De la construction d'une maison autonome à une vie collective inattendue

Construire une maison respectueuse de l'environnement, avec un investissement de moins de 20 000 euros : c'est le défi que se sont lancés Thomas et Elza à Champs-Romain, en Dordogne. Leur chantier participatif accueille des dizaines de personnes, en quête de savoir-faire mais aussi d'une autre manière de vivre. La web-série Side-Ways a participé au chantier.
Une maison qui ne demande pas de techniques complexes pour être construite, qui est fabriquée à partir de matériaux locaux ou recyclés, et qui a (...)

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Notre-Dame-des-Landes: semaine intergalactique sur la zad du 27 août au 2 septembre 2018

Après la victoire tant attendue contre le projet aéroport, nous tentons de sortir enfin d’un printemps brutal. Celui-ci a été marqué par deux phases d’expulsions au cours desquelles le gouvernement s’est consacré à se venger de l’affront qu’avait représenté la zad pendant tant d’années. Ces opérations policières massives ont causé beaucoup de blessé-e-s et entraîné la destruction d’une partie des lieux de vie de la zad ainsi qu’une longue présence militaire. Mais l’Etat a dû renoncer à aller plus loin et à éradiquer notre présence dans ce bocage. La résistance sur le terrain, les solidarités ailleurs et le processus de négociation ont abouti à un statu quo sur le maintien de dizaines d’habitats, espaces communs ainsi que des activités sur la majeure partie des terres prises en charge par le mouvement. Néanmoins, ce que nous avons réussi à conserver aujourd’hui pourrait très vite être attaqué de nouveau, administrativement, politiquement ou militairement. Alors que la zad se remet de ses plaies, se recompose, que les travaux des champs et les constructions reprennent, nous nous projetons sur les combats des prochains mois. Ceux-ci nous dépassent et se relient à d’autres menés partout dans le monde. Ils concernent l’usage collectif et respectueux de la terre, le partage des communs, la remise en question des États-nations et des frontières, la réappropriation de l’habitat, la possibilité de produire et d’échanger en se libérant des carcans marchands, les formes d’auto-organisation sur des territoires en résistance et le droit d’y vivre librement…

Après plus de deux ans de travaux réguliers et un nouveau mois de chantier cet été, la semaine du 27 août au 2 septembre sera celle de l’inauguration de l’ambazada, espace destiné entre autres à accueillir sur la zad de Notre-Dame-des-Landes des luttes et des peuples insoumis du monde entier. Pour pendre dignement cette crémaillère-là, nous ne pouvions que convier à une nouvelle semaine intergalactique. Nous souhaitons qu’elle contribue à se redonner de l’élan et des horizons avant les mobilisations de la rentrée ici et ailleurs.

/// Rencontres ouvertes entre territoires en batailles et en quête d’autonomie

Des questions n’ont cessé pour notre part de nous habiter tout au long de la saison passée, celles entre autres de l’ancrage dans la durée sans se laisser domestiquer, de l’entre-soi ou de la porosité de nos mouvements, du rapport de force plus ou moins frontal avec l’Etat et de possibilités que des victoires se prolongent. Nous avons dû trouver nos propres réponses partielles dans l’urgence, nous avons dû faire des choix décisifs face aux tanks et sous une pression dramatique. Nous voulons reposer ces enjeux et les recroiser avec d’autres territoires nés de batailles et ayant tracé leur propre chemin. Une partie de la semaine sera donc consacrée à des rencontres ouvertes avec des invités du Wendland en Allemagne, de Christiania au Danemark, du quartier libre des Lentillères en France, d’Errekaleor au Pays Basque ou encore d’Exarchia en Grèce. Chacun de ces territoires nous racontera la manière dont il s’est emparé de ces problématiques et ouvrira un débat croisé.

A une autre échelle, des peuples entiers résistent toujours de par le monde à l’assimilation culturelle et à l’idéologie libérale. Un moment de rencontres spécifiques à ce sujet au cours de la semaine est aussi en cours de préparation.

/// Jonctions historiques et héritages révolutionnaires

Nous vous proposerons aussi de voyager au cours de diverses soirées à travers des décennies de luttes marquantes dans différents pays européens. L’Italie révolutionnaire des années 70, les mouvements autonomes allemands des années 80 ou l’écologie radicale anglaise et anticapitaliste des années 90, entre autres, ont reconfiguré le langage politique, les pratiques d’actions et d’organisation. Nous replonger dans ces histoires vibrantes, ce sera partir en quête d’héritages et d’imaginaires qu’elles nous donnent pour penser le présent.

/// Autres contenus, chantiers et rencontres simultanées sur d’autres champs de lutte

Divers autres contenus sont en cours de programmation, notamment :

– Un après-midi de rencontre avec une militante kurde sur le mouvement de libération des femmes au Kurdistan, et son rôle au sein de la société.
– Une présentation de la situation politique, sociale et des luttes au Mexique suite aux élections présidentielles de juillet et à la campagne de la candidate indigène Marichuy.
– Témoignages de personnes sans papiers à Nantes et des groupes qui organisent leur soutien dans les squats et dans leurs démarches administratives. Un point sur la loi « asile-immigration ». Le retour d’expériences d’un groupe qui a organisé cet hiver l’occupation de l’université de Nantes avec des personnes sans papiers et un aperçu de la situation actuelle.
– Les matinées seront consacrées à des chantiers sur divers lieux pour renforcer les communs de la zad, ainsi qu’à faire tourner l’orga logistique de la semaine.

Les participant.e.s sont les bienvenu.e.s à proposer des contributions aux diverses discussions annoncées. Il est possible de nous contacter pour faire des propositions supplémentaires d’ateliers et discussions. Nous avons cependant fait le choix général de favoriser quelques grandes thématiques et temps communs pendant lesquels avancer ensemble plutôt que de superposer une multiplicité de discussions en parallèle.

Des rencontres se pensent en parallèle sur d’autres lieux de la zad avec des groupes de syndicalistes ou d’étudiant.e.s qui consacreront certaines journées de la semaine à tirer un bilan de leurs mobilisations de l’année et se pencher sur la suite. Des croisements entre les un.e.s et les autres et la semaine intergalactique sont à prévoir.

/// Prévenir de votre venue et l’organiser

Dites-nous si vous voulez venir ! Nous avons besoin de prévoir la logistique à l’avance, et donc de connaître le nombre de participant-e-s (pour cette semaine, nous avons prévu des infrastructures pour environ 300 personnes). Nous souhaitons que les participant-e-s restent la semaine entière afin de prendre le temps d’une élaboration collective. Merci de nous dire avant le 31 juillet combien d’entre vous seront présent-e-s et à quelles dates. Des structures de cantine seront organisées sur place, mais n’oubliez pas de prendre une tente et un duvet pour dormir.

Dites-nous également quelle-s langue-s vous parlez afin d’organiser la traduction. Tell us wich langage you speak to organize the translations.

Pour tous contacts, inscriptions, questions : galaczad@@@riseup.net
Le programme complet de la semaine intergalactique sera bientôt en ligne sur zad.nadir.org.

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Reportage : Comment peut-on parler breton ?

Déjà, au milieu du XIXe siècle, alors que la bourgeoisie urbaine bretonne abandonnait la langue, certains observateurs en mal d'exotisme pensaient côtoyer les derniers locuteurs bretons. Après un siècle d'inexorable déclin de la langue, le « breton » est têtu et n'a pas prononcé son dernier souffle. Nom d'un kouign amann !

Ce lundi du mois d'avril, l'état de la soirée est déjà bien avancé au zinc du bar-tabac du bourg de Guerlesquin (Finistère). Quand on leur demande s'ils connaissent le breton, les piliers de comptoirs présents se confient volontiers. Tous le parlent et l'ont appris dans leur famille. « Mon grand frère s'est même enfui de l'école le premier jour, parce qu'il ne comprenait rien à ce qu'on lui disait. C'est ma sœur qui a dû le ramener par les oreilles », s'amuse un sexagénaire qui a travaillé toute sa vie chez Tilly, baron de l'industrie locale du poulet. « Moi, j'ai été élevé par des curés qui nous interdisaient le breton ! Faut voir comment, les vaches ! », explose Hervé, un quinquagénaire de la commune voisine de Loguivy-Plougras, fan de Francis Cabrel. Pour Olivier, un couvreur qui a grandi dans les années 1970 à Gourin, plus au sud, puis a exercé mille métiers dans la région parisienne, c'est moins le stigmate de la langue que le mépris social qu'il a eu à subir : « Arrivés au collège, on nous faisait sentir qu'on était des bouseux et que ça s'arrêtait là pour nous. Même quand j'étais gardien d'immeuble en banlieue, les jeunes m'appelaient “le plouc” ! », dit-il en souriant, sans ressentiment apparent.

Hervé, bar-tabac de Guerlesquin (Finistère). {JPEG}

« On parle breton à son cheval et français à son tracteur »

Malgré la prophétie de la disparition du dernier bretonnant à l'orée des années 2000, force est de constater qu'on trouve encore facilement des locuteurs de breton. Le bilan n'en reste pas moins brutal. Du début du XXe siècle à 1950, on estime qu'un million de personnes ont maintenu la langue dans la région Bretagne. Aujourd'hui, ils ne sont plus qu'environ 200 000 brezoneger, dont 70 % âgés de plus de 60 ans, soit une diminution de 85 % en soixante ans. Avec l'éclipse de toute une génération, le passage en dessous des 100 000 locuteurs est pronostiqué vers 2040.

Francis Favereau a commencé à collecter les mots du breton de Poullaouen lors de son premier poste de prof d'anglais dans la région de Carhaix, dans les années 1970, à l'époque où la vie sociale baignait encore dans l'idiome local. Il est aujourd'hui auteur du dictionnaire qui porte son nom : « Il y a quarante ans, Pierre-Jakez Helias écrivait déjà “le breton va mourir au XXI e siècle”, en fait il y a une rémanence énorme parce que les gens vivent plus vieux et, qu'à la retraite, ils reviennent à leurs racines et reparlent. Donc le bain continue. Dans la réalité, c'est un peu ce qui se passe partout, au pays de Galles comme au Pays basque, il y a beaucoup de symbolique dans le renouveau breton et ce n'est pas que militant. J'ai parlé breton à mes enfants qui sont adultes maintenant, ils ont été dans les écoles Diwan, mais, aujourd'hui ils en ont des usages très différents. On jongle en permanence entre les langues, c'est compliqué… »

Quel parcours cette langue a-t-elle emprunté pour connaître un tel déclin ? L'explication tient, d'une part, à une volonté politique de l'État jacobin de brider l'apprentissage de la langue, et d'autre part, aux profondes modifications sociales et démographiques du terroir bretonnant. On évoque la « coupure » du milieu des années 1950, moment où les familles ont massivement cessé de transmettre à leurs enfants une langue vécue comme rurale, archaïque, voire obscurantiste. « On parlait breton à son cheval et français à son tracteur », cette phrase de paysan marque à la fois la disparition de la société paysanne traditionnelle et l'inadaptation du breton au monde moderne. En 1752 déjà, on pouvait lire dans la préface du Dictionnaire de langue bretonne [1] de Le Pelletier : « La langue bretonne, telle qu'on la parle aujourd'hui, n'est pas fort abondante. Les termes d'Art, de Science, de Commerce, de Politique et de la plupart des métiers lui sont inconnus. Renfermée dans la campagne, elle ne met en œuvre que des termes de la maison rustique. » À l'inverse d'une utilité économique du breton à peu près nulle, le français, lui, permet « d'aller partout », comme le notait l'écrivain Pierre-Jakez Helias.

Mais cet abandon de la langue ne s'est pas fait sans un sacré coup de main de l'État central. À partir de la Révolution française, le combat contre les langues régionales devient un enjeu politique pour la bourgeoisie parisienne. Si le français a été substitué au latin pour les textes juridiques avec l'ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, il devient avec la première République la langue nationale unique. L'abbé Grégoire et le jacobin Barrère partent en croisade contre ces « patois » qui sont autant d'entraves à la diffusion des idéaux du nouvel état. Pour Barrère, « le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ».

Dès lors, pour la prétraille et les nobliaux, la langue bretonne peut servir de sanctuaire aux idéaux de l'Ancien Régime. Mais, tous les bretonnants n'adhèrent pas à cette base contre-révolutionnaire. Dans ses Mémoires d'un paysan bas-breton, ouvrage rédigé en 1904 mais publié en 2001 [2], Jean-Marie Déguignet, paysan anarchisant, note : « Ces régionalistes travaillent à parquer les exploités en s'efforçant, en recommandant à leurs sous-ordres, petits curés et petits maîtres d'école, de maintenir parmi les enfants, petits et grands, la langue et les vieilles mœurs bretonnes. Car ces coquins savent bien que tant qu'on tiendra les Bretons dans ces mœurs sauvages, et tant qu'ils ne pourront lire que des livres bretons qui ne sont tous que des livres religieux, ceux-ci resteront dans l'abrutissement, dans l'avachissement et dans l'imbécillité, c'est-à-dire dans les meilleures conditions possibles pour être exploités sous toutes les coutures. » On est alors en pleine bataille pour la laïcité. En 1913, le socialiste libertaire Émile Masson enrage de voir l'enjeu du breton confisqué par les réactionnaires : « Si ce pays est le refuge de la réaction, c'est la faute des révolutionnaires qui n'ont pas su le gagner à eux, et qui même font tout ce qu'ils peuvent pour anéantir en tant que peuple, un peuple essentiellement révolutionnaire, par le seul fait qu'ils lui refusent le droit de parler sa langue. »

L'école républicaine choisit d'interdire les « patois » de façon coercitive. Jusqu'au milieu du siècle passé, un enfant surpris en train de parler sa langue maternelle, même pendant la récréation, pouvait se voir affubler d'un objet symbolique humiliant en guise de punition : « le symbole » ou « sabot de bois » en Basse-Bretagne, « le témoin » en pays d'Oc, la « buchette » (büxeta) dans le Pays basque. Jean-Pierre Le Guyader « paysan-animateur » à Radio Kreiz Breizh, qui anime l'émission en breton « Tud deus ar vro » (« Les gens du pays »), peut aussi témoigner de cette brutalité de l'interdiction du breton à l'école de son village, dans le Trégor : « Il n'y avait pas de révolte face à l'autorité à l'époque, si tu te prenais une trempe à l'école, tu en prenais une deuxième à la maison. Mais j'ai connu un instituteur, lui-même bretonnant, qui avait franchi les limites. Il avait voulu revenir à sa retraite s'installer dans le village, mais ses anciens élèves, devenus de solides gaillards lui ont fait comprendre qu'il n'avait pas laissé un bon souvenir. D'autres instituteurs étaient plus souples. » À cette interdiction s'ajoute le mépris distillé par le parisianisme vis-à-vis de la « province [3] ». Le succès rencontré par la bande dessinée Bécassine entre 1905 et 1950 symbolise les contours de ce mépris : Annaïck Labornez, dite Bécassine, est une bonniche bretonne montée à Paris et engagée par une grande famille bourgeoise parisienne. Bien brave mais totalement ignorante et gourde, elle ne parle jamais, le dessinateur n'ayant même pas jugé bon de lui dessiner de bouche.

La coupure

Conscientes ou non du complexe de Bécassine, les femmes bretonnes ont vu dans l'abandon du breton une aubaine pour s'émanciper du patriarcat traditionnel et de l'influence des prêtres. La sociologue Anne Guillou souligne le rôle des femmes dans la désertion de la langue après-guerre : « Les épouses, les mères, étaient plus sensibles à l'inconfort et la misère du monde rural et elles ont vu dans le changement de langue un moyen d'extraire leurs enfants d'une vie dont elles ne voulaient plus. [4] » Yuna, élève au lycée Diwan de Carhaix, se souvient de la réaction de sa grand-mère : « Mes grands-parents communiquaient en breton entre eux, mais ils ne l'ont pas appris à mon père. J'ai pu parler en breton avec ma grand-mère, qui était léonarde [de la région du Léon, Finistère nord], mais elle n'aimait pas trop ça, car elle avait vécu l'interdiction de parler breton à l'école et pour elle, c'était une langue arriérée. Elle ne comprenait pas le choix de mes parents de me mettre dans une école bretonne. »

Louis Le Bail fait partie de la génération de cette fameuse « coupure » qui s'est faite dans les années 1950, où les bretonnants ont été à la fois victimes de l'ostracisation de leur langue et acteurs de sa non-transmission. Né en 1932, il est revenu, après une carrière à la RATP, prendre sa retraite dans son village natal de Langonnet dans le Morbihan. Le fleuve L'Ellé qui passe non loin marque la frontière linguistique entre le dialecte vannetais et le cornouaillais. À toutes fins utiles, à Langonnet, « pluie » se dit « glao » alors qu'à une dizaine de kilomètres à l'ouest, on ne prononce pas le « o » et l'on dit « gla ». « Je suis parti à Paris en 1950, j'avais 18 ans, nous raconte-t-il. J'ai appris le français vers 6-7 ans en allant à l'école catholique, mais le catéchisme se faisait encore en breton. Par ici, c'était une communauté de cultivateurs qui s'entraidaient beaucoup. Toutes les activités – les corvées, le broyage des pommes, les battages, les blagues, les veillées, etc. – se faisaient en breton. C'était notre langue de tous les jours. Avec le travail, je me suis francisé. Comme je travaillais dans les transports, j'ai vu toute la transformation de la banlieue parisienne, j'étais pris dans un autre bain. Puis arrivé à la retraite, avec la fréquentation des cercles celtiques et le théâtre, je me suis remis dans l'ambiance de la Bretagne. Grâce à cela, j'ai pu rencontrer des bretonnants de partout, y compris des jeunes, qui parlent mieux le breton que moi. Je regrette que les autorités de l'époque nous aient interdit de parler le breton. On aurait eu la possibilité d'apprendre les deux langues, ça aurait été enrichissant, on n'était pas plus idiots que les autres. Maintenant, on ne rattrapera plus le retard ! Les jeunes qui l'apprennent, je ne sais pas s'ils auront l'occasion de beaucoup le parler. »

Boulistes à Cavan (Côtes d

Plus au nord, Cavan est un patelin des Côtes d'Armor réputé pour sa politique de préservation de la langue. Dans les allées à côté de Ti ar Vro (Maison du peuple), où s'est constitué un important centre d'archives en langue bretonne, nous croisons une douzaine d'anciens qui jouent à la boule bretonne, en équipe mixte, avec l'espièglerie de vrais gamins. « Graet eo ! » – « le point est fait ». Ici les commentaires de jeu se font en breton.

