nous avons déjà proposés à l’administration le 1er août dernier. Propriétés qui sont toutes à Bologne », est l’annonce accueillie par les applaudissements, la fumée, les pétards, les feux d’artifice et le chœur « Bolognina paura non ha ». Cela ne veut pas dire que le combat est terminé, non, la résistance continue parce que nous n’avons pas confiance », souligne XM24. « Nous sommes content-e-s cet accord, mais cet accord chante quand on le prend comme tel, aujourd’hui », concluent les militant-e-s, en soulignant que jeudi aura lieu le marché de Campi Aperti devant XM24 pour « garder » la propriété et puis mardi une réunion.

XM24 disposera d’un nouveau lieu « adéquat pour reprendre ses activités dès que possible et au plus tard le 15 novembre 2019 », confirme le conseiller Matteo Lepore à la fin de la réunion au siège de la police. Lepore explique qu’il a signé (représentant l’administration municipale) un texte avec XM24 dans lequel la municipalité, reconnaissant « les activités politique, sociale et culturelle de l’espace public XM24 » s’engage à trouver un nouvel emplacement au centre social. La décision pour le nouveau centre social viendra de « l’évaluation des lieux déjà proposés par XM24 à partir du 1er août. La municipalité s’engage « à identifier les modalités d’allocation et de soutien sur la base de formes d’autogestion à travers de réunions tous les quinze jours à partir du mois d’août ». Cela signifie qu’à partir de la semaine prochaine, ou du moins d’ici le mois d’août, les militant-e-s de XM24 et l’administration se réuniront pour « choisir le nouveau centre social mais aussi pour continuer un chemin de collaboration ensemble », dit Lepore : « Nous avons commencé avec le grattoir de Salvini et je voudrais terminer avec le bateau de Bologne qui est, je pense, le plus important symbole que nous ayons sur la table. »


XM24
xm24 [at] ecn [point] org
https://squ.at/r/5em
http://www.ecn.org/xm24/

Des squats en Italie: https://radar.squat.net/fr/groups/country/IT/squated/squat
Des groupes (centres sociaux, collectifs, squats) en Italie: https://radar.squat.net/fr/groups/country/IT
Des événements en Italie: https://radar.squat.net/fr/events/country/IT


[Publié en italien le 6 août 2019 par Zeroincondotta.]

Bologne (Italie): expulsion en cours par la police du centre social autogéré XM24

Depuis 6h du matin, les camarades du centre social XM24 et les solidaires résistent aux pelleteuses qui détruisent un lieu historique de Bologne.

Des feux d’artifice ont accueilli les flics ce matin. Une fois rentrés, des gens étaient dans la piscine en train de chiller, d’autres faisaient du cirque et d’autres encore jouaient des pièces de théâtre ou des instruments. Des gens sont sur le toit, d’autres dans la cour et plein de monde est dehors. Les flics interdisent à l’avocat d’aller sur le lieu.

Un rassemblement est prévu pour toute la journée !

Résistance contre la gentrification ! Occupations !

Article en italien sur zic.it.
Vidéo publiée sur le compte Mastodon de XM24.
Mises à jour en temps réel sur Mastodon.

Vidéo de l’arrivée de la police et des feux d’artifice depuis XM24:

Quelques images du début de l’expulsion et du rassemblement de solidarité:

Strasbourg: vive la Maison des Peuples de Strasbourg, vive l’Hôtel de la Rue !

Hello tout le monde,

Vous avez peut-être déjà appris qu’un squat avait ouvert en ce début de semaine [du 22-28 juillet 2019] au parc Gruber de Koenigshoffen à Strasbourg, face à l’urgence climatique et sociale. Grâce au dévouement de dizaines de personnes, environ 35 personnes de la rue s’y sont installées ce jeudi 25 juillet, en pleine canicule. Des familles tchétchennes, des hommes du campement du glacis, un couple d’anciens junkies… bref, ça fait un sacré monde là-dedans, dans ce palace gigantesque avec air climatisé dans certaines chambres, pour les personnes vulnérables. Il y a même un ascenseur pour PMR (personne à mobilité réduite) dans le hall d’entrée, il manque juste une clé (ça peut se régler facilement) !

Pour le moment, c’est encore fort rudimentaire. Il manque plein de choses mais au moins, le risque d’expulsion semble remis à quelques semaines au moins. Quant à l’équipe… c’est contrasté, car d’un côté, beaucoup de monde continuent à se bouger en parallèle tout en redirigeant maintenant certains efforts vers l’Hôtel. C’était le but : partager ce squat commun en y pratiquant autant d’activités que nous le pouvons. Des personnes de toutes les couleurs, de tous les genres, des classes populaires et de plusieurs courants politiques, viennent soutenir, défendre et habiter le lieu.

D’un autre côté, le temps de présence sur place et de parole est majoritairement tenu par des hommes plus ou moins cis, valides ou blancs, mais l’équilibre dans l’équipage dépend beaucoup des personnes présentes. Il y aurait déjà beaucoup à discuter quant aux rapports sociaux et conflits éthiques ou moraux au sein d’une telle diversité de personnes, communautés et collectifs engagéEs. Quoi qu’il en soit, des gadji et gadjo sont nécessaires pour tenir la baraque et en causer pour de vrai.

Il y a du boulot et des besoins jour et nuit dans le bâtiment ou même à l’extérieur : de l’accueil, de l’écoute, de la coordination, des activités, de la communication, de l’intendance, de la rédaction, du graphisme, des courses à faire, des services à installer, des petits travaux, de la cuisine, etc. Le tout à partager gratuitement, au travers d’un genre de kaléidoscope culturel, psychologique et social hallucinant, avec les habitantEs eLLEux-mêmes pour autogérer le lieu grâce au temps rendu disponible par l’hébergement.

Même la Mairie se retrouve bien paumée par la situation tant celle-ci paraît légitime vis-à-vis de la conjoncture globale, malgré la politique anti-squat que l’on connaît ici et qui a été rappelée par une plainte (erronée), communiquée le 24 juillet : « merde, y a des ultra-citoyenNEs qui pratiquent un peu trop radicalement nos démarches administratrices et théoriques en occupant la future « maison de services » du quartier ! Effraction ! SQUAT ! POLICE ! POOOOOLICE ! ». Pendant ce temps, des rencontres magnifiques se font et les habitantEs sont joyeux, s’emparent de la maison, se parlent. On espère que cela durera le plus longtemps possible. Jusqu’au printemps prochain ? Plus encore ? Il serait sage de la part des autorités que de l’accepter.

PS : Un important rappel, d’évidence mais nécessaire quand même : l’Hôtel de la Rue ne pourra jamais aider toutes les personnes qui en ont besoin, et d’autres associations aident déjà à leur manière. Mais il restera toujours des gens, des familles en détresse absolue, tant que nous ne nous saisirons pas massivement de cet enjeu, qui concerne toujours plus de gens avec le temps passant. Autant prendre le pli dès maintenant, non ? Ce ne sont pas les bâtiments vides qui manquent et nous le prouvons car nous avons déjà besoin de renforts dans un seul…

PPS : Il faut dire : c’est l’été, peu de gens, sauf les salariéEs et les fauchéEs, n’est là, il fait TRÈS chaud et un clash a plombé l’ambiance entre 2 collectifs avant même l’ouverture. Mais à la rentrée, nous espérons être si nombreu.ses.x que s’ouvriront même d’autres squats pour accueillir et partager des choses avec un maximum de personnes. Si la ville est l’usine du XXIe siècle, occupons-la !

[Publié le 26 juillet 2019 sur manif-est.info.]

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Une législation contre - ou pour ? - la concentration des médias

Contrairement à ce que l'on pourrait penser spontanément, les quelques milliardaires qui accaparent les moyens d'information de masse n'agissent pas tout à fait à leur fantaisie : la concentration des médias est réglementée, et cette réglementation est généralement respectée. Elle date de la « loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication », dite loi Léotard, inchangée pour l'essentiel depuis 33 ans, à part quelques nécessaires actualisations. Au vu du paysage actuel des médias, il est toutefois permis de douter de l'efficacité de cette loi contre les concentrations ! On serait même tenté de penser qu'elle les a plutôt permises qu'empêchées. Le simple fait qu'elle n'ait pas été révisée (ou si peu) pendant 33 ans interroge, tant le secteur des médias a été bouleversé depuis son adoption.

NB : Comme notre précédent article intitulé « La mise au pas des médias par Patrick Drahi et Vincent Bolloré », cet article est tiré du Médiacritique(s) n°32, « Médias français, le grand Monopoly », disponible dans quelques librairies et sur notre boutique en ligne.

En 1986, les ondes radiophoniques viennent d'être libéralisées, les chaines de télévision privatisées. Après les longues années du monopole d'État sur l'audiovisuel, le pluralisme est la nouvelle règle. La loi Léotard a pour objectif de le faire respecter en réglementant les concentrations capitalistiques et territoriales, dans l'idée, notamment, d'empêcher la constitution d'empires du type Hersant (nous y reviendrons). Elle ne concerne pas tous les médias, mais uniquement les médias privés. Les trois grands secteurs classiques des médias (presse, radio, télévision) font chacun l'objet de dispositions qui limitent en leur sein les possibilités de concentration. D'autres dispositions visent à limiter les acquisitions dans plusieurs types de média à la fois.


