Des cheminots remuants

Dans une civette des quartiers Est de Marseille, CQFD a rencontré des cheminots très remontés contre la casse d'un service public autrefois emblématique. Si les motifs de la colère sont multiples, la détermination reste une et indivisible.

La Une du n°165 de CQFD, illustrée par Cécile Kiefer {JPEG}

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(C'était y a un an dans “CQFD”...)

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Avec son pantalon bleu et jaune fluo taché de cambouis, le gars sort des ateliers à la pause : « Je t'aurais bien fait entrer, mais les chefs sont à l'affût. » Lionel bosse au dépôt de La Blancarde, à Marseille. Dans un bar-cantine qui sert de QG rebelle, on fait le point sur la grève. Elle s'essoufflerait, selon la SNCF… L'opinion basculerait, à en croire un sondage… « La direction parle d'une minorité de 17 %, mais c'est un chiffre manipulé. Même les cadres et la maîtrise participent. Et quand la CFDT et l'Unsa dénoncent l'absence de dialogue, c'est signe que ça coince vraiment. »

La rencontre du Premier ministre avec les syndicats prévue le 7 mai 2018 ressemble à une reculade de la part d'un gouvernement habitué à passer en force. « La tactique du 2 sur 5 [deux jours de grève, trois travaillés] nous permet de ne pas arriver en mai à bout de souffle. C'est bien que Sud-Rail ait posé un préavis de grève reconductible au cas où, mais il faut tenir le rythme. Parce que si on n'a rien obtenu en juin, c'est mort. » Kévin, jeune délégué CGT, nous rejoint. Puis le reste de l'équipe. C'est l'heure de l'apéro, on cause stratégie.

« Ce n'est pas l'argument économique qui prime pour Macron : il veut faire de l'écrasement des cheminots un symbole politique. » un peu comme quand Thatcher avait ciblé les mineurs pour casser l'ensemble du mouvement ouvrier anglais. « Ils s'attaquent à nous pour faire un exemple. » Ce matin, Bernard, conducteur Sud-Rail, ne disait pas autre chose : « Ce n'est pas pour rien si Guillaume Pépy est là depuis trois quinquennats. C'est un bon client. » Démantèlement du service public et harcèlement anti-syndical donnent le ton : « Son modèle, c'est La Poste, taillée en pièces de l'intérieur. » un colosse en civil rejoint la bande pour le repas. Lui a fait les frais de cette politique : « J'ai été placardisé à cause de mon activité syndicale. un psy m'a mis en arrêt, j'allais craquer. »

La tactique de la grève en pointillé n'a pas plu à la direction, qui ne veut pas payer les jours de repos venant juste après ceux de grève. « C'est illégal [1], dit Lionel, mais ça met la pression sur les grévistes, qui devront recourir aux tribunaux pour toucher leur dû. En attendant, ça risque d'affaiblir le mouvement. » Depuis la grande grève de 1995, la SNCF a individualisé les salaires et généralisé les heures sup'. « En attendant, on me paye 36 euros pour bosser le dimanche », lance un vétéran. « Ça nous fait mal, regrette Lionel. La fierté d'être cheminot, c'était un peu notre salaire social. »

Un quadragénaire serre les dents : « On est fatigués qu'on nous reproche d'être des privilégiés à l'origine de la dette. » Cette dette, supposée financer la modernisation, a artificiellement gonflé depuis la séparation du Réseau ferré de France (RFF) et de la SNCF, en 1997. Depuis, chaque train paie un péage à RFF. Cette taxe aurait pu éponger la dette dès 2014. On en est loin... À tel point que même le président de la Deutsche Bahn s'est moqué de ce drôle de montage à la française.

Le gouvernement prétend écouter séparément les salariés, les associations d'usagers, les collectivités locales. Histoire d'éviter de se confronter à l'intérêt général, puisque c'est de tout autre chose qu'il s'agit. On pourrait questionner les 2 200 kilomètres de ligne à grande vitesse au coût faramineux, financé au détriment du réseau du quotidien. Ou le choix de subventionner le réseau routier bien davantage que le ferroviaire. « Macron, c'est Sarko avec le sourire, lance Lionel. Il n'invente rien, il poursuit l'œuvre de Pons, Juppé… Il sait qu'on va dans le mur, mais il veut gagner le bras de fer coûte que coûte. »

« Le ferroviaire, c'est un choix politique, ça ne peut pas être gouverné par la logique économique, précise de son côté Bernard. À l'origine, quand tu ouvrais une ligne de chemin de fer, personne ne pouvait plus te doubler : tu étais de fait en situation de monopole. C'était un choix assumé, dans l'intérêt général. » Il rappelle que les processus de privatisation en Europe se sont toujours traduits par des accidents graves, comme en Angleterre. Bientôt le cas en France ? « Entre 2013 et 2016, on a quand même eu 18 morts, avec l'accident de Brétigny et le déraillement d'un TGV à l'essai près de Strasbourg. Ce sont des humains qu'on transporte, on n'a pas le droit à l'erreur. »

Ces jours-ci, quand ils ne peuvent plus passer le conflit sous silence, les médias le calomnient. Furax, Kevin dénonce une manipulation : « J'ai expliqué à Cnews, face caméra, qu'on n'est pas seulement mobilisés pour défendre notre statut, mais aussi le service public, la justice territoriale et les enjeux écologiques du transport ferroviaire. Mais ils ont tout coupé au montage. Ne restait qu'une phrase : “ On est là pour durer. ” Ça sonnait un peu comme “ Les cheminots vous emmerdent ”. » Même malveillance à l'occasion d'un tractage de sensibilisation à l'entrée du tunnel Prado-Carénage : « On a levé les barrières, les gens passaient gratis. Mais la préfecture a ordonné la fermeture du tunnel. Et le lendemain, La Provence titrait “ Les cheminots bloquent le Carénage ”… Oh, tu le crois ? » Lionel en rigole : « Il nous reste les réseaux sociaux, La Marseillaise et CQFD ! »

« Il faut des AG de grévistes partout », préconise Bernard. Côté CGT, loin du corporatisme, la base discute et critique : « Qu'est-ce qu'attendent nos fédérations pour réaliser la convergence des luttes ? On ne gagnera pas tout seuls. On a besoin des étudiants, du public, du privé, des Ehpad, des retraités. » Le sentiment est celui d'une résistance sociale, légitime. « On s'est fait applaudir sur La Canebière. Et plein de gens ont donné pour la caisse de grève. » Autour de la table, on lève les verres. Mai sera chaud.

Bruno Le Dantec

NB : Una abraçada frairenala ai caminòts bolegants.


[1] D'ailleurs l'Inspection du travail a donné raison aux cheminots : les jours de repos ne peuvent être comptés comme jours de grève. Furieux, le ministère du Travail s'est fendu d'une lettre à ses agents leur intimant de ne pas se prononcer sur cette question, c'est-à-dire de ne pas faire leur boulot ! (Info Mediapart 28/04/2018.)

Qui a peur des lycéens ?

Quand la jeunesse déboule, tout peut basculer. Le pouvoir le sait et met le paquet pour tuer dans l'œuf cette énergie incontrôlable que la fièvre jaune a réveillée sur tout le territoire.

Photo Martin Barzilai {JPEG}

Dévalant le boulevard d'Athènes, à Marseille, voilà une équipe de très jeunes garçons au dress code sans équivoque : K-ways à capuche, trainings et baskets de dieux messagers : noir c'est noir. Un gars d'âge mûr distribue du sérum phy' : « Vous en aurez besoin. Nous, sur La Plaine, ça fait un mois qu'ils nous gazent. » « Merci, Monsieur ! » On cherche la manif lycéenne, insaisissable comme il se doit. L'hélicoptère qui fait du surplace au-dessus de l'ex-Poste Colbert donne une idée d'où ça se passe. Les véhicules bourrés de flics casqués qui tracent toute sirène hurlante aussi.

L'humiliation publique des lycéens de Mantes-la-Jolie, jamais condamnée par le ministre Castaner et applaudie par Ségolène Royal, a tourné en boucle. Tant pis si l'image rabaisse la « patrie des droits de l'Homme » au rang d'un vulgaire État policier. Avis à la population : gardez vos gosses à la maison. L'État craint leur irruption dans l'arène de cet automne inespéré.

« Maintenant que tout le monde est en colère... »

Ah, si jeunesse savait ! Justement, la voie ouverte par les inexpérimentés Gilets jaunes avec leurs blocages, leurs Zad autoroutières et leurs manifs errantes a frappé les esprits. Les lycéens y voient un écho de leur spontanéité. Comme si les parents avaient appris de leurs gosses… Début décembre, sous l'arc de triomphe de la porte d'Aix, un jeune le dit tout à trac à l'AFP : « Maintenant que tout le monde est en colère, on va finir ce qu'on avait commencé au printemps dernier. » Cette punchline fait référence aux grèves perdues contre Parcoursup et la réforme des lycées. Mais elle ouvre surtout la boîte de pandore d'un règlement de comptes généralisé contre l'arrogance antisociale des derniers gouvernements.

Autre punchline, cette fois-ci lancée par Olivier Mateu, secrétaire départemental de la CGT, lors du rassemblement du 1er décembre devant la préfecture : « Nous ferons payer chaque coup de matraque et chaque goutte de sang versée par nos enfants. » À bon entendeur. Car la violence policière frappe aussi Marseille. Et les syndicalistes y ont goûté, comme à Fos il y a deux ans, lors du blocage des raffineries.

Les manifs suivantes sont encadrées par les profs et personnels. Sud, FSU et service d'ordre CGT. Les flics sont moins vaillants face aux dockers. Mais la bienveillance se révèle étouffante. Abel [1], un bloqueur du lycée Saint-Charles, regrette le rythme imposé : « Ils nous ont à peine laissé le temps de nous mettre à genoux les mains sur la nuque en hommage aux copains de Mantes-la-Jolie. Ils voulaient qu'on boucle ça vite fait. Alors nous, on repart cadenasser le bahut. »

Mardi 4 décembre. 21 lycées bloqués à Marseille en solidarité avec les Gilets jaunes. Frustrés par une dispersion trop rapide, quelques centaines de jeunes traînent devant l'inspection d'académie. Une bousculade et les flics gazent le carrefour. Les yeux en feu, on se réfugie sur l'esplanade de la gare. Les plus speeds caillassent les fourgons de CRS en contrebas. Devant le lycée Victor-Hugo, que fréquentent les gamins de la Belle de Mai — quartier le plus paupérisé de France, selon l'Insee —, une voiture brûle. À l'arrivée des pompiers, un minot monte sur le camion et y esquisse un pas de danse. Le fond de l'air est jaune.

Jeudi 13 décembre, même endroit. Les portes de la gare, de la fac et du bahut sont fermées. Où aller ? Comment penser le mouvement quand on en est réduit à errer sur un bitume hostile ? Un commando de civils cagoulés est à l'affût, le lanceur de balle de défense en joue. Une lycéenne à la coupe afro brandit une pancarte sous leur nez : « Et si on visait l'égalité des chances ? » En réponse, les mastards plaquent contre le mur un gosse de 15 ans (noir lui aussi) qui passait par là. Ils se mettent à dix pour le palper et braquer ceux qui protestent. Un retraité du port crache son dégoût : « Ces condés, c'est la lie de la société. En 1986, sur la place de la Joliette, on leur avait mis une belle branlée. »

Bruno Le Dantec

[1] Le prénom a été changé.

Je ne veux pas baiser — volet 2

Ce n'est pas fini ! on pensait que ces gen-te-s là s'arrêteraient quand même après une première émission et qu'on en n'entendrait plus parler. Mais non ! Voici venu le numéro deux de cette bouilla-baise mitonnée au petits oignons au fond d'une cuisine aux relents de seitan fermenté.

Y en aura-t-il une troisième ? Serait-ce une organisation lobbyiste visant à faire s'effondrer l'industrie de la capote qui se porte si bien, notamment outre-manche ? Qui sait... peut-être... En tout cas, aiguisez vos papilles, ouvrez vos esgourdes et (dé)bouclez vos ceintures, ça va relancer les folles soirées puzzles !

Au menu :
- salade de psychiatrisation
- ribambelle de définitions spectrales sur son lit de normalisation v/s
unicité
- plateau passionné·e·s ou pas intéressé·e·s
- clafoutis de complicités avec noyaux

bon appétit !