« Nous, on ne parle pas le “vrai breton”, c'est pas le breton littéraire. On n'a pas le même breton que le breton “appris” », semble s'excuser Odile en avalant les « r » – une prononciation de consonne rétroflexe que certains Trégorois partagent avec les Anglo-Saxons et les Chinois. « On n'a pas appris à nos enfants, ni aux petits-enfants. D'ailleurs quand je ne veux pas que les petits sachent [ce que je dis] alors je parle en breton », s'amuse-t-elle.

De l'opprobre nationaliste au made in Breizh

Si le breton s'est un peu préservé comme une langue populaire secrète, il a été également traversé par des politiques contrariées de sauvegarde et a fait l'objet d'inquiétantes visées idéologiques. À Guerlesquin, Henri Bideau, conférencier pour le patrimoine, trace à grands traits l'histoire du pays et de la langue : « Guerlesquin est une des rares communes où les textes administratifs étaient rédigés en bilingue jusqu'à la Première Guerre mondiale. La tradition de protection linguistique était notamment portée au XIXe et début XXe, par le barde breton Prosper Proux puis par Charles Rolland – également militant socialiste à qui l'on doit une traduction de « L'Internationale » en breton. Puis le mouvement nationaliste des années 1920 s'est basé sur une identité réinventée qui tourne le dos au folklorisme romantique du XIXe siècle. La plupart des emblèmes, comme le drapeau Gwenn ha du, qu'on pense faire partie du patrimoine éternel de la Bretagne, ont été inventés à ce moment-là. »

Après 14-18, en raison du lourd tribut payé par les Bretons, il y eut une tentative de faire reconnaître le breton à travers la pétition de Yan Ber Kalloc'h, puis les mairies de Basse-Bretagne se montrèrent favorables aux mesures d'enseignement dans les écoles. Mais c'est bien parce que sous la IIIe République on a tardé à s'emparer de l'unification orthographique du breton, condition première de son enseignement institutionnel, que la clique pro-nazie des militants du Breiz Atao a pu s'emparer de cette question par opportunisme historique durant l'Occupation, moment où le IIIe Reich s'appuie sur certains courants autonomistes pour favoriser l'émergence d'une Europe ethnicisée. Depuis 1908, l'unification des dialectes de la Cornouaille (Kernev), du Léon et du Trégor, dite K.L.T., était déjà effective, mais laissait le vannetais, parlé dans le Morbihan, avec sa graphie propre. Sous l'égide de l'Institut celtique dirigé par Roparz Hemon, la nouvelle orthographe peurunwan (« totalement unifiée ») est adoptée en 1941 sous le patronage allemand du professeur Leo Weisgerber. Méprisant à l'égard des dialectes, Roparz Hemon, esprit glacial produit par l'élitisme français, a finalement appliqué une vision très centraliste au breton.

Bien que contestée dans certains milieux universitaires et littéraires, la graphie peurunwan s'impose dans l'après-guerre et s'institutionnalise aujourd'hui. Cette origine honteuse de l'orthographe unifiée, dite KLTG [5], continue régulièrement à entacher le climat politique breton. La parution du livre de Françoise Morvan, Le Monde comme si (Actes sud) en 2002, récit d'une désillusion personnelle face aux dérives identitaires du milieu bretonnant, a réanimé bien des cadavres embarrassants, en rappelant les liens ambigus avec la période de la Collaboration.

Louis Le Bail à Langonnet (Morbihan). {JPEG}

« Factuellement et sur le fond, je suis plutôt d'accord avec Françoise Morvan, nous confie Francis Favereau, mais la polémique intervient à un moment où la plupart des acteurs du breton ne veulent pas revenir sur ce qui a été institutionnalisé depuis longtemps. » On ne saurait par ailleurs réduire la pratique de la langue en l'associant à une seule idéologie. Avant la Seconde Guerre, il y a eu un fort mouvement bretonnant communiste, autour de Marcel Cachin. De même, les maquis de la Résistance en Centre Bretagne étaient largement bretonnants. Aussi, les luttes sociales et écologiques des années 1970 en Bretagne, du Joint français à Plogoff, ont orienté nettement à gauche le renouveau de la langue. Enfin, la vitalité culturelle de la musique bretonne, que défend notamment le chanteur Erik Marchand loin des paillettes néoceltiques, prône l'ouverture au monde plutôt que le repli identitaire.

« Après la Seconde Guerre mondiale, comme une frange s'est compromise dans la Collaboration, et que la plupart des protagonistes seront contraints à l'exil, le mouvement breton va mettre 15 ans à se reconstituer, poursuit Henri Bideau. Encore aujourd'hui, l'imagerie de la Bretagne est modelée par un noyau ultra minoritaire, issu de l'idéologie nationaliste, que tu retrouves à la tête des collectivités territoriales ou dans les entreprises. Ainsi, le lobby patronal constitué autour de l'Institut de Locarn a financé le projet d'inspiration catholique des statues de la Vallée des Saints, qui commémore les saints patrons de Bretagne. Aujourd'hui, la vague bretonne est investie par le marketing. Les centres Leclerc en font leur marque de fabrique en inscrivant “Degemer mat” (“bienvenue”) sur leurs enseignes. » Depuis la fin des années 1970, le breton a cessé d'être déprécié par les pouvoirs publics qui s'appuie sur un patronat breton très puissant. En 1973, on pouvait lire dans le bulletin du Celib, groupe de pression patronal breton, une ode à « l'esprit celtique », censée chanter la « mobilité, la liberté » : « Fasciné par l'aventure », « marin, soldat, missionnaire, le Celte est partout ». Un vrai modèle pour l'entrepreneur moderne, quoi ! « La Bretagne a un pétrole fabuleux : son identité », déclarait encore, en 1998, Jean-Jacques Goasdoué, membre du petit cercle fondateur de l'Institut de Locarn.

Pour Favereau, « le breton des années 2000 est pris dans toutes ces contradictions socio-économiques liées à la modernisation de la Bretagne, mais, politiquement, il fait l'unanimité. Même au conseil régional, où siègent désormais quelques élus Front national, tout le monde appuie les initiatives de soutien à la langue. » À la différence des âpres polémiques liées au discours en langue corse de Jean-Guy Talamoni à l'assemblée de Corse, l'utilisation du breton par Paul Molac, élu régionaliste apparenté socialiste, lors d'une allocution au conseil régional, n'a déclenché aucune levée de boucliers jacobins. Le 14 avril dernier, lors d'un événement des Dîners celtiques à Paris, association liée aux patrons bretons Bolloré et Leclerc, Jean-Yves Le Drian, qui jongle allègrement entre son képi de ministre de la Défense et son chapeau rond de président de région, se retrouvait à entonner le « Bro Gozh ma zadoù », l'hymne national officieux breton.

Mis à la remorque du marketing « Produit en Bretagne », l'argument identitaire de façade fait taire des différences politiques fondamentales, les différences de classe ou les modifications de rapport de production. Le mouvement des bonnets rouges a été symptomatique de cette confusion, en cherchant à réunir un éventail très large de gens aux intérêts divers, voire antagonistes : entrepreneurs et prolétaires, routiers, militants anti-impôts, défenseurs du modèle productiviste agro-industriel, natios, stars de la musique néoceltique, gauchistes, etc.

Breton naturel ou breton « chimik » ?

Au cœur des monts d'Arrée, nous rencontrons l'auteur d'un petit pamphlet Breizh ma brute, ou comment défendre la langue bretonne sans être nationaliste ?, qui, sous le pseudo d'Ildut Derrien, fustige l'instrumentalisation d'une langue réinventée à des fins identitaires, tout en refusant de jeter le bébé avec l'eau du bain. « Au-delà des oripeaux syntaxiques et lexicaux qui tiennent du breton, le néo-breton est une langue de militant, idéologique et moderne. Elle a été passée au crible du celtisme. Le contraste avec le breton d'avant, ce n'est pas qu'il était mieux, mais que c'était une langue de paysans et de marins-pêcheurs. Maintenant tout est trafiqué, hors sol. Le néo-breton ne sert que pour une administration artificielle de substitution et pour la galerie identitaire. Dans le même temps, les nationalistes continuent à mépriser ce qu'ils appellent les “patois”. Or, plus on s'éloigne de l'instrumentalisation de la langue, plus on se rapproche de la respiration poétique du breton. La Bretagne est beaucoup plus intéressante que son fantasme celtique. Ce qui est sûr, c'est que, quelle que soit la forme de breton que tu apprends, si “chimik” soit-il, tu as toujours intérêt à te rapprocher du breton dialectal : cours voir les vieux, impose-leur le fait que tu veuilles parler en breton, ce qui est déjà un travail en soi, et chope tout ce que tu peux. »

Yuna, la lycéenne de Diwan, a bien conscience de cette démarcation entre les dialectes populaires et le breton unifié : « En comparant avec le breton des anciens, ils disent carrément qu'on a “un breton chimique” et ne nous comprennent pas. Mais c'est intéressant de voir les différentes prononciations. » Tanguy, jeune prof de physique-chimie au même lycée Diwan, reconnaît que l'usage du néo-breton peine à devenir une langue du quotidien : « Beaucoup de néo-bretonnants formés à Diwan se sont rendu compte qu'il leur manquait le vocabulaire de l'intime pour vraiment transmettre naturellement à leurs enfants une langue apprise académiquement. À travers plusieurs générations d'élèves de Diwan que je connais, j'ai pu constater qu'ils ne pratiquent pas beaucoup la langue en dehors de l'école. Il faut un autre déclic. Ils y reviennent parce qu'ils y trouvent un autre sens, culturel, associatif ou autre. Pour autant, si les anciens étaient dans une certaine culpabilisation, nous, les néo-bretonnants n'avons plus de complexe. On essaie de faire de notre mieux, on a encore beaucoup à apprendre, mais il faut parler, c'est tout. »

Francis Favereau à Guingamp. {JPEG}

Une chose est certaine, l'apprentissage du breton par les nouvelles générations ne se fait pas sous le sceau de l'utilitarisme : seulement 2 000 personnes travaillent actuellement « avec le breton », dans l'enseignement, l'animation, la culture et les médias. L'argument du bilinguisme, comme stimulant intellectuel et ouverture vers d'autres langues, est fréquemment avancé pour justifier le choix de suivre l'enseignement en immersion des écoles associatives Diwan.

À l'heure où l'on compte plus de panneaux indicateurs bilingues que de personnes capables de les comprendre, peut-on affirmer que brezoneg not dead ? Gildas, prof à Diwan, nous livre sa vision de l'état des lieux : « Il y a toujours différents courants contradictoires dans la pratique d'une langue. Il y a bien sûr un courant de puristes qui amène un peu de lourdeur, mais, en gros, les pratiques sont très diverses. La tendance actuelle, c'est quand même d'aller vers le breton populaire, ce qui n'a pas toujours été le cas. Le fait de dire “Ma grand-mère disait comme ça” rend légitime les variations de la langue. À l'opposé, il y a une institutionnalisation du breton qui correspond aussi à une évolution des classes sociales qui pratiquent le breton : moins rurales, moins manuelles, plus diplômées, plus insérées socialement… Le danger serait de figer la langue dans des codes qui excluraient et soumettraient certains locuteurs. Il faudrait peut-être que la langue refasse le chemin de la transgression. »

Merci à Goulven Ar Gac, Pierre-Yves Marzin, Bruno Dante & Nicolas Rami.

Photos : Martin Barzilai.


[1] Il est à noter que le premier dictionnaire en Occident, le Catolicon (1464) est un dictionnaire latin-breton-français, établi par le Trégorrois Jehan Lagadeuc.

[2] Livre qui a connu un véritable succès de librairie avec plus de 300 000 exemplaires vendus.

[3] Étymologiquement, la province – pro vincere – est le « pays vaincu » par Rome.

[4] In Les femmes, la terre, l'argent, éd. Coop Breizh, 1996.

[5] Car incluant cette fois le vannetais (gwenedeg).

Dalila Zein, une « cost killer » devient directrice générale de l'AFP

La privatisation de l'AFP est en marche.

Le 12 avril 2018 Fabrice Fries, un spécimen de la noblesse d'État, était « élu » à la présidence de l'AFP. Le 28 juin 2018 un communiqué de l'AFP nous apprend que Dalila Zein est nommée Directrice générale de l'AFP. Deux événements qui confient l'encadrement d'une des plus grandes agences de presse à des managers vouant, comme nous l'écrivions, « un amour inconsidéré pour le privé, la novlangue managériale, les méthodes marketing et la rigueur budgétaire », soit autant de qualités visiblement requises de nos jours pour diriger un média et prétendre donner du sens au « journalisme »…

Fort de cette décision autocratique, et épaulé par un tel nouveau bras droit, Fabrice Fries est dans de bonnes conditions pour rééditer à l'AFP des exploits tout aussi « remarquables » que ceux qu'il avait réalisés à la présidence de Publicis Consultant de 2008 à 2016 [1].


Car n'ayant rien à envier au parcours de Fabrice Fries, le « profil » de l'impétrante présente en effet bien des traits constitutifs d'une carrière entièrement dédiée au service d'intérêts privés :

- En 1997, Dalila Zein est diplômée de l'école de commerce « EDHEC Business School » de Lille.

- Elle débute comme auditrice chez Price Waterhouse Coopers, l'un des quatre plus grands groupes mondiaux d'audit financier, les « big 4 ». Groupes dont une note d'Attac du 9 janvier 2018 décrit l' « éthique » : « Le rôle des cabinets de conseil est souvent sous-estimé ou méconnu dans les pratiques d'évasion fiscale. Les révélations du Luxleaks l'avaient pourtant mis au jour : les cabinets d'audit comme les Big 4, et les cabinets d'avocats spécialisés sur ces questions, sont les chevilles ouvrières d'un système industrialisé d'évasion fiscale de multinationales. Ces cabinets étudient précisément les législations fiscales pour en trouver les failles et conseillent les entreprises pour "optimiser leurs impôts", c'est-à-dire souvent, localiser des filiales dans des paradis fiscaux et y transférer des bénéfices artificiellement, pour échapper au paiement de l'impôt dans les pays où a vraiment eu lieu leurs activités. C'est PwC [Price Waterhouse Coopers] qui a rédigé et négocié les fameux rescrits (accords préalables aux prix de transfert) pour le compte de centaines de multinationales avec l'administration luxembourgeoise. »

- De 2000 à juin 2018, elle travaille chez Lagardère Active, où elle gravit tous les échelons (contrôleuse de gestion, Responsable du CDG - pôle presse magazine France, CFO presse magazine France, Deputy Chief Financial Officer) pour en devenir en 2014 la directrice financière (« Chief Financial Officer » en langage local).

- L' « apothéose » de Lagardère Active, sous le contrôle de l'héritier Arnaud Lagardère, est atteinte le 4 avril 2018 quand Le Figaro titre « Lagardère Active prépare son démantèlement » [2]. Une nouvelle qui allait bientôt laisser Dalila Zein chômeuse [3]. À moins que son réseau parmi les dominants, cultivé depuis des années, ne lui facilite un nouvel emploi et précipite un parachutage. Chose faite à l'AFP.


Pour comprendre en quoi l'arrivée de Dalila Zein à l'AFP est tout aussi antinomique de l'esprit de service public que celle de Guy Lagache à Radio France, il suffit de lire le résumé de sa carrière qu'elle fait sur sa page Linkedin :

Expérience managériale solide (équipe d'env. 200 personnes) dans des environnements complexes, Mise en œuvre et suivi de plans de réduction des coûts, nombreux dossiers d'acquisitions et cessions, stratégie et analyse financière, Optimisation du cash, Projets immobiliers.

Restructuring, Cost reduction, Financial strategy, Project management, Working capital optimisation, Organization, Controlling, Business transformation, Real estate, Acquisitions, Divestments.

Les salariés de l'AFP ne seront donc nullement surpris si dans les mois qui viennent, Dalila Zein et Fabrice Fries envisagent de réduire les effectifs (« réduction des coûts » et « restructuring »), supprimer certaines activités (« cessions ») en les sous-traitant (« optimisation du cash »), vendre le siège de l'AFP (« projets immobiliers »), le tout en privatisant l'AFP (« business transformation ») au nom de la-nécessaire-réforme-pour-sauver-l'AFP-dans-un- « environnement complexe ».


Denis Souchon


Post-scriptum 1 : Le 3 octobre 2014, on pouvait lire sur le site Option Finance : « Nommée responsable du contrôle de gestion du pôle presse magazine de Lagardère Active en 2007, [Dalila Zein] est promue, un an plus tard, directrice financière. "En partenariat avec le directeur de l'activité presse magazine, j'ai alors pu intervenir sur des sujets d'organisation et de stratégie, comme la réflexion sur le portefeuille d'actifs", précise-t-elle. Un travail récemment concrétisé par la cession par le groupe d'une dizaine de titres, dont Psychologies ou Première. »


Post-scriptum 2 : Il paraît souhaitable de ne pas accorder systématiquement sa confiance à des gens qui affirment, comme le fait Dalila Zein sur sa page Linkedin, que « les causes qui [leur] importent [sont] :
Arts et culture
Droits civiques et action sociale
Droits de l'homme
Enfants
Environnement
Formation »


[1] Comme nous l'écrivions dans l'article précédemment cité que nous lui avions consacré, « sous sa présidence en effet : le chiffre d'affaire est passé de 88,2 à 36,8 millions d'euros, soit une baisse de 58,3 % ; l'effectif est passé de 400 à 170 personnes, soit une baisse de 57,5 % ;la société enregistre un déficit de 4,5 millions d'euros en 2016. »

[2] On peut notamment lire dans cet article : « Lagardère Active se met en ordre pour mieux se vendre par appartements. Arnaud Lagardère a donné le cap : tous les médias sont à vendre, à l'exception d'un pôle news resserré autour d'Europe 1, du JDD et de Paris Match ainsi que la production audiovisuelle (Lagardère Studios) (…). L'objectif assigné est de boucler les cessions des autres actifs au plus tard fin 2018 en entrant rapidement en discussion avec des acquéreurs potentiels, si possible avant cet été. »

[3] « À l'écoute du marché », ça fait plus chic.

Barbès Blues au temps du couvre-feu (89) / Farid Taalba

Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Tableau de Mohamed Racim représentant Kheirddine dit Barberousse

 

Ne t’inquiète plus pour son sort, conseilla le maître, désormais il est complètement libéré. Cependant, qui sait si Azraël ne lui a pas aussi posé les menottes et mis en garde à feu surveillée ?

– Ah maître, se rebella Si Lbachir, pour répondre à une telle question, il nous faudrait déjà le rejoindre. Et douteriez-vous des capacités d’intercessions du cheikh auprès de Dieu en sa faveur ?!