Presse papier : les magazines en roue libre


Entre 1944 et 1986, la concentration de la presse a été régie par l'ordonnance du 26 août 1944, qui interdisait notamment à une personne d'être propriétaire de plus d'un journal quotidien ou périodique au-delà d'un certain tirage : 10 000 exemplaires pour un quotidien, 50 000 pour un périodique. Une telle règle constituait une véritable protection contre les concentrations. Elle n'eut qu'un défaut, mais non des moindres : elle ne fut pas appliquée. En témoigne le cas de « l'empire » Hersant qui possédait 40 % de la presse quotidienne nationale et 20 % de la régionale en 1986.

La loi Léotard est immensément plus souple puisqu'elle dispose qu'un propriétaire ne peut posséder des journaux couvrant plus de 30 % de la diffusion de la presse quotidienne d'information politique et générale (presses nationale et régionale confondues). L'idée était d'empêcher, au nom du pluralisme, la constitution de mastodontes comme le groupe Hersant.

À l'époque, ce dernier, le seul à dépasser ce taux, ne fut pas concerné faute de rétroactivité de la loi. De nos jours, aucun groupe de presse n'approche, même de loin, cette limite à la concentration. Qui plus est, seuls sont concernés les quotidiens d'information politique et générale, à l'exclusion donc des magazines et autres périodiques, même s'ils traitent d'information politique et générale comme L'Express, L'Obs, Marianne, Valeurs actuelles, etc.

Rien n'interdit à un seul propriétaire de posséder nombre de magazines. Ce qui a permis à Hachette-Lagardère de régner en maître pendant des années sur ce petit monde très profitable (plus de 40 titres en France, 260 dans le monde) avant de s'en débarrasser quand ils ont été atteints à leur tour par la crise de la presse papier. Sur ce segment de la presse ont aussi prospéré en France le groupe Mondadori France (Berlusconi, premier éditeur de presse italien) et le groupe Prisma Média (Bertelsmann, premier éditeur de presse allemand).

On peut se demander, comme le fit le Rapport Lancelot (2005) pourquoi les magazines d'information politique et générale, dont le lectorat est souvent supérieur en nombre à celui des quotidiens, sont dispensés de toute limite de concentration et même les magazines en général : le pluralisme dans la presse culturelle ou professionnelle, par exemple, serait-il sans enjeu démocratique ? Mais peut-être les Hachette, Berlusconi et autre Bertelsmann, ont-ils eu quelque influence sur le législateur.

On notera que le domaine de l'édition des livres, où figurent en premières places Hachette et, depuis peu Bolloré (Vivendi), est également exempt d'une législation spécifique en matière de concentration. Certes, les magazines et les livres sont soumis au droit commun général des concentrations, mais ses règles sont, libéralisme oblige, on ne peut moins contraignantes.

Sans doute l'ordonnance de 1944 ne fut-elle pas appliquée, et des concentrations de journaux se sont fortement développées malgré elle. Mais ces concentrations étaient illégales et contestées devant les tribunaux (pendant 10 ans pour Hersant) et l'ordonnance définissait au moins un objectif souhaitable. Avec la loi de 1986, les concentrations deviennent légales et se réalisent sans problème en-deçà de la limite des 30%. Par ces temps de crise de la presse écrite, personne ne songe à jouer les Hersant, mais la presse régionale se résume de plus en plus à quelques grands groupes et l'homme le plus riche de France, Bernard Arnault, possède le seul quotidien économique, Les Échos, et un grand journal national et régional populaire, Le Parisien - Aujourd'hui en France.


Radio : on se concentre


Pour ce qui est de la radio, la loi de 1986 exige que le cumul des zones desservies par les stations radio d'un même propriétaire ne dépasse pas 150 millions d'auditeurs, et pas plus de 20% de l'audience potentielle cumulée de toutes les autres radios. Aujourd'hui, aucun groupe radiophonique ne dépasse ces limites. Le groupe NRJ en est le plus proche avec des zones desservies atteignant 120 millions d'auditeurs (NRJ + Nostalgie + Chérie + Rires & Chansons), et les autres grands groupes (RTL, Europe 1, Next Radio) se situent entre 100 et 120 millions.

En 2013, le CSA a changé son mode de calcul du nombre d'auditeurs desservis dans un sens favorable aux grands groupes, leur permettant de s'étendre encore. Le Conseil d'État, saisi par le Syndicat des radios indépendantes, a confirmé la décision du CSA en 2016. C'est ainsi qu'une disposition anti-concentration déjà assez avantageuse pour les grands groupes a pu être encore assouplie. Ce qui fait du monde radiophonique, malgré la multiplicité des acteurs, un domaine où la concentration de l'audience en quelques mains (Lagardère, Drahi, Bertelsmann, Baudecroux) est très forte. Phénomène qui n'est pas contrarié par le rôle décisif du CSA, organe très politique [1], dans l'attribution des fréquences.


Télévision : toujours les mêmes


Dans le secteur des chaînes de télévision, les limites juridiques à la concentration sont les suivantes :

- Limitation de parts de capital : une personne ne peut posséder plus de 49% du capital (auparavant, 25 %) ou des droits de vote d'un service de télévision dont l'audience est supérieure à 8% du total (précédemment 2,5 %). Sont seules concernées les chaînes TF1 (22,5 % de parts d'audience) et M6 (15 %). La règle est respectée à ce jour, puisque Bouygues possède 43,8 % de TF1 et Bertelsmann, 48,6 % de M6. L'idée de cette « restriction » à la concentration était de favoriser le pluralisme interne, c'est-à-dire que la pluralité des actionnaires était sensée faire contrepoids aux décisions de l'actionnaire dominant. Mais il est permis de douter qu'avec ses 43,8 %, Bouygues ait eu besoin de consulter les autres actionnaires pour prendre ses décisions.

- Limites tenant aux autorisations : une personne physique ou morale ne peut disposer que d'une seule autorisation pour un service national analogique (anciennement), et pas plus de 7 autorisations (antérieurement 5) pour un service national numérique (TNT). En fait, on retrouve sur la TNT les 6 chaines classiques augmentées de NRJ, LCP, NextRadio TV (Drahi) et Amaury. Pour un service local, le cumul d'autorisations ne doit pas desservir une zone de plus de 12 millions d'habitants. Le CSA contrôle et apprécie chaque demande d'autorisation.

Encore une fois, on observe que les règles anti-concentration ont été assouplies au fil du temps au bénéfice des groupes les plus importants.


Limites de concentrations pluri-médias


Ces règles sont souvent résumées comme règles des deux sur trois, comme si on ne pouvait pas posséder à la fois une radio, un quotidien national, et une chaîne de télévision. Or, c'est inexact : on peut posséder les trois, à la condition que l'un des trois reste en-dessous d'un certain seuil.

Sur le plan national, les trois situations suivantes ne peuvent pas être cumulées :

- détention de télévision herzienne desservant un territoire de plus de 4 millions d'habitants ;

- détention d'une ou plusieurs radios desservant un territoire de plus de 30 millions d'habitants ;

- détention de quotidiens couvrant plus de 20% de la diffusion nationale.
Le taux de 20 % concernant les quotidiens étant hors d'atteinte de la plupart des groupes, cela favorise les concentrations dans les deux autres médias. On notera que les magazines ne sont toujours pas pris en compte.

Sur le plan local, les trois situations suivantes ne peuvent pas être cumulées :

- détention d'une ou plusieurs télévisions reçues localement ;

- détention d'une ou plusieurs radios reçues localement dépassant 10% de l'audience locale cumulée ;

- détention d'un ou plusieurs quotidiens d'information politique et générale diffusés sur cette zone.

Là encore, les détenteurs de quotidiens ne sont pas bien nombreux localement, ce qui laisse une large place aux concentrations dans les deux autres médias.


Pour une véritable limitation des concentrations


Au fil du temps, on ne peut que constater que les limitations à la concentration des médias sont de plus en plus faibles. La défense du pluralisme par le CSA semble une défense de la pluralité des milliardaires et de leur équitable répartition dans les différents médias. Et ces limitations sont circonscrites, dans leur ensemble, à la configuration classique des médias telle qu'elle existait en 1986. Certes, la TNT a été règlementée, mais quid d'Internet ? Alors que les journaux, les radios et les télévisions disposent tous et toutes d'une version numérique, dont l'audience est souvent bien supérieure à celle de la version papier, alors que se sont développés nombre de journaux en ligne « pure players », de webtélés, et de webradios, ainsi que des modes de diffusion autres que la TNT (câble, satellite, adsl, fibre, téléphonie mobile et télévision mobile), qui sont très peu réglementés ; alors qu'une partie de plus en plus considérable de la société civile s'alarme de l'accaparement des médias par un gang de milliardaires, le pouvoir politique ne semble se préoccuper que de limiter la liberté de la presse (loi sur le secret des affaires, sur les fausses nouvelles). Or c'est bien dans le monde des nouvelles technologies que se jouent, hors de toute réglementation, les recompositions capitalistiques.

Le dispositif législatif de 1986 et ses mises à jour constituent un rempart contre un risque qui n'est plus, du moins en France, d'actualité : l'édification d'un empire comparable à celui de Hersant ou, si l'on veut plus actuel, de Murdoch [2]. Les limitations à la concentration, plus ou moins importantes, sont en effet cantonnées à la seule sphère médiatique, qu'il s'agisse de limiter – et faiblement, on l'a vu – les acquisitions dans un média ou dans plusieurs.