Et les musiques qu'on a passées :

  • I don't want to fall in love, Pipiloti Rist
  • Amours spécials , Les Brochettes
  • Premier baiser, Les Trash Croûtes
  • Masturbation, Vices et Râlements Déviants

Et la brochure dont on a lu un extrait : L'amour, le sexe, pourquoi j'ai déserté

Actu punk on the web : Grrrls Tech Zine Fair

Associé au mouvement punk, à l’esthétique Do It Yourself et aux politiques radicales, mais aussi à la technologie de la photocopieuse, le fanzine permet la diffusion d’expressions politiques et revendicatives de tous bords. Il fut notamment adopté par les Riot Grrrl, mouvement féministe underground féministe du début des années 1990, qui militait pour la place des femmes dans le milieu de la musique et l’appropriation des moyens de production. Au programme : fabrique et impression de fanzines à la demande, lectures au dé, massages et jeux.
Permalien

Notre-Dame : la revue de presse de France Info excommunie L'Humanité

Le 16 avril, Patrice Romedenne (France Info) consacrait sa « Revue de presse » à l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, survenu la veille. Mais voilà, L'Humanité n'avait pas fait sa Une sur le sujet. Une raison suffisante pour le journaliste de prononcer l'excommunication du quotidien, coupable de passer « à côté de son métier, à côté de son époque, à côté de son histoire, à côté de son pays, à côté de son âme ».

Ce matin-là, le journaliste de France Info avait manifestement souhaité placer sa revue de presse sous le signe de la solennité. D'emblée, le ton était donné : c'est « l'âme (…) de la nation qui se meurt ».

Trop plein, ce matin, trop plein de tristesse, trop plein de rage, trop plein de sidération. Le drame de Notre-Dame de Paris fait la Une de la quasi-totalité de la presse régionale. Et c'est à cela que se devine la dimension de l'événement. Il n'est plus là question d'un monument parisien qui part en fumée mais d'une âme, celle de la nation, qui se meurt.

Et c'est avec un mépris incommensurable qu'il va prononcer l'excommunication du journal L'Humanité. La faute du quotidien ? Ne pas avoir fait sa Une sur l'incendie de la veille :

Alors je ne sais pas si c'est parce qu'ils finissent à 15h, si c'est de l'anticléricalisme primaire, si le stagiaire de 3e de L'Humanité a pris le pouvoir sur la rédaction hier, toujours est-il que la Une, ce matin, c'est ça : aucune allusion à Notre-Dame de Paris. Alors on cherche forcément en pages intérieures, on tourne, et effectivement en page 2 (...) on a ceci : une photo. Une pauvre photo. « La photo du jour » nous dit L'Humanité.

Et Patrice Romedenne de faire la leçon de journalisme :

En fait, chers confrères ce n'est pas la photo du jour, c'était l'actu du jour ! Et ce matin eh bien je me demande comment on peut à ce point passer à côté de son métier, à côté de son époque, à côté de son histoire, à côté de son pays, à côté de son âme. En fait, comment on peut être à ce point à côté de ses pompes.

Mis en cause, le quotidien n'a pas manqué de répondre à cette attaque, qu'il qualifie (à juste titre) d' « indigne charge contre L'Humanité » [1] :

En crachant à notre visage, ce Monsieur cache ce qu'il sait pertinemment, à moins que son rôle d'animateur de la revue de presse soit usurpé : L'Humanité est malheureusement contraint de boucler très tôt aux alentours de 19h compte tenu du dispositif des imprimeries et n'a pu, techniquement, couvrir l'événement autrement que par une photo en deuxième page.

Dès la terrible nouvelle connue, le site de L'Humanité a mis en ligne un article actualisé au fil des heures ainsi que des photographies du drame. J'ai moi-même fait, dès 19h40, un petit texte que les lunettes noires ne peuvent sans doute pas lire. Mais ce donneur de leçons qui officie sur la télévision publique s'est, cette fois, surpassé en mettant en cause la probité et le statut de journalistes de la rédaction de L'Humanité, jusqu'à leur dénier tout attachement à la France, usant d'une logorrhée digne de pires heures de l'anticommunisme atavique.

Aussi est-on tenté de renvoyer à Patrice Romedenne ses propres leçons de journalisme. Avant de jeter au pilori L'Humanité, peut-être que l'animateur de la revue de presse de France Info aurait simplement pu faire son travail et s'informer sur les horaires de bouclage du quotidien.

Et quand bien même, peut-on ajouter, si L'Humanité avait choisi de ne pas faire sa Une sur l'incendie de Notre-Dame de Paris, le journal aurait-il pour autant mérité un tel bannissement ? Que s'est-il donc passé chez Patrice Romedenne pour qu'il préfère l'unanimisme au pluralisme ? C'est à se demander « comment on peut à ce point passer à côté de son métier »…


Maxime Friot


[1] Lire l'intégralité de l'article de Patrick Le Hyaric sur le site de L'Humanité.

Grâce à la puissance du désir

Dans une de ses enflammantes conférences de 1887, William Morris précise que « le changement viendra quand les hommes désireront un nouveau monde qu'ils croiront possible ». Et il fait comprendre que « l'utopie n'est pas un château en Espagne, mais une projection mentale capable d'advenir à l'endroit même où l'on se trouve grâce à la puissance du désir ».

La couverture de "Critique de la raison automobile, William Morris ou la vie belle et créatrice" de Florent Bussy {JPEG}

Frigoussé par Florent Bussy, un prof de philo « zindigné » (c'est le titre de la revue [1] où il sévit) à qui l'on doit une sympatoche Critique de la raison automobile, William Morris ou la vie belle et créatrice (éd. Le Passager clandestin) nous acoquine avec le principal penseur et tribun rebelle anglo-saxon du XIXe. Certes, ce petit livre d'introduction à une œuvre mutine historique-clé, à la croisée du socialisme utopique et du marxisme, n'est pas très très marrant mais quel satané défricheur que ce bonhomme William.

À l'instar d'un William Godwin, il prônait l'égalité et non la domination, le partage et non le profit, la beauté et non l'artifice, la solidarité et non l'égotisme, le plaisir et non l'ascétisme, la qualité et non la profusion, l'épanouissement personnel et social et non la servitude volontaire. Et il proposait qu' « on fasse intervenir l'art dans tous les domaines de la vie pratique ». Il défendait sauvagement la nature contre la civilisation tel un Henry David Thoreau aux States. Il se méfiait du progrès, soutenant que celui-ci ne pouvait signifier que « l'amélioration des aménagements domestiques pour certains au détriment de la majorité ». Et dans son brûlot majeur Nouvelles de notre part (1890), Morris imaginait « la gratuité comme le ciment de la société et des échanges ».

Mais ce n'étaient pas là que des mots. C'était tout de suite, proclamait-il, qu'on pouvait localement expérimenter des formes de rupture avec l'industrialisme, le commercialisme et le gaspillage. C'est tout de suite qu'on pouvait créer des Zad libertaires sans pénurie, sans hiérarchies, sans travaux imposés, sans culte de la souffrance ou de l'ennui où, dans le rejet de toute logique consumériste et de « l'omniprésence des ersatz », « chacun puisse exercer pleinement ses facultés : son intelligence, son savoir-faire, sa créativité ». « C'est en s'appuyant sur les désirs humains qu'une révolution radicale est possible. Il convient de faire entrevoir l'usage libre des facultés, les bénéfices que chacun puisse tirer d'une nature préservée, d'un travail agréable, de productions utiles et belles et de la gratuité de la coopération. Mais tout est fait pour verrouiller les désirs, pour éviter qu'ils ne s'expriment librement. »

Les mots de la fin à l'intention des Gilets jaunes. Dans une de ses enflammantes conférences de 1887, William Morris précise que « le changement viendra quand les hommes désireront un nouveau monde qu'ils croiront possible ». Et il fait comprendre d'autre part que « l'utopie n'est pas un château en Espagne, mais une projection mentale capable d'advenir à l'endroit même où l'on se trouve grâce à la puissance du désir ».

Cap sur l'utopie !

Noël Godin

[1] Les Zindigné(e)s !

Le Blogzine de LaDistroy : [infolettre] Tomato ketchup et Dragon libre

(Ceci est une infolettre LaDistroy. Cette infolettre est envoyée environ deux fois par mois, pour s'y abonner il suffit de cliquer >ici< ) (vazy clique !)

 
Molodoi - Dragon Libre (2xLP)Bérurier Noir - L'empereur Tomato Ketchup
(EP)
 

 

Salut à toi camarade distronaute !

En préambule, je tenais à prévenir notre aimable clientèle que comme prévu, les expéditions ont repris hier, jeudi, et qu'à l'heure où part cette newsletter tous les colis passé pendant la semaine écoulée ont été postés.

Et comme prévu, les rééditions du Dragon Libre de Molodoï et de L'Empereur Tomato Ketchup des Béru sont arrivées dans nos bacs. En ce qui concerne le Molodoï, ne tardez pas trop trop, on en a pas des masses en stock...


Cette infolettre sera exceptionnellement courte pour cause de pas le temps d'écrire... autant vous attendre à une prochaine newsletter exceptionnellement longue (on vous aura prévenus).


ET POUR FINIR


 

(oui déjà) (mais jetez donc un oeil au bac à soldes, on déglingue les prix à répétition)
 

  • Les Ogres de Barback étaient invités de "Par Jupiter"... c'était un vendredi, c'était donc avec Fred Fromet. A (ré)écouter en audio ou en video.
  • Gilles Bertin, l'ex chanteur de Camera Silens devenu braqueur et reconverti en auteur, est venu taper la discute chez Armadillo (disquairie historique de la ville rose, et accessoirement repaire d'activistes de longue date), pour l'émission "Dans le désordre insolite" de Radio FMR.
  • Yini est l'acronyme de Yini Is Not Youtube. Et comme son nom l'indique (ou pas) c'est un site de streaming video, fait par des punks pour des punks. Tout est basé sur des logiciels libres et décentralisés (en fait c'est une instance peertube, qui a le même moteur que notre mammouth préféré, Mastodon). Vous trouverez plus d'infos >ici<... mais aussi dimanche, en écoutant FPP (106.3) car ils sont invités de l'émission Konstroy (je vous ai déjà parlé de Konstroy, non ?)...
  • Viv Albertine, l'ancienne gratte des Slits, vient de publier un deuxième livre , "A jeter sans ouvrir". Pas encore lu, mais si c'est aussi bon que son premier, c'est de la pure balle. "Ma colère, en revanche, est intacte. Pas contre ma famille, mais contre le monde, le patriarcat. Je n’en peux plus, que les femmes soient encore et toujours écrasées. je n’en peux plus, d’essayer d’être créative depuis 60 ans, et qu’on veuille sans cesse me faire taire, de mille et une façons." (Cheek)
  • "En attendant un prochain ChériBibi vers la rentrée (des classes) 2019", Daniel publie un billet sur son blog. C'est touffu et pas simple à résumer. Mais plaisant à lire, comme d'hab... vazy, pose toi cinq minutes (ou un quart d'heure plutôt), et lis.

 

Quant à nous, on se retrouve assez vite car y'a moult références qui attendent aux portes du catalogue et qui vont rafraichir les e-bacs de LaDistroy dans les jours qui viennent.

Et plus que jamais ...

 

Si vous nous kiffez, parlez de nous, diffusez-nous, linkez-nous.
Notre principal réseau social, c'est vous !
(don't forget it)




Salutations distroyées !
abFab / LaDistroy

Une journaliste de TVBruits blessée le 13 avril à Toulouse

Nous publions ci-dessous le communiqué de presse de la web télévision associative TVBruits, implantée en Midi Pyrénées, qui dénonce la répression policière subie par les journalistes lors de la 22ème journée de mobilisation des gilets jaunes à Toulouse samedi 13 avril. (Acrimed)

Lors de la 22ème journée de mobilisation des Gilets Jaunes à Toulouse samedi 13 avril, la répression policière a été d'une forte intensité. La presse a été particulièrement ciblée. Sept journalistes ont été la cible de violences physiques de la part de la police et des CRS.

Une journaliste de TVBruits a été blessée à la tête par une grenade lacrymogène, elle a été soignée immédiatement par une équipe de streetmedics de La Rochelle et est hors de danger.

Un journaliste filmant en live pour le site Révolution Permanente a été blessé par une grenade explosive de désencerclement reçu au niveau des jambes.

Deux journalistes ont été violemment agressés rue Merly. Un policier de la BAC a arraché le sac à dos de la journaliste puis l'a bousculée et jetée au sol, arraché son casque, lui a donné plusieurs coups de matraque, un coup de pied. Le photographe à côté d'elle a tenté de la protéger, il a reçu plusieurs coups de matraque et coups de pieds, son matériel a été cassé.