– Pour ce qui est de rejoindre le défunt, mieux vaut tard que jamais ! Quant aux capacités du cheikh, faut-il te rappeler qu’il ne me reste qu’à attendre mon heure venir pour vérifier leur efficacité. Ne sois donc pas trop pressé de trouver la réponse à ta question. Même si tu n’as pas réglé le réveil, il sonnera pour toi en temps voulu. Chacun a sa part, ici-bas comme au-delà. Sois patient, n’aie crainte, comme les pierres qui roulent dans le torrent, le temps n’attend jamais personne.

– Alors-là, s’étonna Si Lbachir, vous êtes déchaîné, maître ! Vos paroles emportent tout sur leur passage et je n’aurais qu’à me laisser noyer dans leurs flots impitoyables. Aussi, vous voyez, si nous savons, à ce jour, que lui, le défunt, a définitivement accosté sur l’autre rive, ne devrions-nous pas plutôt nous inquiéter de votre ami Madjid ? Ne craignez-vous pas qu’il prenne lui aussi une barque ? Lui qui a déjà sombré dans les bas-fonds de sa conscience, lui dont la seule respiration l’arrime encore à nous avant qu’elle ne le lâche peut-être entre deux « dikr » psalmodiés par les adeptes.

– C’est vrai, tu as bon vent, il ne faudrait pas que les défunts nous fassent oublier ceux qui restent encore à quai… ».

Si Lbachir s’apprêta à lui répondre quand tous deux détournèrent la tête vers la porte ouverte sur la nuit, et par laquelle une petite brise de mer venait de paumoyer jusqu’à eux de forts effluves de benjoin ; et, au rythme d’une cadence encore plus folle, les adeptes scandèrent dans un engouement épileptique :

Ecoutez-tous, ô croyants,

Et ralliez la bonne voie.

Car les ans coulent, la vie s’égrène,

Le jour vécu ne peut renaître

« Si Lbachir, Si Lbachir, chuchota une voix, bonsoir… je peux entrer un instant ?

– Le tapis est déroulé, l’accueillit-il, n’enlève que tes chaussures ! ».

Une silhouette d’armoire à glace apparut alors dans l’encadrement de la porte. L’homme était vêtu d’une gandoura blanche, un chèche doré vrillait en colimaçon autour d’une grosse tête qui révélait le terrible homme de main qu’il avait dû être autrefois. Sur le seuil, il marqua quelques hésitations ; le visage coupé en deux par la lueur de la bougie, il gardait la prunelle sombre et imperturbable à la manière de Kheireddine, dit Barberousse pour les Français. « Allez, insista alors Si Lbachir, ne fais pas modèle de Mohamed Racim, je t’en prie, frère, entre, il ne se trouve d’ailleurs personne pour te tirer le portrait ! Le confère finit par entrer mais resta debout : « Je ne serai pas long. Je venais juste vous informer que le cheikh est revenu de l’enterrement du défunt.

– Ah, que Dieu soit loué, s’enthousiasma-t-il, il nous est revenu sain et sauf ! ». Puis s’adressant au maître : «  Vous allez enfin pouvoir le voir ! ». Enfin, s’adressant de nouveau au confrère : « Depuis quand le cheikh est arrivé ?

– Oh, cela fait plus d’une heure et demie.

– Et tu ne nous as pas prévenus plutôt ?

– Je lui ai d’abord rendu compte de la journée que nous avons passée pendant son absence. Quand je l’ai informé de la présence de Madjid, il a aussitôt manifesté le désir de le voir. Je lui ai pourtant dit que le maître était parmi nous et qu’il aurait été dans l’esprit d’hospitalité de la maison que d’aller le saluer. Avec sérénité, il m’a rétorqué que le malade avait beaucoup plus besoin de sa présence que le maître et que l’hospitalité lui commandait de ne pas le déranger, lui qui avait la chance de pouvoir diner avec vous. Je l’ai alors conduit devant le malade et le cheikh m’a demandé de le laisser seul avec lui. Au bout d’une demi-heure, il est ressorti. Il avait l’air bouleversé, ses yeux étaient en larmes. Par pudeur, j’ai évité de lui poser des questions. « Mon fils, m’a-t-il dit sans attendre pour me sortir de mon embarras, je vais aller en retraite dans ma cellule et m’abandonner dans la prière. Qu’on ne me dérange sous aucun prétexte. Mon âme est si meurtrie que seul Dieu peut la prendre en miséricorde. Avant de psalmodier :

Finies l’amitié et la confiance.

Voici pour nous la traîtrise.

Dès que va poindre la lumière,

Un nuage viendra vite la voiler.

Mon cœur, ô croyants, est soufrant ;

Il lutte pour se rétablir.

Il veut le soleil de l’été,

Et ce, au cœur de l’hiver.

La souffrance de l’amour est rude,

Sa brûlure n’a pas de remède.

Qu’ai-je à quêter, ô croyants ?

Moi que la vie a distrait.

« Puis, continua le confrère, il m’a tourné le dos et a silencieusement regagné sa cellule. J’ai écouté le pas feutré de ses pieds nus marchant sur la pierre polie de la cour, jusqu’à ce que la charnière de la porte qu’il referma derrière lui couine comme un chacal dans l’obscurité. ». Enfin, se tournant vers le maître, le confrère lui déclara : « Voilà, maître, bienvenue dans ce sanctuaire de paix. Que Dieu vous prenne en miséricorde. Je vais vous laisser maintenant, je vais rejoindre la hadra. Bonne nuit. ». « Bonne nuit à toi, lui répondirent de concert les deux amis et le maître d’ajouter en fredonnant :

Bienheureux sont les disciples en hadra ; Regrettera qui ne peut y prendre part.

« Mais, ajouta-t-il après que le confrère se confondit avec la nuit, ce lieu est-il encore un sanctuaire de paix ?

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C'est le campus de Grenoble qui accueillera cette année l'Université d'été des mouvements sociaux et citoyens du 22 au 26 août. Cet événement sera un moment important de rencontres, de formation, de débats, de construction d'initiatives communes et d'actions concrètes, ainsi qu'un temps convivial et festif pour toutes celles et tous ceux qui partagent des valeurs communes de solidarité, de partage et de bien vivre. Partenaire de l'événement, Basta ! animera et interviendra dans plusieurs ateliers. Nous (...)

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Touchez pas à La Plaine

Par Patxi Beltzaiz. {JPEG}

Le Caramentran sort de sa caverne. Entre les pattes du grand rat, une maquette du projet concocté par la mairie pour la Plaine. Sous cloche, une ville conçue par des urbanistes contre la population y est représentée.

La Peste dont on parle encore à Marseille s'appelle cette année la Soleam, la société chargée par le maire Gaudin de détruire le marché populaire et de faire monter en gamme le quartier.

Par Julie Rébouillat. {JPEG}

Pour sa 18e édition, le carnaval des quartiers de la Plaine, Noailles et des Réformés a ridiculisé, condamné et brûlé le projet de rénovation municipale de la place Jean Jaurès.

Par Patxi Beltzaiz. {JPEG}

Encore plus de chars cette année, avec notamment ce Gaudin en fin de règne.

Par Julie Rébouillat. {JPEG}

« Et à Noailles faut remonter, le cours Lieutaud, faut le traverser jusqu'à la Plaine… Heureusement t'es pas tout seul… y a le soleil cet insolent. » Le gris du ciel convient mieux au carnaval, mais le soleil est insolent comme les habitants de la Plaine. Les batucadas et les chorales rythment la joyeuse déambulation dans le quartier.

Par Patxi Beltzaiz. {JPEG}

Qui n'est pas déguisé sera enfariné ! La farine, symbole de l'abondance et du renouveau prochain dans les champs, recouvre tout pour déguiser chacun. Déguisés, masqués, fous chantants, ils viennent du bout du monde pour le carnaval de la Plaine. Tous amoureux de la fête et de la contestation. Eux aussi montent en gamme.

Passage de l'hiver au printemps. Les plus jeunes sont fascinés par ce feu au cœur de la ville. Il y a de l'insoumission dans cette mise à mort ; il y a aussi un travail de l'éphémère. Des dizaines de personnes ont bossé des jours et des jours pour un char brûlé en quelques minutes après un procès burlesque ponctué de rires et de lancer de projectiles.

Photos : Patxi Beltzaiz / Julie Rébouillat. Collectif Contre-faits En voir plus sur : contre-faits, et vidéos sur le site de Primitivi.

Le Festival Ciné-Palestine au Jardin

CinéNomade en Plein-air

Vendredi 20 juillet 2018  20h30 – 23h

Le Festival Ciné-Palestine au Jardin 

 

Soirée organisée en partenariat avec le Festival Ciné-Palestine 

Cette année, pour notre projection en plein-air au jardin partagé de Villetaneuse, nous avons l’honneur de recevoir le Festival Ciné-Palestine, pour une programmation et une soirée exceptionnelles. Après un repas à prix libre, préparé par le collectif des jardinier-ère-s du Ver Galant, une série de courts métrages palestiniens sera projetée sur notre écran au beau milieu des légumes et fleurs en plein épanouissement. Le tout en présence d’un des réalisateurs (sous réserve) et de l’équipe du Festival Ciné-Palestine.

Venez nombreux-ses (re)découvrir le jardin à l’occasion de cette soirée consacrée au cinéma palestinien, ouverte à tous-tes.

Jardin partagé de Villetaneuse
181 bd de la Division Leclerc
(200m de la station César du Tram T8)

A partir de 20h30
Repas (prix libre) proposé par le collectif des Jardinier-ère-s du Ver galant

A la tombée de la nuit (vers 21h45)
Projection de 5 courts-métrages palestiniens

* Memory of a Fish (2017, 7′) de Yousef Salhi
Sami essaie sans cesse de se rappeler des choses, mais sa mémoire ne l’aide pas toujours. Sami ne se soucie pas réellement de régler ce problème, il fait avec, comme si c’était normal, contrairement à sa soeur Yara qui se moque constamment de lui. Leur mère met fin à cette situation en lui proposant des solutions. Toutefois, ces réponses sont souvent provisoires. Comment Sami va-t-il gérer cela ?

* The Living of the Pigeons (2017, 16′) de Baha Abushanab
Il est 1.30 après minuit, le froid s’insinue. Les rues menant au checkpoint « 300 » qui passe de Bethlehem à Jérusalem sont désertes et silencieuses. Le mur de l’apartheid est dressé contre le checkpoint; l’homme du café prépare ses trucs, tandis que, près de lui, son père qui a passé le 50 ans, a mis en place leurs marchandises sur des planches en bois offertes à la vue. Tous attendent l’arrivée imminente de centaines de travailleurs, et ce qui va se passer ensuite est quelque chose que bien peu de gens ont vu

* Madam El (2017, 15′) de Laila Abbas
Nader et Abed parcourent les montagnes et fouillent des grottes à la recherche de vestiges archéologiques. Les deux garçons vendent les objets qu’ils découvrent à un marchand d’antiquités en échange de quelques pièces. Ce qu’ils trouvent dans une grotte reculée va remettre en question leur amitié. Les choses deviennent encore plus compliquées quand les adultes s’imposent dans le monde des enfants.

* Rupture (2017, 17′) de Yasmina Karajah
Quatre jeunes réfugiés syriens fraîchement arrivés au Canada partent à la recherche de la piscine de leur nouvelle ville. Un groupe d’acteurs débutants, survivants de la guerre, nourrissent cette courte fiction de leur expérience de la perte et de nouveaux départs.

* Paper Boat (2016, 15′) de Mahmoud Abu Ghaloua
Une crise humanitaire se déroule dans la bande de Gaza, qui se traduit par des épisodes de violence et de destruction cycliques, des crises chroniques touchant au pétrole et à l’eau, et ainsi que par un des taux les plus élevés de chômage dans le monde. Les deux millions d’habitants de la bande de Gaza ont d’abord le souci de se nourrir, de se protéger et d’avoir un semblant de vie normale. Sauf un…
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Soirée organisée en partenariat avec le Festival Ciné-Palestine
http://festivalpalestine.paris

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En cas de mauvais temps, la projection se tiendra dans un autre lieu, infos en fonction des prévisions météo sur le site de l’Autre Champ et sur la page Facebook Autre Champ

Contacts : 0650997727 / association.autrechamp@gmail.com
Facebook : Autre Champ              Autrechamp.fr

Rediffusion : Young Lords, Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976) avec Claire Richard

Et oui, nous sommes partis en vacances, mais avant de quitter les studios on vous a préparé de quoi tenir jusqu'à la rentrée, cette semaine on vous propose une nouvelle diffusion d'un entretien avec Claire Richard que nous avions reçu à l'occasion de la sortie de son livre "Young Lords, Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976)" aux éditions de L'échappée. L'émission est à écouter (...) - Emissions / , , ,

Des experts du secteur hydroélectrique appellent à ne pas privatiser les barrages

La mise en concurrence des barrages hydroélectriques français est « dangereuse » et « antinomique de l'intérêt général ». C'est la conclusion d'un récent rapport du syndicat Sud énergie rédigé à la demande de la députée socialiste Marie-Noëlle Battistel, très impliquée sur le sujet de par l'important nombre de barrages sur sa circonscription, située en Isère. Présenté à la mi-mai aux députés, ce rapport entend peser sur la possible décision estivale d'en finir définitivement avec la gestion publique des barrages, (...)

- En bref / , ,

En Guadeloupe, les ouvriers de la banane malades d'un pesticide dévastateur et oubliés de l'État français

Pendant plus de deux décennies, le chlordécone, un insecticide ravageur, a contaminé la quasi totalité de la population antillaise. Malgré son interdiction définitive il y a 25 ans, ce puissant perturbateur endocrinien utilisé dans les bananeraies ne disparaîtra pas des sols de Guadeloupe et de Martinique avant plusieurs siècles. Les premiers touchés sont les ouvriers agricoles. Ils sont pourtant les grands laissés pour compte de ce scandale sanitaire. Certains ont décidé de lever le voile sur leurs (...)

- Résister / , , , , , , , , , ,

Casse-noisettes en procès

Une grève contre le Festival d'Aix.

Deux représentations annulées.

Trois machinistes en lutte.

Quatre juges des prud'hommes.

Eté 2014, une grève des travailleurs du spectacle enflamme la France. Un nouvel accord Unedic qui doit être renégocié entre les partenaires sociaux, déplaît aux intermittents.

Le Festival d'Aix-en-Provence, c'est, en dehors de son aspect lyrique, d'énormes retombées pécuniaires. Devant les menaces de grève, Bernard Foucroule, son président, morigène ses salariés. Il faut éviter cette grève « pour ne pas faire perdre quelque 65 millions d'euros de retombées. » La culture, c'est capital.

Trois machinistes vont en apprécier l'importance fin juin 2014. Un vote habilement organisé par la direction, sous « une pression monstrueuse » – d'après Guigou Chenvier de la CIP –, annulera à près de 80% toute possibilité de grève. La direction respire. Les mécènes chinois ou les banquiers français du festival se congratulent. Le mécénat c'est 3,6 millions sur un budget de 22, 4 millions. Alors quand des machinistes appellent, malgré tout, leurs camarades à la grève, le directeur les chapitre et appelle ça « des actes de sabotage ».

Ce 27 février 2017, toutes les parties se retrouvent aux prud'hommes. Trois salariés qui n'ont pas été ré-embauchés en 2015 et dont la direction du festival d'Aix a perdu « la confiance ». L'avocat des trois machinistes, maître Cordiez, pas du tout perché, plaide la discrimination syndicale. Faux, répond la partie adverse : « Ils ne sont même pas syndiqués. » Revenant à la charge l'avocat affirme, avec l'appui du Défenseur des droits, que depuis la jurisprudence Arcelor Mittal, il n'est nul besoin d'un mandat syndical pour faire valoir une discrimination. Du côté du festival, on objecte : « Le décor était plus simple, nous n'avons pas eu besoin d'autant de machinistes. » Sauf que « neuf nouvelles embauches volantes ont eu lieu », appuie le Défenseur des droits : le registre du personnel est impitoyable. Un des salariés embauché depuis 14 ans est devenu subitement incompétent : « Il ne veut pas évoluer. » On le vire ! Pire, il aurait participé à des mouvements violents : « Il a ouvert une fenêtre pour faire pénétrer des étrangers. » Des sirènes ont été déclenchées. Manu Apostolo, lui, est convoqué le 4 juillet pour une sanction. On l'a vu sur une photo de La Provence. Y fait-il quelque chose ? Pas plus que Pénélope Fillon. « La confiance du Festival en eux est ébranlée. » Pour les deux autres c'est en novembre que la convocation tombe.

Les machinistes ont d'autres torts. Ils n'auraient pas demandé le renouvellement de contrat. Eux protestent et ont demandé d'être assistés d'un délégué syndical lors d'entrevues. Refus de la direction. Pour leur avocat, le festival tient un double discours en soutenant la grève mais en sanctionnant ceux qui y participent. Une grève oui, mais en travaillant et en silence, s'il vous plaît. Prière de ne pas déranger les artistes. Le festival est lyrique, mais aussi sacré.

L'avocate du Festival le rappelle : « Il embauche sur trois critères : compétence, ancienneté, et proximité géographique. » S'y ajoutera la confiance, critère difficilement appréciable, avance maître Cordiez.

Du coté festival, les baronnes et autres mécènes, HSBC ou Total, n'apprécient pas qu'on perturbe Les Noces de Figaro. L'avocate qualifie le festival de rebelle et les trois loufiats de malfrats : « J'ai fait grève donc j'ai droit à l'embauche ? », s'offusque-t-elle. On n'a pas encore compris en France qu'il fallait faire grève en travaillant ? Verdict en juin.

Photo



sous pression! #401

artiste – album – titre

années zéro – tour tape 2018 – début de siècle
coupe gorge – troubles – stupide trahison
durs coeurs – durs coeurs – j’en ai vu assez
ultra razzia – démo – à la dérive
front commun – désordre – dis-moi
serpette – project hanin – pas le choix
kronstadt – tour tape 2018 – exil
traitre – la force dans la oi! vol 2 – trainer
béton armé – béton armé – quartier populaire
bière sociale – alors, il parait qu’c’est la paix – toutes les semaines
glassed – glassed – low life
glassed – glassed – a.c.a.b.
zone infinie – rester et fuir – laisse courrir
bonvivant – ôte la marde que t’as dans les yeux – samedi, demain j’arrête de boire
faux départ – au pied du mur – grand départ
tulamort – des hauts et des bars – colère sincère
cartouche – à venir – le punk rocker aux mains d’or
la gachette – 20 ans d’insoumission – urgence
union thugs – démo – terre promise


LK de l’Hotel Moscou – Camarade

Composition, mixage et mastering par Kindred Beats

Texte et vidéo par Laurent Kia aka LK de l’Hotel Moscou

Téléchargement gratuit : https://hotelmoscou.bandcamp.com/trac…

Ces livreurs à vélo qui construisent des alternatives face aux plateformes qui les précarisent

Le collectif des livreurs autonomes de Paris, le Clap, a lancé une grève des livreurs à vélo des plateformes comme Deliveroo, Foodora, Ubereats, pendant la dernière semaine du mondial. En jeu : des conditions de travail et des rémunérations toujours plus mauvaises. Mais aussi un projet d'amendement à la loi de réforme de l'assurance chômage qui empêcherait de facto les livreurs travaillant de manière contrainte sous le statut d'indépendant de se voir requalifiés en salariés. Face à la précarisation (...)