Cette législation ignore que les groupes actuels ne cherchent pas à acquérir le plus de médias possible, comme ce fut le cas de Hersant ou de Murdoch. Les Bolloré, Drahi, Bouygues, Arnault, sont, d'une certaine manière, pires. Ils ne s'intéressent pas aux médias en tant que tels, le cœur de leur activité économique est ailleurs, dans le béton, les télécommunications, le transport, le luxe, etc. Le moment symptomatique de cette « déprofessionnalisation » de la propriété des médias fut sans doute celui de la vente de la Socpresse par le « papivore » Hersant à « l'avionneur » Dassault.

Pour les entrepreneurs actuels, les médias qu'ils possèdent peuvent parfois être une source de profits, souvent un moyen d'influence, voire un pôle de communication ou de valorisation de leurs autres activités.

Depuis 1986, il y eut bien une « Proposition de loi visant à réguler la concentration dans le secteur des médias » en 2009, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, par un groupe de députés socialistes. Il s'agissait d'interdire la propriété des médias à des sociétés bénéficiant des commandes publiques. La proposition fut rejetée. Bizarrement, elle ne fut pas reprise au cours du quinquennat suivant, celui de François Hollande (2012-2017). L'ordonnance de 1944 allait plus loin : elle interdisait à un propriétaire de journal d'exercer une autre activité économique. Associée à l'interdiction de posséder plus d'un journal, cette disposition, simple et claire, était une véritable mesure anti-concentration entendue comme l'accaparement des médias par un petit groupe de gros capitalistes. Il serait temps de la mettre en pratique.


Jean Pérès


[1] Il faut rappeler que sur ses 7 membres du CSA, 3 sont nommés par le président du Sénat, 3 par celui de l'Assemblée nationale, et le président, par le président de la République !

[2] À ce sujet, lire « Empereurs des médias, de Springer à Murdoch », « L'Atlas géopolitique », Le Monde diplomatique, 2006, pp. 98-99.

La tactique du blocage

UN MANIFESTE DE 269 LIBÉRATION ANIMALE

« 269 LIBÉRATION ANIMALE est l'étincelle qui a mis le feu aux poudres... »
(Dixit un procureur de la République lors d'un énième procès contre l'association)

La victoire d'un mouvement, c'est de construire pas à pas l'insurrection, pas d'obtenir sa réformette suite à un tour de prestidigitation électorale. Il y a deux ans, la tactique du blocage d'abattoir faisait irruption avec fracas. Elle a d'emblée donné au mouvement antispéciste une « perspective » révolutionnaire, l'a politisé et crédibilisé mais surtout cette tactique a largement encouragé une pratique autonome de l'action directe : revenons, en quelques points, sur son importance stratégique.

LE BLOCAGE, UN PRÉALABLE INDISPENSABLE

Nous avons entrevu dans le blocage de l'économie spéciste et l'anéantissement de la passivité dans laquelle l'activisme animaliste sommeillait depuis trop longtemps, l'étincelle d'une lutte prometteuse et surtout efficace à quoi rien ne nous fera renoncer, quoi qu'il advienne. Le blocage des abattoirs n'est pas seulement un moyen de PERTURBATION du système spéciste et une PRISE DE POSSESSION DE LIEUX D'OPPRESSION stratégiques : il est aussi un PRÉALABLE INDISPENSABLE, le moyen pour les bloqueurs.ses de se former, de se fédérer et s'organiser, d'ouvrir la porte à de nouvelles situations, d'engendrer le rapport de force et de défendre partout la pratique de l'action directe.

Dans un monde où la vie de chacun.e est régie par un cycle économique perpétuel, le parti de l'insurrection ne peut être que le parti du blocage, du BLOCAGE PHYSIQUE DE LA PRODUCTION (et spécifiquement pour la lutte antispéciste, du blocage des industries de mort que sont les abattoirs). Attaquer physiquement ces flux productifs pour couper les vannes de la « production », en n'importe quel point, c'est donc attaquer politiquement le système dans sa totalité. Le mouvement permanent, celui de la circulation de tout (y compris des corps opprimés), est la condition du maintien en l'état de la machinerie capitaliste : l'INTERRUPTION de son fonctionnement est la condition de tout début d'un réel bouleversement.

SORTIR DE L'ALTERNATIVE EMPOISONNÉE : « PACIFISTE VERSUS RADICAL »

Le développement d'une pratique de l'action directe constructive (c'est-à-dire engendrant des effets concrets qu'il s'agisse de dommages infligés à l'industrie spéciste et/ou du développement de programmes sociaux pour l'autonomie et l'autodéfense politique des opprimé.e.s par le biais de la création de territoires en lutte) assortie d'un discours encourageant la fabrique de liens et communes insurrectionnel.le.s a pour but de délivrer les militant.e.s d'une alternative empoisonnée entre deux tares jumelles aussi néfastes l'une que l'autre : LE PACIFISME ET LE RADICALISME.

Le pacifiste ment, et se ment, en faisant de la discussion publique et de l'assemblée le modèle achevé du politique. Il promeut les modes de contestation issus de la DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE pour rationaliser sa propre lâcheté et justifier qu'il faut s'en remettre à d'autres pour changer le monde. En effet, le système de la démocratie représentative repose sur l'inaction des individus puisque celleux-ci délèguent leur pouvoir d'action à leurs représentant.e.s. On ne peut s'empêcher de citer Emmeline Pankhurst sur le sujet : « Nous n'avions pas de constitution ni de règlement intérieur ; rien à modifier ou à bricoler, aucun sujet sur lequel nous disputer lors d'une assemblée générale. En effet, nous n'avions pas d'assemblée générale, pas de séances de travail, pas d'élections des représentants. Nous étions tout simplement une ARMÉE DE SUFFRAGETTES sur le terrain ».

Une armée ? Oui et ce n'est pas un gros mot... Le pacifiste commet deux erreurs : il refuse de dire que c'est une véritable GUERRE qui est menée au peuple animal et réduit « la guerre » au conflit armé. La guerre n'a rien de militaire et se trame dans le quotidien même si elle demeure invisible pour les dominant.e.s que nous sommes. Le pacifisme témoigne ainsi d'une profonde mauvaise foi, mais des décennies de pacification des masses ont fait de ce dogme la conscience politique spontanée du citoyen.ne.

En réponse à cela, les milieux militants et les médias ont fabriqué la figure du RADICAL. Radical et pacifiste ne sont que les deux faces d'une même médaille : tous deux aspirent à la pureté, l'un par l'action violente, l'autre en s'en abstenant. Pacifistes et radicaux sont unis dans un même refus du monde sensible et progressivement la question MORALE DE LA RADICALITÉ s'est substituée à la question STRATÉGIQUE DE LA RÉVOLUTION. La révolution a ainsi été privatisée : elle est devenue une occasion de valorisation personnelle, dont la radicalité est le critère d'évaluation.

Quiconque à déjà jeté un oeil sur la bible du mouvement animaliste (c'est à dire pour l'heure Facebook) s'étonne d'abord du hiatus qui règne entre les discours et les pratiques, entre les mots et les actions proposées. On y trouve pléthore de mots radicaux et d'images « choc », pourtant dans les faits il ne se passe pas grand chose de l'autre côté de l'écran et les quelques démonstrations organisées se cantonnent au registre SYMBOLIQUE, autrement dit des performances qui, comme le disait Günther Anders, « ne portent pas de coup réel, mais provoquent seulement un choc comme au théâtre ». On ne tarde pas à comprendre que les animalistes qui s'auto-proclament radicaux ne sont pas occupé.e.s à construire une réelle force révolutionnaire mais à entretenir une course à la radicalité qui se suffit à elle-même. On craint dans ce milieu de ne plus être radical, comme on redoute ailleurs de ne plus être cool ou branché. Le radical ne se définit plus que comme producteur de discours radicaux et ne perçoit la révolution que comme l'accumulation d'actes de révolte individuelle.

On s'épuise ainsi dans un militantisme qui n'embraye sur rien et ne parvient pas à gagner en nombre, on se livre à un CULTE DE LA PERFORMANCE où il s'agit d'actualiser son statut radical.

L'une des pistes pour sortir de cette PRIVATISATION DE LA RÉVOLUTION passe peut-être par l'adoption de l'ANONYMAT qui prend tout son sens avec l'omniprésence des réseaux sociaux et du culte des « leaders » dans le mouvement animaliste. Nous avons longtemps écarté cette pratique par crainte de « désincarner » la pratique de l'action directe et donc de la faire passer pour une voie élitiste et clandestine. Aujourd'hui nous sommes moins affirmatif.ve.s sur ce point et se développe au sein de 269 Libération Animale une tendance à l'EFFACEMENT DES VISAGES ET DES INDIVIDUALITÉS qu'iels figurent derrière le port du masque, de la cagoule et de la capuche. À travers cette réflexion, nous tentons de développer un usage politique de la dés-identification, quelque chose qui excède le simple geste défensif. N'être socialement rien n'est pas nécessairement une condition humiliante ou la source d'un tragique manque de reconnaissance ; au contraire, cela peut être la CONDITION D'UNE LIBERTÉ D'ACTION MAXIMALE. L'anonymat peut être une position offensive. Si à coup sûr, le masque a pour fonction de neutraliser les techniques d'identification policières, nous essayons aussi de montrer que se joue dans son usage d'autres manières de s'offrir à la perception, de se constituer comme sujet, d'être et de construire un NOUS collectif. Un NOUS qui inclut surtout les opprimé.e.s car si celleux-ci sont rendu.e.s invisibles par nos sociétés spécistes mais aussi par le mouvement animaliste lui-même, la stratégie de co-résistance et de « défense pour autrui » que nous avons à coeur de mettre en place ne nous impose t-elle justement pas de renoncer volontairement à notre individualité ? Renoncer à nous pour elleux comme le disait si joliment René Char : « Les oiseaux libres ne souffrent pas qu'on les regarde. Demeurons obscurs, renonçons à nous, près d'eux. » (Les Matinaux, 1950).