Un cinquième nom se rajoute à la liste des journalistes frappés par la police samedi 13 avril à Toulouse. Il s'agit du cameraman de l'émission Quotidien sur TMC, frappé à coups de matraque quand lui aussi essayait de sortir de la nasse policière de 12h, allée Jean Jaurès.

Un photographe a reçu un coup de matraque ayant cassé son objectif rue Alsace-Lorraine.

Un photographe a été plaqué au sol avec son trépied et son matériel cassé, rue Alsace-Lorraine.

Face à une telle situation, nous tenons à interpeller citoyens et responsables politiques sur les dérives autoritaires de l'État constituant une atteinte à la liberté de la presse, qui se joint à une atteinte à la liberté d'expression et de manifestation.

Nos équipes présentes de 9h30 à 19h sur le terrain n'ont à aucun moment été la cible d'agressions verbales ou physiques de la part des manifestants gilets jaunes et ne nous ont pas empêchés de faire nos reportages. Comme lors des 21 manifestations précédentes organisées par les Gilets jaunes.

TVBruits

2000 activistes bloquent le quartier d'affaires de La Défense contre « la République des pollueurs »

Face à l'urgence climatique, ils considèrent que les marches ou les grèves symboliques de lycéens et d'étudiants ne suffisent plus. Depuis ce matin, 19 avril, 2030 personnes bloquent les tours de Total, de la Société Générale, d'EDF, sur le parvis de la Défense à Paris, ainsi que le ministère de la Transition écologique et solidaire. Des bus ont été affrétés de toute la France pour acheminer les militants. Les organisations écologistes qui en sont à l'initiative dénoncent le fait que « la politique climatique (...)

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Violences sexuelles : une stratégie gagnante pour faire payer les agresseurs et indemniser les victimes

100 000 euros. C'est le montant des préjudices obtenus en janvier dernier par Elizabeth, victime de harcèlement sexuel. Exceptionnelle, la somme matérialise une partie des immenses difficultés auxquelles les victimes doivent faire face : professionnelles, mais aussi psychologiques, personnelles, ou encore sexuelles. Concentré sur la culpabilité ou l'innocence de l'accusé, le procès pénal n'est pas le meilleur endroit pour discuter de la réparation de ces préjudices. Au contraire de l'audience civile, où (...)

- Inventer / , , ,

Les deux come-backs de Murray Bookchin

Le penseur du municipalisme libertaire, longtemps ignoré de ce côté de l'Atlantique, serait-il en passe de devenir incontournable ?

Décédé en 2006 en 85 ans, le penseur anarchiste américain Murray Bookchin a bien rempli sa vie. Adolescent bolchevik puis historien des révolutions, il a aussi été un pionnier de l'écologie et de la lutte antinucléaire, un vétéran de la contre-culture, un rénovateur de l'anarchisme et un ardent partisan de la démocratie directe.

Un épais ouvrage, écrit par Janet Biehl, qui fut sa collaboratrice et sa dernière compagne, retrace ce riche itinéraire qui nous replonge dans sept décennies de débats et de combats de la gauche radicale américaine [1].

Précurseur de la décroissance

Dès les années 1950, Bookchin écrit sur l'écologie, soulignant les liens entre maladies (stress, cancer) et environnement, dénonçant les dangers de l'agriculture industrielle, des radiations, etc. Son livre Notre environnement synthétique [2] paraît en 1962, quelques mois avant celui de la biologiste Rachel Carson, Printemps silencieux [3], qui connaîtra un retentissement mondial. Ce dernier ouvrage ne se penche que sur le problème des pesticides ; et son auteure se garde bien de mettre en cause le capitalisme dans l'utilisation de ces produits, ne donnant même pas les noms des entreprises qui les fabriquent. Le livre de Bookchin restera dans l'ombre tandis que celui de Carson sera considéré comme le fer de lance de la prise de conscience écologiste.

Hier comme aujourd'hui, la marginalité de Bookchin fait que son oeuvre, immense, est méconnue. Non seule ment il n'appartint jamais au monde académique, mais il résista aussi aux tentatives de le ranger dans une case bien définie : trop anarchiste pour nombre d'écologistes, trop partisan de la démocratie pour certains anarchistes. un recueil de ses articles entre les années 1960 et 1990 montre le cheminement de sa pensée [4]. Parti du combat pour une société écologique en lien avec la question sociale, il cherche à éviter nombre de dérives (malthusianisme, antihumanisme, ralliement au capitalisme « vert » comme moindre mal) et réfléchit aussi bien à la « crise de l'énergie », entre mythe et réalité, qu'aux ambiguïtés de la science dans la société. Il en vient à promouvoir le municipalisme libertaire comme méthode d'un changement radical par la démocratie directe sur une base locale, communale.

Mais par son goût pour la polémique et ses attaques frontales contre « l'écologie profonde » ou les ravages du post-modernisme, Bookchin s'attira nombre d'adversaires dans les milieux radicaux. Pour ne rien arranger, il fustigea aussi le manque de sérieux des mouvements anarchistes du continent nord-américain – et encore ne connaissait-il pas ceux d'autres contrées…

Le phénix kurde

À sa mort, ses écrits ne semblaient donc plus intéresser qu'une poignée de libertaires et d'écologistes isolés dans leur propre milieu. Pourtant, la pensée de Bookchin allait opérer un retour inattendu sur le devant de la scène. Car le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, emprisonné à vie en Turquie, lit Bookchin dans sa cellule et recommande ses œuvres à ses compagnons de lutte. Dès lors, sous le nom de confédéralisme démocratique, le mouvement kurde prétend instaurer dans les zones qu'il contrôle (Sud-Est de la Turquie, puis Rojava) des institutions de démocratie d'assemblées, une économie coopérative et l'égalité hommes-femmes inspirées des idées de Bookchin. Réalité partielle en devenir malgré d'immenses difficultés dues aux conflits dans la région ou simples villages Potemkine à destination de l'opinion de gauche occidentale [5] ? Tel est, en tout cas, le premier retour de Murray Bookchin…

En Occident, un second retour pourrait advenir si était suivi le conseil que, selon Janet Biehl, le vieux Bookchin donnait aux jeunes : « En ces temps réactionnaires, votre rôle le plus noble est de défendre les Lumières et de défendre le recours à la raison dans les affaires publiques contre les forces obscurantistes – l'irrationalité, le nihilisme et la barbarie – qui menacent la civilisation. Ma génération a combattu le stalinisme. La vôtre doit au minimum s'opposer au nivelle ment de l'esprit humain par le bas, à l'ignorance crasse grandissante des événements du passé – même récent – et au nouveau culte de l'égocentrisme et du narcissisme. » Qui, aujourd'hui, a une meilleure perspective à offrir ?

Charles Jacquier

La couverture du n°174 de

Article extrait du n°174 de CQFD, publié en avril 2019. Ce numéro, dont il nous reste quelques exemplaires, contient un dossier de dix pages consacrées aux communs, au communalisme et au municipalisme libertaire.

En lire l'introduction et le sommaire.


[1] Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin, L'Amourier, 2018. Janet Biehl a aussi écrit Le Municipalisme libertaire (Écosociété, 2014). On lira aussi, de Vincent Gerber, Murray Bookchin et l'écologie sociale (Écosociété, 2013).

[2] Publié en français par l'Atelier de création libertaire en 2017.

[3] Disponible en français aux éditions Wildproject.

[4] Pouvoir de détruire, pouvoir de créer – Vers une écologie sociale et liber taire, L'Échappée, paru le 15 mars.

[5] Lire le reportage « Les komun du Rojava entre deux feux », CQFD n°174, mars 2019.

Des médias s'unissent pour documenter les effets du changement climatique en France : acte 2

Fin 2018, Basta ! s'est associé aux rédactions de Mediapart, Politis, Reporterre et la Revue Projet pour constituer un groupe de journalistes sur le climat. Nous poursuivons ce travail collectif en publiant aujourd'hui, sur nos sites respectifs, une deuxième série d'articles concernant l'impact de la crise climatique en France chez les jeunes, les victimes de catastrophes naturelles, les agriculteurs, les personnes souffrant d'allergies... Un site baptisé « Jiec.fr » pour « Journalistes (...)

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Réchauffement climatique : ces cépages anciens qui pourraient sauver des vignobles français de la disparition

A quoi ressemblera demain la carte mondiale des vins ? Avec le réchauffement climatique, des études projettent la disparition d'une partie du vignoble français, au profit de l'Angleterre ou de l'Allemagne devenant des territoires plus propices à la culture de la vigne. Dans les faits, rien n'est joué. Des viticulteurs français, avec l'appui de scientifiques, expérimentent des alternatives pour faire mentir ces prévisions pessimistes. Basta ! est allé à la rencontre de paysans vignerons qui relancent des (...)

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« Grandes Gueules » : Daniel Riolo, un nouvel éditorialiste dans le cirque médiatique

Le 12 avril, le journaliste sportif Daniel Riolo (« Afterfoot », RMC) participait à sa deuxième émission des « Grandes Gueules » (également diffusée sur... RMC et RMC Story). Qu'il soit spécialisé dans le journalisme sportif [1] ne l'a pas empêché de donner son avis sur le droit de vote à 16 ans, les tarifs de l'électricité, le Grand débat, le dernier livre de Jean-Christophe Grangé, etc. Et cela ne contrevient pas aux principes du talk-show, bien au contraire : le dispositif est prévu pour que le chroniqueur se prononce sur tout et n'importe quoi. Bilan des courses : Daniel Riolo est un commentateur comme les autres, et le costume d'éditorialiste lui va comme un gant.

« Cette émission, on la connaît par cœur. Les chroniqueurs parlent plus fort les uns que les autres, prônant une "liberté de parole qu'on n'entend pas ailleurs" », écrivions-nous au moment de la mobilisation des cheminots. Le 12 avril, le talk show animé par Olivier Truchot et Alain Marschall réunit trois chroniqueurs : Rose Ameziane, Jacques Maillot et Daniel Riolo. Pour sa deuxième participation, ce dernier fait preuve d'une parfaite maîtrise des règles de l'art en démontrant qu'il est capable « d'avoir un avis sur tout, et surtout un avis. » [2]

D'ailleurs, le journaliste sportif revendique son rôle d'éditorialiste. Interrogé par un auditeur sur ses prises de position, il réplique :

Le problème c'est (…) que vous m'opposez en me disant que je suis dans un camp. Or, moi je ne suis pas dans un camp. Et en plus quand vous dites qu'un journaliste ne peut pas donner une idée, c'est faux ! Parce qu'un éditorialiste a le droit d'en donner. Je ne le suis pas encore ici, je suis qu'un invité de dernière minute, c'est que ma deuxième émission, j'espère pouvoir y revenir. Mais dans mes autres fonctions je donne mon avis parce que je suis éditorialiste. Renseignez-vous sur les différentes composantes qu'il y a dans ce métier-là !

Hélas, non content de copier ses confrères éditorialistes sur leur capacité à commenter tout et n'importe quoi, Daniel Riolo joue le mimétisme jusqu'au bout : la teneur de ses « avis » ressemble à s'y méprendre à ce qu'on entend… sur tous les plateaux. C'est donc en bon éditorialiste qui se respecte que Daniel Riolo prend fait et cause pour la défense de l'ordre social. Amuse-gueule avec les gilets jaunes : « Il va quand même falloir que ce pays se remette en marche normalement » !

On est en démocratie. Si la majorité des gens pensent que des réponses ont été apportées, à un moment il va quand même falloir que ce pays se remette en marche normalement, sans avoir des manifestations chaque semaine parce qu'une infime minorité pense que la France tourne mal. Ça s'appelle la démocratie, dans quelques mois tu vas avoir des élections, il est fort probable que le parti qui est au gouvernement arrive en tête, donc ça signifiera quelque chose. (…) Mais en tout cas, ça ne sera pas un parti complètement largué, donc qui ne représentera que 5 ou 6%. C'est plutôt en l'occurrence ceux qui ne font que contester et qui veulent le renversement de ce gouvernement, qui demandent de nouvelles élections, qui disent que le gouvernement n'est plus légitime, ce sont eux qui représentent aujourd'hui moins de 5% des gens. Donc, à un moment ça s'appelle la démocratie. Respectons la loi du plus grand nombre.

Un « avis » qui nous rappelle (entre autres !) les commentaires médiatiques à la suite des premières annonces d'Emmanuel Macron en décembre. Les éditocrates n'avaient pas manqué d'adresser un énième rappel à l'ordre aux manifestants, l'annonce de mesures devant signer le coup d'arrêt de la mobilisation [3].