- Résister / , , , , , , , , ,

« La langue est mon territoire »

« Le kabyle est l'ultime bagage que des milliers d'émigrants ont emporté avec eux. Une langue pour se construire un ailleurs qui ne soit pas que l'exil. Une langue charriant éloquence et poésie pour dire l'invisible, l'exil, la pauvreté », écrit la réalisatrice Fatima Sissani, à propos de son film La Langue de Zahra (2011). Un documentaire sur l'immigration, à travers l'histoire de sa mère. Pour CQFD, Fatima Sissani revient sur son rapport à la langue, à l'oralité.

Je suis née en Algérie, en Kabylie. Ma langue maternelle est le kabyle, la seule que j'ai parlée et entendue jusqu'à l'âge de six ans. Ensuite, mes frères et sœurs et moi avons quitté l'Algérie pour la France avec ma mère. Là, le français s'est progressivement imposé à nous. Mais on continuait à parler kabyle avec ma mère qui a toujours refusé d'apprendre le français. En revanche, avec mon père et entre mes frères et sœurs et moi, on communiquait en français. La place du kabyle s'en est trouvée réduite. Le français est devenu ma langue dominante, celle dans laquelle je pense et comme l'explique ma sœur dans La Langue de Zahra, celle dans laquelle j'existe.

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Je disais souvent, avant de réaliser ce documentaire, que je n'avais ni patrimoine matériel ni patrimoine culturel : je n'hériterai jamais d'un appartement ou d'une maison, il n'y a jamais eu de livres chez moi. Je ne dispose pas du même capital qu'un enfant de la bourgeoisie ou de la classe moyenne qui va au musée, voyage, reçoit des livres, etc. Mais aujourd'hui, quand j'y réfléchis, mon inclination à écrire et mon amour de la langue, quelle qu'elle soit, me vient de mes parents. Je joue avec le français comme ils jouaient avec le kabyle. Toute l'enfance, j'ai été bercée par des histoires, par des proverbes, par une langue d'une subtilité prodigieuse. Quand j'ai réalisé La Langue de Zahra, j'ai pris la mesure de ce dont j'héritais : une culture millénaire. Elle est en moi, nourrit ma manière de dire et voir le monde mais pendant longtemps, je n'en ai pas eu conscience.

Si on avait vécu dans un contexte où nos langues et nos cultures avaient été prises en compte, considérées comme une ressource pour évoluer dans ce monde-ci, je crois qu'on se serait tous et toutes construit.es autrement, qu'on aurait été beaucoup moins blessé.es, et méprisé.es. On n'aurait pas eu à mener cette bagarre épuisante pour parvenir à ressentir le bonheur d'être d'ailleurs, baigné.es par une autre culture. Le plus violent, c'est que nombre d'entre nous, enfants de l'immigration, se sont mis à mépriser à notre tour leurs parents et la culture qu'ils portaient. En ce qui me concerne, je me suis débarrassée de ce mépris une fois que j'ai pu contextualiser et politiser la question de l'immigration. ça m'a permis de mettre chaque chose à sa place. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde et je me demande toujours, compte tenu de l'hostilité dont les immigré.es et leurs descendant.es sont victimes, comment arriver à porter haut et fort nos cultures ?

Ma mère et la langue française

Ma mère s'est bercée de l'illusion qu'elle ne resterait pas en France. Tout en elle s'y refusait. Mais comme la plupart des exilé.es de sa génération, elle n'est jamais repartie définitivement. Il me semble que c'est l'une des raisons pour lesquelles elle a refusé d'apprendre le français et décidé qu'elle ne s'exprimerait qu'en kabyle. C'était une manière de ne pas renoncer à son pays. Le kabyle est devenu, en quelque sorte, une terre de refuge. J'aime bien la métaphore de la citadelle imprenable. Je crois que ma mère est tellement imprégnée et amoureuse de cette culture que sa manière de regarder le monde ne peut s'exprimer qu'en kabyle…

Il faut dire, comme souvent lorsqu'il s'agit des langues orales, que ma mère aspire à l'excellence lorsqu'elle parle. Je dirais même que ma mère éprouve une sorte de condescendance envers le français, parce que, pour elle, la langue kabyle est tout. Il s'agit d'une langue très sophistiquée entremêlant poésie, proverbes et métaphores pour dire aussi bien le quotidien que l'Histoire ou l'Invisible. Je crois que dans cette société, la langue, c'est le lieu du raffinement. Par exemple, je me souviens de ce matin où ma mère m'a raconté, devant une tasse de café, la nuit tourmentée qu'elle avait passé : « Un cauchemar m'a réveillée à 3 heures du matin. Je me suis alors levée, j'ai ouvert la fenêtre et j'ai parlé à la lune et aux étoiles… » Je ne sais plus ce qu'elle leur a dit, peut-être même ne l'ai-je pas compris. Mais je me souviens que j'étais complètement fascinée par sa langue capable de transformer l'événement le plus banal – un cauchemar – en un instant de grâce. Le quotidien devenait poésie. Une autre fois, elle m'a raconté les derniers instants de son frère en rentrant de l'hôpital « Il m'attendait. Il ne pouvait plus parler alors je lui ai dit : “Je te pardonne comme tu me pardonnes. Je t'ai aimé comme tu m'as aimée. Paix à ton âme, mon frère, cher et tendre…” Et alors son dernier souffle qui ressemblait à celui d'un petit moineau s'est envolé. » Peut-être que pour ma mère, la langue c'est l'excellence ou rien. D'où son rejet du français. L'entre-deux : être d'ici et d'ailleurs.

Que devient la langue ?

Je suis heureuse d'avoir reçu cette langue en héritage, mais que mes nièces et neveux ne la parlent pas ne me pose aucun problème. Il faut dire que je suis peu nostalgique. C'est notre vie qui est comme ça. C'est l'histoire de cet entre-deux qui est le nôtre. Ils vont apprendre d'autres langues et probablement en apprendront de nouvelles à leurs enfants qui peut-être ne parleront même plus le français. Je trouve ça beau de regarder une histoire familiale à partir des langues qui ont été parlées, qui se sont perdues, qui sont apparues, qui se sont transmises et qui se sont à nouveau perdues…

Évidemment que la langue c'est fondamental, comme je le disais, pour transmettre une manière de penser le monde. Mais pour moi, l'essentiel est ailleurs. Dans le film, ma sœur Samira dit que son petit garçon ne connaît pas le kabyle mais que pour elle, l'enjeu ce n'est pas qu'il l'apprenne mais qu'il comprenne qu'il est d'ailleurs et qu'il est fait aussi de ça. C'est lui offrir la possibilité de développer une aptitude à l'altérité. Après la guerre d'Algérie, après l'exil…

Si ma mère a refusé d'apprendre le français et la culture française en général, c'est aussi parce que, pour elle, ce que les français ont fait durant la colonisation et la guerre d'Algérie est impardonnable. Pour moi, la guerre d'Algérie ne commence pas en 1954, mais en 1830, au moment de la conquête, puisque l'Algérie n'a jamais été pacifiée durant toute cette période. Il y a eu un refus de la colonisation du début à la fin, qui a atteint son paroxysme à partir de 1954 avec ce qu'on appelle la « guerre d'Algérie ». Quand j'ai demandé à ma mère : « Comment as-tu vécu le fait de venir en France en regard de tout cela ? », elle m'a répondu : « Oui, on les a mis dehors puis on les a suivis. Mais que veux-tu, on a suivi le pain ! » On peut se demander ce que ça peut générer de mépris envers soi de s'installer dans le pays de l'ancien ennemi. En gardant sa langue, il me semble que ma mère s'est donné la possibilité de refuser une partie de l'Histoire, de son destin. Elle a été contrainte sur de nombreux plans, mais elle a refusé celle du français. Préservant ainsi un peu de sa dignité par rapport à la guerre d'Algérie.

Taire le silence, raconter l'Histoire autrement

Je crois que la manière dont on considère nos langues, c'est aussi la manière dont on considère nos histoires. Cela nous apaiserait tous, côté algérien et côté français, si l'État français acceptait de parler de la colonisation et de la guerre d'Algérie comme de crimes odieux en nommant très clairement les horreurs commises et en les reconnaissant comme telles : enfumades, déplacements de population, assassinats, spoliations, viols. Pendant la période coloniale, un tiers de la population algérienne a été tuée, 50 % de la population a quitté les campagnes, notamment à cause des expropriations.

On voit bien aujourd'hui comme il est impossible d'arriver à penser les représentations autrement. Si, dès la fin de la guerre, on avait mis ces mots-là sur cette histoire, nos parents auraient été accueillis autrement, à la fois comme des victimes et des résistant.es, avec de la bienveillance donc. Or, jamais dans nos livres de classe, on n'a vu accolés l'un à l'autre « Algériens et résistants ». Si cela avait été le cas, les imaginaires seraient moins imprégnés par le racisme et le mépris. Tout ça n'aurait pas abouti à créer des cultures légitimes et des cultures non légitimes, nobles et pas nobles, dominantes et dominées. Je pense que nous aurions été plus heureux. De même que la plupart des personnes qui ont quitté leur pays pour venir s'installer en France. Oui je pense que ça aurait changé beaucoup de choses pour nous tou.tes, exilé.es et descendant.es d'exilé.es. Et je suis certaine que cela changerait aussi la manière dont on aborde cette « crise des réfugiés » comme on dit hypocritement. Ils ne seraient plus des réfugié.es mais des hommes, des femmes, des enfants ayant vécu une aventure, une épopée qu'on aurait envie de s'entendre raconter. On les regarderait comme les guerrier.es qu'elles et ils sont et on leur ferait la place qui doit être la leur. C'est peut-être utopique ou naïf mais il me semble que c'est un exercice utile et salutaire d'imaginer une Histoire qui se déroule autrement.

Propos recueillis par Benedetta Meriggioli et Yeter Akyaz, et agencés par Jeanne Bally et B. M.

Des dynamiques inhérentes aux mouvements de contestation

Contexte : une lutte - historique

Après l'annonce le 17 janvier 2018 de l'abandon du projet de l'aéroport de NDDL, par le premier ministre, Edouard Philippe, beaucoup ont fêté la victoire après cinquante ans de luttes plus ou moins intenses. Vue de loin, cette lutte est perçue comme exemplaire, par sa durée d'abord, et son issue « victorieuse » ensuite. Nous ne parlerons pas des raisons de cette issue, ni sur le sens que certain·e·s donnent à cette victoire, plusieurs textes y reviennent [1]. Comme le dit un occupant : « La zad est utilisée en porte-voix pour des pratiques et des stratégies qui serviront d'exemple pendant des décennies » [2].

Les forces en présence

Rappelons brièvement les principales forces en présence. D'une part, les composantes citoyennistes : la Coordination des opposants (qui regroupe une soixantaine de partis, de syndicats et d'associations dont la plus présente sur le terrain est l'ACIPA) [3] , COPAIN , qui regroupe essentiellement des paysans, dont les plus influents sont adhérents à la Confédération Paysanne, qui ne vivent pas sur la ZAD [4], les paysans « historiques » regroupés dans l'ADECA , installés sur la ZAD et qui n'ont pas vendu leurs terres à VINCI, les naturalistes en lutte. Ces groupes, bien que non homogènes, ont comme ligne d'action de s'adresser à l'État dans un cadre légal et plutôt juridique. Ces composantes étaient en lutte contre l'aéroport.

Dès 2009 à l'appel de certain·e·s habitant·e·s, des jeunes sont venu·e·s de tous les horizons : squats, libertaires, autonomes, écologistes, ou sans bagage politique. Vu·e·s d'un œil suspicieux au début, ils et elles furent finalement accepté·e·s par les autres composantes grâce à leur détermination face aux violences des gendarmes mobiles lors de la tentative d'expulsion (opération César en 2012). Ces occupant·e·s ont rajouté au slogan de l'ACIPA « contre l'aéroport » : et son monde.

Se sont aussi créés environ 200 comités de soutien où se jouent souvent les mêmes divergences que sur la ZAD et dans les autres composantes. Au sein des occupant·e·s se sont formées peu à peu des mouvances très marquées. Pour simplifier, on peut parler de deux modes d'organisation sous-tendus par deux visions des luttes : les anti-autoritaires et féministes d'un côté, et les autonomes et « appellistes » [5], regroupés depuis environ deux ans au sein du CMDO (Comité pour le maintien des occupations) de l'autre. Entre ces deux pôles, se sont constitués des groupes plus ou moins durables tentant des voies différentes. D'autres occupant·e·s, ne se retrouvant pas dans ces formes d'organisation assez structurées, se sont toujours tenu·e·s à l'écart des réunions et actions officielles. Il n'empêche que ces derniers, appelés à NDDL « les gens de l'Est » parce qu'ils ont construit leurs habitations plutôt à l'Est de la ZAD, ne restent pas inactifs ou inorganisés. Entre autres, ils ont imposé aux agriculteurs une zone non motorisée. Pour continuer dans la description à grands traits, on peut dire que les occupant·e·s des groupes organisés sont majoritairement issu·e·s de la petite bourgeoisie intellectuelle en voie de déclassement, et que les gens dit « de l'Est » sont plutôt issus des classes populaires paupérisées.

Les mythes à l'épreuve des faits : unité, horizontalité, consensus

Si vous avez réussi à vous repérer dans ce paysage social, vous avez compris que le mythe propagé, en particulier par les textes officiels de la ZAD (« en vrai si on a gagné, c'est parce qu'il y avait tellement de modes d'actions différents avec tellement de gens différents, que les keufs ont jamais su comment réagir, et c'était trop stylé ») ou les livres écrits par le collectif Mauvaise Troupe [6], ce mythe de « l'unité dans la diversité » est une tromperie qui profite aux dominants. Pour les citoyennistes, il était impensable de remettre en question l'État ou le système capitaliste. Il s'agissait juste de défendre le domaine agricole et foncier contre le projet d'aéroport. Pour les occupant·e·s, l'aéroport était certes important, mais il était inconcevable de lutter contre ce Projet Inutile sans remettre en cause l'État et le système capitaliste qui en sont à l'origine. Les premiers ont dû néanmoins s'arranger avec les seconds tant que le maintien du projet d'aéroport, avec la menace d'une expulsion militarisée violente, était brandie par les différents gouvernements Hollande.

Ce mythe de l'unité dans la diversité a fait et continue à faire des dégâts. A l'intérieur du Mouvement « anti-aéroport », il a muselé les occupant·e·s, organisé·e·s ou non, mais critiques sur le mécanisme de confiscation de la lutte. Ils et elles ne voulaient pas risquer de briser l'unité qui « fait la force du Mouvement ». A l'extérieur, ce mythe de l'unité dans la diversité a créé des imaginaires de lutte idyllique. Idéalisation et culpabilisation sont encore aujourd'hui le lot de bien des soutiens à cette lutte qui pensent n'être pas capables de faire pareil.

Le 1er août 2017, en AG du Mouvement, la Coordination testa, par une mise en scène théâtrale, la force de ce mythe. Elle prit prétexte de trois actes d'hostilité lors de rassemblements [7] qu'elle avait organisés et dont elle tint l'ensemble des occupant·e·s pour responsables. Elle demanda aux occupant·e·s de condamner les auteur·e·s de ces « incivilités ». Devant le refus de l'assemblée, les membres de la Coordination quittèrent l'AG, courroucé·e·s. Quelques membres du CMDO leur emboîtèrent le pas. Ils laissèrent seul·e·s les occupant·e·s, semblant briser ainsi la sacro-sainte unité du Mouvement, pour mieux recomposer une unité de façade qui exclura, sans jamais l'assumer publiquement, les occupant·e·s les moins intégrables.

Autre mythe à qui la réalité s'est chargée de tordre le cou, c'est celui du fonctionnement « horizontal » des réunions. Vous connaissez le fonctionnement plutôt vertical classique des associations ou collectifs, avec un conseil d'administration ou du moins avec des prises de décision au vote majoritaire. Les occupant·e·s, pour leur part, ont cherché à mettre en œuvre un fonctionnement horizontal dans les réunions.

Cette organisation aurait dû faciliter la prise de parole. Mais l'horizontalité est aussi un leurre, chacun-e ne l'abordant pas avec les mêmes caractéristiques.

La prise de parole ne dépend pas seulement d'un donneur de parole, mais surtout de la capacité de chaque participant-e à s'exprimer avec les codes en vigueur dans l'AG, du fait de se sentir légitime pour intervenir, y compris contre la majorité du groupe, de la capacité à passer outre les ricanements, les humiliations voire les intimidations. Ces compétences, qui dépendent essentiellement de la possession, ou non, d'un certain capital culturel, ne sont pas également réparties entre les participant·e·s à une AG. Quelles que soient les techniques de conduite d'un groupe, ce seront toujours les mêmes qui seront plus à l'aise, excluant, même sans le vouloir, celles et ceux qui en réaction ne prendront plus la parole, puis ne viendront plus à ces réunions. Ce seront toujours les mêmes qui auront la possibilité de porter leurs intérêts en avant.

Et comme on ne prête qu'aux riches, ce capital culturel va de pair avec un capital social plus ou moins conséquent, qui permet de faire fonctionner ses réseaux à l'extérieur, réseaux politiques, de soutien. C'est ainsi que certains lieux de vie sur la ZAD se sont trouvés à la tête de moyens matériels mis à leur disposition pour mener à bien leurs projets : machines agricoles ou matériel de construction, par exemple, qui ne furent pas souvent mis à la disposition de toutes et tous. Peut-on parler d'horizontalité si on ne veille pas, au sein du Mouvement, à la redistribution égale des moyens matériels et financiers venus de l'extérieur ?