BLOQUER L'ÉCONOMIE OPPRESSIVE : UN GESTE RÉVOLUTIONNAIRE

En réponse à cette alternative « pacifiste vs radical », nous avons cherché à proposer des ACTIONS CONCRETES capables de nous amener à une véritable SITUATION RÉVOLUTIONNAIRE. Un geste est révolutionnaire, non par son contenu propre, mais par l'ENCHAÎNEMENT DES EFFETS qu'il engendre. C'est la situation qui détermine le sens de l'acte, non l'intention des auteurs. Assumer la guerre qui est là, agir stratégiquement suppose de la comprendre, de saisir les rapports de force qui la configurent et les polarités qui la travaillent. C'est par le sens qu'elle prend au contact du monde qu'une action est révolutionnaire ou pas. Les blocages sont stratégiquement essentiels car ils permettent à tout un peuple potentiel d'anonymes d'entrer en guerre.

L'oppresseur n'entend pas ce que dit son opprimé comme un langage, mais comme un BRUIT. Il n'entend pas non plus les discours ou cris de celleux qui co- résistent aux côtés des opprimé.e.s. Rien de surprenant... C'est la définition même de l'oppression !

Aussi est-il vain de se poser comme VICTIME. Quand l'opprimé.e (et celleux censé.e.s les aider à se défendre) se rend compte de cela, il.elle sort les couteaux, les dents ou les griffes. Là on comprend qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant. L'usage d'une VIOLENCE DÉFENSIVE (« pour autrui » dans le cadre de la lutte antispéciste) sous n'importe quelle forme est la seule façon de définir les personnes animales comme « opprimé.e.s ». La seule communication audible.

C'EST LE PREMIER PAS HORS DU CERCLE DE L'OPPRESSION ET IL EST ABSOLUMENT NÉCESSAIRE !

Malheureusement les gestes défensifs des opprimé.e.s sont niés, invisibilisés et réprimés avec une telle sévérité que toute révolte semble impossible. Alors « ARMER » les opprimé.e.s avec nos corps, nos chaînes ou toute autre « arme par destination » qu'il s'agisse de pavés qui brisent, de pieds de biche qui ouvrent, de fourches et râteaux qui préparent les territoires pour accueillir, est un geste éminemment RÉVOLUTIONNAIRE.

C'est parce que, dans un contexte qui le permettait, pour la première fois des personnes se sont placées entre les victimes et les couteux que les blocages sont en soi des actions révolutionnaires. Ils sont arrivés au MOMENT PROPICE comme un GESTE DÉCISIF.

Le geste décisif est celui qui se trouve UN CRAN EN AVANT DE L'ÉTAT DU MOUVEMENT et qui rompt ainsi avec le statu quo. Ce geste ce peut être celui de bloquer, d'occuper, de caillasser, etc ; c'est l'état du mouvement qui en décide. Est révolutionnaire ce qui engendre effectivement des révolutions. La véritable question pour les révolutionnaires est de FAIRE CROÎTRE LES PUISSANCES vivantes, de MÉNAGER LES DEVENIRS-RÉVOLUTIONNAIRES afin de parvenir enfin à une situation révolutionnaire : les blocages d'abattoir ont permis cela.

UNE TACTIQUE NÉE DU CONSTAT D'ÉCHEC

Nous sommes, malgré nous, les héritier.e.s de l'échec du mouvement antispéciste qui depuis 30 ans s'est illustré par une impressionnante inefficacité et l'absence totale d'influence sur le terrible sort réservé aux animaux dans nos sociétés. De cet échec, nous avons tiré les leçons. La première d'entre elles porte sur les médias. En se faisant écho du mouvement, les médias en deviennent de fait une composante qui, lorsqu'elle se retire vient provoquer son effondrement. La force d'un mouvement est sa PUISSANCE EFFECTIVE, non ce qui s'en dit, les ragots sur son compte. Le mouvement doit se garder par tous les moyens, fût-ce par la force, de l'emprise médiatique et élaborer une parole qui lui soit propre. Ainsi s'ouvre désormais pour nous un chantier nouveau : combattre cette diffamation de la lutte antispéciste par l'auto-médiatisation et le développement d'outils de diffusion autonomes.

Les blocages sont ainsi nés d'une VÉRITÉ (l'échec de la stratégie de persuasion morale, une stratégie collaborationniste et légaliste), d'un CONSTAT (tant que nous serons assimilé.e.s à des gens qui se tournent juste vers des produits “vegan” qui souvent correspondent à un marché de niche problématique et privilégié, l'antispécisme continuera d'être perçu comme un suppôt du libéralisme et de l'égoïsme débridé et par conséquent, aucune alliance avec les autres luttes ne sera envisageable) et d'une RÉFLEXION STRATÉGIQUE SYSTÉMIQUE (tant que nous nous contenterons de cibler l'opinion publique avec des modes de contestation conventionnels et contrôlés par l'Etat, nous serons inefficaces). Nous avons absolument besoin de PUISSANCE POLITIQUE, de gagner en crédibilité et surtout de se montrer moins frileux.ses sur nos cibles. Prendre conscience de cet échec et l'admettre fut un premier pas qui nous a conduit à réfléchir sur des modes d'action plus ambitieux et efficaces.

L'information ou la culpabilisation des non-véganes (par l'éducation, le choc ou la pédagogie) sont des méthodes qui ne feront pas adhérer les gens à la révolution antispéciste et qui ne construisent pas de puissance. Une bonne « éducation » peut guider les efforts d'un mouvement social renforcé, mais l'information elle-même ne changera rien.

VISER LE POUVOIR SPÉCISTE EN SON COEUR

Dés lors, notre priorité n'a plus jamais été de convertir au véganisme ; mais de METTRE EN DÉROUTE LE POUVOIR SPÉCISTE PAR UNE OPPOSITION CONCRETE (et non plus seulement symbolique) à l'exploitation animale. Pour nous, seules des pratiques éprouvées par l'histoire des luttes et qui mènent un HAUT NIVEAU DE CONFLICTUALITÉ vis-à-vis des responsables de l'exploitation animale, sont efficaces : une conflictualité permanente, capable de freiner la récupération de certaines pratiques de la part des institutions car si aujourd'hui la plupart des associations et collectifs animalistes ne mesurent l'efficacité de leur choix stratégique qu'en terme de gains institutionnels, ces institutions ne représentent pour nous que « des bancs tout au long du chemin de la révolte, des bancs où nous pourrions peut-être nous asseoir et nous reposer un moment, avant de les brûler et de continuer. Des lieux de repos qui ne devraient jamais être défendus ni justifiés, et qui deviendraient de moins en moins nécessaires à mesure que nous entrons dans un monde différent » (John Holloway).

A ce sujet, nous attirons depuis longtemps l'attention sur les dangers d'une récupération de la cause antispéciste par les partis politiques et clamons notre refus global de l'institutionnalisation. Notre stratégie est celle d'une POLITISATION DE LA LUTTE ANTISPÉCISTE PAR L'ACTION DIRECTE EN LIEU ET PLACE D'UNE CONCEPTION DE NICHE AU SEIN D'ORGANISATIONS POLITIQUES généralistes ou spécifiques. Nous pensons que l'institutionnalisation des causes de justice sociale implique nécessairement leur repositionnement dans le champ politique les insérant dans des partenariats institutionnels réglés. Les conséquences à craindre sont nécessairement un affaiblissement de leur portée transformatrice et leur « routinisation », qui se soldent par la révision des objectifs de départ, le choix d'un répertoire de l'action plus conventionnel et la perte inévitable de l'identité initiale...

Mais où trouver ce POUVOIR SPÉCISTE que nous souhaitions viser par notre activisme ? Concrètement, que fallait-il bloquer pour l'atteindre ? Presque instinctivement, on a tendance à le chercher dans les parlements, les ministères et autres lieux du pouvoir institutionnel qui exercent sur les révolutionnaires une attraction quasi-magnétique. Pourtant aujourd'hui, nous faisons tou.te.s le constat que ce sont des lieux vides de pouvoir, de simples décors, et que les politicien.ne.s elleux ne sont plus là que pour nous distraire. Le pouvoir ne réside plus dans cette mise en scène théâtrale et parisienne : le pouvoir réside désormais dans les infrastructures économiques et les industries de ce monde. Le pouvoir est économique, il n'est plus institutionnel. Le pouvoir spéciste réside dans cette ORGANISATION INDUSTRIELLE du massacre des animaux, dont les abattoirs constituent un maillon essentiel et symbolique, celui qui fait passer « de vie à trépas » des milliards d'individu.e.s. C'est donc là qu'il nous fallait frapper.

BLOQUER POUR RÉINSTAURER L'ACTION POLITIQUE

Il nous a semblé primordial également de réinstaurer « l'agir politique » dans le mouvement antispéciste car S'EXPRIMER POLITIQUEMENT ET AGIR POLITIQUEMENT SONT DEUX CHOSES DIFFÉRENTES... Descendre dans la rue ou tout autre lieu pour clamer ou montrer son “désaccord” par la manifestation, le happening, l'intrusion, la marche, la veillée ou autres démonstrations puis rentrer chez soi : c'est tout à fait légitime mais ce n'est pas agir politiquement (une réflexion stratégique appuyée par les mots éclairants du sociologue Geoffroy de Lagasnerie - interview pour Alohanews à écouter ici).