De la même manière, Daniel Riolo profère les mêmes discours caricaturaux déjà rabâchés par les éditocrates contre Jean-Luc Mélenchon. De véritables poncifs, pas ou peu étayés, et pourtant omniprésents dans les émissions dites de « décryptage » politique, et qui rendent impossible un débat pluraliste. Exemple ce 12 avril, lorsque Daniel Riolo admoneste à plusieurs reprises les auditeurs à propos de Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin, « deux hommes extrêmement dangereux ». Extraits choisis :

- Mais dans tous les gens qui sont attirés par ces gens-là, j'me demande combien comprennent la société et le modèle de société dont ils rêvent. Parce que c'est... pour moi ce sont deux hommes extrêmement dangereux, ces adorateurs du Venezuela, ces adorateurs de la dictature communiste, et de tout ce genre de régime-là.

- Non mais est-ce qu'on prend la mesure des propos et de ce que veulent ces gens-là ? Parce que les gens vont voter pour eux, mais ils sont antidémocratiques, ou alors ils sont pour une démocratie populaire dans laquelle on impose aux gens comment penser et quoi faire.

- C'est quand même incroyable la place qu'on donne et le droit de parole qu'on donne à ces gens-là qui sont des dangereux personnages !

Et plus tard, en réponse à un auditeur « militant de la France insoumise » :

- Bien sûr que j'ai peur ! Évidemment que j'ai peur ! N'importe quel Français normalement constitué doit avoir peur ! C'est la Terreur que voulez imposer !

- Alain disait tout à l'heure « Un militant de la France insoumise veut dialoguer avec toi. » Non ! Non ! Non la France insoumise elle ne dialogue pas, elle impose, elle prend à l'autre, elle est en guerre contre l'autre ! Elle oppose les gens ! Elle est dans la définition de qui est le bon et qui est le méchant, parce qu'elle détient la vérité et elle croit que la morale est forcément de son côté ! Et elle encadre l'esprit et la pensée ! Il n'y a rien de plus dangereux que ça ! Il faut combattre parce que ça rappelle les idées communistes qui ont été combattues dans le monde entier pendant des années, au même titre que l'extrême droite ! Mais aujourd'hui en France on laisse propager ces idées ! Il n'y a rien de plus dangereux !


***


Alors que la place dévolue aux commentaires et aux commentateurs dans les émissions politiques n'arrête pas de noyer l'information dans un bavardage continu, il semble que, désormais, n'importe quel journaliste, quelles que soient sa spécialité et sa compétence, peut s'ériger (ou être érigé) en éditorialiste. Et qu'importe si, ce faisant, il se risque à étaler ignorance ou manque de rigueur, et parfois même, imitant ses illustres confrères, à répandre mauvaise foi et anathèmes. Comme nous l'écrivions, « "Les Grandes Gueules" ne font pas du tout exception dans le paysage médiatique ». La preuve une nouvelle fois avec l'intronisation de Daniel Riolo comme nouveau chroniqueur. Et peu importe aux animateurs et aux producteurs des « Grandes gueules » si l'invasion de ce type de journalisme discrédite toute forme de débat public : l'heure est à la production en série de nouveaux éditorialistes. Après Charles Consigny, Daniel Riolo ?


Maxime Friot


[1] Daniel Riolo est aussi animateur de l'émission « RMC Poker Show ».

[2] Lire « J'étais une grande gueule » de Christian Lehmann sur le site AOC.

[3] Nous étions revenus sur cette séquence dans une vidéo.

Un rapport dénonce un « maintien de l'ordre disproportionné et dangereux » à Toulouse

Samedi 13 avril à Toulouse, l'acte XXII des gilets jaunes est encore marqué par un déploiement massif des forces de l'ordre dans le centre-ville : nasses, envoi massif de gaz lacrymogène, interpellations, blessés... Une répression devenue banale ? C'est ce que montre le rapport, publié ce 17 avril, par l'Observatoire des pratiques policières de Toulouse, créé par des membres de la Ligue des droits de l'homme (LDH), du Syndicat des avocats de France et de la fondation Copernic. Leur rapport fait le point (...)

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Déshumaniser le travail social

Pour bien des gens, l'informatique a la réputation de simplifier les tâches administratives, de les rendre moins fastidieuses, voire même ludiques. Mais dans le travail social, l'ordinateur rend chaque démarche plus complexe, opaque, et il transforme les relations.

Par Kalem {JPEG}

L'informatisation modifie la façon dont les personnes sont accueillies dans un service social. Avant, la secrétaire demandait à la personne qui se présentait pour la première fois ses nom et prénom, son adresse sur la commune et l'objet de sa demande en quelques mots, sans forcément exiger de justificatifs. Elle notait ces indications sur une fiche papier qu'elle remettait à l'assistante sociale chargée de recevoir ensuite la personne sur rendez-vous.

Aujourd'hui, dans les services totalement informatisés par le logiciel nommé « Cosmos » en Seine-Saint-Denis, la secrétaire doit créer un dossier informatique usager. Elle demande à la personne une pièce d'identité, sa nationalité, l'état civil de la famille, le motif de sa demande, si elle a été orientée par un service extérieur, depuis quand elle habite sur la commune. Pour donner un rendez-vous, elle doit rentrer dans l'agenda électronique, puis retourner dans le dossier usager qu'elle vient de créer. Quand elle n'a pas le temps parce que d'autres personnes attendent, elle rappelle ultérieurement l'usager pour créer son dossier par téléphone. Les tâches sont divisées et les actions démultipliées.

L'usage de l'ordinateur au milieu d'entretiens intimes et confidentiels introduit un invité non désiré dans la relation d'accueil, de parole et d'écoute qui s'établit entre professionnelles et personnes reçues. Cette présence, apparemment invisible et pratique, fait en réalité écran dans la relation à l'autre. Les émotions, les regards et la spontanéité s'effacent au profit de représentations schématiques induites par des logiciels informatiques prêts à l'emploi. Absorbées par la saisie, les professionnelles regardent moins, n'écoutent plus, elles renseignent uniquement des items. Dans la déshumanisation du travail social, l'étape suivante sera le déploiement de logiciels « d'aide » à la prise de décision.

Les dossiers informatisés, qui ne prennent pas de place physiquement, sont rarement archivés ou détruits, pour ne pas dire jamais. La personne qui rencontre une nouvelle assistante sociale n'a pas forcément envie de reprendre toute son histoire, ni que celle-ci soit mentionnée dans son dossier. Ce qui est livré pendant l'entretien est rendu public dans le cadre d'un partage d'informations ouvert par l'outil informatique. Les principes fondamentaux du secret professionnel et de la confidentialité ne peuvent plus être garantis à la personne par la seule responsabilité de la professionnelle qui la reçoit. En revanche, les dossiers sociaux papier sont régulièrement toilettés et nos notes personnelles peuvent être conservées dans un cahier en dehors du dossier. Ces supports sont détruits à chaque fois que nous n'en avons plus l'usage.

Nous voulons revenir à la simplicité et l'autonomie

L'agenda dit « partagé » a fait son apparition. Sous couvert de transparence et de lutte contre l'archaïsme, il consiste en une saisie informatique des emplois du temps de chaque professionnelle d'une même équipe. Des agendas personnels papier continuent d'être fournis par l'administration et sont remplis manuellement par l'assistante sociale pour fixer ses rendez-vous. Auparavant, elle les reportait à la main sur un planning hebdomadaire commun à toutes : un tableau sur une feuille cartonnée A3 accrochée à un support en bois. Mobile, il était posé à un endroit et était facilement consultable par les secrétaires quand elles accueillaient les personnes. un jour, les managers ont décrété que les écritures de chacune étaient devenues illisibles.

Aujourd'hui, toutes les professionnelles d'une même équipe doivent intervenir sur l'agenda informatique. Mais sous couvert de nouvelles fonctionnalités, il est illisible. Par exemple, différentes couleurs sont associées à la nature de l'absence (arrêt maladie, congés, formation…) à tel point que l'agenda ressemble à une boule à facettes psychédélique. Bien sûr, en disant cela, notre propos n'est pas d'améliorer le logiciel de gestion du personnel. Ce que nous voulons plutôt, c'est revenir à la simplicité et à l'autonomie.

Les rares débats entre collègues sur l'informatisation amènent une même fin de non-recevoir : « l'ordinateur n'est qu'un moyen, ce n'est pas une finalité » ou « l'outil n'est pas à remettre en cause, c'est l'usage qui en est fait ». Pourquoi opérer une telle séparation ?

Parce qu'en réalité, le dossier social informatisé et l'agenda « partagé » sont des tiers qui ne sont neutres ni dans leurs incidences ni dans leur raison d'être. Ils représentent bel et bien l'œil de l'administration gestionnaire sur des métiers et un service public qui doivent être « rationalisés », c'est-à-dire rentabilisés.

Keltoum Brahna & Muriel Bombardi

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Actu punk on the web : Les festivals qui n'aimaient pas les femmes (Punxforum.net)

Alors c'est reparti, les festivals reprennent du service, et curieusement (non en fait) c'est la fête de la couille et de l'entre-soi masculin. De toutes façon c'est simple dès qu'il ya trois meufs sur une affiche on appelle ça "girlz quelquechose" (1). Alors si ya pas "girls" dans le titre c'est que ça hume le boys club à plein nez.
Petit rappel : on appelle ça "la non-mixité subie", et c'est le symptôme d'une oppression. Contrairement à la "non-mixité choisie" qui fait partie des moyens d'émancipation d'un groupe opprimé (2).
Permalien

Konstroy : Konstroy - ACTU (17 04 2019)

- Actu -  

17/04/2019

L'émission du 7/04 était sans invité, et elle est dispo >ici<.

 

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Agenda Konstroy :

 

On y était !!

 

On y était...

 


 

 

 

 

 

Notre-Dame : pourquoi la générosité des milliardaires et des multinationales pose question

Environ 700 millions de dons ont déjà été promis par plusieurs grandes fortunes et multinationales pour financer les réparations et reconstructions nécessaires suite au dramatique incendie qui a frappé la cathédrale parisienne, l'un des monuments les plus visités d'Europe. Ces dons, les ristournes fiscales dont ils pourraient bénéficier et les contreparties dont ces généreux donateurs pourraient profiter, font polémique. L'occasion de faire le point sur les questions et controverses que suscite le mécénat (...)

- Décrypter / , ,

hommage à Jeannot



Lire : Berlin, 1933. La presse internationale face à Hitler de Daniel Schneidermann

Aux États-Unis, les médias n'ont pas vu arriver Trump, tout occupés à traiter des jeux (et des sondages) plutôt que des enjeux de la vie politique, oublieux des conditions concrètes d'existence du plus grand nombre, en particulier des « gens de peu » et de ceux « d'en bas ». Aux États-Unis, comme ailleurs. Mais une lame de fond telle que la montée en puissance de l'antisémitisme nazi ? On aurait pu penser que la presse internationale aurait été en mesure d'en rendre compte. D'autant que 200 correspondants de quelque trente pays étrangers étaient en poste à Berlin, jusqu'en 1939 pour les Français et les Britanniques, jusqu'en 1941 pour les États-Uniens. Et pourtant. Dans un ouvrage particulièrement documenté, Daniel Schneidermann fait état de la grande pauvreté du traitement médiatique des exactions antisémites des nazis.

Dans son ouvrage intitulé Berlin, 1933. La presse internationale face à Hitler [1] et publié aux éditions du Seuil, Daniel Schneidermann a enquêté, produisant un travail considérable de recherche, compilant minutieusement une montagne de sources, dont bien sûr les archives des journaux. Le titre peut prêter à confusion : bien au-delà de l'année 1933 (qui marque l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler), l'ouvrage retrace de manière chronologique et thématique la manière dont la presse a couvert (et surtout n'a pas couvert !) les exactions antisémites des nazis.



Un mauvais traitement


Comment cette presse internationale a-t-elle alors parlé du nazisme, des premiers autodafés, des lois raciales, de la nuit de cristal ? À quelques exceptions près, les journaux n'ont su ni informer ni alerter, quasiment aveugles devant la montée de la terreur. Trop rares ont été les correspondants qui, comme Edgar Ansel Mowrer, Dorothy Thompson, Pembroke Stephens, Andrée Viollis, ou encore celles et ceux de la presse communiste, ont collecté et diffusé des indices de persécution, perceptibles pourtant dès avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir.