Autre ressource inégalement répartie au sein des occupant·e·s, c'est le temps disponible pour lire, écrire, se documenter, rechercher les informations et les diffuser, organiser les réunions, etc. Et ce temps est d'autant plus disponible qu'on habite une maison en dur ou un habitat auto-construit confortable, sans le souci d'aller à la recherche d'eau ou d'une machine à laver, où on a accès à l'électricité et au chauffage, ressources dont tou·te·s les habitant·e·s de la ZAD ne disposent pas. Plutôt que de parler de diversité, il serait ainsi plus juste de parler d'inégalité au sein du Mouvement. Inégalité qui, si elle a été combattue par certain·e·s, persiste et fait toujours sentir ses effets.

La prise de pouvoir est d'autant plus aisée si un groupe doté de tous ces types de capital, matériel, social et culturel décide de prendre en main le fonctionnement des réunions, pour allier efficacité et défense de ses intérêts, au nom de l'intérêt commun, bien entendu. Et l'on peut s'interroger sur la « bienveillance » de ce groupe quand il décide de boycotter, comme l'a fait le CMDO à l'automne, la réunion hebdomadaire des Habitant·e·s, plus anti-autoritaire, sous prétexte qu'elle ne sert à rien. D'autant que dans le même temps, le même groupe mettait en place de nouvelles instances dirigeantes. Notons encore une fois les positions inégales entre la stratégie du CMDO qui construit ce pouvoir et prend de vitesse la majorité des habitant·e·s, et une partie des occupant·e·s qui continuent d'affirmer publiquement que le Mouvement doit avancer « au rythme de ceux qui trébuchent » (discours élaboré en réunion des habitant·e·s, dont le CMDO est officiellement absent, et prononcé à la tribune du 10 février).

Sur la ZAD, le mythe de « la recherche du consensus » a eu la vie dure. Il était clamé haut et fort que les décisions étaient prises au consensus. Ce qui faisait râler les composantes plus verticales qui estimaient que c'était une perte de temps. On voit bien, par l'analyse de l'horizontalité, qu'il ne peut y avoir de consensus si tou·te·s les participant·e·s n'abordent pas une réunion à égalité, encore moins si une bonne partie s'exclut d'un fonctionnement qui les exclut de fait. Mais le 18 janvier, au lendemain de la « victoire », les composantes extérieures, n'ayant plus en vue que la nouvelle phase de la lutte, c'est-à-dire les futures négociations [8] avec le gouvernement, ont jeté les masques. Ces négociations ayant pour enjeu la redistribution de la propriété privée (les terres et les fermes), il ne fut plus question de consensus ou de décisions prises par tout le Mouvement.

La Coordination et COPAIN, suivis par le CMDO, ont informé l'AG qu'ils allaient détruire les cabanes et les chicanes qui avaient été construites après l'opération César sur la D281 et maintenues depuis, ceci sous prétexte que le gouvernement le demandait. Ces composantes étaient soucieuses de lui montrer leur capacité à maîtriser la situation en interne.

D'autres coups de force ont eu lieu, comme rajouter en catimini une phrase pouvant susciter une opposition au communiqué commun de « victoire » adopté en AG [9] ; comme la menace de quitter le Mouvement et de laisser les occupant·e·s de la fraction dominée, les « perdant·e·s », comme certain·e·s se nomment alors, seul·e·s devant les forces de gendarmerie mobile ou la préfecture si les réfractaires refusaient les compromis.

Chronique d'une bureaucratisation en cours [10]

Il est toujours plus facile de comprendre les processus au début de leur mise en place quand ils sont encore visibles parce qu'ils se heurtent à des résistances, que lorsqu'ils sont bien huilés, qu'ils ont forcé l'acceptation de toutes et tous. Les différentes options encore possibles lors des prémisses ont disparu, et les processus installés ne sont plus remis en cause.

Le processus de bureaucratisation assurant la prise de pouvoir des fractions dominantes du Mouvement (essentiellement COPAIN, la Coordination et le CMDO [11]) fut lent et d'autant plus insidieux qu'il fut le fait de potes avec qui s'étaient nouées des connivences et des amitiés complices dans le partage de la vie quotidienne au fil des années. La ZAD a ceci de particulier, qu'y sont étroitement imbriqués les lieux de vie et les lieux de lutte. Ces liens affectifs ont affaibli la vigilance des occupant·e·s anti-autoritaires, pourtant au fait de ces processus. Le flou dans lequel restent volontairement les membres de groupes organisés au sein du Mouvement ne permet pas de nommer clairement les adversaires. L'autocensure vint aussi de la réaction de proches s'exclamant « t'es chiant-e ! » à la moindre remarque critique. L'isolement et le sentiment d'être « parano » et de se l'entendre dire a impuissanté nombre d'occupant·e·s. Celles et ceux qui étaient lucides sur la tournure de la situation, lassé·e·s d'être seul·e·s à la dénoncer, ont souvent quitté définitivement le Mouvement.

Bureaucratisation par le haut

Ce fut d'abord le contrôle des positions clés, comme le groupe presse ou la com' externe qui centralisaient les informations, sans les redistribuer intégralement, et qui diffusaient la fable de la ZAD unie et consensuelle sur le site zad.nadir et les listes mails. Ce furent les mandats, non rediscutés, empêchant le contrôle par tou-tes des positions de pouvoir. Ce fut la spécialisation des fonctions, empêchant la rotation des tâches. Ce fut les réunions préparatoires aux AG, soit annoncées mais difficilement rejoignables par des individus non organisés au sein de groupes structurés, soit carrément non annoncées et donc non ouvertes, ce qui permettait aux élites de faire adopter en AG des décisions qui leur étaient favorables par une stratégie de groupe pré-définie.

Ces manipulations des décisions se font également à travers un lobbying informel : chantiers, « ateliers stratégies » : « Il s'agit d'inviter des gens de COPAIN, des comités, probablement de l'ACIPA, à un repas où les discussions se font de façon soi-disant informelle. Ma théorie, c'est que ces repas sont organisés quand il y a une idée à faire passer [...] pour préparer le terrain et influencer les prochaines décisions. » [12]

Ce fut surtout, durant l'automne 2017, la création par le CMDO appuyé par les autres composantes, de nouvelles instances décisionnelles : l'AG des Usages, venant dans les faits concurrencer la vieille AG du Mouvement, mensuelle, où tout le monde peut venir débattre et participer aux décisions. Dans l'AG des Usages, certes le consensus est toujours de façade, mais les positions sont préalablement discutées au sein de chaque composante qui en informe l'AG.

La validation de ces décisions par l'AG prend l'aspect d'une farce dès lors qu'elles ne peuvent être contredites que par un texte, dûment argumenté, porté par un collectif ou un lieu de vie, dans un délai d'un mois.

Procédure sélective excluant bien des occupant·e·s n'ayant pas accès à internet, ne maîtrisant pas suffisamment l'écrit ou l'art de l'argumentaire, ou ne s'organisant pas en collectif interne.

Cette AG de référence est adossée à des commissions, ouvertes à toutes et tous en façade, mais requérant des disponibilités et des connaissances dont tout le monde n'est pas doté. Commission « Hypothèses pour l'avenir » devant étudier les possibilités juridiques du partage du foncier, dont les différents types de bail pouvant être négociés avec l'État, et les statuts d'une Association ayant vocation à signer les accords éventuels et à gérer les terres que l'État laisserait au Mouvement. Commission pour régler les conflits qui ne manqueront pas de survenir, et commission « bienvenue » devant accueillir les postulant·e·s à une installation sur la ZAD, et les mettre au parfum des conditions d'entrée. C'est maintenant au sein de ces commissions que s'élaborent les structures de l'avenir. En février, ces commissions se sont muées, par un processus resté opaque pour beaucoup, en un ensemble de groupes de travail dont les droits d'entrée sont restés les mêmes.

Bureaucratisation par le bas

De nombreu-ses occupant·e·s, ne faisant pas partie de la fraction dominante, sont néanmoins séduit·e·s par la redoutable efficacité mise en place dans ces structures, et s'embauchent ou se font recruter pour faire des recherches et présenter en AG les différentes options juridiques envisagées. Par là, ils et elles acceptent de travailler dans le seul cadre autorisé. Progressivement ils et elles se mettent à penser ce que, quelques semaines auparavant, ils et elles n'auraient jamais imaginé penser, et endossent des rôles de responsabilité gratifiants qu'ils et elles n'imaginaient jamais être en situation d'accepter. De part cette position « entre deux », ils et elles consentent ainsi à jouer un rôle d'intermédiaire avec les autres occupant·e·s, tentant une sorte de conciliation impossible vu le sérieux des enjeux, sauf à persuader encore une fois les plus « anti-système » d'évoluer vers les plus modérés.

Cette dynamique est-elle propre à la ZAD de NDDL ?

Peut-être vous demandez-vous si ces « dérives » bureaucratiques sont le fait d'individus opportunistes qui sévissent sur la ZAD ? Peut-être avez-vous en tête des exemples personnels de luttes confisquées de la même manière par un groupe organisé ?

Nous ne reviendrons pas sur la dynamique de bureaucratisation des luttes sociales, sur les lieux de travail. Il sort de ce cadre de décortiquer les rôles des dirigeants syndicaux, politiques ou associatifs dont la fonction est très souvent de prendre le train en marche pour mieux en contrôler la direction, et d'essouffler la machine avant d'actionner le frein. Nombre de textes et de témoignages dénoncent ces bureaucraties associatives, politiques et syndicales, à l'œuvre contre les salarié·e·s ou les habitant·e·s de quartiers de relégation.

Nous nous intéressons ici aux luttes dites de territoire, assez nouvelles dans le panorama des mouvements de contestation.

La lutte italienne NO-TAV, contre la construction du TGV Lyon / Turin dans le Val di Suza, est emblématique. Elle est mythifiée par Mauvaise Troupe, comme une lutte sœur à celle de NDDL, notamment dans le livre Contrées, 2016.

Ce serait une lutte populaire dans laquelle les anarchistes se sont retrouvés, dit-on, à lutter aux côtés des grand-mères et des députés. Anarchistes prêt·e·s à des actions de sabotage illégales, et qui une fois arrêté·e·s, ont été désavoué·e·s par une grande partie du mouvement No TAV optant pour une « composition » respectable de la lutte.

« Le rituel de légitimation de l'opposition au TAV est celui des « assemblées populaires », sorte de (prétendus) moments de démocratie directe. »

Mais ce mythe de l'assemblée, faussement horizontale, porte un tas d'éléments politiques. Il laisse le champ ouvert au leadership des meneurs de foules, il bride le plus souvent de façon implicite, mais parfois aussi de façon explicite l'initiative individuelle ou de petits groupes, il endosse le centralisme « valsusin » (l'opinion portée par les « gens de la vallée » prime sur celle des autres, du seul fait de leur origine géographique) et le compromis constant avec les composantes autoritaires (pour la plupart issues de l'Autonomie) ou légalistes (un bon nombre de comités, les pacifistes, parfois des partis) du « mouvement aux mille âmes ». Tous ces éléments sont effacés devant le seul aspect qui importe : celui de chercher une investiture dans les « masses » [13].

A Bure, où les expulsions de février n'ont pas sonné le glas de la résistance, les militant·e·s les plus aguerri·e·s sont aussi en butte aux difficultés de l'unité et du consensus. Peu de textes émanant de Bure ont été écrits analysant ces problèmes, mais dans les conversations informelles, les militant·e·s se disent souvent conscient·e·s que l'unité entre activistes politiques, habitant·e·s du lieu et associations ou groupes affinitaires est un leurre. Dans les assemblées, ils et elles rencontrent les mêmes limites du fonctionnement horizontal qui n'interroge pas les intérêts défendus par chacun·e. Mais, la lutte, dans sa phase activiste, étant plus récente, les mêmes processus ne sont pas aussi poussés. Le risque est cependant grand de voir, là aussi, les plus radicaux obligés d'en rabattre pour préserver l'unité jusqu'à un hypothétique « abandon du projet ».

Dans les luttes contre l'extractivisme, en France ou ailleurs [14], on rencontre aussi ces compositions inter-classistes. Ne pas faire le tri dans les résistances qui défendent un territoire, toutes classes confondues : péones et propriétaires terriens, de même que bénévoles de base et militants organisateurs soi-disant côte à côte, maintient une confusion idéologique au bénéfice des seconds. Il y a une corrélation sociale à ne pas occulter entre ceux qui encadrent les luttes et ceux qui sont en mesure d'en tirer le plus de bénéfices. Les États-majors ne sont jamais perdants.

Dans les luttes contre les extractions minières, comme dans toutes luttes environnementales, ceux qui sont aux commandes n'ont aucune motivation à lutter contre le monde capitaliste, dans lequel ils arrivent à défendre leurs intérêts. Par ailleurs, ils ont les moyens d'imposer une « bienveillance entre les différentes composantes », reportant ainsi la responsabilité des conflits internes sur les personnes dont l'engagement dans cette lutte est essentiellement basé sur des positionnements politiques anti-capitalistes ou « anti-système » : leur radicalité peut être instrumentalisée pour des actions ou des menaces d'actions illégales, dans lesquelles la partie citoyenniste refuse de s'impliquer. Cette « bienveillance » est en réalité une sorte d'eau bénite pour chasser cette maudite « lutte de classes ».

Si ces luttes de territoire sont nouvelles, les mécanismes décrits ci-dessus ne sont pas nouveaux. Marc Ferro [15] analyse leur mise en place dans les premières années de la révolution soviétique. En particulier, il détaille, textes à l'appui, les processus de bureaucratisation par le haut et de bureaucratisation par le bas. « [...] le phénomène de capture bureaucratique n'est pas l'entrée de droit de deux membres de chaque organisation au Comité exécutif, car cette proposition fut librement discutée et votée par l'assemblée générale. Le phénomène bureaucratique apparaît dès lors que le choix des deux délégués n'est plus du ressort de l'assemblée mais des organes dirigeants de chaque organisation, de leur Bureau. L'assemblée générale a perdu son droit de contrôle. » A NDDL, c'est selon cette procédure que furent désignés les membres de la Délégation inter-composantes qui auraient voulu négocier avec l'État ainsi que les membres du Collège de l'Association.

« Ainsi, la bureaucratisation par en haut apparaît comme une des formes de la lutte que les institutions se livrent pour la conquête du pouvoir. Elle constitue une des procédures employées par un pouvoir, quel qu'il soit, pour se renforcer en subvertissant les pratiques électives, démocratiques en leur principe, mais constamment faussées. Ces traits sont corroborés par les caractères spécifiques de la bureaucratisation par en bas. » (Marc Ferro).

Territoires en lutte et lutte de classes

Les luttes environnementales dans lesquelles s'engouffrent bien des activistes ont pour but de s'opposer à l'aménagement étatique du territoire, mais elles laissent de côté les problèmes de l'exploitation salariale et de la propriété privée, dont l'abolition est fondamentale pour l'avènement d'une société égalitaire. Occultant ces aspects sur lesquels tous les mouvements sociaux actuels se sont cassés les dents, les activistes et leurs alliés citoyennistes estiment que la lutte des classes n'est plus d'actualité. Seulement, qu'on le veuille ou non, elle fait rage, même dans les luttes de territoire. Travestir les rapports de classes en relation de voisinage, les inégalités sociales et économiques en complicités locales est une perversion, dénoncée dans la lutte NO TAV, qui a permis aussi sur la ZAD de faire accepter la destruction immédiate de la route des chicanes « pour rassurer les voisins ».

Refuser de voir ces antagonismes, mis sous le coude un temps mais qui ressurgissent dès que possible, sous prétexte que « ces luttes nous les avons gagnés ensemble, toutes sensibilités d'action confondues, et nous les finirons ensemble. » [16], c'est se préparer à des désillusions qui n'auraient pas lieu d'être si ces dynamiques de réformisme et de bureaucratisation étaient dénoncée dès le début pour tenter de les enrayer.

Nous n'avons pas traité tous les aspects de cette lutte (les nécessités matérielles subordonnées aux tâches d'organisation, par exemple [17]), et certains considérés ici auraient mérité plus d'approfondissement. Espérons que ces quelques clés vous permettront d'ouvrir des discussions sur NDDL, et plus généralement sur les prises de pouvoir dans les luttes que nous vivons les un·e·s les autres.

Cette bureaucratisation de la lutte à NDDL fait d'autant plus rager que l'occupation de la ZAD a permis des expériences passionnantes d'agriculture hors normes, d'habitations auto-construites, d'artisanat et d'activités artistiques hors contrôle, de tentatives de relations sociales sans domination sexiste ou raciste pendant près de dix ans. Cette lutte est aussi intéressantepar les réflexions de celles et ceux qui subissent ces dynamiques de prise de pouvoir, qui en prennent conscience progressivement voire tardivement, puis qui tentent de s'y opposer sans grande efficacité jusque-là, mais qui ne baissent pas les bras.

Laissons la parole à une occupante de la ZAD : « Je crois que c'est la chose la plus passionnante que l'on puisse faire ici, inventer de nouvelles formes d'organisation, ne pas se laisser faire et trouver à s'adapter quand on a l'impression de se faire marcher dessus, réfléchir collectivement à ce qu'on rêve de construire ici. » [18]

Une rébellion en voie d'intégration

Acceptation et pacification : cas pratique : la D281

Ce qui a été décrit plus haut sont des mécanismes qui se sont mis en place progressivement depuis de longs mois. Certain·e·s vous diront dès le début des occupations, pratiquement. Puisque la lutte est passée à une autre phase le 17 janvier, qu'en est-il maintenant (mars 2018) ?

Pour les composantes qui étaient prêtes à négocier, il n'y avait plus de temps à perdre. Depuis la mise en place de la nouvelle AG des Usages et de ses commissions satellites, les discussions de fond étaient écartées sous le prétexte bien connu de l'urgence du moment. Le 18 janvier, il n'y eut plus d'hésitations. Au cours de l'AG exceptionnelle du soir, COPAIN et la Coordination, suivis par le CMDO, ont annoncé que, puisque l'État le demandait, ils allaient commencer le démantèlement de la route « des chicanes » dès le lundi 22 janvier. Pas de discussion possible, pas de concessions envisageables. Les occupant·e·s, sous le choc de ce coup de force qu'un paysan de COPAIN a reconnu un mois plus tard être « merdique », n'ont pu qu'obtempérer sous la menace à peine voilée de se retrouver seul·e·s et d'être stigmatisé·e·s s'ils s'opposaient. Tout le monde avait en mémoire le précédent de l'AG du 1er Août (voir plus haut).