L'ESPACE DE LA CONTESTATION est peut-être l'un des plus codifiés de la vie sociale : des institutions, solidement installées, structurent le temps et l'espace de la contestation démocratique et nous vivons dans un champ politique tel que l'expression de la dissidence est déjà inscrite dans le système et donc en un sens programmée par lui. Ainsi, nous devons nous interroger sur ce que nous faisons lorsque nous utilisons les modes institués de la contestation démocratique. Est-ce que nous agissons réellement ? Le système de la démocratie représentative nous encourage évidemment à user de ces outils convenus et attendus qui se cantonnent au registre de l'expression, pourtant ils conduisent à l'inefficacité et il faut se souvenir de la phrase de Mario Tronti : « Le mouvement ouvrier n'a pas été vaincu par le capitalisme, mais par la démocratie ».

Il nous tenait à coeur d'ouvrir des CHEMINS DE RÉSISTANCE NON CONTRÔLÉS PAR L'ÉTAT et de faire comprendre que la véritable puissance politique d'un mouvement, résulte de sa capacité à PASSER A L'ACTION CONCRETE. Les blocages d'abattoir sont en cela l'exact opposé des vigies organisées par « The Save Movement » : illustration parfaite de la différence fondamentale entre l'action politique et la simple expression de nos émotions aussi nobles soient-elles. Ces vigies où l'on reste aux portes des abattoirs (auto-discipline nauséabonde) à regarder avec pitié les condamé.e.s être conduit.e.s à l'échafaud, sans rien entreprendre de concret pour arrêter cette insupportable réalité, plongent les militant.e.s dans une passivité monstrueuse et impriment au mouvement un paralysant affect d'IMPUISSANCE. Témoigner, pleurer, photographier les condamné.e.s : que peut-il ressortir de positif d'une telle posture passive et subie pour un mouvement qui souffre déjà de ne parvenir à aucun résultat concret ?

Selon Voltairine de Cleyre, l'action indirecte « détruit tout sens de l'initiative, étouffe l'esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu'un d'autre afin qu'il fasse pour eux ce qu'ils devraient faire eux-mêmes ». C'est exactement de quoi il nous faut sortir...

Si les un.e.s pleurent et s'apitoient, les autres ont choisi de s'organiser.

L'INSPIRATION STRATÉGIQUE VIENT DE NOS EXPÉRIENCES

Méprisant l'échelon local, alors que les « communes offensives » à même de passer à l'action doivent se créer et survenir partout, le mouvement animaliste s'épuise en événements et assemblées parisiennes où l'on vient réciter son couplet et arborer sa bannière. Ces rassemblements et réunions interminables enferment le mouvement dans un INDÉPASSABLE POINT DE DÉPART.

LES RÉVOLUTIONNAIRES DOIVENT PARTIR DE LEURS PROPRES EXPÉRIENCES, des lieux qu'iels habitent, des territoires qui leur sont familiers, des liens qui les unissent. C'est de la vie qu'émanent l'identification de l'ennemi, les stratégies et les tactiques efficaces, et non d'une profession de foi préalable. Ainsi, c'est d'une expérience personnelle dans un abattoir à côté de chez nous (celui de La Talaudière appartenant au groupe Sicarev) qu'est née l'idée du blocage des abattoirs. Souvent l'intelligence stratégique vient du coeur et l'idéologie pure, coupée du terrain, fait écran entre la pensée et le coeur : « Quand je parle de résistance, je parle d'une résistance politique organisée. Je ne parle pas seulement de quelque chose qui va et vient. Je ne parle pas d'un sentiment. Je ne parle pas d'avoir dans le cœur plein d'idées de ce qui pourrait se faire. Je parle du moment où l'on met au diapason son corps et son esprit, où l'on s'engage dans des années de lutte pour changer la société dans laquelle on vit. Une résistance politique s'active jour et nuit, clandestinement et ouvertement, là où on la voit et là où on ne la voit pas. Elle est enseignée. Elle est encouragée. Elle est intelligente. Elle est pleine de bon sens. Elle est engagée. Et à un moment, elle va gagner. » (Andrea Dworkin)

L'antispécisme est pour nous une lutte révolutionnaire car nous ne nous battons pas pour l'avènement d'un « CAPITALISME VEGAN », mais pour L'ÉMANCIPATION D'UNE CLASSE SOCIALE OPPRIMÉE ET INVISIBLE.

Notre lutte ne s'arrête pas aux parcours République-Bastille autorisés en préfecture et s'enracine partout, ici et maintenant.

DE LA PROPAGANDE PAR LE FAIT : DES ACTIONS QUI FONCTIONNENT PAR « L'EXEMPLE »

On ne construit pas un mouvement révolutionnaire sans multiplier les « foyers insurrectionnels », sans innover dans les modes d'action, sans propager le sens et le goût de l'action directe. Il serait naïf de penser que les blocages d'abattoir ciblés peuvent changer quelque chose en soit à court terme : il s'agit de propagande par le fait. L'usage de l'action directe offensive contre les industries spécistes permet d'exprimer une DÉSAPPROBATION RADICALE A L'ÉGARD DU SYSTEME POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE et de ternir l'aura sacrée qui entoure la propriété privée dans notre société. Le blocage est une TACTIQUE et non un traité de philosophie politique.

C'est une forme de « pragmatisme révolutionnaire » : de petites actions qui fonctionnent par l'exemple et ont une efficacité très importante car porteuses de puissance politique. Le blocage comme l'occupation, la grève et le sabotage forment (et ont toujours formé) la grammaire politique élémentaire d'une vraie révolution. Ce n'est pas la faiblesse des luttes qui explique l'évanouissement de toute perspective révolutionnaire ; c'est l'absence de perspective révolutionnaire crédible qui explique la faiblesse des luttes. Obsédés que nous sommes par une idée politique de la révolution, nous avons négligé sa dimension technique. Les blocages veulent s'ancrer dans la réalité.

La haute et forte conflictualité de notre activisme ne consiste pas à instituer un nouveau pouvoir (rétablissant un pouvoir là où elle prétendait abolir la domination), mais au contraire à placer nos corps même au milieu des infrastructures oppressives à travers lesquelles le pouvoir organise la destruction des vies animales. Il y a bien là une forme nouvelle de révolution, une révolution qui mobilise la classe sociale la plus opprimée : celle des animaux épuisé.e.s par le travail forcé, le pillage de leurs corps et retenu.e.s prisonnier.e.s dans des élevages.

REDÉFINIR NOS OBJECTIFS : UNE NOUVELLE PENSÉE DE LA POLITIQUE

Aujourd'hui intéresser, affecter les médias est devenu le « ba-ba » de l'activisme : en espérant jouer « du bras de levier » et à dix ou quinze espérer toucher des millions - stratégies archimédiennes avec des effets très volatils. Toutes les causes luttent pour la CAPTATION DE L'ATTENTION et elles sont si nombreuses qu'elles se partagent des miettes.

Qu'il s'agisse de happenings, de manifestations ou autres : ces moyens visent avant tout l'OPINION PUBLIQUE, ciblent la demande, les individu.e.s et demeurent dans une logique de sensibilisation du public (par la pédagogie ou le choc) et/ou de lobbying vis à vis de l'Etat. Les premières interventions, les premiers happenings, certainement impressionnent et parviendront peut-être à engendrer le sursaut médiatique espéré, mais d'impressions qui, dans la compétition acharnée pour la capture de l'attention, s'évaporeront rapidement si elles ne sont pas renouvelées.

L'emploi de ces outils contestataires traduit une pensée extrêmement restrictive de la POLITIQUE où elle est « d'emblée en prise avec une ÉCONOMIE DE LA VISIBILITÉ, que chaque cause s'efforce de remanier ou de distordre à son profit pour rendre visible, ou plus visible, ce qui ne l'est pas ou pas assez » (Frédéric Lordon). En cela, ces modes militants nous semblent très insatisfaisants.

Nous ne devrions jamais oublier que « LA POLITIQUE EST UNE QUESTION DE VIE OU DE MORT » (Edouard Louis). Nous voulons ainsi nous opposer aux « imagistes » qui font de la politique par l'image ou le choc dans l'unique but de capter l'attention de l'opinion publique. L'opinion publique, qui oriente la façon dont ces dernier.e.s agissent, est une chimère. Notre champ de bataille à nous se situe dans les abattoirs, les élevages, les laboratoires, sur ces terres libérées que nous appelons « sanctuaires », pas dans les médias.

Lorsque la simple discussion ou expression du désaccord ne parvient plus à contribuer à la participation sociale, le passage à l'acte signifie qu'il y a un renoncement à poursuivre avec l'instrument du dialogue pour entrer dans une relation en acte. Il s'agit dès lors non plus de discuter pour participer à l'action collective, mais de s'opposer en acte concrètement.