Daniel Schneidermann cite Edgar Ansel Mowrer, correspondant à Berlin du Chicago Daily News depuis 1923, qui fut (un des rares) expulsé à l'automne 1933 après avoir publié dans un livre les prémices d'un puissant antisémitisme [2]. Par exemple, cette anecdote : une carte glissée dans la main d'une jeune passante blonde sur le Kurfürstendamm, les « Champs Élysées » de Berlin, par quelqu'un disparaissant ensuite dans la foule. Sur la carte, un avertissement : « Vous sortez avec un Juif. Ce n'est pas un comportement approprié de la part d'une Allemande. Si vous persistez, nous mettrons votre nom sur une liste, et dans une Allemagne nouvelle, des personnes comme vous seront marquées d'un signe visible. » Autre exemple, la décision d'un tribunal selon laquelle la République de Weimar pouvait être appelée « République juive » par qui le désirait, ou l'acquittement de quelqu'un ayant traité le chef de la police de Berlin de « bâtard juif ».

Dès avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir, Daniel Schneidemann montre qu'un correspondant de presse inséré dans la société pouvait collecter des indices et faire sentir à ses lecteurs les persécutions encore « invisibles ».


Comment expliquer ce mauvais traitement ?


Comment cet aveuglement médiatique a-t-il été possible ? Pourquoi l'alerte n'a-t-elle pas été donnée ? Pourquoi cette absence de clairvoyance, voire même cette complaisance ? Combien aurait-t-il fallu de boycotts de commerces juifs, de tabassages de rue par les milices brunes, de lois antisémites, de disparitions inexpliquées, de suicides, de morts en camps de concentration ? Se poser ces questions est aussi une façon d'inviter les journalistes, encore aujourd'hui – et Daniel Schneidermann s'y inclut – à la vigilance. Si cette petite communauté de journalistes étrangers a si peu vu et si peu dit, si leurs journaux ont si peu conservé du peu qu'ils ont transmis, s'ils n'ont pas été ébranlés par les déportations de communistes, ni par les premières persécutions de Juifs, s'ils ont réussi à conserver de bonnes relations avec les nazis, c'est que des raisons relatives aux pratiques des journalistes se combinent à des facteurs économiques, idéologiques et psychologiques. Daniel Schneidermann nous livre quelques angles de réflexion. Notamment :

- La faiblesse de l'enquête de terrain, en particulier hors de Berlin, la principale source d'information provenant des retrouvailles quotidiennes (Stammtisch) des correspondants étrangers, quittant rarement la capitale, autour des tables d'une taverne bavaroise (La Taverne, près du parc public central de Berlin). Ce que Bourdieu, nous suggère Daniel Schneidermann, aurait appelé la « circulation circulaire des rumeurs berlinoises ».

- Leur rencontre avec les dignitaires nazis leur distribuant les éléments de langage à l'occasion de conversations informelles « off the record » autour de bières et de sandwiches (Bierabend). Une tradition encore aujourd'hui particulièrement vivace en France entre dirigeants et journalistes.

- Les comptes rendus aseptisés des visites organisées par le régime. Ainsi, pour le New York Times, Dachau fait presque figure idyllique d'un camp de repos ou d'un sanatorium ! Son édition du 26 mars 1933, le journal reproduit par exemple la dépêche Associated Press du président de l'Association de la presse étrangère, et titre : « Des prisonniers allemands démentent être battus », en sous-titrant : « Thaelmann et autres Rouges apparaissent en bonne santé et ne se plaignent pas de leur traitement », puis en sous-sous-titrant : « Goering tient sa promesse de permettre à des correspondants étrangers de vérifier si les rumeurs d'atrocités sont exactes » !

- L'anticommunisme des propriétaires de presse et de l'ensemble des gouvernements alliés. Un prisme idéologique qui explique en partie leur indulgente cécité vis-à-vis de l'hitlérisme qui persécutait les communistes. Au moins jusqu'à l'Anschluss, ou jusqu'aux accords de Munich, en 1938.

- L'antisémitisme ambiant, en Europe : « L'Europe entière baigne dans un bain "culturel" antisémite. Pour en faire ressentir l'intensité, je ne peux prendre qu'un parallèle : l'hostilité à l'Islam, aujourd'hui, dans cette même Europe » [3], indique Daniel Schneidermann.

Bien d'autres explications sont données, que nous vous invitons à retrouver dans le livre : carriérisme, impératifs économiques, déni, autocensure, sidération, etc.


***


Berlin, 1933 constitue une chronique très éclairante, qui nous amène par ricochets à réfléchir au fonctionnement de la presse mainstream actuelle et aux multiples logiques qui président à ses (non) choix éditoriaux.


Alain Geneste


[1] 446p. 23€.

[2] Germany Puts the Clock Back (La régression allemande), John Lane Company, 1933.

[3] p. 288.

Pourquoi l'extrême-droite européenne a quasiment réussi à faire interdire les sauvetages de réfugiés en Méditerranée

Des navires comme l'Aquarius ou le Sea Watch, affrétés par des associations, ont sauvé des dizaines de milliers de vies en Méditerranée. Mais depuis deux ans, les autorités italiennes et européennes ont multiplié les entraves. L'Italie leur a fermé ses ports depuis l'arrivée au pouvoir de Matteo Salvini et de son parti d'extrême droite. Il n'est pas le seul à harceler les sauveteurs. Des bateaux sont saisis ou bloqués à Malte, en Espagne, leurs équipages sont menacés de poursuites. Et ce, dans (...)

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« Les Gilets jaunes m'ont apporté une paix intérieure et un gros bordel dans ma tête »

« Gilets jaunes, quel est votre métier ?Ahou ahou ! », répond à pleine gorge ma mère en tête de cortège de la manifestation toulousaine, ce samedi d'Acte XVIII. Quelques minutes plus tard, je l'entends gueuler le sourire aux lèvres : « Il fait beau, il fait chaud, sortez les canons à eau... » Et quand on passe devant les CRS qui gardent farouchement l'entrée de la Chambre de commerce, elle beugle sourcils froncés : « Tout le monde déteste la police ». OK. Il y a quelque chose qui a bougé. Et ça a l'air sacrément profond. Entretien.

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

Je n'aurais jamais pensé me retrouver là, au côté de ma mère, environnée de beaux jets de canettes. Le mouvement des Gilets jaunes est passé par là : un rouleau compresseur pour elle, qui n'a jamais fait partie d'un syndicat ou d'un parti politique, mais surtout un joyeux bordel dans sa tête. C'est beau à voir et j'ai envie d'en parler avec elle. Parce qu'il n'y a pas que sur les ronds-points que les langues se sont déliées, mais aussi dans la vie intime, avec les amis et... ma mère. Questions et réponses.

***

Le mouvement des Gilets jaunes commence le 17 novembre par un blocage des ronds-points. Comment tu le vois au début ? Pourquoi décides-tu d'y prendre part, alors qu'à 58 ans tu n'as jamais manifesté ?

« Comme beaucoup de monde, je n'ai pas pris tout de suite la mesure de ce qui se passait. Je voyais surtout une lutte pour le pouvoir d'achat. une lutte importante pour les gens pour qui un euro, ça compte, mais je ne m'y retrouvais pas complètement. Je me disais qu'on allait leur lâcher trois pièces et que tout le monde rentrerait à la niche. Très vite, les revendications sont allées bien plus loin que le carburant, si bien que pour la première fois de ma vie, j'ai décidé de descendre dans la rue car quelque chose de profond était en train de se jouer. »

Comment s'est passée ta toute première manifestation ?

« Ça a été une vraie révélation. Jamais je n'aurais pensé que ça pouvait faire autant de bien de sentir cette chaleur, cet esprit de résistance collective. Lors de ma première manif, le 8 décembre à Marseille, je débarque toute seule. Je fais d'abord un bout de la Marche pour le climat et je converge ensuite avec les Gilets jaunes. C'est très festif, je m'éclate. Et puis je me retrouve devant le commissariat de Noailles avec l'impression que c'est la guerre. Je n'avais jamais vécu de scènes d'émeutes et je n'en mesurais absolument pas les risques.

Désormais, ça fait dix-huit samedis que je manifeste. Malgré les violences policières et la peur, je ne peux pas quitter ces marches. J'aurais l'impression de trahir. Je vois tous ces gens tellement courageux, résistants, et je ne peux pas imaginer que tout le monde rentre à la maison parce qu'on nous aura lâché un peu moins d'impôts... À Toulouse, il y a tous les jours des actions, des assemblées, des blocages. Les Gilets jaunes ne sont pas très nombreux, ils vont souvent au casse-pipe, se font maltraiter. Pour tous ces gens, il ne faut pas lâcher. Il n'en est pas question, d'autant qu'on arrive au bout d'un système où l'on s'autodétruit ; des centaines de revendications convergent. Jusqu'ici, chacun était dans ses galères, ses souffrances, ses fins de mois difficiles, sa colère. On a désormais pris conscience de notre force et de la légitimité de notre parole. »

Qu'est-ce qui fait que toi, venant plutôt de la classe moyenne, tu te reconnais dans les revendications

des Gilets jaunes ?

« J'ai l'impression d'avoir touché du doigt une réalité dont je n'avais qu'une vision théorique. Évidemment la précarité me parlait déjà, mais j'ai l'impression de la comprendre davantage maintenant, en lisant des témoignages de gens qui racontent leur quotidien et en faisant des rencontres chaque semaine en manifestant.

Dans une conversation courante, on se demande ce qu'on fait comme boulot. Dans les manifs Gilets jaunes, ce n'est pas le cas. On se fout d'où tu viens, de qui tu es, de ce que tu fais dans la vie. C'est tellement bon de répondre “Ahou Ahou” quand on te demande quelle est ta profession. Et puis, il y a une gentillesse et une solidarité extraordinaire. »

Comment se traduit cette fraternité ?

« Il y a pas une manif où je n'en ai pas bénéficié. On a connu des moments très chauds à Toulouse. Mon premier samedi ici, le 15 décembre, on nous a clairement empêchés de manifester. Au bout d'une heure, on était pris en étau : d'un côté une pluie de gaz lacrymogènes, de l'autre le canon à eau. J'ai pris conscience des risques : quand il y a des mouvements de foule dans les petites rues, ça devient très sportif. Les CRS et la Bac sont toujours à proximité immédiate du cortège.

Je me suis retrouvée à plusieurs reprises dans des situations extrêmement tendues. Dénuée d'expérience, j'avais très peur, j'étouffais. Mais il y a toujours cinq ou six personnes qui font gaffe à toi. Qui te voient affaiblie et qui viennent te parler, prendre soin de toi, te mettre du Maalox sur le visage. Des jeunes, des moins jeunes et pas forcément des street medics. une fois, sur le pont Neuf, un jeune homme est venu me dire que ma capuche était mal ajustée et que s'il y avait un jet de lacrymogènes, le palet pouvait se coincer dedans. Il m'a simplement retourné la capuche et m'a souhaité une bonne manif. »

En quoi ces samedis ont-ils modifié ton rapport à la police ?

« Je ne pourrai plus jamais les voir de la même façon. J'ai un sentiment de haine viscérale. une rage. Je les ai vus faire tellement de dégueulasseries... Chaque semaine, on se fait traiter comme des chiens. Ils gazent alors qu'il y a des passants, des gamins. une fois même dans le métro : les usagers se sont retrouvés coincés à l'intérieur et ce sont les Gilets jaunes qui ont fait tomber la grille pour les libérer.

Les plus odieux, ce sont ceux de la Bac. On dirait qu'ils y prennent du plaisir. Avant d'avoir vu des chiens enragés courir après des gens, tu ne peux pas imaginer que ce sont des chiens enragés. Quelle gloire à aller sauter sur un jeune à dix contre un, à le tabasser, à l'humilier en lui mettant la chaussure sur la gueule ? Je comprends mieux maintenant la haine que ressentent les gens dans les quartiers populaires. Eux qui les ont sur le dos depuis des dizaines et des dizaines d'années. »

Comment te positionnes-tu par rapport aux pratiques plus émeutières qui sont présentes dans ces manifestations Gilets jaunes, particulièrement à Toulouse et à Paris pour l'acte XVIII ?

« Je n'avais jamais cautionné la violence avant les Gilets jaunes. Mais dès ma deuxième manifestation, quand j'ai vu les flics ouvrir le canon à eau sur des gens assis dans la rue, c'était fini pour moi. La violence est de leur côté. Pour moi, ça a été une prise de conscience énorme.