Les réfractaires à la libre circulation sur la route des chicanes (pour maintenir une pression en cas de menace d'expulsion) avaient été amenés durant l'hiver à réfléchir à un possible aménagement de cette route. Non pas à la normalisation ou non de cette route, notez bien, mais à la manière de la normaliser. Des « cercles de qualité » ont été mis en place au cours desquelles ces modalités ont été discutées. Peu à peu, il ne fut même plus pensable de la garder en l'état. Il fallait la rendre à l'État...

La semaine qui suivit fut cruciale pour la suite. Les comités de soutien, appelés en renfort, comprirent sur le tas que le « tous ensemble » dont leurs organisateurs les avaient bercés ne résistait pas à l'épreuve des faits. Les initiateurs de cette destruction, appuyés par les tracteurs, redoutèrent que des oppositions tournent à la violence. Ils étaient si conscients de la tension interne au Mouvement qu'ils bloquèrent la presse hors de la route, alors qu'ils sont si friands de ces relations médiatiques depuis des années. Tranche par tranche, les chicanes furent détruites, les pneus et carcasses de voitures emportés au loin. Beaucoup d'occupant·e·s eurent à cœur de le faire proprement puisqu'il fallait le faire. D'autres occupant·e·s jouèrent le rôle d'intermédiaire auprès des réfractaires, pour « apaiser », pour tenter contre toute évidence de réduire le fossé qui se creusait entre les différentes fractions du Mouvement. Il fut patent pour toutes et tous que désormais, certaines composantes étaient à la manœuvre et useraient à l'avenir de ces stratagèmes pour faire valoir leurs intérêts liés à la propriété privée [19], et que d'autres seraient les dindons de la farce, et que leurs intérêts (dont le principal était de vivre sur la ZAD, dans la zone non motorisée, mais pas que) ne seraient pas pris en compte. Entre ces deux pôles, des individus isolés se radicalisaient, voyant l'irrémédiable créée par ce coup de force, ou au contraire faisaient concession sur concession pour pallier les conséquences.

Depuis, la route est officiellement « ouverte ». Les ouvriers se sont relayés pour la nettoyer (élagage des haies, curage des fossés, busage des entrées de champs ou de chemins, travail sur le revêtement). La préfecture qui contrôle ces travaux ne tint aucun compte des demandes (peut-on parler de revendications devant un rapport de force si disproportionné ?). Les naturalistes en lutte ont été un des rouages d'apaisement en négociant des travaux « respectueux de la biodiversité ». A la fin des travaux, force a été de constater qu'ils avaient été des plus destructeurs : il ne reste pas une plante entre la chaussée et les haies rendues translucides tellement elles ont été massacrées. Mais c'est fait : la terre est à nue, et les « voisins » viennent en famille y faire leur promenade dominicale...

La route est donc ouverte aussi à la présence des forces de l'État. Compagnies de gendarmerie, de renseignement, anti-terroristes aussi, accompagnèrent tous les jours les ouvriers. Officiellement pour les « sécuriser ». Mais en réalité pour capter tous les renseignements possibles : fichage des personnes, repérage des lieux, et même fouille d'habitations à proximité en l'absence des occupant·e·s. Cela demanda une énorme énergie de surveiller les flics en permanence pour éviter les intrusions, de jouer encore une fois l'apaisement pour éviter qu'un dérapage puisse servir à la répression. D'autant que les personnes qui veillèrent à ce que les flics restent sur la route furent seules. Pas de relais, aucune solidarité. Les fractions dominantes du mouvement firent ainsi payer la rébellion de la partie précaire et méprisée du mouvement. Tout en préparant les négociations, ils obtinrent, par la fatigue et la démoralisation, une acceptation et pacification qu'eux seuls pouvaient obtenir grâce au travail des occupant·e·s en position intermédiaire.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu de résistance. Dans un pré limitrophe à la route, Lama Fâché a été reconstruit : un bel hangar offert par une voisine, une cantine fonctionne avec du matériel et des aliments donnés par certains lieux de vie de la ZAD (mais pas tous). Et certains travaux de la DDE sont sabotés aussitôt finis. Seulement, fin février, la solidarité avec les expulsés de Bure a été difficile à mettre en place. Ces occupant·e·s méprisé·e·s et laissé·e·s seul·e·s face aux flics (« C'est de votre faute, si les flics sont sur la zone ») ne voient pas pourquoi ils dépenseraient de l'énergie à une solidarité dont eux-mêmes ne bénéficient pas.

Délégation et négociation

Le problème de la délégation pour aller négocier avec l'État est une autre voie d'intégration de cette rébellion « zadiste ». Si la perspective d'aller négocier avec l'État, qui avait été combattue pendant des décennies jusqu'à l'obtention de l'abandon du projet d'aéroport, était préparée de longue date par les composantes citoyennistes, il n'en allait pas de même pour une partie des occupant·e·s qui avaient lutté contre l'aéroport mais qui entendaient bien continuer à lutter contre son monde. Les paysans de la Confédération Paysanne mettent désormais en avant la satisfaction de leurs intérêts : ils attendent d'une négociation le gel des terres, le temps de s'organiser.

« Foncier droit devant » dit la plaquette signée par le CMDO, le 10 février [20]. Ils ont montré leur bonne aptitude à gérer les « Zadistes » et à les maintenir dans un cadre acceptable pour l'État. Leur lutte est maintenant dirigée contre la FNSEA et ils espèrent que l'État sera sinon de leur côté, du moins un arbitre « bienveillant ». Les élites des occupant·e·s, en particulier le CMDO et ses proches, attendent de cette négociation une reconnaissance en tant qu'interlocuteurs, pour la pérennité de leur présence sur la zone, afin de garder leurs ressources matérielles et sociales qui permettraient « d'assurer le rayonnement de la lutte de la zad à l'international ».

Pour garder cette image de démocratie qui prend soin de toutes et tous, il fallait convaincre le maximum d'occupant·e·s anti-autoritaires et anti-capitalistes de participer à cette négociation. Ce n'est pas rien pour des gens, qui ont refusé pendant des années d'avoir des porte-parole, de désigner des délégué·e·s. Ce n'est pas rien non plus pour des gens qui ont vécu les violences policières de 2012, de Sivens ou de Bure, les violences étatiques d'exclusion sociale de toutes sortes, d'accepter de reconnaître l'État comme interlocuteur.

Pour cela, il y eut moult réunions, de différentes formes, pour amener les gens à réfléchir dans le cadre. Réunions bien contrôlées par des « facilitateurs et facilitatrices » chevronné·e·s qui savaient couper la parole des importun·e·s ou recadrer les indécis·e·s. Par exemple, on pouvait discuter de ce qu'on allait demander à la négociation ou de ce qu'on n'accepterait jamais comme compromis. Mais on ne put jamais remettre en cause l'opportunité même de cette négociation. On put réfléchir aux compétences demandées aux délégué·e·s, et de leur nombre, mais pas de savoir si les occupant·e·s en voulaient. Peu à peu, les réticences s'amoindrirent. Et les occupant·e·s les plus critiques s'adaptèrent aux contraintes imposées. Même l'expulsion militarisée des occupant·e·s de Bure, en lutte contre le projet d'enfouissement de déchets nucléaires, qui a fait 15 arrestations, n'a pas remis en cause le processus de négociation. Solidarité avec Bure certes, mais que cela ne trouble pas nos affaires à venir.

Il faut noter, pour la petite histoire, que le CMDO, qui est constitué d'occupant·e·s, a décidé d'envoyer un délégué uniquement pour son groupe, et qu'il ne représente donc pas les autres occupant·e·s. A noter aussi qu'au bout du compte, il reste une bonne partie des occupant·e·s qui n'a pas joué le jeu de ces réunions longues et fastidieuses, et qui est restée sur le bas-côté. Ils et elles ne se sentent nullement représenté·e·s. Ils et elles ne sont nullement pris·e·s en compte : « ils n'ont que ce qu'ils ont cherché ! ».

Le 28 février, la préfète a opposé une fin de non-recevoir à la délégation : elle ne veut pas entendre parler de l'association, ni du gel des terres, ni d'amnistie. Elle a lancé un préavis pour les expulsions « des gens qui sont contre l'Etat de droit mais qui touchent le RSA ». Elle entend mener des discussions avec tous les « partenaires » (FNSEA, Chambre d'agriculture...) au sein d'un Comité de pilotage et pas des négociations bilatérales (avec seulement la délégation du Mouvement). Le 20 mars, S. Lecornu, bras droit de N. Hulot, a confirmé les mêmes positions.

Du coup, les têtes pensantes ont pris le principe de réalité de face. Ils accusent le coup en disant : « on l'avait prévu, l'Etat nous teste au premier rendez-vous ».

Les appellistes tentèrent de mettre la barre plus haut en organisant un rassemblement (« excessivement tranquille » pour rassurer l'ADECA qui va siéger au Comité de pilotage) devant la préfecture le 19 mars et en appelant toutes les associations à manifester contre toutes les expulsions le 31 mars, fin de la trêve hivernale, à Nantes. Ils espèrent encore forcer la porte de la préfète et amorcer des négociations avec l'Etat. D'autres occupant·e·s espèrent toujours, après cet échec, retrouver l'unité perdue, en se lançant dans des actions contre les expulsions.

Légalisation et expulsions

La légalisation en vue d'éviter l'expulsion promise par E. Philippe à la fin de la trêve hivernale est une des perches tendue par le gouvernement pour sortir la tête haute de ce conflit. Lui non plus n'a pas envie de ternir son image de marque en se lançant dans un processus d'expulsions hasardeux. Les occupant·e·s ont bien souvent l'expérience de ces situations, et s'ils ne les recherchent pas, ils seront des clients difficiles à mater.

Le gouvernement propose de péréniser la présence d'une bonne partie des occupant·e·s, à la condition qu'ils et elles acceptent de légaliser leurs activités « illégales ». Entendez par activités illégales, les habitations auto-construites sans permis, les activités forestières ou agricoles hors normes, la résidence de personnes sans papier ou hors contrôle, par exemple.

Combien d'occupant·e·s seront prêt·e·s à être fiché·e·s, combien auront les moyens de se mettre aux normes, de payer les diverses taxes ? Combien seront d'accord pour vivre une vie normalisée alors que de nombreuses expériences artisanales, agricoles, sociales, artistiques foisonnent sans demander aucune autorisation à personne (sauf aux proches concerné·e·s) ? Ce sont des questions qui sous-tendent bien des conversations, mais qui ne sont jamais débattues en réunion. Trop délicates, pas le temps...

Les paysan-nes de la CLIC (occupant·e·s ayant des activités agricoles pourleur propre compte) entendent bien profiter de la main tendue par la préfète et se légaliser, sans tenir compte de leur ancienne lutte « hors cadre », c'est-à-dire « hors normes » en parole.

Pour ce qui est des expulsions, on comprend un peu plus à chaque réunion la filouterie de la fraction dominante du mouvement. La délégation, malgré le mandat reçu, n'est pas partie du bureau de la préfète lorsqu'elle les a envoyés bouler : « il y aura des expulsions ciblées ». Forcément, l'ADECA, l'ACIPA et la Conf' venaient de recevoir leur invitation pour le Comité de pilotage. Les occupant·e·s n'ont pas rompu l'unité en sortant seul·e·s du bureau... Plus se rapprochait l'heure des expulsions, plus les positions des composantes devenaient cyniques : « d'accord pour s'opposer aux expulsions au sein du mouvement mais les saboteurs sur la route se sont mis eux-mêmes hors du Mouvement. »

Et il se dit maintenant qu'il n'est pas possible de s'organiser en amont des expulsions : impossible à prévoir, puisqu'elles sont ciblées. Mais on s'engage « à reconstruire les cabanes en plus joli », avec un mépris et un paternalisme qui font froid dans le dos. Les fractions dominantes ont l'art de ne pas voir la capacité de reconstruction des « gens de l'Est » qui ne les ont pas attendu pour reconstruire Lama Fâché. Et ces interventions sont faites par des gens « de l'entre-deux » qui font de plus en plus mouvement vers les dominants.

Intégration de la rébellion

Bien qu'averti·e·s de la manière dont les prises de pouvoir se sont déroulées dans le passé et dans les luttes contemporaines, nous en avons subi les effets sur nous. Nous revenons quelques instants sur une sorte « d'auto-analyse » politique pour tenter de comprendre les mécanismes mis en œuvre. Ceux décrits ci-dessous ne sont pas les seuls, il y en a de plus violents qui permettent de ramener les plus récalcitrant·e·s à la raison, en particulier les insultes, les attaques personnelles, les chantages, les menaces ou la réalisation des menaces.

Nous avons été étonnés de nous rendre compte, après coup, que nous avions « cru » à la fable de la préfète acceptant qu'une « cabane de punk-à-chien » (Lama Fâché) se pérennise au milieu d'une départementale normalisée à 90km/h. C'était rationnellement inconcevable. Mais on a fini par y croire. Juste, on n'a pas été surpris quand COPAIN annonça que « la préfète voulait sa destruction ». Autre exemple : nous étions sûrs, expériences (des autres) à l'appui, qu'une négociation avec l'Etat ne pouvait se faire sans mise en place d'un rapport de force. Mais nous avons « cru », portés par l'illusion collective, que cette délégation pourrait obtenir un petit quelque chose, même insuffisant. Nous n'avons cependant pas été surpris de la fin de non-recevoir de la préfète. Ce redoutable mécanisme psychologique de double pensée, qui consiste à retenir à la fois deux pensées qui s'annulent tout en niant leur opposition, inhibe toute résistance. Cette double pensée est encore à l'œuvre dans la tête de bien des occupant·e·s qui, malgré les preuves d'inégalités et de dominations qu'ils et elles avaient sous les yeux, ont continué à croire de façon irrationnelle à « l'unité du Mouvement ».

Un premier mécanisme à l'œuvre dans cette lutte a été la mise en place de moult réunions internes aux occupant·e·s, pas fermées mais pas ouvertes, appelées souvent par message d'urgence, où les occupant·e·s étaient amenée·e·s à se positionner dans un cadre imposé. Nous les appelons des « cercles de qualité » : tout comme chez Toyota où les exécutant·e·s se réunissent pour améliorer les conditions de leur exploitation, les occupant·e·s furent amenées à réfléchir sur l'acceptation de ce qu'ils et elles refusaient. Ce fut le cas tout d'abord pour la destruction de la route, puis pour l'idée d'aller négocier avec l'Etat, puis pour désigner sans voter des délégué·e·s.

Après l'échec de la délégation, ce fut le cas pour les manières de ne pas s'opposer aux expulsions, mais de reconstruire derrière « en plus joli ». Dans un premier temps, l'idée même révulse, puis comme les potes mettent un neurone dans l'engrenage, on se fait soi-même au cadre imposé et on se surprend à se débattre dans les rets de cette pensée embarquée. Du coup, cet engluement bureaucratique empêche une pensée autonome approfondie. Pour ou contre, elle se définie toujours par rapport à ce cadre.

Un deuxième mécanisme qui déstabilise la réflexion est le pilonnage idéologique via des personnes différentes, un tir croisé en quelque sorte. Il y a le délire de toute puissance dont la plaquette « Zad will survive » publié à des milliers d'exemplaires pour la kermesse du 10 février est un des derniers exemples (« nous sommes les plus forts et nous allons leurrer l'Etat »). D'autre part, le mouvement de personnes critiques vers les positions dominantes déstabilise réellement, alors qu'elles avaient eu des positions ou qu'elles avaient écrit des textes avec lesquels on était d'accord par le passé. C'est le rôle des « entre deux », il est très efficace. D'autant que ce mouvement n'est pas un brusque retournement, mais un pas à pas insidieux qui témoigne aussi de la déstabilisation de ces personnes. Se retrouvant ainsi à réfléchir avec des personnes mouvantes (comme on dit des sables qu'ils sont mouvants), on se met à douter de la pertinence de nos analyses et même de la radicalité de nos positions. La vigilance est d'autant plus affaiblie que ces personnes nous sont proches.

Un troisième mécanisme est celui de la division du travail de domination. Au cours des mois précédents, de nombreuses commissions mutées en groupes de travail ont accaparé l'énergie de toutes sortes d'occupant·e·s : depuis les têtes pensantes jusqu'à des intermédiaires soucieu-ses d'être reconnu·e·s dans leur compétences, en passant par les leaders de composantes ayant un réseau extérieur qu'ils disaient puissant. Cette hiérarchie dans l'élaboration du futur, laissant sur le bas-côté un grand nombre d'occupant·e·s, dépossèdent ces derniers d'un savoir qui se construit sans eux. Nous sommes dès l'école conditionnés à éprouver une certaine fascination, pour ne pas dire soumission à toute procédure, à tout règlement. Ces figures d'autorité qui s'auto-proclament les plus compétentes et qui sont celles qui, dans les faits, ont les cartes en main, désarment celles et ceux qui ne siègent pas dans ces instances. Comme toujours, on se sent inférieurs à ces experts, on inhibe toute critique, on s'autorise tout juste une question timide.

C'est ainsi que se met en place le travail d'assimilation de la ligne dominante.

En s'appuyant sur les travaux de Pierre Bourdieu, on peut décrire trois formes. La forme objectivée, qui prend l'aspect très concret de documents et de textes. On pense ici à Sursis ou sursaut, paru dans le ZadNews, à l'été 2017, ou Le manteau et le corps, paru quelques semaines plus tard. Ces textes portent l'analyse du CMDO dans toutes les cabanes, et les têtes qui y vivent. Il prend aussi la forme institutionnalisée, de nouvelles commissions et AG des usages, qui ont été créées avec des règles qui verrouillent les oppositions [...]. Ces procédures bureaucratiques éliminent bien des opposant·e·s qui se retranchent dans un entre-soi peu efficace. La forme incorporée est la plus redoutable. Cette forme n'est pas imaginaire. C'est le cerveau qui travaille réellement. On en arrive à dire, par un renversement psy- chologique redoutable : « l'AG des usages pense comme moi ». Et on se conforme, sans s'en rendre compte, à ce qui a été validé dans cette chambre d'enregistrement des décisions prises en amont.

C'est ainsi qu'on arrive à penser comme incontournables des situations qu'on jugeait impensables.