PASSER DU SYMBOLIQUE AU CONCRET

Le blocage relève de la stratégie d'action directe. L'action directe CIBLE L'OUTIL DE PRODUCTION capitaliste et n'a pas pour objectif de sensibiliser le consommateur, elle cible l'offre plutôt que la demande et son objectif premier est de peser concrètement sur le problème concerné : préjudices pour l'économie spéciste, libérations d'opprimé.e.s, création de sanctuaires, etc, pour passer du symbolique au concret. Notre activisme a ainsi changé de destinataire. La stratégie d'appel à la vertu (ou à la sensibilisation) des non-véganes est intrinsèquement culpabilisante : cette position libérale et individualiste fait porter tout le poids de la responsabilité sur la demande des consommateurs, plutôt que sur l'offre des entreprises subventionnées par l'État.

L'action directe est une théorie politique selon laquelle il faut AGIR SOI-MÊME afin de peser directement sur un problème rencontré, sans passer par des intermédiaires : médias, politiciens, partis traditionnels, bureaucratie étatique, etc. L'action directe permet d'installer un rapport de force : « Ils devront apprendre que leur pouvoir ne réside pas dans la force de leur vote, mais dans leur capacité à paralyser la production » (Voltairine de Cleyre). Affranchie de la médiation institutionnelle et politique, l'action directe libère le militantisme des pièges symboliques de la loi, de la représentation et de la négociation.

ACTION DIRECTE ET PRAGMATISME

Nous, les activistes de toutes les luttes confondues, avons aujourd'hui beaucoup de mal à orienter les choix de nos gouvernements. Bien sûr, il n'y a rien de nouveau à ce que les Etats soient animés par des logiques contre lesquelles nous nous battons. Mais ce qui est spécifique, c'est notre incapacité à influencer le cours des choses : lorsque nous intervenons, lorsque nous protestons, lorsque nous manifestons, cela débouche de moins en moins sur des transformations effectives... La pratique de l'action directe permet de renouer avec un militantisme efficace, capable d'IMPACTER concrètement nos cibles.

Ainsi les blocages engendrent des dégâts bien réels pour les abattoirs : « L'occupation des abattoirs Bell à Oensingen, près de Soleure, a provoqué des dégâts pour un montant proche de 100 000 francs, fait savoir le groupe bâlois actif dans la transformation de produits carnés. Une centaine de militants antispécistes avaient pénétré sur le site il y a une dizaine de jours et bloqué les activités. Le groupe, interrogé par AWP, a déclaré s'atteler à chiffrer précisément l'étendue des dommages. Les premières estimations font état de dégâts dans la fourchette supérieure d'un montant à cinq chiffres, au minimum. » (Source : lematin.ch)

INVERSER NOTRE RAPPORT A L'ÉTAT

Si nous voulons mettre en crise l'Etat, ne devons-nous pas inventer des modes de protestation qui surprendraient l'Etat et ne seraient plus prescrits par le système ? Très simplement, pour changer un système basé sur la coercition et la violence, un mouvement doit constituer une MENACE, sans quoi il n'y parviendra jamais. Toute lutte contre l'oppression passe par un CONFLIT AVEC L'ÉTAT.

L'action directe attaque la domination de l'Etat sur l'espace et le temps de la contestation. L'action directe est dangereuse pour les institutions en place parce qu'elle réinstaure la puissance propre des individus et les extirpe de la passivité dans laquelle les maintient le militantisme plus traditionnel...

Par son usage, nous instaurons une nouvelle TEMPORALITÉ de la contestation : nous faisons le temps politique en imposant NOTRE PROPRE CALENDRIER et forçons l'Etat à réagir à nous puisqu'il est pris par surprise par les actions menées.

GAGNER EN PUISSANCE POLITIQUE

Le sens général de l'activisme, mais il faudrait peut-être dire de l'activité politique tout court : c'est s'efforcer pour rendre puissantes des idées au départ impuissantes.

Les idées politiques ne se transmettent pas seulement via l'intellect mais aussi et surtout à travers la pratique. Les idées, aussi vraies soient-elles, ne peuvent rien en tant que telles. Il nous faut les « INCORPORER », les transmettre pour que les corps se mettent en action. On ne peut espérer engager un réel combat contre un système oppressif, en se contentant d'exprimer publiquement notre désaccord ; car la politique n'existe que par l'action et la vibration des corps.

Les actions directes sont capables d'« empuissantiser les idées », elles sont en cela absolument nécessaires pour la construction d'un mouvement antispéciste fort et puissant.

LEVER LE TABOU DE LA VIOLENCE ET RÉAFFIRMER QUE LA VIOLENCE EXERCÉE PAR OU POUR LES DOMINÉ.E.S N'EXISTE PAS

Alors qu'ils incarnent des actions non-violentes (puisque les dégradations de biens matériels ou la violation de domicile ne peuvent être considérées comme des gestes violents selon nous), les blocages ont permis de lever le tabou de la violence stratégique. Ils ont remis le sujet sur la table et petit à petit, la « question de la violence » apparaît pour ce qu'elle est : une diversion. Tant que nous continuons à parler de ça, et surtout à en parler en termes moraux ou idéologiques, nous n'affronterons pas les vrais problèmes stratégiques.

Il nous faut être capable de déconstruire la conception morale de la violence ou de la non-violence de notre pratique et lui rendre son caractère tactique. Quelle que soit notre pratique, ce qui importe pour des militant.e.s révolutionnaires, outre son critère d'efficacité, c'est la massification, l'entraînement des « masses » dans la lutte et la légitimation des moyens d'action par celles-ci. Discuter de la violence ou de la non-violence en soi, sans parler d'une pratique précise, déconnecté d'un contexte, c'est de l'idéalisme.

SE PLACER ENTRE LES COUTEAUX ET LES VICTIMES : UNE PRAXIS DE LA « DÉFENSE POUR AUTRUI »

Intervenir pour perturber le massacre là où il se passe, là où il se décide, est un acte indispensable : il illustre réellement la détermination d'un mouvement à obtenir gain de cause. En s'interposant entre les couteaux et les victimes, 269 Libération Animale a inventé une praxis de la « défense pour autrui » et brisé cette ligne de partage spéciste opposant les corps dignes d'être défendus à ceux qui, désarmés et violentables, sont laissés sans défense.

La stratégie de la violence défensive s'apparente à une dynamique insurrectionnelle seule capable de modifier en profondeur les rapports de pouvoir. C'est la défense des personnes qui sont niées en tant que telles, en tant que sujets. Derniers obstacles entre les victimes et la mort, les corps des activistes deviennent des armes politiques et les révélateurs d'une guerre qui ne dit pas son nom : celle que l'espèce humaine mène contre toutes ses espèces soeurs.

CONSTRUIRE UN CORPS COLLECTIF ET AMORCER L'ANONYMAT

La communauté ne s'éprouve jamais comme identité, mais comme pratique, comme pratique commune. L'identité revient au galop chaque fois que la pratique se retire. Là où l'on occupe, là où l'on bloque, là où l'on libère, il n'a jamais été question de notre provenance sociologique, de la couleur de notre peau, de notre sexe...

Par la constitution d'un BLOC OFFENSIF et l'usage d'une certaine violence purement esthétique (la tenue noire adoptée pour les blocages est aujourd'hui une « image » de l'antispécisme offensif, elle permet d'incarner une identité radicale et une disponibilité militante à la lutte), notre but était de construire un corps collectif. Cette charge symbolique offensive est d'autant plus forte qu'elle signifie : « ensemble, nous sommes prêt.e.s pour la révolution ! ». La tenue noire permet de « désindividualiser » la pratique de l'action directe (pas de militant.e.s différencié.e.s ou érigé.e.s en héros.ines) et nous « anonymise » un minimum.

FABRIQUER DU LIEN INSURRECTIONNEL ET MULTIPLIER LES COMPLICITÉS OFFENSIVES

Dans l'horreur de ces lieux les plus obscurs, dans la froideur de ces nuits blanches, sur ces parkings désertiques où nous nous réunissons pour aller bloquer, occuper ou libérer, dans ces couloirs de la mort où nous avons résisté “bras dessus, patte dessous” avec les opprimé.e.s, sous les bottes des flics qui nous gazent et matraquent, sur les bancs des cellules de garde à vue où tant de mains se sont jointes, où tant de corps épuisés se sont étreints, dans les sanctuaires où nous avons manié la fourche et le râteau, dans tous ces lieux se sont noués des liens aujourd'hui indéfectibles.

S'organiser efficacement, c'est avant tout nouer des liens, des liens qui ne sont pas neutres, des liens terriblement orientés. La réelle puissance politique vient de cette aptitude au partage et c'est cette capacité à « lier » qui effraie les institutions spécistes, bien plus que les dégâts matériels ou économiques engendrés par les actions directes.

C'est dans chaque foyer créé, chaque amitié, chaque couple, chaque union ou groupe que se prépare l'insurrection. Autant de petites « communes » qui préparent dans le secret des alcôves une révolte et qui cheminent ensemble. C'est là que se situe le tour de force de 269 Libération Animale : avoir multiplié les « foyers insurrectionnels » et engendré du « lien insurrectionnel ». Les actions directes ont ceci de redoutable qu'elles sont chaque fois l'occasion de multiplier les complicités offensives.

ENCOURAGER UNE PRATIQUE AUTONOME DE L'ACTION DIRECTE

Les blocages ont surtout eu cet effet de massification, d'enrôlement, de cheminement, de conscientisation politique et forcément de formation technique des militant.e.s à la pratique de l'action directe.