Il y a aussi des choses plus joyeuses. J'adore par exemple voir des gens taguer des slogans lors de ces manifestations. Sur ça aussi, j'ai évolué. C'est de la poésie urbaine, c'est pertinent. Le “Toc toc Moudenc [1], on arrive” tagué sur la porte du Capitole avec un petit feu devant, c'était génial, inventif. Les banques, les assurances, l'immobilier, je suis pour attaquer ces symboles. Quand il y a eu un saccage de deux banques sur la grande rue commerçante du centre-ville, j'étais là, en soutien, à admirer et je l'avoue, à prendre pas mal mon pied. »

Tu travailles en école de commerce, un milieu que tu as toujours considéré comme très hostile. Comment gères-tu le retour au boulot le lundi matin ?

« Ça a été très compliqué à gérer pendant deux mois. Tous les matins, c'était un effort monstrueux pour aller au boulot. J'ai toujours beaucoup lutté à l'intérieur de cette institution : je suis souvent montée au créneau, j'ai même fait un procès que j'ai gagné. Chaque fois qu'un collègue subit une injustice, j'essaye de le défendre. J'y ai passé beaucoup d'énergie, presque en vain.

Et puis voilà, merci les Gilets jaunes, vous m'avez permis de lâcher, de prendre du recul. Quand les collègues me demandent : “Comment tu vas aujourd'hui ?”, je réponds que mon corps est là et qu'il va bien. J'y trouve encore un peu de sens parce que mon boulot c'est d'aider des étudiants en reconversion. Certains sont dans la galère, notamment pas mal de mères de famille qui reprennent les études. Mais à l'heure actuelle, j'ai vraiment la tête ailleurs. »

Alors que tu n'avais jamais utilisé les réseaux sociaux, tu t'es retrouvée à gérer la page Facebook « Gilets jaunes Toulouse ». Or l'actualité sur le mouvement est tellement mal traitée dans les médias main-stream que la plupart des Gilets jaunes s'informent sur ces réseaux sociaux, qui drainent aussi énormément de contenus fachos, complotistes et haineux. Est-ce que tu y es confrontée sur cette page ?

« J'ai d'abord bien senti que j'étais ignorante sur plein de choses : les “fa” [fascistes], les “antifas” [antifascistes], les “ACAB” [“All cops are bastards”]... Pour moi, ces mots n'avait aucune signification. Quand il fallait valider des profils de gens, je ne savais pas décoder si c'était un facho. Donc, il a fallu que j'apprenne. J'ai beaucoup lu et mon entourage m'a aidé. Quand j'ai des doutes sur la personne et le contenu, on en discute dans le groupe. On reçoit évidemment pas mal de contenus craignos et fachos.

On a beaucoup évolué sur cette page, à l'image du mouvement. La violence, on l'a condamnée, mais maintenant les Gilets jaunes eux-mêmes ne la condamnent plus. On se sent tellement dégradés, manipulés et violentés que la perception de la violence a carrément évolué chez les non-violents. C'est ce qu'on a vu sur la journée du 16 mars : la plupart soutiennent le saccage des Champs-Élysées. »

Il y a eu l'idée, dans ce groupe Facebook, d'aller à la rencontre de gens dans les quartiers populaires...

« C'est quelqu'un du groupe qui a proposé un tractage dans les quartiers populaires. On était plusieurs à s'être portés volontaires. Et puis, j'ai pris du recul. Les gens qui vivent dans ces quartiers ont été tellement maltraités qu'ils n'ont pas du tout envie qu'on vienne leur servir la soupe avec nos tracts. Je n'ai pas envie d'être cette avant-garde éclairée qui va prêcher la bonne parole. Forcément, on a eu des réactions du type : “Ah, vous vous rendez compte qu'on existe quand vous avez besoin de nous !” C'est normal. Personne ne disait rien quand ils étaient arrêtés tous les jours dans la rue parce qu'ils avaient des gueules d'arabes. Difficile de leur demander de faire le nombre dans ces conditions. Ils ont eu raison de nous dire d'aller nous faire voir. »

Comment envisages-tu la suite du mouvement ?

« Les Gilets jaunes occupent les trois quarts de mon cerveau. Il me reste pas grand chose pour le reste ! Je suis à la fois très inquiète et remplie d'espoir. Pour la première fois, je me dis qu'il peut se passer quelque chose. On est dans l'utopie la plus complète, mais on n'a plus le choix : il faut renverser le système capitaliste. Il faut arrêter de mettre les valeurs travail et rentabilité au centre de l'Homme. Malheureusement on est dans un vide idéologique intersidéral et je ne vois rien qui nous permettrait de nous échapper de ce qu'on connaît à l'heure actuelle. Ou alors, il faut que j'apprenne et que je lise.

Le mouvement des Gilets jaunes a changé ma vie en profondeur. Il m'a apporté à la fois une paix intérieure extrêmement agréable – et un gros bordel dans ma tête. J'ai parfois même l'impression que mon cerveau va exploser parce que j'ai trop de choses à apprendre en si peu de temps. C'est inimaginable ce que les Gilets jaunes ont mis en place en l'espace de deux semaines : blocages économiques, manifestations sauvages, baraquements sur les ronds-points, caisses de soutien. Et puis, je sais que c'est dérisoire, mais la première fois que j'ai gueulé “Anticapitaliste”, ça montait du fond de mon ventre.

Il y a évidemment le risque que ces manifs deviennent un rituel, mais pour l'instant, elles restent intéressantes : je n'en n'ai jamais vécu deux pareilles. À chaque fois, il y a des rencontres, des parcours, des symboles différents. Je n'ai pas encore senti de lassitude en me disant : “À 16 h, il y a l'hélico, à 17 h, on se fait gazer”. Je trouve que les gens se réinventent. Chaque lundi, on se demande ce que ça va donner le week-end d'après.

Je me réjouis de cet acte XVIII et du saccage des Champs-Élysées mais j'en ressors un peu inquiète. Je me demande comment ça va être mouliné par les Gilets jaunes, les médias, les politiques, quel arsenal répressif ils vont sortir, quelle manipulation ils vont en faire. Ça peut être un formidable espoir si les Gilets jaunes ne se désolidarisent pas, comme ça peut signer l'arrêt de mort du mouvement. Qui aurait dit qu'un jour, je me retrouverais à exulter de joie devant les images du Fouquet's en flammes ? »

Propos recueillis par Lady Pyelo

La Une du n°175 de CQFD, illustrée par Maïlys Vallade {JPEG}

Entretien publié dans le n°175 de CQFD, paru le 5 avril 2019, avec un dossier central consacré au Printemps algérien. Voir le sommaire détaillé.


[1] Jean-Luc Moudenc, maire (LR) de Toulouse

l'ayatollah du rock : [Tabatha Crash] see you later

Date : mardi 16 avril 2019     Même si je ne l’avais pas forcément cochée sur mon agenda, cette soirée organisée au Picolo par En Veux-tu ? en v’là a réussi à m’empêcher de rentrer at home directement après le taf, malgré la fatigue en ce [...]

Maloka - Brèves : tanneries

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Gilets jaunes : service minimum dans les magazines féminins

Mi-décembre, aussi bien le magazine Elle que Marie Claire relevaient la place décisive des femmes, le plus souvent issues des classes moyennes et populaires au sein du mouvement des gilets jaunes. Dans son éditorial du 14 décembre, Marion Ruggieri (Elle) précisait que les femmes étaient « très présentes parmi les gilets jaunes, à parts égales ou presque avec les hommes. » [1] Marie Claire abondait dans un article du 18 décembre : « Pour une fois dans un mouvement social, on les voit, et on les entend. » [2]

Serait-ce là le signe d'un intérêt porté à la mobilisation des femmes dans les mouvements sociaux, qui viendrait un tant soit peu compenser le « véritable naufrage informatif » auquel nous avions assisté dans les féminins, au moment des mobilisations autour de la loi El Khomri ? Pour répondre à cette question, nous avons examiné la couverture que Marie Claire, Elle ainsi que Madame Figaro ont réservée aux luttes des femmes gilets jaunes, entre le 17 novembre 2018 et le 8 avril 2019, dans leurs versions papier et électronique [3]. Un résultat très décevant, marqué par une visibilité tardive et limitée.

Femmes invisibles ou en mode discrétion

Sur les quatorze articles et vidéos consultables sur le site de Madame Figaro, il faut attendre le 6 janvier pour que l'hebdomadaire, propriété de la famille Dassault, dirige enfin la lumière sur les femmes gilets jaunes en leur donnant (un peu) la parole à travers un article reprenant… une dépêche de l'Agence France Presse (AFP) (voir en annexe). Jusque-là, c'est l'invisibilité totale.

Du côté de Elle et Marie Claire, on est plutôt en mode discrétion : le premier publie au total vingt articles, le second onze, tous supports confondus, sur le mouvement des gilets jaunes. Il ne bénéficie jamais d'une quelconque « Une » ni même d'un titre de première page.

Les deux publications se contentent de trois articles donnant la parole à des femmes issues des classes moyennes et populaires. Et encore interviennent-ils particulièrement tardivement, entre plus de trois semaines et un mois après les premières manifestations du 17 novembre ! Le 14 décembre pour Elle, le 18 décembre et 19 décembre pour Marie Claire.

En plus de ces trois articles significatifs, Marion Ruggieri signe un éditorial dans Elle (14 décembre) rappelant la place centrale occupée par les femmes dans cette mobilisation [4] ; le 7 décembre, l'hebdomadaire faisait également un (court) portrait de « Priscillia Ludosky, la pasionaria des "gilets jaunes" », présentée comme celle qui, à partir de « sa pétition demandant la baisse des prix des carburants à la pompe […], a lancé le mouvement en octobre ». Marie Claire est sur la même longueur d'onde pour lui attribuer ce titre le 18 décembre : « Tout a commencé avec Priscillia Ludosky. 33 ans, une auto-entrepreneuse de Seine-et-Marne qui vend des cosmétiques en ligne. Le 29 mai dernier, elle a lancé une pétition "Pour une baisse des prix du carburant à la pompe" ».

Dans les deux cas, on constate à quel point le récit journalistique ne peut pas se passer ni d'un « commencement », ni d'une « personnalité fondatrice ». Une personnalité qui se voit attribuer la « responsabilité » (sans que le terme soit péjoratif) d'un mouvement collectif. S'ils ne sont pas dénués de tout fondement, ces deux biais, habituels dans le format du portrait ou du récit journalistique, contribuent à jeter le voile sur les phénomènes sous-jacents qui contribuent à l'explosion des mobilisations : la précarisation des femmes dans le dit « monde du travail », la précarisation des métiers occupés majoritairement par des femmes dans ce même « monde du travail », le taux de chômage parmi les femmes, mais aussi les luttes dont elles sont largement partie prenante ou qu'elles dirigent dans de nombreux secteurs professionnels (santé, éducation, hôtellerie, etc.), généralement invisibilisées par les médias dominants [5]. Autant de facteurs politiques, économiques et sociaux qui contribueraient à étoffer le traitement médiatique du mouvement actuel des femmes gilets jaunes (mais pas seulement), et à relativiser les notions de « commencement » ou de « personnalisation ».

Malgré les critiques que l'on peut adresser à ces portraits, l'ensemble est loin d'être catastrophique. Sur les trois articles donnant la parole aux femmes gilets jaunes, Marie Claire et Elle utilisent un dispositif similaire : recueil de témoignages avec mise en perspective (y compris au moyen de données statistiques précises) de leur situation familiale et professionnelle. Des chercheuses et la secrétaire générale de la Fédération des familles monoparentales sont citées, rappelant que les femmes « ont souvent des statuts flous, flottants : CDD à répétition, intérimaires, auto-entrepreneuses à tout petits revenus, et parfois plusieurs casquettes, précaires, salariées isolées à domicile (assistantes maternelles, aides à domicile des personnes âgées, femmes de ménage). Et surtout, parmi elles, beaucoup de femmes à temps partiel, comme 30% des actives, contre 8% des hommes […]. La précarisation des emplois frappe de plein fouet les femmes : elles représentent les 3/4 des salariés à bas salaires. » (Marie Claire, 19 décembre). Le 14 décembre, Elle insiste sur la situation des « familles monoparentales, neuf fois sur dix tenues par les mères. » [6]

Cette combinaison leur donne une qualité indiscutable, avec une mention toute spéciale à Marie Claire, parce qu'il offre aussi bien une expression supérieure aux femmes interrogées qu'une analyse plus documentée, Elle limitant son « angle » aux seules mères célibataires.