A l'instar de ce qui s'est passé en URSS, toutes proportions gardées, les op- posant·e·s à la fraction dominante qui prenait progressivement le pouvoir se sont tu. Vers l'extérieur : pour ne pas ternir l'image du « Mouvement » et amoindrir la solidarité indispensable pour atteindre le but fixé : l'abandon du projet d'aéroport. Vers l'intérieur aussi : l'autocensure a été puissante. Et il a fallu des semaines, après l'annonce de cet abandon le 17 janvier 2018, pour que les paroles se libèrent et que des textes d'analyse critique soient publiés. Comme au sujet de l'URSS, les premiers à dénoncer cette situation n'ont pas été crus, ils ont même été traités de « menteurs », de « paranos », de « diviseurs »... Comme en URSS, les opposant·e·s ont, dans un premier temps, tout fait pour assurer la pérennité du groupe. L'idée de rupture était inacceptable. Les intérêts du collectif passaient avant ses intérêts personnels. Nombre d'entre elles et eux ont participé pleinement à la préparation de manifestations qu'ils et elles critiquaient [21], estimant que leur devoir était de « faire fonctionner la ZAD même si on n'est pas d'accord », culpabilisant même de ne pas être à la hauteur du rythme de travail imposé.

Conclusion ? l'expulsion de la conflictualité

Il n'y a pas de conclusion possible. L'histoire n'est pas finie. A l'heure où nous écrivons ces lignes, la date de l'ultimatum pour les expulsions n'a pas encore été dépassée. Gageons que ce sont les plus précaires, les plus « border-line », celles et ceux qui seront désignés par l'Etat, ou qui ne pourront pas ou ne voudront pas se plier aux diktats de l'État qui feront les frais de la normalisation. Beaucoup ne verront plus aucun sens à vivre dans une zone devenue une réserve touristique ou écologique [22], et s'en iront d'eux-mêmes. D'autres, par bravade ou parce qu'ils et elles n'ont nulle part où aller attendront de se faire expulser, par petites vagues.

Pour dire vrai, les expulsions ont commencé depuis bien longtemps, avec le départ des opposant·e·s qui ne voyaient plus de sens à rester alors qu'ils et elles voyaient se profiler une normalisation dévastatrice que peu de monde voulait ou pouvait combattre.

Les expulsions ont pris une autre tournure dès le 1er juin 2017, quand le premier ministre a nommé une médiation et que les composantes de la lutte (sauf les occupant·e·s, alors) se sont précipités pour être entendues. Puis en février et mars, quand les délégué·e·s (y compris les occupant·e·s) sont allés en préfecture, dans l'espoir d'une négociation que l'Etat leur refuse. Ce fut l'expulsion de la conflictualité qui a eu lieu alors. En douce, évacuée dans le coffre de voiture des délégué·e·s... Depuis, elle n'a jamais pu revenir.


[1] En particulier : Mouvement où est ta victoire ? : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

[2] Le « mouvement » est mort. Vive... la réforme ! : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

[3] Pour en savoir plus sur la « Coord » : https://www.acipa-ndl.fr/coordinati...

[4] Pour en savoir plus sur COPAIN : https://acipa-ndl.fr/

[5] Pour en savoir plus : Revue Tiqqun , 1999, L'insurrection qui vient, La Fabrique, 2007, A nos amis, 2014, entre autres

[6] Constellations, Ed. de L'Eclat, 2014. Contrées, Ed. de L'Eclat, 2016. Saisons, Ed. de l'Eclat , 2017.

[7] « Fête des bâtons », octobre 2016 : bousculades de journalistes. Campagne électorale, avril 2017 : jet de purin sur le pare-brise d'une voiture de journaliste lors d'une conférence de presse d'une candidate de la France Insoumise au hangar de la Vache Rit. Fête de la Coordination, juillet 2017 : altercation contre les experts de Nexus qui y tenaient un stand après avoir participé à un colloque du Front National.

[8] On sait maintenant que la délégation a été éconduite par l'Etat le 28 février puis le 20 mars. Les négociations rêvées par les composantes ne sont plus d'actualité. Par contre les expulsions ciblées sont maintenues. L'échec des délégué·e·s n'a pas l'air de les inciter à se remettre en cause.

[9] Pour en savoir plus : Contre l'aéroport - et pour son monde, ou quoi ? : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

[10] Pour une vision approfondie : Le « mouvement » est mort. Vive... la réforme ! : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

[11] « La lutte fondamentale aujourd'hui est entre, d'une part, la masse des travailleurs – qui n'a pas directement la parole – et, d'autre part, les bureaucraties politiques et syndicales de gauche qui contrôlent – même si c'est seulement à partir des 14% de syndiqués que compte la population active — les portes des usines et le droit de traiter au nom des occupants. Ces bureaucraties n'étaient pas desorganisations ouvrières déchues et traîtresses, mais un mécanisme l'intégration à la société capitaliste. » Comité pour le maintien des occupations (l'original pas la copie), Paris 22 mai 1968, https://www.esprit68.org/compil68.h...

[12] De la bile sur le feu et autres états d'âme anti-autoritaires. ZAD, 2017

[13] Pour en savoir plus : No-TAV, défendre un territoire ou détruire le vieux monde ? : https://ravageeditions.noblogs.org/...

[14] Pour en savoir plus : Extractivisme, exploitation industrielle de la nature, Anna Bednik, Le passager Clandestin, 2016.

[15] Pour en savoir plus : Des soviets au communisme bureaucratique Les mécanismes d'une subversion, Marc Ferro, Folio, 1980, 2017

[16] Soutenir Bure, toujours : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

[17] L'aspect pyramidal des luttes même horizontales : il y a toujours moins de personnes qui font des propositions que de gens requis pour les mettre en œuvre, il serait important d'analyser les racines de cette différence numérique. Par ailleurs, il y a des gens qui surfent sur les luttes surtout longues pour faire carrière. Tant qu'on n'aura pas analysé et résolu ce problème, il sera difficile d'avancer. La division entre travail manuel et travail intellectuel dans chaque groupe et à différentes échelles est un autre thème.

[18] De la bile sur le feu, ZAD, 2017

[19] pour en savoir plus : Déchicanisons : comme un malaise : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

[20] Pour en savoir plus : ZAD will survivre (en français...) : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

[21] Comme la Fête des bâtons, le 8 octobre 2017 ou la fête de la victoire le 10 février 2018.

[22] Pour en savoir plus : Ça y est, on a gagné : https://zad.nadir.org/spip.php?arti...

Comment les youtubeurs engagés à gauche ont pris la toile pour y faire de la télévision autrement

Youtube, ce n'est pas seulement un terrain de propagande pour des tribuns d'extrême droite. De nombreux jeunes youtubeurs engagés à gauche, écolos, féministes, ont créé une multiplicité de chaînes où ils postent leurs vidéos d'analyse de l'actualité, des questions politiques et sociales, des séries, des médias… Ils cherchent à libérer la parole en image pour avoir un impact réel sur la société. En 2016, ce sont des youtubeurs qui ont lancé le mouvement "On vaut mieux que ça !", qui a donné le coup d'envoi à la (...)

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Le Conseil de presse du Québec

Au XXème et au début du XXIème siècle, de nombreux pays se sont dotés d'un Conseil de la presse. On en compte aujourd'hui une centaine dans le monde. Une forte majorité de pays européens, une trentaine, dont la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Suède, la Belgique, ont créé de telles instances. Mais c'est le Conseil de presse de la province canadienne francophone du Québec qui a sans doute la réputation la plus forte [1] et qui a inspiré nombre d'autres Conseils.

En France, l'idée revient périodiquement d'instaurer un Conseil de déontologie du journalisme [2], et tout récemment, Jean-Luc Mélenchon [3] et Emmanuel Macron [4] ont tous deux abordé la question de la déontologie, voire proposé la création d'une structure dédiée dans le cas du responsable de la France Insoumise.

Cet article traite plus particulièrement du Conseil de presse du Québec, non pour en faire un modèle, chaque pays ayant en ce domaine une histoire et une approche propres, mais pour éventuellement tirer quelques leçons de son expérience et appréhender les limites d'une telle entreprise.

Qu'est-ce qu'un Conseil de presse ?

Il peut être aussi dénommé Conseil de déontologie des médias ou Conseil des médias. Le Conseil de presse est un organe professionnel d'autorégulation. En tant que tel, il peut être comparé à l'Ordre des avocats ou à celui des médecins, mais la comparaison s'arrête là, dans la mesure où les Conseils de presse n'ont généralement pas de pouvoir de sanction et concernent des salariés et non des professions libérales. Ils font office, sinon de tribunal, du moins d'instance de concertation, de médiation et d'arbitrage pour régler les conflits entre le public et la profession ; selon la formule souvent citée de Robert Pinker (Conseil de presse britannique) : « Les Conseils de presse servent à protéger la liberté de la presse et à protéger le public des excès de cette liberté. »

Les Conseils de presse sont composés de représentants des journalistes, des éditeurs et du public, en proportions variables selon les pays : uniquement des journalistes (Italie), journalistes et éditeurs (Allemagne), journalistes et public (Ukraine), éditeurs et public (Grande-Bretagne), journalistes, éditeurs et public (Bénin, où les journalistes sont les plus nombreux, Québec où les représentants du public sont les plus nombreux). Ces représentants sont désignés soit par la communauté professionnelle, soit par des comités indépendants, qui visent toujours à assurer l'indépendance du Conseil par rapport aux diverses formes de pouvoir [5]. Le financement des Conseils est généralement assuré par ses membres, hors public, avec souvent une participation de l'État.

Le cœur de l'activité des Conseils de presse concerne les litiges qui ne relèvent pas de la loi et des tribunaux mais qui soulèvent des questions relatives à la déontologie ou à l'éthique professionnelle, soit l'ensemble des règles régissant les pratiques professionnelles, parfois rassemblées dans des codes de déontologie. De telles règles condamnent, par exemple, le fait de déguiser des publicités en articles (publi-rédactionnel, publi-reportages), de déguiser en « experts » ou « spécialistes » neutres sur les plateaux de télévision des intervenants dont les activités professionnelles ou les engagements politiques pouvant nourrir des partis-pris ne sont pas mentionnés, les bidonnages (comme la fausse interview de Fidel Castro par Patrick Poivre d'Arvor), les fausses nouvelles (comme le « charnier » de Timisoara), les « ménages » (prestations juteuses de journalistes à des sociétés privées [6]), les manifestations de sexisme, d'homophobie, mais aussi les conflits d'intérêt, les atteintes à la vie privée, etc. Autant de pratiques dont les critiques abondent dans les articles gracieusement mis à la disposition du public par Acrimed. Nombre de ces offenses à la déontologie professionnelle ne sont pas passibles de sanctions par les tribunaux. Mais même lorsqu'elles le sont, comme dans les cas d'atteinte à l'honneur, à la considération des personnes, les justiciables préfèreront souvent s'adresser au Conseil de presse (s'il existe) plutôt que se lancer dans des procès coûteux et au résultat incertain.

Dans les pays, comme la France, qui en sont dépourvus, l'absence de Conseil de presse favorise la prolifération des médiateurs, qui sont plutôt des amortisseurs des reproches du public à leur média voire des chiens de garde corporatistes patentés [7] et celle de risibles « comités d'éthique » maison, rendus obligatoires par la loi Bloche et composés sur mesure par les grands médias. D'où l'intérêt des Conseils de presse, où les médias interpellés par le public sont normalement contraints de lui apporter une réponse argumentée. Notons également que les éditeurs et les journalistes sont souvent favorables à la création de Conseils de presse dans lesquels ils voient un moindre mal face à des projets de réglementation étatique des médias beaucoup plus contraignants [8] et un moyen d'améliorer leur image aux yeux du public.


Le Conseil de presse du Québec

La naissance du Conseil de presse du Québec, en 1973, s'inscrit dans un triple contexte : celui où la presse francophone avait fort mauvaise réputation [9], celui d'une forte concentration des médias, et surtout au moment où le gouvernement envisageait de règlementer le secteur des médias [10]. Il se dénomme plus précisément « Tribunal d'honneur de la presse », une appellation qui, quoique un peu grandiloquente, exprime bien le rôle du Conseil qui fonctionne comme un tribunal classique, mais un tribunal sans pouvoir de sanction autre que morale.

Organisme privé sans but lucratif, il œuvre depuis 45 ans « à la protection de la liberté de la presse et à la défense du droit du public à une information de qualité ». Il s'appuie pour cela sur un code de déontologie publié en 2003 [11] et largement rénové en 2015. Ce guide de déontologie sert de référence à ses décisions.

Le Conseil est composé de trois collèges : 6 journalistes, 6 représentants des éditeurs, et 7 représentants du public. Il est présidé par un représentant du public. Les journalistes sont choisis par l'assemblée générale de la fédération des journalistes québécois, les représentants des éditeurs par ces derniers, et les représentants du public par le CA du Conseil après appel public de candidatures dans les médias et recommandations d'un comité de sélection tripartite. L'adhésion des médias au Conseil est libre. Il est financé par les médias adhérents (60%), les revenus de ses fonds propres (16%), la Fédération professionnelle des journalistes (2,5%) et le gouvernement (22,5%), pour un total compris entre 500 000 $ (328 000 €) et 700 000 $ (460 000 €) annuels.

Sa compétence s'étend à tous les médias du Québec, qu'ils adhèrent ou pas, mais il n'est financé que par ses adhérents. Il est compétent pour tout litige ayant trait à la déontologie, y compris s'il oppose un journaliste salarié à son employeur ; mais il s'abstient ou se retire si d'autres tribunaux sont saisis de la même affaire. Le Conseil ne peut pas s'autosaisir, mais tout citoyen, tout organisme privé ou public, peut le saisir gratuitement d'une plainte qui, si elle est estimée recevable, fait l'objet d'une décision susceptible d'appel sous 30 jours. Le Conseil n'a aucun pouvoir coercitif mais invite vivement les médias, en particulier celui qui est visé par une plainte, à publier sa décision. Depuis le 15 novembre 2017, le Conseil de presse a mis en place un service de médiation qui recherche dans un délai de 30 jours une « entente équitable et durable » entre les parties. À défaut d'entente, la procédure ordinaire est engagée.

Les plaintes, dont l'immense majorité émanent de particuliers, furent pendant longtemps au nombre d'une centaine par an ; elles ont augmenté depuis 1998, lorsque le Conseil s'est doté d'un site Internet sur lequel elles peuvent être déposées, et récemment, on en comptait environ 220 en moyenne par an (2014-2016), avant que leur nombre ne fasse un bond pour atteindre le chiffre de 735 en 2017. C'est également en 2017 que le nombre de plaintes concernant la presse écrite, qui fut longtemps la principale cible, a été dépassé par celui concernant les autres médias (radio, télévision, Internet – y compris les versions Internet des journaux).

Les plaintes jugées recevables sont ensuite traitées par une Commission des plaintes et, après notification d'argumentaires par les parties, font l'objet d'une analyse par la Commission et d'une décision. Les décisions favorables au plaignant, dites « retenues », sont parfois accompagnées d'un blâme, voire d'un blâme sévère à l'intention du journaliste et/ou du média. Ces décisions ont permis l'édification au fil du temps d'un véritable corpus de jurisprudence sur la déontologie du journalisme, chaque décision faisant l'objet d'un rapport circonstancié où figurent les positions des parties et les conclusions du Conseil. Pour exemple, on trouvera en annexe une décision récente du Conseil prise à la suite d'un afflux exceptionnel de plaintes. Ce sont plus de 2 000 décisions qui sont ainsi accessibles sur le site du Conseil, par thèmes, titres des journaux et années, critères de recherche que l'on peut croiser.

Difficile de savoir si l'existence du Conseil a modifié sérieusement les pratiques professionnelles des journalistes québécois, mais on ne peut douter qu'il a favorisé, au moins par les commentaires que ses décisions ont suscités dans le milieu médiatique, des réflexions et une conscience plus aigüe et avertie des questions de déontologie. De même pour le public : depuis que le Conseil de presse a acquis une certaine notoriété, il a incontestablement contribué à familiariser le public à la déontologie des médias, à ce que peuvent faire et ne pas faire, dire et ne pas dire les journalistes, et partant, à une vigilance accrue à leur égard.

Où s'arrête la liberté d'expression ? Où commence le droit du public à une information de qualité ? Devant trancher ces délicates questions au cas par cas, dans une époque de vive concurrence entre les médias, le Conseil de presse du Québec a fait l'objet de nombreuses critiques.


Critiques et limites

Une critique récurrente souligne la lenteur des décisions du Conseil. Malgré une volonté constante de réduire les délais, ceux-ci tournent autour d'une année, si ce n'est plus ; onze mois (un record de brièveté !) en moyenne en 2017. Et il n'y a pas de procédure accélérée pour des cas qui l'exigeraient. Dans de nombreuses affaires liées à l'actualité, ce délai peut constituer un véritable préjudice pour les plaignants, notamment en cas d'atteinte à la considération de la personne. En cause sans doute, une procédure lourde comprenant de nombreuses étapes [12] auxquelles se sont surajoutées récemment une formalisation de la tentative de résolution amiable, plus étoffée, et la possibilité pour les parties de demander une audition. Mais surtout, le budget manifestement trop faible du Conseil, qui ne permet d'employer que cinq salariés, laisse une charge de travail considérable aux membres chargés d'instruire les requêtes et de prendre les décisions.

Il a aussi été reproché au Conseil de limiter son activité au recueil et au traitement des plaintes, plutôt que de mener de vastes enquêtes sur les médias et le journalisme et, le cas échéant de rapporter de façon autonome des dysfonctionnements constatés. Même si de temps à autre une subvention ponctuelle du ministère de la Culture permet de lancer des études approfondies sur des sujets précis, comme ce fut le cas en 2009 sur l'état de l'information locale, régionale et nationale au Québec, ou encore en 2013 sur l'indépendance des journalistes, le Conseil pâtit en la matière de ses contraintes budgétaires.

Le Conseil serait par ailleurs trop peu connu du public, même si cette tendance semble évoluer au vu de l'accroissement du nombre de plaintes reçues. Ce handicap est important dans la mesure où la seule sanction des médias blâmés par une décision du Conseil consiste à publier cette décision : cette publication sera rarement en première page et en gros caractères et elle pourra passer inaperçue à un public ignorant le Conseil et son rôle (dans l'hypothèse où le média publie la décision, ce qui n'est pas toujours le cas, loin de là, et même si d'autres médias, non concernés par la décision la publient de leur côté). En outre, faire connaître le Conseil de presse au public demanderait un financement autrement plus important que celui dont il dispose [13].

Le Conseil de presse a souvent été attaqué pour sa « partialité ». Certains éditeurs et journalistes lui reprochent, parfois vivement [14] des décisions les concernant. Pour d'autres, c'est « la faiblesse des motifs justifiant les décisions, leur caractère arbitraire et leur absence de rigueur » (groupe Québecor cité par Le Devoir du 15 septembre 2010), qui sont en cause.