Les activistes ont une conscience très claire des limites de ce type d'action et ne croient pas que le « Grand Soir » soit au bout d'une évacuation après le blocage d'un abattoir. On fait ce qu'on peut pour imprimer une perspective révolutionnaire au mouvement, pour convaincre le plus de personnes de la pertinence de cette voie stratégique, de l'antispécisme comme lutte de justice sociale, pour développer notre mouvement en alliance avec d'autres et aider les gens à se prendre en main et à développer un sens de la solidarité, pour visibiliser davantage les opprimé.e.s et résister aux différents systèmes de domination.

Car la révolution s'enseigne.

A toi, camarade.

Cette brochure recopie intégralement et sans modifications un texte publié par 269 LIBÉRATION ANIMALE sur sa page Facebook le 13 janvier 2019. A l'exception d'ajout de gras sur les citations et les titres, ajout de photos prises à l'occasion du blocage d'un abattoir à Turin qui a eu lieu dans la nuit du 28 janvier 2019 et de visuels créés par des artistes pour 269 LIBÉRATION ANIMALE.

269 LIBÉRATION ANIMALE est une association antispéciste pratiquant la désobéissance civile et l'action directe dans le but de créer un réel mouvement social contestataire apte à affronter le système spéciste.

Jérusalem (Israël-Palestine): émeutes du logement le vendredi 26 juillet

Vendredi 26 juillet 2019, dans le quartier Wadi al-Hummus de Jérusalem-Est, des dizaines de Palestinien·ne·s ont participé aux mobilisations hebdomadaires du vendredi, cette fois pour protester en particulier contre les démolitions de logements qui ont lieu de façon intensive ces dernières semaines à Jérusalem-Est, généralement près du « mur de l’apartheid ».

Des affrontements ont éclaté entre des Palestinien·ne·s et des soldats de Tsahal. Ceux-ci ont inondé le quartier de gaz lacrymogènes, tandis que les pierres pleuvaient sur leurs véhicules blindés.

Le lundi d’avant, le 22 juillet 2019, une dizaine d’immeubles avaient notamment été détruits par les forces de l’ordre israëliennes.

[Sources: France-Palestine.org | wafa.ps.]

Marseille: petite histoire de la Maison du Peuple

La Maison du peuple (MdP) a ouvert le samedi 1er juin 2019, dans la foulée de l’acte 29. Elle est née de la volonté de disposer d’un lieu de convergence, d’organisation, de vie collective, de mobilisation, d’auto-défense, de formation et de diffusion de culture politique dans un espace public et ouvert à tou.tes.

En plein dans la dynamique du mouvement des gilets jaunes, ce n’est pas un hasard si la Maison du peuple a vu le jour sous la forme de l’occupation d’un espace vide. A Marseille, cette démarche d’occupation populaire est un signal fort dans une ville marquée par le logement indigne, les délogements et évacuations, comme le maintien à la rue des personnes les plus précaires. Ce n’est donc pas un hasard non plus si le projet de Maison du peuple a mûri collectivement dans des rencontres au 59 St Just, reine des occupations marseillaises, bateau-phare de la lutte contre les expulsions et pour la réappropriation de la ville contre les profiteurs.

La MdP a investi un ancien pôle emploi désaffecté depuis trois ans, devenu la propriété d’une société immobilière (SCI possédée par la famille Guedj) totalement liée aux aménageurs métropolitains et aux grands projets de business privés (Terrasses du Port, immenses zones d’activités sur l’étang de Berre rachetées après la fermeture de raffineries notamment).
Un compromis de vente venait d’être signé entre la famille Guedj (SCI Promogest) et Martine Vassal (Présidente Conseil Départemental 13). Dans ce lieu devait ainsi être développé un nouvel outil de la chasse aux pauvres, piloté par le Conseil départemental, nommé éhontément « pôle d’insertion », alors qu’il s’agit d’accentuer le contrôle de plus en plus coercitif des bénéficiaires du RSA.

Nous tombions donc parfaitement bien !

La MdP a vite trouvé son rythme : activités de partage de savoir-faire avec des ateliers de bricolage / construction, des cours de langue, de prise de son radio, d’ouverture de logements vides ; activités sportives avec la boxe populaire et le chamaboxe ; conférences et réunions publiques, sur la démocratie directe, avec le comité Adama, des camarades basques squatteurs d’Errekaleor, … ; des assemblées de lutte s’y réunissent (assemblée de quartier, du collectif migrant.es, des gilets jaunes évidemment, des travailleurs sociaux, etc.) ; organisation de manifestation et d’actes, comme celui contre les violences policières et les nombreux cortèges et hommages à Zineb Redouane ; lancement d’initiatives en direction d’autres quartiers et luttes, comme celle des femmes de chambre NH ou encore le conflit chez Mc Do Sainte Marthe. Et puis la MdP c’est un lieu d’entr’aide, de rupture de l’isolement tout simplement.

La MdP est aussi la vraie maison d’une bonne troupe de complices qui la fait vivre au quotidien, nuit et jour, préparant souvent de grands repas collectifs, veillant pour qu’elle reste ouverte et accueillante, organisant les barbecues hebdomadaires au rond-point de la Plaine, toujours en solidarité des détenu.es et inculpé.es du mouvement, ou en soutien à des personnes délogées sauvagement et abusivement par les autorités.
La MdP combat le nettoyage social de Marseille par son embourgeoisement à travers l’expulsion des populations pauvres du centre-ville, le saccage des quartiers et des liens sociaux, le quadrillage policier.
A la MdP il y aussi des cochons d’Inde, deux iguanes-dinosaures. On y soigne même les moineaux blessés.

Alors bas les pattes de la MdP ! La Maison doit rester au peuple !
Ils expulsent ? On occupe !
A Marseille comme ailleurs, les spéculateurs et les délogeurs doivent être bannis de la ville !


La Maison du Peuple
57 rue Brochier
https://squ.at/r/760n

Collectif 59 St-Just
Squat Saint-Just
59 avenue de Saint Just
13013 Marseille
collectif59stjust [at] gmail [point] com
https://squ.at/r/6hki

Des squats à Marseille https://radar.squat.net/fr/groups/city/marseille/squated/squat
Des groupes à Marseille https://radar.squat.net/fr/groups/city/marseille
Des événements à Marseille https://radar.squat.net/fr/events/city/Marseille


[Publié sur MIA le 3 août 2019.]

Livre du samedi : Sunnites et Chiites – Histoire politique d’une discorde / Laurence Louër

Sunnites et Chiites

Histoire politique d’une discorde

 

Laurence Louër

 

Lorsque l’on évoque les relations entre les sunnites et les chiites, on les caractérise volontiers comme une guerre sans fin qui durerait depuis plus d’un millénaire. Elle aurait pour fondement des haines ancestrales liées à des divergences à propos de la succession du prophète Mahomet. Or, au cours de l’histoire, ces controverses ont été activées ou désactivées en fonction du contexte politique, notamment quand le sunnisme et le chiisme ont servi d’idéologies de légitimation à des États rivaux. Aujourd’hui, la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran s’est substituée au conflit entre les Ottomans et les Safavides au xvie siècle. Elle internationalise et lie entre eux des conflits locaux qui étaient indépendants, introduit des enjeux religieux dans des luttes politiques, rigidifie des identités confessionnelles fluides. Pour comprendre ces dynamiques, cet ouvrage propose à la fois une histoire globale des relations entre sunnites et chiites et une étude historique et sociologique de quelques situations nationales, du Liban à l’Irak en passant par le Yémen et le Pakistan.

 Extrait :  « Au cours de l’histoire, ces controverses ont été activées ou désactivées en fonction du contexte politique. C’est l’hypothèse centrale de cet ouvrage. Ainsi, les doctrines religieuses ont évolué la plupart du temps en réponse aux besoins politiques des dominants et des dominés. Les élites politiques en ont fait des idéologies de domination, les rebelles des idéologies de contestation, les clercs des instruments d’affirmation face au pouvoir d’État. Dans le processus de ces interactions, sunnites et chiites n’ont pas toujours été en conflit ouvert. Si le chiisme dans ses différentes versions est longtemps resté la principale idéologie de contestation des pouvoirs établis au Moyen-Orient, le courant duodécimain qui est aujourd’hui majoritaire s’est structuré progressivement sur la base d’un projet de déradicalisation doctrinale et politique qui a rejeté dans les marges les courants ésotériques et révolutionnaires qui ont défrayé la chroniques des premiers siècles de l’islam. Orchestré par les savants religieux chiites, ce processus a permis de penser les conditions de la coexistence pacifique avec les pouvoirs établis, mais aussi d’établir le chiisme comme une école de droit religieux dont les conclusions, au fond, différent relativement peu de celles des écoles sunnites canoniques. »

«Sunnites et chiites» – 4 questions à Laurence Louër par Pascal Boniface (10 nov. 2017)

 

Vous faites remonter le clivage géopolitique entre chiites et sunnites à l’année 1501, quand le chiisme devient religion d’État pour les Safavides, au sein d’un territoire qui correspond grosso modo à l’Iran. Pouvez-vous expliquer ?

La construction étatique et impériale safavide s’est effectuée en miroir de la construction ottomane. Les Ottomans étaient en effet la principale puissance musulmane de l’époque. Au moment de l’émergence de l’Empire safavide, ils avaient conquis la plupart des territoires arabes et affirmaient incarner la continuité du califat sunnite. L’objectif des Safavides, dans ce contexte, était de faire du chiisme une religion officielle, à l’image de ce qu’était le sunnisme depuis longtemps. Les deux courants de l’islam se sont donc, pour la première fois, trouvés incarnés au sein de deux États rivaux, qui se sont d’ailleurs affrontés dans plusieurs guerres au sud de l’Irak actuel.