Pour autant, ce constat ne saurait sauver un traitement minimaliste, au profit d'une couverture centrée sur une série d'épisodes symboliques, spectaculaires et/ou anecdotiques, qui accaparent la grande majorité des articles. Performances artistiques, happening des « Marianne » aux seins nus, cérémonie d'honneur pour une femme gendarme, recueil des confidences de Brigitte Macron ou des réactions de grandes personnalités, etc. Ce sont donc bien davantage des « événements » ponctuels, dont les acteurs eux-mêmes cherchent la médiatisation (en répondant parfaitement à ses critères), ou la vie des microscosmes bourgeois, en particulier celui du spectacle, qui attirent l'attention des magazines féminins (voir le détail en annexe) [7].

En ce sens, les magazines féminins ont fait des choix éditoriaux identiques à ceux de la presse people et à certains de ceux de leur confrères, issus de la presse généraliste. Et ce y compris au moment de traiter les violences policières (dans les premiers temps du mouvement), qui ne semblent intéresser Elle que lorsqu'un journaliste de la presse parisienne en est (malheureusement, évidemment) victime.


Les introuvables manifestations des femmes gilets jaunes

Pour observer la difficulté de ces magazines à rendre visibles les femmes gilets jaunes, nous avons étudié deux formats journalistiques : des articles d'information relatifs aux manifestations de ces femmes, d'une part, et les « classements de personnalités », bien connus des magazines féminins, d'autre part.

Le 6 janvier, plusieurs appels de femmes gilets jaunes ont été lancés sur les réseaux sociaux pour qu'elles viennent manifester à Paris et dans plusieurs villes de province.

Alors qu'il s'agissait d'une magnifique occasion de mettre ces femmes issues des classes moyennes et populaires au cœur de l'information, c'est le mutisme qui est au rendez-vous. Le 6 janvier, le Figaro Madame reprendra une simple dépêche AFP. Quant à Elle, il faut attendre le 18 janvier pour retrouver une (petite) trace de cette mobilisation avec une photo parmi d'autres, servant à illustrer un article disponible dans sa seule version papier. Un article qui sera par ailleurs consacré aux femmes principalement ministres, élues ou encore épouse du président de la République, qui ont subi des menaces et insultes « en marge du mouvement des gilets jaunes » ! Pourtant, bien des médias en parleront largement ce jour-là, les journaux de 13 et 20 heures de France 2 et « Le Soir 3 » leur réservant même leurs reportages d'ouverture.

Les 13 janvier et 20 janvier, de nouvelles manifestations de femmes ont lieu, mais les publications ne saisissent pas l'occasion pour se rattraper.

Ultime démonstration de la difficulté des magazines féminins à parler des femmes précaires et de la question sociale : leur silence sur la mobilisation des assistantes maternelles, le 2 février dans plusieurs villes françaises, dénonçant les projets de modification des conditions d'éligibilité à l'assurance chômage, dont elles pâtiront.

Celle qui sera organisée le 9 mars n'aura pas plus d'écho de leur part.


Pour plus de « visibilité » : mais de quelles femmes ?

Le 31 décembre, Marie Claire déplorait le manque de visibilité accordé aux femmes dans les classements médiatiques :

Le classement [annuel] des personnalités préférées des Français en 2018 a été dévoilé par Le Journal du dimanche et aucune femme ne figure dans le top 10, ni même le top 15. Une absence qui pose question et à laquelle on aimerait remédier.

Pour y parvenir, dans son propre classement fait maison, Marie Claire a évidemment la solution : choisir cinq personnalités issues des classes supérieures ; qu'elles appartiennent au monde du spectacle (les comédienne et chanteuse Camille Cottin et Aya Nakamura), du sport (la handballeuse Siraba Dembélé, capitaine de l'équipe de France championne d'Europe 2018), des médias (la journaliste Élise Lucet), ou encore politique (Simone Veil).

Le 4 janvier, Elle nous propose aussi le sien en sélectionnant « ces 31 femmes qui vont faire l'actu en 2019 », et parmi lesquelles on ne retrouve encore que des « politiques, artistes, chercheuses, sportives… » En tout état de cause, les deux publications ne remettent donc jamais en cause le principe même de ce type de classements, indexés sur la notoriété, ni leur sociologie, qui écarte justement les femmes issues des classes moyennes et populaires dont ils participent à perpétuer l'invisibilisation.

Rappelons pourtant les cris d'orfraie de Marion Ruggieri dans son éditorial du 14 décembre : que « ce soit via les réseaux sociaux et l'incontournable Facebook, ou dans les médias traditionnels, [les femmes] sont au cœur du mouvement [des gilets jaunes] et même à sa naissance. L'origine du " nouveau monde " ? »

Un constat partagé par Le Figaro Madame le 26 février : « la crise des gilets jaunes a jeté une lumière nouvelle sur les mères célibataires. Dans les rues, sur les rond-points ou les réseaux sociaux, elles témoignent de leurs conditions de vie difficiles ». Mais qui ne l'empêchera pas de préférer donner longuement la parole à l'une des « coqueluches » des magazines féminins… la secrétaire d'Etat chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, désignée pour l'occasion comme leur… porte-parole : « Marlène Schiappa souhaite que ces femmes fassent entendre leur voix »

À bien examiner la façon dont Elle, Madame Figaro et Marie Claire ont rendu compte de la présence de ces femmes dans le mouvement des gilets jaunes, le moins que l'on puisse dire est que la couverture ne fut pas à la hauteur des déclarations grandiloquentes initiales. Une fois encore, la lumière demeure principalement réservée aux « personnalités » du monde du spectacle, de la mode, de l'entreprise ou de la politique, selon une ligne éditoriale oublieuse des enjeux de classe [8].

Un travers qui n'est évidemment pas propre aux magazines féminins. Dans son baromètre annuel de la diversité de la société française de décembre 2018, le conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) précise que « les catégories socioprofessionnelles représentées à l'écran ne sont pas le reflet de la réalité professionnelle françaises : les catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+) sont surreprésentées (74 %) au détriment des catégories socioprofessionnelles inférieures (CSP-), représentés à hauteur de 12 %, et des inactifs (14 %) ».


***


Quelle belle occasion manquée d'offrir (enfin) une véritable tribune à toutes celles qui luttent et qui sont, par exemple, employées par « les ménages de cadres, professions intellectuelles supérieures et dirigeants d'entreprises, [qui] recourent massivement aux services domestiques à la personne » [9]. L'espace éditorial des magazines féminins, saturé de publireportages et de conseils de riches pour les riches, aurait enfin pu être contrebalancé par des enquêtes sociales évoquant les conditions de travail de ces femmes qui constituent aussi, justement, leur lectorat et leur « cœur de cible » !

Ironie de l'histoire : alors que les magazines féminins [10], dont Elle, livrent sur trois mois une copie pâlichonne du mouvement des gilets jaunes, voilà que Le Canard enchaîné du 30 janvier révèle une information intéressante concernant son dirigeant : Denis Olivennes, actuel président du groupe de presse de Daniel Kretinsky qui détient le magazine Elle [11], a « entrepris de faire le siège des gouvernants [… pour] les convaincre d'accepter le classement de Elle comme journal d'information politique et générale. Une décision qui déclencherait l'aide de l'État pour les dépenses postales, [pour la coquette somme de] près de 2 millions d'euros ».

Au regard de sa défaillance informative, faire bénéficier le magazine d'un tel bonus serait pour le moins incongru ! Affaire à suivre…


Denis Pérais, avec Jean Pérès et Pauline Perrenot


Annexe : Autres articles publiés concernant les gilets jaunes (à l'exception de ceux concernant les femmes issues des classes moyennes et populaires)


- Madame Figaro, allier le symbolique à l'anecdotique

Les femmes que la publication met en lumière, à l'occasion des manifestations parisiennes des 1er et 15 décembre, ne prennent pas part au mouvement, puisqu'il s'agit d'artistes, qui s'en saisissent pour se rendre visibles à travers une mise en scène artistique, et d'une gendarme.

D'abord, « sur le boulevard des Capucines à Paris, la danseuse Nadia Vadori-Gauthier [qui] improvise une chorégraphie en pleine scène de chaos. » [12].

Ensuite, deux semaines plus tard, on relate un épisode symbolique : « En marge de la manifestation […], cinq manifestantes dénudées et grimées en « Marianne » ont fait face ce samedi matin aux gendarmes sur les Champs-Elysées [dans une…] action organisée par l'artiste Déborah de Robertis […]. La performeuse franco-luxembourgeoise n'en est pas à son coup d'essai » [13]

Visiblement ébloui par leur prestation, l'hebdomadaire explique que « c'est probablement l'image la plus marquante de cette journée de mobilisation des gilets jaunes. »

Dans les deux cas, les seules vidéos accompagnant les articles se retrouvent également sur deux autres liens titrés « Insolite : une danseuse fait une chorégraphie en pleine manifestation des gilets jaunes » et « Cinq femmes grimées en « Marianne » sur les Champs-Élysées ».

Le mois suivant, l'hebdomadaire « remet le couvert », cette fois en province, en couvrant le happening de « "Marianne" faussement amochées [qui] font irruption à Lille » lors d'une manifestation de gilets jaunes (19 janvier).

Le Figaro Madame salue aussi le comportement d'une gendarme qui faisait face à ces cinq « dangereuses » inconnues ce jour-là, et qui fut célébrée par sa hiérarchie à l'occasion d'une cérémonie organisée par le directeur général de la gendarmerie nationale pour « mettre à l'honneur et remercier [les forces de l'ordre] de leur engagement remarquable au quotidien » dans un article titré « "Gilets Jaunes" : La gendarmerie nationale distingue sa "Marianne". »

La couverture est complétée par le recueil des avis sur le mouvement de personnes connues du monde du spectacle, de la mode, en passant par la femme du président de la République en déplacement à Bar-le-Duc en compagnie de Stéphane Bern : Pamela Anderson (3 décembre), Brigitte Bardot (4 décembre), Karl Lagerfeld (10 décembre), Brigitte Macron (16 février).

La « pédagogie » auprès des plus jeunes en compagnie d'experts est également un angle fructueux : d'abord, le 4 décembre, le magazine fait appel à « la psychothérapeute des familles, Geneviève Djénati […] pour expliquer le sujet aux plus jeunes ». Un article en réaction à un préambule publié le 19 janvier, dans lequel la rédaction s'intéresse aux « cours d'écoles [où] les enfants s'approprient le débat en jouant [notamment] aux "gilets jaunes et aux CRS" ».


- Elle et Marie Claire, la focalisation sur les « personnalités »

Les deux magazines « singent » leur confrère, en ne manquant pas non plus de nous présenter l'avis de « personnalités ».

Ainsi, Elle nous invite à découvrir « dix personnalités qui soutiennent publiquement l'action des gilets jaunes » (7 décembre). Le 3 janvier, le magazine revient sur l'épisode au cours duquel « Muriel Robin […] tacle Franck Dubosc sur les gilets jaunes ».

Le 28 décembre, dans l'entretien accordé par Isabelle Adjani, les trois premières questions qui lui sont posées concernent les… « Gilets Jaunes », sans jamais que la question de la place qu'y tiennent les femmes ne soit abordée.

Le 21 janvier, le magazine affiche le soutien de Pamela Anderson au mouvement.

Toujours soucieux d'informer sur la vie des… « stars », nous apprenons que deux acteurs américains, « Uma Thurman et Owen Wilson [avaient été] aperçus lors des manifestations des gilets jaunes à Paris » le 8 décembre.

Enfin, le 16 février, l'hebdomadaire imite Madame Figaro en nous entretenant des confidences de la « première dame ».

Marie Claire consacre son premier article sur le mouvement au soutien que lui accorde… « Louis XX […] Duc d'Anjou » (11 décembre) ; et revient également sur le « tacle » de Muriel Robin à Franck Dubosc (3 janvier).

Elle revient aussi sur ces « femmes habillées en "Marianne" [qui] font face aux CRS sur les Champs Elysées » (15 décembre).

Le 7 décembre, l'hebdomadaire exprime une première fois son inquiétude sur la tournure des opérations, en publiant une liste de musées, salles de spectacles, sites touristiques parisiens qui seront fermés et compétitions sportives reportées « samedi 8 décembre [qui] s'annonce comme étant une nouvelle journée noire, notamment à Paris. En effet, le Mouvement des gilets jaunes ne semble pas s'essouffler. » [14]

Une semaine plus tard, nouvelles sueurs froides concernant le bon déroulement d'une cérémonie de la plus haute importance pour faire avancer la cause de l'égalité entre les femmes et les hommes… : « Miss France 2019 : la cérémonie sera-t-elle annulée à cause des Gilets Jaunes ? ».