Vue par le milieu universitaire, la partialité du Conseil s'exprime au contraire dans des décisions trop favorables aux médias. Ainsi, Armande Saint-Jean, ancienne journaliste devenue chercheuse universitaire se fait l'écho de ces critiques : « Il [le Conseil de presse] serait dominé par les patrons et les journalistes dont les intérêts corporatistes se rejoignent, et le public n'y est représenté que par une certaine élite issue des corps intermédiaires, jamais par "des Noirs, des étudiants, des mineurs" (Sauvageau, 1980). » [15]. Dans le même sens, une étude portant sur les critères déontologiques retenus par 1489 jugements du Conseil de presse du Québec établit que « les résultats de l'analyse confirment les présomptions voulant que le Conseil de presse protège avec vigueur la liberté des entreprises de presse et des journalistes ». L'auteur précise après analyse des contenus des jugements : « Si la jurisprudence du Conseil de presse se révèle partiale par ses taux de rejet des griefs, elle l'est bien davantage par les conceptions qu'elle véhicule » [16]. Jugement confirmé par Marc-François Bernier, titulaire de la chaire de recherche en éthique du journalisme de l'université d'Ottawa, pour lequel les systèmes d'autorégulation, dont le Conseil de presse fait partie, ne sont que « des mythes professionnels assurant la protection des intérêts économiques des médias, au détriment du droit du public à une information de qualité » [17]. Consultés par sondage en 2011, les Québécois semblent du même avis, n'étant que 16% à désigner le Conseil de presse en réponse à la question : « Qui devrait assurer que les journalistes respectent l'éthique et la déontologie de leur métier ? » [18].


La dépendance vis-à-vis des groupes de médias

Comme on l'a vu plus haut, une part notable des difficultés du Conseil tient à son sous financement. Pourtant, parmi les généreux contributeurs au maigre budget du Conseil, tout le monde ne souffre pas d'impécuniosité. Par exemple le groupe Gesca, filiale de Power corporation, compte 33 700 salariés de par le monde, dont 3 150 au Québec, et chiffrait à 28 milliards de dollars canadiens (soit 18 milliards d'euros) ses revenus en 2013. C'est également le cas jusqu'en 2009 (où il quitta le Conseil) de Québecor, un groupe de presse rassemblant plus de 17 000 salariés et dont les revenus s'élevaient en 2015 à 4 milliards de dollars canadiens (soit 2,6 milliards d'euros) de revenus. Que comptent, pour de tels groupes, les quelques dizaines de milliers de dollars accordés au Conseil de presse et à ses cinq salariés ? Le sous-financement semble délibéré, d'autant plus que les grands éditeurs se sont toujours opposés à ce que le Conseil ait les moyens de s'occuper d'autre chose que du traitement des plaintes du public.

La pression économique est d'autant plus forte du fait que le Québec est une région où les médias sont extrêmement concentrés : deux groupes contrôlent 97% des quotidiens (Québecor et Gesca), trois autres 97% de l'audience radio (Cogeco, Astral et Radio-Canada), trois autres 82 % de l'audimat télévision (Bell, Québecor, Radio-Canada).

Cette situation de dépendance rend précaire la stabilité du Conseil. Quand le groupe Québecor, qui contrôle 40 % de l'information du Québec, quitte le Conseil de presse en 2009, il met de fait l'institution en danger sur le plan matériel, en amputant un budget que l'État sera contraint d'abonder [19]. Ce départ affecte aussi la légitimité (au sens de « représentativité ») du Conseil puisqu'il n'est plus reconnu par son principal partenaire. Certes, le Conseil garde la possibilité de traiter les plaintes concernant Québecor, et il le fait, mais les médias appartenant à Québecor ne participent pas au traitement de ces plaintes (en exposant leur point de vue en défense), si bien que les décisions du Conseil les concernant sont formellement biaisées car issues de procédures incomplètes. En outre, évidemment, les médias du groupe Québecor ne publient jamais les décisions du Conseil.

Après le départ de Québecor, le Conseil a dû encore affronter les revendications de Radio Canada, radio-télévision publique, portant sur la procédure de traitement des plaintes (2015), revendications qu'il a dû satisfaire [20]. Plus récemment (2017), il a dû faire face aux protestations du groupe Gesca contre des décisions qui impliquaient le groupe en question, avec, à chaque fois, des menaces de départ, départs qui auraient mis cette fois son existence directement en péril.


***


Au vu de l'histoire du Conseil, même rapidement brossée, et de la constance de ses difficultés, on est conduit à penser que son fonctionnement à bas régime, qui dure depuis 45 ans, ne disconvient pas à tout le monde, en particulier à ceux qui pourraient le modifier : les grands médias partenaires.

Des divers freins à ce fonctionnement, le plus saillant est sans doute le double rôle des éditeurs (patrons de médias), en tant que financeurs et décideurs au sein du Conseil. Position dominante qui est encore facilitée par la liberté d'adhésion au Conseil et la liberté de publier ou non ses décisions, libertés dont les éditeurs usent sans se priver, tout en maintenant le Conseil dans une situation financière précaire.

Par ailleurs, dans une économie des médias de type capitaliste, et qui plus est très concentrée, l'autonomie des journalistes est très sujette à caution. Comme ils sont sous la dépendance, directe en tant que salariés, ou indirecte sur le marché du travail, des éditeurs, il y a de fortes chances que leur contribution aux décisions du Conseil aille dans le même sens que celle des éditeurs, et rompe ainsi l'équilibre initialement prévu entre les trois collèges décisionnaires.

Quant au public, peu instruit de l'existence et du rôle du Conseil, isolé, inorganisé et devant porter seul la charge de la preuve, il voit la majorité de ses plaintes déclarées irrecevables et la moitié de celles qui restent rejetées, et il doit en outre attendre une année avant de voir aboutir ses requêtes. Malgré un effort initial pour qu'il soit représenté plus efficacement, ce public demeure l'enfant pauvre d'un processus pourtant censé être en sa faveur.


Jean Pérès


Annexe : une décision du Conseil de presse, tribunal d'honneur des médias du Québec (15-09-2017) : Prudence dans la couverture de verdicts de culpabilité.


Le Conseil a observé une réaction exceptionnelle du public avec le dépôt de 161 plaintes à l'encontre de l'article « Coupables d'agression sexuelle : les proches des trois jeunes hommes condamnés pour le viol d'une adolescente sont démolis », publié dans Le Journal de Montréal.

Les plaignants reprochaient au journaliste Yanick Poisson d'avoir fait preuve d'un parti pris et d'un manque d'équilibre dans son compte-rendu du verdict. Après analyse, la majorité des membres du comité des plaintes (5/6) a jugé que le journaliste a manqué d'impartialité en présentant les trois hommes condamnés pour agression sexuelle en victimes, notamment en mettant l'accent sur l'impact que le verdict a eu sur eux et leurs familles, dans le choix de mots comme « sont démolis » ou encore l'intertitre « Une soirée qui coûte cher » qui fait référence au prix payé par les coupables. Le Conseil a rappelé le devoir d'impartialité des journalistes factuels, en particulier lors de la couverture d'un procès.

Les mis en cause ont également été blâmés pour le manque d'équilibre dont témoigne l'article en ne faisant pas état de la réaction de la victime et de ses proches au moment du verdict. Indiquer que la victime, qui était présente, ou que ses proches n'avaient pas souhaité commenter la décision du jury aurait permis de remplir minimalement cette obligation déontologique, a fait remarquer le Conseil.

Le Conseil a rejeté les griefs d'atteinte à la dignité, de manque de respect devant un drame humain et d'atteinte à la sensibilité du public et celui d'expression de mépris et d'entretien de préjugés. Cependant, le Conseil a rappelé aux médias de faire preuve d'une prudence accrue, notamment dans le choix des mots, lors de la couverture de procédures judiciaires aussi sensibles qu'une cause de viol collectif dont la victime est mineure. On peut lire ici l'intégralité de la décision.


Post-Scriptum : Nous remercions le Conseil de presse du Québec de nous avoir fourni avec diligence quelques informations qui nous manquaient.


[1] Avant le scandale des écoutes téléphoniques du journal de Rupert Murdoch, News of the world, en 2011, le Conseil de presse britannique, la Press complaint commission (PCC), créé en 1953, était aussi une référence. Plusieurs de ses membres ayant été lourdement compromis dans cette affaire, il fut supprimé en 2014 et remplacé par un nouvel organisme, l'Independent press standards organisation (IPSO). Cette mésaventure du PCC a jeté un fort discrédit sur l'ensemble des Conseils de presse.

[2] Une association a même été créée spécialement à cet effet, l'Association de préfiguration d'un Conseil de presse (APCP).

[3] Extrait du texte de la pétition lancée par la France insoumise, « Pour la création d'un Conseil de déontologie du journalisme en France » : « Nous demandons la création d'un Conseil de déontologie du journalisme en France. Il devrait être composé de représentants des usagers des médias et de représentants des journalistes, y compris les précaires et pigistes. Ainsi, les citoyens disposeraient d'un recours pour faire respecter leur droit à une information objective. »

[4] Vœux à la presse, 3 janvier 2018 : « Le deuxième type d'action indispensable dépend de vous. Je sais que beaucoup parmi vous réfléchissent sur la déontologie du métier de journaliste. […] Il vous revient d'organiser en quelque sorte les règles de votre profession, si nous ne voulons plus que tout puisse se valoir et qu'aucune hiérarchie ne soit faite. L'heure est sans doute venue pour votre profession de s'unir autour de principes fortement réaffirmés en un temps de fragilité démocratique. »

[5] Ce qui fait par exemple du CSA une sorte d'anti-modèle de Conseil des médias. En effet, cantonné au seul domaine audiovisuel à l'exclusion de la presse écrite, ses membres sont nommés par le pouvoir politique (sur ses 7 membres, 3 sont nommés par le président de l'Assemblée nationale, 3 par celui du Sénat, et le dernier, le président, par celui de la République)

[6] Dont Christine Ockrent est la reine incontestée.

[8] Ainsi, récemment, suite au scandale des écoutes téléphoniques évoqué plus haut, le gouvernement britannique a proposé une « Charte royale » assez coercitive pour réguler les médias. La majorité des journaux ont aussitôt répliqué en créant leur Conseil de presse, l'Ipso.

[9] « La préoccupation initiale qui a motivé la création d'un Conseil de presse découlait de l'affligeante médiocrité de la presse canadienne française et visait à instituer un mécanisme susceptible de revaloriser la profession journalistique généralement méprisée et maltraitée… » (Ethique de l'information, fondements et pratiques au Québec depuis 1960, Armande Saint-Jean, PUM, 2002).

[10] Comme le dit Mario Cardinal : « Le Conseil de presse a été un des éléments qui a été créé pour empêcher justement les législations réglementant l'information au Québec » (Intervention de Mario cardinal, ex Ombudsman de Radio Canada, au colloque sur l'avenir des Conseils de presse, organisé par le Conseil de presse du Québec le 16 octobre 2008).

[11] Pendant les 30 premières années, le Conseil a donc fonctionné sans code. Ce fut un choix délibéré de ses fondateurs qui tenaient à éviter de s'enfermer dans des critères trop stricts. Mais, avec le temps, au vu de certaines incohérences jurisprudentielles, l'utilité d'un tel code s'est faite ressentir.

[12] Étude sommaire de recevabilité, tentative de résolution amiable, nouvelle étude de recevabilité, étude, commentaires écrits des parties, décision, appel éventuel.

[13] Une campagne de publicité pour le Conseil de presse a tout de même été réalisée en 2013 ; ce qui explique sans doute en partie la croissance des plaintes dans la période suivante.

[14] « En apprenant la décision du Conseil, l'éditeur adjoint de La Presse, Éric Trottier, a vivement réagi : "Voilà une autre décision déplorable du Conseil de presse, a-t-il déclaré. Les grands médias le dénoncent depuis longtemps : le Conseil de presse, au lieu de se comporter en véritable tribunal impartial, tombe trop souvent dans le militantisme anti-journalistique. Dans ce cas, le Conseil va jusqu'à modifier la définition même de l'intérêt public pourtant reconnue par les tribunaux. C'est ridicule." », La Presse, 4 août 2017.

[15] Op.cit. p.98.

[16] « Légitimation et système normatif : une étude de la jurisprudence du Conseil de presse du Québec », Ulric Deschênes, in Communication Information Média Théorie, année 1996, 17-2, p. 177. L'article est consultable ici.

[17] Cité par Adeline Hulin, « L'autorégulation des médias, glaive ou bouclier pour la liberté », in Revue européenne des médias numériques, N° 30-31, printemps-été 2014.

[18] Un sondage à prendre toutefois avec précaution, a fortiori puisque, comme nous l'avons mentionné plus haut, de très nombreux Québécois ne connaissent pas même l'existence du Conseil de presse…

[19] À ce moment-là, comme les autres financeurs n'ont pas augmenté leur contribution, l'État est devenu le premier financeur avec plus de la moitié du budget, ce qui avait été soigneusement évité lors de la création du Conseil de presse, pour des raisons d'indépendance.

[20] Il s'agit des réformes de la procédure de résolution amiable et de l'audition des parties, déjà évoquées.

Briançon (05): notre fraternité n’a pas de frontières

Mardi 17 juillet, 4 personnes sont convoquées pour une garde-à-vue à la gendarmerie de Briançon. Le motif : avoir « aidé à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire français, en bande organisée », à l’occasion de la marche de solidarité du 22 avril 2018. Rappelons que cette manifestation pacifique s’est déroulée spontanément en réponse aux provocations haineuses et dangereuses d’un groupuscule suprématiste ayant bloqué depuis la veille le col de l’Echelle.

Cette convocation groupée s’inscrit dans le cadre de l’enquête ouverte lors du procès des « 3 de Briançon », dont le jugement est reporté au 8 novembre. Elle prend la suite de nombreuses pressions et tentatives d’intimidation (convocations en audition libre, harcèlement téléphonique, surveillance des domiciles) que subissent depuis des mois des personnes solidaires dans la région.

Suite à la décision du Conseil constitutionnel du 6 juillet 2018, beaucoup se sont exclamé que « le délit de solidarité était désormais abrogé » en France. Or, le Conseil constitutionnel consacre le principe de fraternité pour ne pas pénaliser l’aide gratuite « au séjour et à la circulation », mais non pas pour l’aide désintéressée « à l’entrée » sur le territoire. En outre, cette décision ne lève pas les ambiguïtés de la loi ayant conduit aux condamnations de bénévoles au motif d’une « action militante ».

Selon le communiqué du ministère de l’Intérieur publié le même jour, « l’exemption pénale pour l’aide apportée dans un but humanitaire ne doit pas s’étendre à l’aide apportée dans un but militant ou aux fins de faire obstacle à l’application de la loi ou à l’action de l’État ».

Pour l’État, la solidarité devrait donc se réduire à apporter une aide humanitaire ponctuelle, côté français, aux « heureux·ses » vainqueur·e·s de la loterie meurtrière du passage de frontière. Autrement dit, dans le pays de la fraternité et selon le gouvernement, seules les actions humanitaires ponctuelles pourraient bénéficier de l’exemption au délit de l’article L.622-1, alors que les mêmes actions humanitaires répétées et sciemment organisées par une personne physique ou morale continueraient à tomber sous le coup de ce délit !

Ainsi seraient hors de cause les personnes qui aideraient par hasard et sans remettre en cause les politiques migratoires, et condamnables celles qui s’organiseraient en solidarité. Nous refusons cette stratégie de division. Les différentes pratiques de solidarité répondent toutes à la même nécessité de faire face aux violences des politiques migratoires actuelles.

Rappelons que :

  • le contrôle aux frontières des personnes à la peau noire contraint celles-ci à mettre leur vie en danger pour contourner des barrages. Sans cela, tout le monde pourrait prendre le train, le bus ou un covoiturage pour voyager de l’Italie à la France ;
  • pour appliquer les consignes de la préfecture et du ministère, la police aux frontières traque les exilé·es sur les cols, jusqu’à provoquer des blessé·es et des mort·es, comme Blessing Matthew le 7 mai 2018 ;
  • certains policiers poursuivent, piègent, giflent, déshabillent, volent, menacent à l’arme à feu des personnes, en toute impunité, dans l’invisibilité de la montagne.

Dans le même temps, la fraternité qui refuse cette mise en danger de personnes, est passible d’une accusation de trafic d’êtres humains, alors qu’elle cherche à prévenir les risques mortels en montagne, en accord avec les libertés fondamentales.

Ces lois contredisent les droits humains fondamentaux et veulent nous imposer de mettre des frontières dans nos pratiques de solidarité.

Le pays de la fraternité ne saurait être celui où des personnes exilées, qui tentent d’y trouver refuge, meurent à sa frontière.

Nous appelons la population à un rassemblement pacifique de soutien
Mardi 17 juillet, dès 8h30, devant la gendarmerie de Briançon
Pendant la durée de la garde-à-vue, créons des espaces d’échange et de rencontre : amenez vos instruments de musique, pique-nique, textes, etc. !

La séance du dimanche : le business du sang

Aux États-Unis, où cette pratique est légale, une population appauvrie vend son sang aux grandes multinationales, qui le commercialisent en Europe. Une enquête sur une industrie en pleine croissance. Aujourd’hui, le plasma, un composant du sang très recherché pour ses protéines, vaut plus cher que le pétrole. Utilisé par des sociétés pharmaceutiques pour fabriquer des médicaments coûteux, ce précieux liquide, indispensable aux malades, est devenu une marchandise rentable. Avec des bénéfices s’élevant à plus d’un milliard d’euros, la société suisse Octapharma est l’un des quatre acteurs principaux de ce marché florissant. Ses centres de collecte, implantés principalement aux États-Unis, où le prélèvement rémunéré, interdit en Europe, est légal, attirent les habitants des quartiers défavorisés. Pour cette population appauvrie, notamment depuis la crise de 2008, le don de sang est parfois l’unique source de revenus. L’entreprise tire profit de la situation pour revendre à prix d’or ses produits – plasma simple ou transformé – aux hôpitaux européens. Cette marchandisation du corps pourrait présenter des risques sanitaires accrus, car le don rémunéré n’est pas sans danger : il incite les donneurs à mentir sur leur état de santé et attire une population à risques. Elle pose également de sérieuses questions morales. Est-il admissible que le sang des pauvres gonfle les profits des multinationales ?
Des trottoirs de Cleveland à la Suisse, cette enquête alarmante remonte la filière complexe et cachée du plasma humain. Grâce aux témoignages de donneurs américains, les journalistes François Pilet et Marie Maurisse révèlent les failles d’un système industriel déshumanisant. En dénonçant ces pratiques douteuses, leur documentaire éclaire aussi sur les dangers d’une libéralisation progressive du secteur de la santé en Europe.