C’est à partir des Safavides que le chiisme s’est trouvé étroitement associé à l’Iran, où il n’a pratiquement jamais cessé d’être la religion d’État et y est devenu une véritable religion nationale. Par ailleurs, les Safavides ainsi que les autres dynasties iraniennes, y compris les Pahlavis au XXe siècle, ont toujours utilisé le chiisme comme relais de leur influence à l’extérieur de leurs frontières, notamment en finançant les institutions religieuses chiites.

Cette ligne de fracture entre Ottomans et Safavides continue d’influencer la géopolitique régionale aujourd’hui, notamment dans la zone du Golfe persique. Ainsi, c’est parce que l’État-nation irakien a été édifié sur cette ligne de fracture que le clivage entre sunnites et chiites y est si difficile à surmonter. Jusqu’en 2003, les gouvernements irakiens successifs, dominés par des Arabes sunnites pourtant minoritaires, ont considéré les chiites comme des Iraniens ou affidés de l’Iran, ennemi héréditaire, cherchant à empiéter sur le territoire national. La rivalité entre l’Irak et l’Iran, qui se sont affrontés entre 1980 et 1988 dans l’une des guerres les plus meurtrières de la seconde moitié du XXe siècle, peut se lire comme l’un des effets à long terme de cette vieille fracture.

L’antagonisme actuel entre l’Arabie saoudite et l’Iran perpétue également cette fracture. Ces deux États se présentent chacun comme les défenseurs d’un « vrai islam » : sunnite wahhabite pour l’Arabie saoudite ; chiite pour l’Iran. Dans les deux cas, la religion est une idéologie d’État qui légitime le pouvoir, à la fois en interne et en externe.

C’est le roi Abdallah de Jordanie qui, le premier, a parlé de « croissant chiite ».

La formule du roi Abdallah de Jordanie a connu un tel succès qu’elle est parfois devenue un véritable paradigme d’analyse des reconfigurations de la géopolitique régionale, après le changement de régime en Irak en 2003, qui a porté les chiites au pouvoir. Elle pointait le fait que la chute de Saddam Hussein avait levé l’un des principaux verrous à l’expansion des réseaux d’influence iraniens dans le monde arabe. Les Iraniens, alliés à la Syrie depuis le début des années 1980 et très présents au Liban par l’intermédiaire du Hezbollah, pouvaient désormais établir une continuité géographique chiite, du Liban à l’Irak, sans compter leur influence au sein des importantes communautés chiites au Koweït, au Bahreïn et même en Arabie saoudite.

Or, parce que cette formule synthétise les différents préjugés des sunnites envers les chiites, perçus essentiellement comme des relais de l’influence iranienne, elle occulte l’hétérogénéité religieuse, ethnique et politique de ces derniers. Ainsi, le modèle politique iranien, République dirigée par un clerc, est une ligne de faille religieuse et politique : la plupart des grands savants religieux chiites considèrent que ce modèle n’est pas valide sur le plan religieux et certains mouvements islamistes chiites, notamment ceux présents dans les monarchies du Golfe, critiquent l’ambition hégémonique iranienne.

Par ailleurs, certaines communautés que l’on qualifie de « chiites » n’ont qu’un lointain rapport avec le chiisme duodécimain (qui reconnaît une lignée de douze Imams), aujourd’hui très largement majoritaire au point de constituer une forme d’orthodoxie. Ainsi en est-il des alaouites dont sont issus les dirigeants de la Syrie depuis les années 1960 et que la plupart des savants religieux chiites duodécimains ne considèrent pas comme des musulmans. Quant aux zaydites du Yémen, bien qu’ils soient historiquement rattachés au chiisme depuis le XVIIIe siècle, ils se sont rapprochés du sunnisme au point que nombre de leaders islamistes sunnites yéménites (Frères musulmans et salafistes) sont en fait nés dans des familles zaydites. L’alliance avec l’Iran de la milice zaydite houthiste (du nom de la famille de clercs zaydite qui l’a formée et la dirige), dictée par des considérations d’opportunité politique alors même que des divergences doctrinales importantes persistent, pourrait inverser cette tendance et « re-chiitiser », au moins partiellement, le zaydisme. Très probablement, cela diviserait la population zaydite entre « sunnisants » et « chiisants ».

Vous expliquez qu’en Irak les sunnites sont apparus au moment où la réalité confessionnelle chiite a été ancrée au sein d’un pouvoir d’État. Pouvez-vous développer ?

En Irak, comme dans d’autres pays de la région, les sunnites, y compris lorsqu’ils sont minoritaires sur le plan démographique, se représentent comme majoritaires, car ils projettent leur identité religieuse au sein d’un espace géographique bien plus large que celui des États-nations, dans lequel ils incarnent en effet la norme dominante. En outre, même lorsqu’ils sont minoritaires démographiquement, ils sont le plus souvent dominants politiquement : cela a été le cas en Irak jusqu’en 2003, et au Bahreïn jusqu’à aujourd’hui. L’Iran est la seule exception à cette règle, où les Safavides sont parvenus à reléguer les sunnites dans des zones périphériques sur le plan géographique et politique.

Dès lors, ce n’est en effet que lorsqu’ils sont confrontés à une domination politique chiite directe, ou à sa menace, qu’ils se perçoivent comme sunnites et non plus simplement comme musulmans. Pour autant, malgré certaines tentatives, ils ont toutes les difficultés à se structurer en communauté minoritaire. Il semble qu’il y ait fondamentalement quelque chose qui résiste à la communautarisation, sans doute cette difficulté à accepter que, dans certains contextes, ils n’incarnent pas la norme dominante.

Dans le cas irakien, cette difficulté a été redoublée par la politique identitaire du régime de Saddam Hussein, qui consistait à mettre sous le boisseau les identités confessionnelles. Il ne mettait pas en avant une identité religieuse sunnite, mais se présentait comme le représentant des vrais Irakiens – implicitement les sunnites arabes –  par opposition aux étrangers — implicitement les chiites et les kurdes. L’une des valeurs politiques dominantes était le refus du communautarisme, qui était dépeint comme une attitude typique des chiites. Dans ce contexte, les sunnites irakiens ne s’étaient pas dotés de puissantes institutions religieuses susceptibles de construire, représenter et mobiliser leur identité confessionnelle.

Qu’est-ce qui pourrait rendre stratégiquement moins opératoire ce clivage ?

Deux facteurs pourraient atténuer la conflictualité politique liée au clivage entre sunnites et chiites :

  • Le premier serait que le gouvernement irakien accepte d’être autre chose que le bras armé de la revanche des chiites et incorpore, en position satisfaisante, les sunnites dans les institutions politiques. Il s’agit donc de donner à la transition irakienne une toute autre direction que celle qu’elle a prise.
  • Le second serait un apaisement de la guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui passerait par des négociations directes entre les élites politiques des deux pays à propos d’un partage des zones d’influence dans la région. Des signes indiquent que le prince héritier saoudien, Mohammed bin Salman, n’y est pas hostile et, qu’en tout cas, il ne s’agit pas pour lui d’une question d’idéologie religieuse. D’une manière générale, il faut se rappeler que les relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran n’ont pas toujours été si mauvaises, comme en témoignent les années 1990. Si la rivalité persiste, elle n’empêche pas le dialogue et les échanges.

S’il se poursuivait, le rapprochement de l’Arabie saoudite avec l’Irak tout au long de l’année 2017 pourrait marquer un premier pas dans le bon sens. D’une part, il permettrait peut-être aux Saoudiens, qui ont de nombreux relais notamment dans les tribus sunnites d’Irak, de peser positivement dans des négociations qui permettraient de faire une vraie place aux sunnites dans ce pays. D’autre part, il pourrait définir les modalités d’un dialogue avec les Iraniens.

Angers: Rassemblement en soutien aux expulsé-e-s de la Grande Ourse

Suite à l’expulsion du squat de la Grande Ourse, une partie des habitant-e-s seulement a été relogée à l’hotêl, et uniquement pour une durée de cinq jours. Nous appelons à un rassemblement ce lundi pour demander une réelle prise en charge des ancien-enne-s habitant-e-s et la fin de la politique de l’autruche pratiquée par les autorités.

Après le campement rue du Maine, la Grande Ourse a été expulsée mercredi 31 juillet. Seulement 5 nuits ont été proposées à certain-e-s habitant-e-s le temps d’une enquête sociale, qui aurait dû être faite bien avant l’expulsion. Assignations à résidence et obligations de quitter le territoire français sont aujourd’hui les seules réponses apportées par la préfecture. Pendant ce temps, seul le petit déjeuner est assuré et les expulsé-es n’ont toujours pas eu l’occasion de rencontrer de travailleurs-ses sociaux. La préfecture a profité de l’été pour rendre discrète l’expulsion, faisons du bruit pour qu’elle soit au contraire connue de tout-e-s !

Rendez vous lundi place du ralliement à 18h pour protester contre la politique irresponsable des institutions et pour un relogement pérenne pour tou-te-s les expulsé-e-s !!

UN TOIT C’EST UN DROIT !!


La Grande Ourse
cpam [point] occup [at] protonmail [point] com
https://squ.at/r/6g2p

Des groupes (centres sociaux, collectifs, squats) à Angers https://radar.squat.net/fr/groups/city/angers
Des événements à Angers https://radar.squat.net/fr/events/city/Angers

Les sans papiers https://radar.squat.net/fr/groups/topic/sans-papiers