Marie Claire nous offre également un article sur le complotisme de certains des participants au mouvement : « Le soir du 11 décembre, un homme a ouvert le feu, par trois fois, sur des passants aux abords du marché de Noël de la ville, faisant deux morts. Des "Gilets jaunes" accusent le gouvernement d'avoir orchestré l'attaque pour contrer leur action. » (12 décembre).

Spécificité de l'hebdomadaire vendu par Arnaud Lagardère à l'oligarque tchèque Daniel Kretinsky (Elle) : le recours à trois « experts » chargés de mettre en perspective le mouvement, dont deux très médiatisés et célébrés par Elle (dans des articles uniquement disponibles dans leur version papier) : Serge Hefez (14 décembre), qui, « en vingt ans, s'est imposé comme l'un des psys les plus médiatiques de France, intervenant à la télé, à la radio, dans les magazines, donnant son avis sur les sujets les plus pointus comme les plus anodins. » (14 décembre) ; Michel Pastoureau (21 décembre), « le célèbre historien et spécialiste des couleurs » et Cynthia Fleury (28 décembre), « Chercheur [sic] au CNRS, Cynthia Fleury est à 32 ans l'une des philosophes les plus brillantes de sa génération ».

Si leurs interventions ne sont pas dénuées d'intérêt, elles sont muettes sur la situation de ces femmes « gilets jaunes ».


- Violences policières : Elle (un peu) au rendez-vous

Même s'il est probable que leur publication est liée au fait qu'elles touchent des journalistes, nous relevons enfin deux articles mentionnant les méthodes brutales des « forces de l'ordre » lors des manifestations qui conduiront les syndicats de journalistes à publier un communiqué pointant les risques qu'elle font peser sur la liberté de la presse le 10 décembre.

Le 2 décembre, l'hebdomadaire publie son premier article sur le sujet, consacré au journaliste « Hugo Clément, qui a été gravement blessé au visage alors qu'il allait boire un verre à proximité du Boulevard Malesherbes le 1er décembre […]. Le journaliste a reçu une balle flashball ou une grenade lacrymogène ».

Le 21 décembre, Elle revient dans un autre article disponible dans sa version papier [15] sur les violences policières : à l'occasion de la manifestation parisienne du 8 décembre, le magazine recueille le témoignage sévère de la reporter de guerre Véronique De Viguerie, venue couvrir la mobilisation pour le Washington Post [16]. La reporter « prépare une plainte avec une quinzaine de photographes » contre la police.

Même si ce dernier article ne fait pas la « Une », il faut en signaler la publication tant « le voile médiatique » – y compris quand les victimes sont des journalistes – a été plutôt épais sur la question, comme nous le relevions les 28 décembre, 9 janvier, et 7 février.

Dans Madame Figaro, il faut attendre le 19 janvier pour trouver une (très) courte mention de ces violences dans l'article « "Gilets Jaunes" : des "Marianne" faussement amochées font irruption à Lille » : « elles […] arboraient un maquillage plus marqué, agrémenté de fausses blessures. Une référence aux récentes accusations de violences policières. Le vendredi 11 janvier dernier, l'inspection générale de la police nationale (IGPN) avait déjà reçu près de 200 signalements et avait été saisie de 67 dossiers par l'autorité judiciaire ». De son côté, Marie Claire réagit seulement le 4 février, en évoquant le sort de « Louis Boyard, 18 ans, [qui] a reçu un tir de flash-ball lors d'un rassemblement des gilets jaunes, le 2 février » dans un article titré « Violences policières : le président de l'Union nationale des lycéens blessé samedi va porter plainte ».

Enfin, l'hebdomadaire consacre le 18 janvier un court article titré « Gilets jaunes. Les femmes au pilori ? » sur les « menaces et ignobles insultes [qui] déferlent sur les élues LREM et les manifestantes », relatant presque exclusivement la situation… des premières.


[1] Un éditorial disponible uniquement dans la version papier.

[2] Relativisons d'emblée ce « pour une fois » de l'auteure, qui ne s'est sûrement pas intéressée à des mouvements de grèves très récents (hôtellerie, santé, éducation), menés... par des femmes ! Et de poursuivre : « Depuis le début, le mouvement des gilets jaunes est porté et incarné par des femmes, surgies de la France des classes populaires et moyennes ».

[3] Sur les deux supports pour Elle et Marie Claire, uniquement sur internet pour Madame Figaro.

[4] « [Elle est] sur les ronds-points, aux barrages, au beau milieu des cortèges, dans les médias où elle est invitée à s'exprimer parfois. Elle est à la retraite, craint pour l'avenir de ses petits-enfants. Elle est jeune, elle a peur de ne pas trouver d'emploi, est sous pression quand elle en a. Elle est mère célibataire, souvent, et vit dans l'angoisse d'être à découvert, des calculs impossibles. Elle donne de la voix, elle donne son temps. Avec des revendications simples : boucler ses fins de mois, nourrir sa famille, vieillir dignement. »

[5] On pense notamment aux grèves qui ont lieu depuis des mois dans les hôpitaux partout en France, ou sur la région parisienne, à la longue lutte menée par les travailleuses de l'hôtel de luxe « Park Hyatt Vendôme », ou encore aux grèves dans l'Éducation nationale, où les femmes sont largement représentées, notamment à cause de la précarisation croissante du métier lui-même.

[6] 85 % selon l'étude « Familles monoparentales depuis 1990. Quel contexte familial ? Quelle activité professionnelle ? » de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques des ministères sociaux de juillet 2015.

[7] Illustration parfaite de cet axiome : Marie Claire consacre son premier article sur le mouvement des gilets jaunes au soutien que lui accorde… Louis XX, duc d'Anjou ! (11 décembre). Vous avez dit lucide ?

[8] Si cette discrétion n'est pas surprenante de la part des deux premiers, tant les reportages qu'ils consacrent à ces femmes issues des classes moyennes ou populaires sont rares, elle l'est plus pour Marie Claire qui, même si nous regrettons que la place qui leur est accordée demeure trop minoritaire dans l'ensemble de sa pagination papier ou sur internet, offre assez régulièrement de longs reportages sur leur condition, en France comme à l'étranger.

[9] Comme le souligne Pierre Rimbert dans son article « La puissance insoupçonnée des travailleuses » publié dans le numéro de janvier 2019 du Monde diplomatique.

[10] De manière encore plus évidente pour Madame Figaro.

[11] Rappelons que le magazine Elle était propriété de Lagardère Active, dont Denis Olivennes était le PDG. Après avoir vendu ce titre – parmi d'autres – à Daniel Kretinsky en octobre 2018, le même Denis Olivennes est nommé en janvier 2019 à la présidence du groupe de presse de… Daniel Kretinsky, demeurant ainsi le patron, entre autres, de Elle !

[12] Le Figaro Madame aime tellement la danse qu'il mentionne une seconde chorégraphie dans son article « Bloquée par les gilets jaunes, une troupe de danseurs fait le show sur l'A7 ».

[15] Titré « Liberté de la presse. Que fait la police ? »

[16] Comme le précise Le Monde dans un article du 14 décembre.

Actu punk on the web : Le féminisme est-il héréditaire? On a demandé à Viv Albertine, la plus punk des autrices - ChEEk Magazine

Pour une poignée d’irréductibles, Viv Albertine est encore l’ex-guitariste des Slits, avant tout. Mais petit à petit, elle pourrait devenir la plus punk et indispensable des autrices, un point c’est tout. À 64 ans, l’Anglaise vient de sortir son deuxième livre, À Jeter, sans ouvrir (Buchet/Chastel). Un ordre qu’il faut bien entendu ignorer, comme si elle incitait ses lecteur·rice·s, dès la couverture, à braver les injonctions. Ce que la musicienne devenue écrivaine a toujours fait. Après avoir raconté sans filtre la grandeur et la décadence de ses années punk, ses innombrables FIV, son cancer de l’utérus et sa difficile reconversion en desperate housewife dans De Fringues, de musiques et de mecs en 2014 -sûrement l’un des meilleurs et des plus sincères bouquins jamais écrits sur l’envers du rock, qui vient d’être édité en poche-, Viv Albertine s’attaque à la psyché familiale dans ce second texte autobiographique.
Permalien

Anars d'Espagne : les années Paname

Dans Dédicaces – Un exil libertaire espagnol (1939-1975) [1], Freddy Gomez raconte les années parisiennes d'anarcho-syndicalistes ayant fui la victoire des troupes franquistes.

La couverture du livre "Dédicaces – Un exil libertaire espagnol (1939-1975)" de Freddy Gomez {JPEG}

Dès l'incipit, Freddy Gomez souligne le caractère fictionnel de ces Dédicaces tout en indiquant que son récit se déploie « au croisement de la mémoire et de l'imaginaire ». L'auteur – à qui l'on doit le « bulletin de critique bibliographique » en ligne À contretemps, fondé avec sa compagne Monica Gruzka (1948-2016) [2] – raconte, à mots couverts, les circonstances dans lesquelles il a été amené à entreprendre son récit.

Si les premières pages s'ouvrent avec gravité sur le deuil et la défaite, le thème du roman demeure l'exil, celui des libertaires espagnols entamé après la guerre civile et cette « révolution sociale trahie, poignardée, empêchée ». Son protagoniste principal, Cristobal Barcena, relève de la fiction même si l'écrivain précise qu'il « emprunte parfois à des personnages qui ont réellement existé ».

Sans doute faut-il rappeler ici que Barcena fut l'un des pseudonymes utilisés par le père de l'auteur, Fernando Gómez Peláez (1915-1995) [3], qui dirigea, entre 1946 et 1954, l'hebdomadaire Solidaridad Obrera, organe de la CNT (Confédération nationale du travail) espagnole en exil. Une époque durant laquelle le directeur du journal anarcho-syndicaliste se lia d'amitié avec Albert Camus, l'enfant pauvre du quartier algérois de Belcourt, d'origine minorquine et dont les affinités libertaires n'ont que trop peu été mises en lumière [4].

L'antihéros fictif débarque à Saint-Cyprien (Pyrénées- Orientales), en janvier 1939, date de la chute de Barcelone et des débuts de la Retirada [5], pour y retourner, en octobre 1976, moins d'une année après la disparition du dictateur Franco « qui signe la fin de l'exil libertaire espagnol ». Et celle du récit.

Au cours des cinq chapitres qui composent le roman, Barcena rencontre les anarchistes français, ce « milieu [qui] s'était fané sur pied et de lui-même avant même que les barbares ne cherchent à le déraciner ». Son itinéraire l'amène à croiser des « vaincus de toutes les causes », sans toutefois apprécier « cette assignation à résidence identitaire » propre à tous les exodes et à laquelle n'échappèrent pas les anarchistes espagnols installés à Paris.

À l'instar de Fernando Gómez Peláez, Barcena fait la connaissance de Camus, « une clef qui ouvrait des portes » : celles de Jean- Paul Sartre ou d'André Breton que l'on retrouve tous trois à la tribune du meeting du 22 février 1952, salle Wagram, pour dénoncer les condamnations à mort prononcées de l'autre côté des Pyrénées à l'encontre de militants de la CNT.

Le « vrai » et le « faux » Barcena se côtoient au fil des pages, du côté des Halles, au Chien qui fume, un restaurant « quartier général des dissidences » tenu par Rachid, un Kabyle du Djurdjura en couple avec Marie, une Bretonne des monts d'Arrée, comme c'était souvent le cas à cette période, ainsi que le rappelait Jean-Michel Mension [6].

Barcena voyait d'un mauvais œil le néo-anarchisme qu'il assimilait à « une moderne variante du libéralisme culturel d'avant-garde ». En « bon anarcho-syndicaliste de base un peu borné », il lui préférait la lecture de La Société du spectacle, de Guy Debord. Avant de prendre le large, où disparaissent sans bruit les « témoins gênants » de tous les crimes, les apatrides de tous les horizons.

Nedjib Sidi Moussa

[1] Paris, Rue des cascades, 2018, 224 pages.

[2] Freddy Gomez, « Hommage à Monica », acontretemps.org, 1er février 2017.

[3] Freddy Gomez, « Gomez Pelaez, Fernando », Militants-anarchistes.info, 22 décembre 2008.

[4] Albert Camus, Écrits libertaires (1948-1960), rassemblés et présentés par Lou Marin, Montpellier, Indigène éditions, 2016.

[5] Exode massif des républicains à la fin de la guerre civile espagnole.

[6] Jean-Michel Mension, La Tribu, entretiens avec Gérard Berréby et Francesco Milo, Paris, éditions Allia, 1997.